À Isfandak, nous trouvâmes un charmant bois de dattiers, une rivière

d'eau cristalline, mais point d'habitants. Le chef du village s'était

senti mal à l'aise à l'idée de rencontrer l'_Asad-u-Dola_, car il

avait été mêlé à divers pillages et à d'autres forfaits. En

conséquence, lui et ses villageois bivouaquaient dans la montagne,

attendant les événements, et, sans doute, accusant la Commission

d'être la cause de leur exil.

Nous étions maintenant sur la rive gauche de la rivière Mechked ou

_Mechkil_ (c'est la prononciation baloutche). On reconnaît, à son

large lit et à ses bords escarpés, que ce fut autrefois un puissant

cours d'eau, tandis qu'aujourd'hui, même à l'époque des crues, on le

passe facilement à gué après le premier flot. Cependant ce proverbe

doit avoir eu sa raison d'être: «Qui s'arrête dans le Mechked pour

attacher la courroie de ses souliers est perdu.» Les eaux de la

rivière sont bues par le désert, à l'est de Djalsk, et entretiennent

en partie des bosquets de dattiers.

Nous n'étions plus qu'à deux étapes de notre corps principal; un

messager venait, en effet, de nous annoncer que la Commission

britannique était arrivée. Nous fîmes halte au bord d'une mare qui

s'étendait dans le lit de la rivière, puis nous dépassâmes Kouak, nous

vîmes briller des lumières symétriquement disposées, et enfin nous

pûmes serrer la main de compatriotes, après un voyage de près de 1 000

kilomètres, accompli principalement à travers des déserts, dans des

conditions de confort très restreintes, ce qui constitue presque un

record pour une dame marchant avec une caravane.

Il peut être utile de donner ici quelques détails sur la Commission

des frontières perso-baloutches, ou, comme l'_Ikticham-u-Nizara_ la

qualifiait plus exactement, sur la Commission perso-kelat.

[Illustration: Le sanctuaire de Mahoun, notre première étape sur la

route de Kouak (page 337).--D'après une photographie.]

Il y a plus de trente ans, lorsqu'il était question d'une ligne

télégraphique allant aux Indes par le continent, ce pays perdu fut

exploré par sir Frederic Goldsmid, et le résultat final de son enquête

fut le tracé d'une ligne-frontière de Kouak à l'océan. Kouak,

considérée comme une puissante forteresse, était, à cette époque,

indépendante et le resta; au nord jusqu'au Seistan, le pays était

inexploré, et de souveraineté douteuse; on ne fit donc aucune démarche

pour fixer la frontière. La Perse avait la chance, à cette époque,

d'avoir un excellent gouverneur, dans la personne d'Ibrahim Khan. Il

fit de son mieux pour qu'on s'abstînt de tracer une frontière; mais,

n'ayant pas réussi, il s'empara de Kouak aussitôt que le commissaire

anglais fut parti. Cet acte ne fut pas reconnu par notre ministère des

Affaires étrangères; mais comme, pendant dix ans encore, nous ne

prîmes qu'un faible intérêt à notre protectorat sur Kelat, les

affaires restèrent en l'état.

Mais lorsque nous eûmes des troupes au Pandjgour, les razzias devenant

intolérables, nous suggérâmes à Sa Majesté Nassered-Din que la partie

encore flottante de la frontière fût fixée définitivement, en même

temps que nous résoudrions la question de Kouak. Il y eut à ce sujet

une copieuse correspondance; un instant, les négociations faillirent

être interrompues, le Chah ne se souciant guère de faire les frais

d'une Commission qui n'aurait pas pour effet d'augmenter ses revenus,

lorsque soudain Naoroz, khan de Kharan, occupa les palmeraies du

Mechkil, visitées tout récemment par l'_Asad-u-Dola_, qui avait

déclaré qu'elles appartenaient à la Perse. Quand la nouvelle arriva à

Kirman, le _Farman-Farma_ m'écrivit une lettre officielle, me

demandant de repousser ces envahisseurs du sol persan. Dans ma

réponse, je lui fis remarquer que de pareils incidents étaient

inévitables jusqu'à ce que la frontière fût fixée, et que, dans

l'intervalle, il m'était impossible d'agir. Une copie de cette

correspondance fut envoyée par le _Farman-Farma_, à Téhéran, et Sa

Majesté put se rendre compte des dangers de l'inaction. Elle consentit

donc promptement à la nomination d'une Commission qui se réunit à

Kouak, à la fin de février.

