britanniques furent envoyés à Kelat, afin d'assurer la coopération du
Khan, dont les territoires furent traversés dans la marche sur
Kandahar. On eut quelques soupçons de trahison, et, en novembre 1839,
une force britannique attaqua et prit d'assaut Kelat. Mehrab Khan fut
tué, et les papiers qu'on découvrit sur lui montrèrent qu'il était
innocent de toute déloyauté, mais qu'il était victime d'une intrigue.
Son successeur fut assassiné, quelques années plus tard, en même temps
que le représentant britannique, et l'on nomma chef un second Nasir
Khan, qui fut remplacé, en 1857, par Mir-Khoudahad Khan.
Sa carrière fut assez traversée. Pendant vingt ans, il fut en guerre
avec ses _sardars_. En 1877, le Gouvernement britannique fit l'achat
de Quetta, et, dans la guerre afghane qui suivit, Khoudahad rendit des
services avec ses milices. Plus tard ses actes provoquèrent du
mécontentement; comme il avait tué le vizir et sa famille d'une
manière assez atroce, il fut déposé, et les troupes britanniques
occupèrent de nouveau Kelat.
À cette occasion, le trésor immense qui fut saisi fut placé à intérêt,
et il est dépensé aujourd'hui pour toutes sortes d'améliorations. La
confiscation de ces caisses de roupies fit grand bruit en Perse, à
cette époque, et le Khan fut vivement plaint. Cette histoire me
rappelle un Arménien, qui se trouvait dans un consulat à l'époque des
massacres; il avait entendu, sans émotion apparente, raconter que ses
parents et amis avaient été massacrés. Un peu plus tard, d'autres
messages lui apprirent que le pacha avait saisi tout l'argent d'une
des victimes, et c'est alors, mais seulement alors, que mon ami
s'arracha les cheveux et se lamenta sur les calamités qui avaient
frappé sa nation.
Le fils de Khoudahad Khan, Mahmoud Khan, fut nommé pour lui succéder.
Il est maintenant khan de Kelat et beglerbegi du Baloutchistan.
Je reprends mon récit. Nous franchîmes un passage peu élevé dans les
montagnes, et nous arrivâmes en vue d'un fort, pittoresquement situé,
où les commissaires britanniques furent rejoints par le frère du Khan
et par quelques lanciers, récemment levés. Notre bivouac fut établi
près des bâtiments, d'aspect misérable, où réside l'agent politique;
mais nous n'avions pas de raisons de murmurer, car le jardin nous
fournit les premiers légumes que nous eussions goûtés depuis Djalsk,
où nous avions savouré un unique plat de lentilles. Nous étions de
nouveau sur la ligne du télégraphe, que nous avions quittée à Kharan,
et deux étapes plus loin, par delà la délicieuse vallée de Mastang,
nous atteignîmes la route de Kelat, en construction alors, et qui n'a
jamais été terminée.
À notre dernier campement, nous pûmes voir le chemin de fer, presque
complètement achevé, du passage de Bolan. Nos domestiques persans,
pour faire étalage de leurs connaissances, vinrent nous dire ce que
c'était. Nos chevaux se reposèrent sans plaisir dans ces
cantonnements, et prirent presque le mors aux dents en voyant d'abord
un wagonnet, puis la gare. Quant à nous, nous étions enchantés de ces
vertes avenues, et quand nous eûmes enfin atteint l'agence de Quetta,
nous nous sentîmes enclins à nous écrier, comme Sadi à Chiraz: «Ceci
est vraiment le paradis!»
L'aimable accueil de sir James Brown, sa jolie maison d'aspect
britannique, et toute pleine d'un luxe inaccoutumé, terminèrent
dignement ce voyage très réussi; et ma soeur put justement réclamer ce
titre, d'avoir été la première femme qui soit allée à cheval de la
Caspienne aux Indes, sur une distance de plus de 3 000 kilomètres.
(_À suivre._) _Adapté de l'anglais par_ H. JACOTTET.
[Illustration: Camp de la commission de délimitation sur la frontière
Perso-Baloutche.--D'après une photographie.]
Droits de traduction et de reproduction réservés.
TOME XI, NOUVELLE SÉRIE.--30e LIV. Nº 30.--29 Juillet 1905.
[Illustration: Campement de la commission des frontières
Perso-Baloutches.--D'après une photographie.]
À TRAVERS LA PERSE ORIENTALE[4]
[Note 4: _Suite. Voyez pages 301, 313, 325 et 337._]
Par le MAJOR PERCY MOLESWORTH SYKES,
_Consul général de S. M. Britannique au Khorassan._
V. -- Le Seistan: son histoire. -- Le delta du Helmand. --
Comparaison du Seistan et de l'Égypte. -- Excursions dans le
Helmand. -- Retour par Yezd à Kirman.
[Illustration: Parsi de Yezd.--D'après une photographie.]
Une nouvelle campagne de délimitation était nécessaire pour compléter
l'oeuvre de la Commission anglo-persane, entre l'Afghanistan, le
Baloutchistan et la Perse. Le 2 janvier 1899, nous étions arrivés à
Robat-Kélat, tout près de l'angle sud-ouest de l'Afghanistan, et nous
allions entrer dans le Seistan. Sans recommencer le récit des travaux
de délimitation, je désire faire connaître un peu la géographie de ce
pays si mal étudié jusqu'à présent.
Dans le _Chah-Nanieh_, le Seistan est la patrie de la fameuse famille
de guerriers qui assit la dynastie keianienne sur le trône de Perse.
Son rejeton le plus brillant fut Rustem, dont les actions
incomparables forment le sujet de la grande épopée de Firdousi, et qui
est aujourd'hui encore, comme il y a mille ans, le héros national de
la Perse. Tout ce qu'on ne comprend pas lui est attribué; ainsi, par
exemple, les sculptures sassanides sur les rochers, à Persépolis.
À cette époque, le nom de Sagistan (c'était la forme de Seistan)
désignait le bas pays à l'ouest de Kandahar, le haut pays étant appelé
le Zaboulistan. Si l'on remonte à l'ancienne histoire de la Perse, on
trouve que les Sarangiens, mentionnés par Hérodote comme appartenant à
la 14e satrapie, occupaient le Seistan sous le règne de Darius. Les
historiens grecs, qui racontèrent les conquêtes d'Alexandre le Grand,
donnèrent le nom de Drangiane à ce qui est maintenant, en gros,
l'Afghanistan méridional. Le conquérant la traversa dans sa marche sur
la Bactriane, et son lieutenant Krateros y passa à son tour, en allant
de Karatchi en Karamanie. Mais le plus ancien voyageur qui ait visité
et décrit ces provinces, bien que très brièvement, est Isidore de
Charax.
Le temps des dynasties des Parthes et des Sassanides n'est marqué
dans la province par aucun événement notable, mais les conquérants
arabes sont peut-être responsables--ceci n'est pourtant qu'une
conjecture--de la destruction finale des très anciennes cités de
Keikobad et de Garchap, et de la fondation de villes arabes à leur
place.
Ce fut du Seistan que la dynastie Saffar sortit pour conquérir un
empire. La contrée est décrite par le grand voyageur Istakhri, qui
donne une description détaillée du Zaranj ou Zirra, province très
forte à cette époque.
En 1362, celui qui devait être le célèbre Timour envahit la province
en fugitif et s'empara de nombreux villages, mais il fut finalement
battu et dut se retirer sur le Makran. C'est dans cette campagne qu'il
reçut la blessure au pied qui lui valut le surnom de _lang_ ou «le
boiteux», Timour-Lang, Tamerlan. Il reparut, vingt et un ans plus
tard, mais en conquérant et en massacreur, et s'empara du Zirra, puis
de Zalidan, alors probablement la capitale de la province: la garnison
tout entière de la ville fut passée au fil de l'épée, et ses ruines
livrées aux chacals, qui l'habitent encore aujourd'hui. Pour compléter
la catastrophe, le grand barrage, alors connu sous le nom de
_Band-i-Rustem_, fut détruit par Timour, ou, si l'on accepte la
légende locale, par son fils Chah-Roukh.
Cette destruction changea totalement les conditions matérielles de la
province. Le Seistan, c'est-à-dire, en somme, le lac et le delta
formés par le Helmand et d'autres rivières, était, à une époque très
ancienne, un vaste lac. Les alluvions des rivières formèrent des
terres au nord du lac, mais cette partie du pays est maintenant
déserte, tandis que le Seistan habité a été formé par l'assèchement du
lac lui-même, en suite de la diminution du volume de la rivière et,
peut-être, du captage des eaux pour l'irrigation.
[Illustration: Une séance d'arpentage dans le Seistan.--D'après une
photographie.]
Évidemment, la marche d'Alexandre à travers ces pays, avec une grande
armée, tend à prouver que l'Asie n'était pas, à cette époque, aussi
aride qu'aujourd'hui. J'ai vu dans le Seistan des nalas desséchées,
dont les bords s'élèvent à plus de 60 mètres.