Notre Commission n'était pas très nombreuse: le chef en était le

colonel, aujourd'hui sir Thomas Holdich; les commissaires-assistants

étaient le capitaine A. C. Kemball et moi-même. Le lieutenant-colonel

R. Wahab dirigeait l'expédition topographique, et le lieutenant C. V.

Price commandait l'escorte, composée de deux compagnies de fusiliers

et de quelques _sowars_.

Nous étions arrivés à Kouak, quatre jours après la Commission

britannique, et le commissaire persan était arrivé le jour suivant;

mais, sans notre promptitude, nous n'aurions pu terminer notre travail

pendant la saison froide. Même à ce moment, le soleil était beaucoup

trop brûlant, après dix heures, pour ne pas être dangereux, et le

temps clair, si nécessaire aux levés topographiques, ne dure que

jusqu'à la fin de mars et est suivi de six mois de brumes.

Le lendemain de notre arrivée, le commissaire persan et

l'_Asad-u-Dola_ arrivèrent, au milieu d'un grand éclat de trompettes,

et établirent leur camp de l'autre côté de la rivière. Aussitôt une

question délicate se posa: qui devait la première visite? Notre

opinion était que, puisque nous étions arrivés les premiers, c'étaient

les Persans; mais ceux-ci, en se fondant sur leur étiquette, faisaient

le raisonnement inverse. Le colonel Holdich, disaient-ils, n'était que

le délégué du vice-roi des Indes, tandis que le commissaire persan

représentait le roi des rois lui-même. Le débat aurait pu se prolonger

pendant des jours; il fut résolu par le fait que le commissaire persan

et le gouverneur du Baloutchistan m'avaient fait visite à Kirman et à

Fahradj; à plus forte raison, devaient-ils la même politesse à mon

supérieur.

Quand les Persans vinrent, nous leur rendîmes tous les honneurs

possibles. Mais nous n'eûmes ensemble qu'une très courte conversation,

et cela était dû, en partie, au fait que le persan de l'Inde et celui

de l'Iran sont deux langues entièrement différentes. On n'avait pas

assez tenu compte de cette différence aux Indes, de sorte que notre

interprète ou _monnchi_, qui recevait pour ses services un salaire

élevé, n'était pas même capable de traduire une lettre, et que toute

la tâche de l'interprétation retomba sur moi.

Le point de départ des travaux de la Commission fut sur le Mechkil, en

face de Kouak; un monticule artificiel fut dressé sur la rive gauche,

non sans une légère opposition. Mais pour l'emplacement du second

pilier, la discussion fut plus longue. Si ma soeur n'avait pas gravi

la colline sur laquelle nous dressâmes le tas de pierres, jamais le

gros gouverneur du Baloutchistan n'aurait consenti à faire cette

ascension. Une fois là-haut, après avoir repris haleine, il devint

revêche et déclara que nous lui enlevions un district précieux et

fertile; en réalité il avait bien 20 ares d'étendue. Le fait que les

limites avaient déjà été tracées à Téhéran ne comptait pas à ses yeux,

et nous laissâmes ses représentants le calmer.

L'infatigable colonel Wahab nous quitta ici afin de jalonner la chaîne

du Siahan, et nous lui suggérâmes l'idée de se faire accompagner par

Soliman Mirza, le représentant du _Farman-Farma_. Celui-ci n'y

consentit que de très mauvaise grâce. Il escalada pic après pic avec

son collègue anglais, qui se trouvait être un montagnard accompli.

Les deux Commissions se rendirent ensuite en deux étapes à Isfandak,

et de là à Djalsk, par le col de Bonsaz, au-dessous duquel nous

campâmes. Là, nous eûmes un nouvel incident, le commissaire persan

ayant fait dire qu'un pilier-frontière avait été élevé à l'ouest du

passage, et que cela excitait beaucoup les esprits. Nous nous

assurâmes qu'il n'y avait là qu'un signal pour la triangulation, et

nous exprimâmes notre regret d'avoir été soupçonnés d'un tel acte, ce

qui causa beaucoup de confusion chez les Persans.

[Illustration: Cour intérieure du sanctuaire de Mahoun.--D'après une

photographie.]

Les deux Commissions étaient composées des éléments les plus divers,

Anglais, Persans, Baloutches, soldats réguliers et irréguliers; nous

avions aussi beaucoup de chameaux, de mules et d'ânes et un troupeau

de moutons et de chèvres.

Nous séjournâmes à Djalsk une quinzaine, pendant laquelle on éleva les

bornes-frontières qui firent passer les palmeraies de Mechkil à Kelat,

ainsi qu'il avait été convenu à Téhéran. Le district situé plus au

nord n'était, en somme, qu'un désert, et le colonel Holdich suggéra,

pour éviter une nouvelle campagne d'hiver, l'idée d'accepter comme

frontière les chaînes courant au sud-est du Kouh-i-Malik-Sia, en se

contentant d'envoyer, pour les explorer, une colonne volante.

Le commissaire persan ayant accepté, il ne nous resta plus qu'à

décider de la souveraineté sur quelques bouquets de palmiers sans

importance. Comme j'en avais entendu parler dans le Sarhad, en 1893,

et que j'avais quelques notes sur la question, la besogne fut facile.

L'oasis de Djalsk est d'une étendue considérable, une dizaine de

kilomètres carrés. On y trouve partout des palmiers-dattiers, sous

lesquels poussent de l'orge, du froment, des lentilles, et l'on trouve

dans les jardins des grenadiers, des figuiers et de la vigne. Au

centre, se creuse une _nala_ marécageuse, pleine de roseaux, et dans

l'oasis sont dispersés huit villages importants. Un phénomène

remarquable, observé par le colonel Holdich, est que les palmeraies du

Mechkil, situées à une quarantaine de mètres à l'est, sont fécondées

par des sources venues de Djalsk et coulant souterrainement jusqu'au

bord du _hamoun_.

Il y a dans l'oasis un certain nombre d'édifices, couverts de dômes, et

construits de briques en pisé, dans lesquels se trouvent les tombes

d'une race de chefs disparue, connus sous le nom de _Maliks Keianiens_.

Mais c'est là une erreur: ces chefs sont, indubitablement, des membres

de la famille des Saffar, qui régna plus de cinq siècles sur le

Baloutchistan. Quelques-uns de ces mausolées ne contiennent qu'une

chambre; d'autres possèdent une antichambre; une troisième catégorie a

deux étages. On trouve des restes de briques, sous le dôme, et, par-ci

par-là, quelques grossiers dessins représentant des éléphants et des

paons; mais, au point de vue artistique, tout cela était d'un ordre très

inférieur.

[Illustration: Le Khan de Kelat et sa cour.--D'après une

photographie.]