M. de Khamkoff a été particulièrement frappé du fait que la rivière de
Birjand, ou plutôt son lit desséché, est tracée en travers du Lout, ce
qui prouve que la chute des pluies était alors beaucoup plus
considérable. Actuellement, il n'atteint même pas le désert en temps
de crue.
Le Seistan d'aujourd'hui a de l'eau de trois côtés: le Helmand forme
sa frontière orientale, tandis qu'au nord et à l'ouest s'étend le
_hamoun_, la lagune dont je parlerai tout à l'heure. Au sud-est du
Seistan habité, se trouve le _Gand-i-Zirra_ ou «Trou de Zirra», dans
lequel les eaux de la lagune sont portées par le Chelag, un cours
d'eau de 350 mètres de largeur, avec des rives hautes de 15 mètres, là
où je le traversai. Le grand bassin lui-même a au moins 160 kilomètres
de longueur et 50 de largeur; il devait recevoir toute l'eau qu'on
trouve actuellement dans le lac, ou du moins tout l'excédent de ses
anciennes crues; sans cela, il serait impossible d'expliquer sa vaste
étendue. Quand le lac a beaucoup d'eau, le Chelag forme un fleuve
salé, qui coule parallèlement au Helmand, dont le séparent des dunes
de sable, mais dans une direction opposée. En général, il n'y a guère
plus qu'un marais dans la dépression la plus basse et même, au
printemps, les eaux ne couvrent pas le dixième de sa superficie.
D'après Istakhri, le Helmand ou Hilmend s'écoulait dans le lac Zirra.
Avant l'arrivée de Tamerlan, le Helmand était barré par le Band-i-Aok
ou Akoa. De ce barrage, partait le Roud-Hauzdar, un canal large et
profond, destiné à irriguer le district au sud du Seistan encore
habité aujourd'hui, et où l'on ne trouve plus que les débris de
grandes villes. La plus importante était Hauzdar, l'endroit où,
d'après la légende, le fils de Rustem, Faramurz, fut empalé par
Bahram.
[Illustration: Les commissaires persans de la délimitation des
frontières perso-baloutches.--D'après une photographie.]
La branche principale du delta coulait alors, au nord-nord-ouest, par
Chahristan et Zahidan. Mais lorsque, après la catastrophe de
l'invasion tartare, Chah-Roukh eut détruit le grand barrage, le
district du Hauzdar perdit son approvisionnement d'eau, et bien que le
Roud-Nasrou restât la rivière principale, un nouveau canal se forma
près du barrage moderne, entourant les trois collines de Sehkouha,
ville alors inhabitée, mais qui devait devenir la capitale du Seistan.
Pour autant que nous pouvons le savoir, il n'y eut pas de changement
important, jusqu'à ce que, il y a de cela une soixantaine d'années,
d'après Conolly, qui visita le pays peu après, les eaux renversèrent
le barrage moderne et s'unirent pour former un canal à l'ouest de
Nad-i-Ali. En conséquence, le Seistan fut laissé sans eau. Prises de
désespoir, toutes les classes de la population s'unirent pour
construire un barrage, mais la rivière s'en détourna. Plus tard, entre
1840 et 1850, on construisit le présent barrage et l'on creusa le
Madar-Ab, ce qui ne fut point une tâche facile.
Lorsque sir Frederic Goldsmid eut été désigné comme arbitre entre la
Perse et l'Afghanistan, il fixa la frontière à la rivière, dont le
cours n'avait pas changé. Mais il y a huit ans, sans doute par suite
du dépôt d'alluvions, elle se fraya un passage à l'ouest, et, à
l'époque de notre visite, la branche principale du Helmand coulait,
sous le nom de Roud-Perian, à l'est et parallèlement au Roud-Nasrou,
ayant détruit Djahanabad, Ibrahimabad et Djalalabad, le berceau de la
dynastie keianienne. On s'attend à ce que le fleuve, ne rencontrant
pas d'obstacles, reprenne son cours originaire, et, dès maintenant,
les Afghans peuvent justement se plaindre d'être laissés à sec, la
branche du Nad-i-Ali n'ayant que peu d'eau.
Pour en revenir à l'histoire, le pays fut gouverné, après Tamerlan,
par la tribu des Keianiens, qui prétend descendre de la famille royale
des Akhéménides. Son chef fut parfois indépendant, mais lorsque la
dynastie des Saffar fut à son zénith, il dut se soumettre et reconnut
naturellement la suzeraineté de la Perse.
Lorsque Ispahan eut été assiégée par les Afghans, Malik-Mahmoud, le
prince régnant, vint à la rescousse avec 10 000 soldats; mais les
envahisseurs lui ayant promis la possession du Khorassan, il laissa la
cité royale à son sort. Peu après, il fut pris à Mechhed par Nadir,
qui commençait à se pousser à la première place, et ses héritiers,
deux frères, soutinrent un siège de sept ans sur le Kouh-i-Khoya, mais
ils furent finalement réconciliés et soumis.
[Illustration: Le delta du Helmand.]
À la mort de Nadir Chah, le royaume d'Afghanistan fut fondé par Chah
Ahmed, qui possédait toute la Perse orientale, y compris le Kain et le
Seistan, provinces administrées de Hérat. La tribu des Keiani
disparaissait graduellement; à la fin du XVIIe siècle, la tribu des
Nahroui, du Baloutchistan, fut invitée à s'établir dans le Seistan,
pour faire contrepoids aux Chahrekis et aux Sarbandis.
Vers 1850, Ali Khan, le chef des Sarbandis, fit acte d'allégeance
envers la Perse, et reçut la main de la fille de Bahram-Marza, un
parent du chah. Mais il fut vaincu et tué par un de ses neveux,
Tadj-Mohammed. Celui-ci fut d'abord reconnu chef, mais ayant été
convoqué par le chah à Mechhed, il fut mis en prison, puis, échappa,
et mena dès lors une existence errante, qui se termina à Quetta.
Après cela, le Gouvernement persan prit graduellement possession du
Seistan et commença à occuper des forts de l'autre côté du Helmand.
Mais Chir-Ali, qui, dans l'intervalle, s'était affermi sur le trône
d'Afghanistan, était de force à s'opposer à ces tentatives
d'absorption. Pour éviter une guerre perso-afghane, le Gouvernement
britannique consentit à faire acte d'arbitre, conformément au traité
de Paris, et il envoya sur les lieux la mission du Seistan, dont le
voyage est raconté dans le volume _Eastern Persia_ du général
Goldsmid.
La situation était difficile; l'arbitre avait non pas à décider entre
des prétentions opposées, mais à fixer le véritable _statu quo_. Or,
l'émir de Kain s'imagina que le Gouvernement britannique essayait de
prendre le plus de territoire possible pour son Gouvernement--car en
Perse on regarde l'Afghanistan comme une province de l'empire des
Indes,--et comme le commissaire persan ne songeait qu'à battre
monnaie, il comprit qu'en le confirmant dans son idée, il avancerait
ses propres intérêts.
[Illustration: Sculptures sassanides de Persépolis (page
349).--D'après une photographie.]
Le général Goldsmid, voyant l'impossibilité de procéder à une enquête
complète, s'en revint à Téhéran et rendit sa décision, par laquelle,
comme je l'ai dit, le Helmand devint la frontière; et la Perse acquit
toute la partie capable de rapporter un revenu. Mais les deux parties
firent appel, et la décision fut suspendue.
On perdit un peu le Seistan de vue. Mais l'ouverture de la route
Quetta--Nouchki--Khorassan, qui fut l'un des résultats de la mission
des frontières perso-afghanes, ramena l'attention sur lui, et le
capitaine Webb Ware le visita, en 1897. Un vice-consul russe y fut
nommé, en automne 1898, et, à la même époque, je reçus l'ordre d'y
fonder un consulat britannique, et cela explique ma présence dans la
région.
Je reprends le récit de notre voyage. Nous arrivâmes à la colline
noire et basse de Kouh-i-Malik-Sia, qui n'a d'intérêt que d'être le
point où les empires de Grande-Bretagne et de Perse touchent à
l'Afghanistan.
[Illustration: Un gouverneur persan et son état-major.--D'après une
photographie.]
Je rencontrai Wood et son expédition à la station d'Hourmak, la
dernière où nous dussions trouver de l'eau fraîche jusqu'au Helmand.
Au delà, l'interminable succession de _nalas_ desséchées, où nous
avions marché pendant des jours nombreux, cessait brusquement, et nous
entrions dans une plaine unie, en apparence sans bornes, dont la vue
était tout à fait oppressante. Elle produisait sur nous un sentiment
tout semblable à celui qu'on éprouve en débarquant après un long
voyage sur mer.
Le lendemain, nous arrivions sur les bords de la Chelag, qui formait
de larges étangs d'eau salée, où s'ébattaient quelques canards.