Le jour de l'an persan (21 mars) survint, d'une façon malencontreuse,

juste avant que se terminât notre travail. Le commissaire britannique

voulut faire une visite à son collègue persan, en sa qualité de

représentant du chah; mais l'_Asad-u-Dola_ ayant dit: «Quelle est ma

place?» Nassoulla Khan se trouva de nouveau balancé entre nous deux,

et, comme il était inévitable, nous offensâmes le gouverneur du

Baloutchistan, en lui disant que le commissaire persan était, à nos

yeux, le représentant du chah, mais que, s'il le désirait, lui-même

aurait plus tard une visite. Ce fut malheureusement sans grand profit

que nous brandîmes ainsi le rameau d'olivier. Il était heureux que nos

travaux fussent si promptement terminés, car la brouille entre

l'_Asad-u-Dola_ et l'_Ihticham-u-Nizara_ allait augmentant tous les

jours. À la fin, le premier menaça de laisser le second sans vivres

dans le désert, s'il acceptait la demande du colonel Holdich, que le

Gouvernement persan fût responsable des incursions de la tribu des

_Yarahmadzai_. Ainsi les négociations étaient arrivées à une impasse.

Nous nous en tirâmes heureusement, en concluant un arrangement secret,

qui fut signé dans ma tente par les deux commissaires, et en ne

mentionnant, dans la réunion solennelle, que les différentes

bornes-frontières. L'_Asad-u-Dola_ triomphait, ignorant de notre ruse,

et j'affectai d'avoir l'air ennuyé.

Le jour avant notre séparation, on organisa des jeux athlétiques, qui,

commencés par une course de chameaux, allèrent convenablement

jusqu'aux exercices de lutte. Mais alors il se produisit des désordres

que nous eûmes beaucoup de peine à calmer. La foule envahit l'arène,

et se mit à maltraiter les champions malheureux, et pendant un moment,

on se battit à coups de bâton et de pierres. À la fin, le tumulte

s'apaisa, grâce à l'intervention du colonel Holdich.--Les Baloutches

avaient cru sérieusement que la guerre était déclarée, et ils

s'assemblaient en grand nombre, pour nous aider, disaient-ils.

Un incident assez amusant suivit: l'_Asad-u-Dola_ annonça son

intention de bâtonner tout le monde. En conséquence, mes tentes,

dressées un peu à l'écart du camp, furent envahies par tout le

régiment persan, qui venait y chercher asile. L'_Asad-u-Dola_ harangua

ses hommes, mais en vain, puis fit appel à mon assistance. Finalement,

sur la suggestion du colonel Holdich, on décida qu'on punirait le

principal délinquant de chaque parti.

[Illustration: Jardins du sanctuaire de Mahoun.--D'après une

photographie.]

Nous donnâmes un grand banquet pour célébrer le mémorable événement de

la fixation, opérée en un mois, de plus de 300 kilomètres de

frontières. Cela fait, plus que des volumes, l'éloge du plan adopté

par les commissaires en chef. À cette occasion, je mentionne un petit

épisode raconté dans le livre de ma soeur, _Through Persia on a Side

Saddle_: «Fat-Hadji Khan, l'interprète du commissaire persan, s'avança

vers nous, et se mit soudain à chanter le _Highland Laddie_, qu'il

avait appris, nous dit-il, d'une dame anglaise à laquelle il s'était

tendrement attaché durant son séjour à Londres».

Le lendemain, de bonne heure, nous partions de Kouak, après le plus

cordial des adieux. Ainsi se terminèrent les travaux de la Commission

des frontières perso-baloutches.

Nous avions à traverser, jusqu'à Quetta, le Baloutchistan britannique.

Ce pays jusqu'ici n'a pas eu d'historien, bien que les matériaux de

son histoire soient tout prêts. Géographiquement, sa partie

occidentale consiste, au nord, en un désert qui s'étend jusqu'au

Helmand, et, au centre et au sud, en vallées longues et étroites, se

dirigeant, avec la plus grande régularité, du nord-est au sud-ouest.