Traversant en diagonale le lit large et profond de la rivière, nous
prîmes la rive gauche et nous aperçûmes les premières ruines. Nous
établîmes notre camp à Girdi-Chah, où je devais bientôt installer mon
poste, près des ruines de Ramroud, dont les maisons en pisé, depuis si
longtemps abandonnées, sont encore presque habitables. Girdi-Chah, le
seul endroit où l'on trouve de l'eau potable, à plusieurs milles à la
ronde, est un point de relâche nécessaire pour les caravanes venant de
Perse et d'Afghanistan. Mes _sowars_ y ont semé un peu de grain et
nettoyé les sources, de sorte que plus tard un village y pourra
naître, qui sera le plus grand bienfait pour les caravanes.
L'étape suivante nous fit traverser un terrain plein encore de villes
et de villages abandonnés. Nous passâmes par les ruines de Koundar et
de Hauzdar, et nous campâmes à Asak-Chah, où nous trouvâmes quelques
sources d'une eau médiocre, avec de grands troupeaux de moutons dans
le voisinage. Nous étions tout près du Seistan habité.
Chevauchant à travers une plaine de gazon, nous atteignîmes bientôt le
premier canal d'irrigation, qui a 4 mètres environ d'élévation, et une
cinquantaine de centimètres de profondeur. Nos chevaux, à la fin, se
sentirent heureux; ils burent avidement jusqu'à ce que, par humanité,
nous fûmes forcés de les éloigner. Longeant les falaises usées par les
eaux, nous entrâmes bientôt dans Varmal, un grand village, peuplé d'un
millier d'habitants. En arrivant à notre camp, nous eûmes la surprise
d'y trouver des sacs d'orge et de farine: nous étions de nouveau dans
un pays d'abondance.
J'ai été très frappé par la ressemblance qu'il y a entre le Seistan et
l'Égypte, d'un côté, le Sarhad et la Palestine, de l'autre. Le Seistan
dépend tout à fait du Helmand, comme l'Égypte du Nil, et les deux
districts sont les greniers des tribus environnantes. De même, au
Sarhad comme en Palestine, la sécheresse rend le pays inhabitable; les
troupeaux de moutons et de chèvres meurent faute de nourriture. Quand,
dans le Sarhad, je m'enquérais d'une tribu absente, la réponse
invariable était: «Elle est allée au Seistan.»
Ainsi qu'Abraham et Jacob furent contraints de se rendre en Égypte
pour assurer l'existence à leurs familles, ainsi les nomades se
rassemblent dans le Seistan et aux alentours. Cependant les squelettes
que nous rencontrâmes nous prouvèrent que bien des vies s'étaient
perdues en route. Pour compléter la comparaison: de même que le
voyageur en Égypte traversait le désert arabe, partiellement en vue de
la Méditerranée, ainsi les bergers en proie à la famine poussent
péniblement à travers le désert jusqu'au Seistan, et voient le grand
_hamoun_ et le brillant Helmand qui, comme le Nil, garantit le berger
errant et ses troupeaux de la mort par la faim.
Notre première visite au lac nous montra une grande étendue d'eau,
tout à fait libre et couverte de myriades d'oiseaux sauvages. Ils
faisaient, en s'envolant, un bruit exactement semblable à celui de la
houle battant sur une côte rocheuse. Ils étaient hors de la portée de
nos fusils, et nous n'avions aucun bateau pour les atteindre.
Revenus au camp, nous y trouvâmes un fonctionnaire que le gouverneur
avait envoyé pour nous escorter jusqu'à sa résidence, Nasratabad.
Pendant la marche, plusieurs de nos chameaux tombèrent, avec leurs
charges, dans les canaux d'irrigation. Rien n'est pitoyable comme de
voir dans l'eau le pauvre «vaisseau du désert».
À 6 kilomètres de Nasratabad, nous fûmes rejoints par Mir-Masum Khan,
le gouverneur. Mais après quelques salutations et quelque musique,
comme c'était la nuit qui précède le Ramadan, on nous laissa dans
notre camp.
Le fort de Nasratabad, autrefois Nasirabad, a été construit par l'émir
de Kain, il y a une trentaine d'années, à l'époque où la Perse
s'établit dans le Seistan, à proximité immédiate de Husseinabad,
village important, peuplé de vingt mille âmes. Il consiste en un
espace clos, d'un peu plus de 50 hectares de superficie, entouré de
murs de 9 mètres de haut, et d'une épaisseur considérable, que des
tours surmontent, à des intervalles très rapprochés. Tout autour règne
un chemin couvert, percé de meurtrières, avec un fossé profond, qui
est quelquefois plein d'eau.
À l'intérieur, il y a de cinquante à cent boutiques, occupées
principalement par des soldats qui s'adonnent au commerce, durant leur
séjour dans le Seistan. On voit aussi, par-ci par-là, quelques petits
champs cultivés, et partout des ânes. À l'angle nord-ouest, se trouve
l'_Ark_, ou «réduit». Il a, autant que j'en puis juger, un profil
semblable à celui du fort, mais le sujet étant sans importance, je ne
fis aucune question, sûr que j'étais d'éveiller les soupçons, la plus
médiocre tour en pisé étant aussi jalousement gardée que le
Mont-Valérien.
[Illustration: La passe de Buzi.--D'après une photographie.]
La garnison de Nasratabad consiste en deux régiments, armés des
inutiles _djezail_, bien qu'il y ait à Birjand, si j'ai bien compris,
un approvisionnement de fusils Wernld. Les canonniers viennent de
Tabris, et sont plus considérés; ils profitent de cette considération
pour faire de l'usure et prêtent à 500 pour 100 _au minimum_.
Mir-Masum Khan, le gouverneur, est un jeune homme de dix-neuf ans,
auquel, à première vue, j'en donnai vingt-cinq, peut-être, en partie,
parce qu'il portait des lunettes bleues. Nous allâmes le voir le
lendemain de notre arrivée. Il est le fils d'Hichmat-oul-Moulk,
lui-même fils aîné de l'ancien émir, et il était gouverneur du
Seistan, depuis six ans, sous la direction d'un vizir. Il avait le
teint blême et l'air assez mal portant. Je le trouvai assez ignorant
et légèrement vaniteux, ayant été toute sa vie entouré de
courtisans. À ce moment, il était en délicatesse avec Hichmat
oul-Moulk, à cause de l'assassinat d'Abd-ou-Ouahab, son oncle, qui
avait eu lieu peu auparavant; il avait été invité à quitter le
Seistan, mais il s'y refusait. Il devait cependant se soumettre un peu
plus tard.
[Illustration: Les gypsies du sud-est persan.]
Après avoir passé quatre jours à Nasratabad, nous retournâmes à
Varmal, où j'avais rendez-vous avec la mission Webb Ware. Deux jours
après, elle nous quittait. Pour me distraire du sentiment de ma
solitude, je résolus d'aller visiter le Kouh-i-Khoya.
Le Kouh-i-Khoya, seule montagne du Seistan, a joué un grand rôle dans
la période héroïque de la Perse, dont ce pays fut le centre. C'est une
montagne basse, au sommet plat, que l'on appellerait sûrement «la
montagne de la Table», si les Persans avaient des tables.
Généralement, la montagne est plus ou moins une île. Pour y arriver,
nous dûmes naviguer dans des _toutin_, ou radeaux faits de roseaux,
qui ressemblent à des moitiés de cigares et qui se tiennent assez bien
en équilibre.
Le Kouh-i-Khoya, qui s'appelait aussi autrefois _Kouh-i-Zor_ ou
_Kouh-i-Rustem_, s'élève à 120 mètres au-dessus de la plaine, et n'est
accessible que par le sud et le sud-est. Il est rond comme une pomme,
avec un diamètre d'un kilomètre et demi environ, quoiqu'il ait
généralement sur les cartes une forme oblongue, avec son grand axe du
nord au sud. Nous abordâmes près des ruines de la ville de Kakkar,
bâtie sur la falaise, et très fortifiée. Une muraille extérieure est
flanquée de bastions et forme encore un ouvrage formidable. Une route
était construite autrefois sur le devant de la falaise, au sommet de
laquelle se trouve un autre ouvrage, appelé _Kouk_, véritable clef de
la position. Ce fut le théâtre du premier exploit de Rustem, lorsque,
n'étant qu'un jeune garçon, il s'empara du fort et tua le roi Kouk.
Plus loin, une gorge mène au sommet, que commande un petit fort. La
colline est principalement composée de basalte noir, et, par son
absolue stérilité et son manque d'eau, elle rappelle un peu l'île
d'Hormuz.
Toute la surface est creusée de fossés, restes de mines, citernes pour
l'eau des pluies, ou bien est couverte de tombeaux formés, soit de
blocs grossièrement assemblés, soit de dômes en pisé, soit de cairns
avec piliers.