Plus à l'est on entre dans les montagnes baloutches, rameaux du

puissant Hindou-Kouch, et c'est sur le grand plateau qu'elle supporte

que sont situés Kelat et Quetta. Comme on peut le penser, le climat de

la partie occidentale du pays est à peu près le même que celui du

Baloutchistan persan, et l'on trouve à Pandjgour des dattes qui sont

parmi les meilleures du monde entier; mais entre Kelat et Quetta, le

froid est parfois intense, et je me rappelle que le colonel Wahab me

montra un endroit où son expédition avait été surprise par une

tempête. Dans l'obscurité, ils avaient posé leurs tentes à l'abri d'un

monticule, qui se trouva, le lendemain, être composé de boeufs achetés

par le commissariat et morts gelés. Les populations du Baloutchistan

britannique sont fort diverses. Le Kharan est peuplé de Nochirouanis

et de diverses races sujettes, le Pandjgour de Gichkis, le Kelat d'une

population mêlée de Brahouis, de Rinds, d'Afghans, d'esclaves Dehwar

et d'Hindous.

[Illustration: Dans la vallée de Kalagan, près de l'oasis de

Djalsk.--D'après une photographie.]

On ignore généralement que le premier représentant de la

Grande-Bretagne apparut à Pandjgour, il y a moins de vingt ans, dans

la personne de ce grand officier de frontières, sir Robert Sandeman.

Le Gouvernement des Indes, ne voulant pas faire une grosse dépense

inutile, commença par envoyer pendant plusieurs hivers un officier en

expédition dans le pays; mais les Baloutches n'attendaient que son

départ pour recommencer leurs querelles. En 1891, le major Muir, qui

rendait la justice à distance de sa garde, ordonna imprudemment

l'arrestation de Mir Chahdad, un brigand notoire. Il résista, avec ses

hommes; un domestique sans armes fut tué, et le major Muir lui-même

grièvement blessé, tandis que Chahdad réussissait à prendre la fuite.

Mais, inquiet de ma présence à Kirman, il finit par se soumettre à

Kemball, lorsque celui-ci fit son voyage de 1894 à 1895. Après cet

outrage, on maintint, pour un an ou deux, une petite garnison à

Pandjgour, mais elle fut retirée en 1896, le pays s'étant pacifié,

dans une certaine mesure, quoique, on le verra plus tard, la lutte

contre les restrictions que la civilisation apporte à la vie n'y fût

pas encore terminée.

À quelques kilomètres de Kouak, la monotonie du voyage fut

agréablement variée par l'apparition de deux ours, les premiers que

j'eusse vus dans le Baloutchistan; ils mirent en fuite Tumbull, qui

les avait rencontrés. Nous partîmes pour leur donner la chasse, mais

nous ne pûmes que les entrevoir. Les ours doivent être très rares dans

le pays, et je n'en ai vu des traces qu'une seule fois, outre

celle-ci.

Nous traversâmes le Mechkil, dont les flots, d'un pied de profondeur à

peine, étaient couleur de café, et nous entrâmes dans la vallée du

Rakchan. Elle est large et peu profonde, et s'étend vers

l'est-nord-est, sur 200 kilomètres. À la seconde étape, nous n'eûmes

que de l'eau salée, que les plus endurcis de nos soldats trouvaient

imbuvable, et nous regrettâmes fort un baril de bière que nous avions

donné à nos collègues persans. Notre farine, d'autre part, était

moisie et immangeable.

Le lendemain nous conduisit à Pandjgour, ou les «Cinq Tombes», ainsi

nommée de ses cinq chefs tués à l'époque de la conquête arabe. C'est

une charmante oasis, qui renferme quelques hameaux et des bois de

dattiers étendus, dont les fruits sont excellents. Cependant, le

district avait à ce moment une fâcheuse réputation; car, l'année

précédente, un _ghazi_ y avait attaqué, de sang-froid et de la façon

la plus perfide, le lieutenant Parker, qui commandait une section de

batterie de montagne. Le lâche assassin semblait désireux de montrer

l'allure de son cheval; il demanda à Parker de galoper devant lui, et

le poignarda dans le dos. Heureusement, il fut promptement capturé par

les canonniers, puis jugé et pendu, et son cadavre fut brûlé. Kemball

ayant fait fonction de juge, à cette occasion, il était très probable

qu'on chercherait à se venger de lui; c'est pourquoi on nous avait

interdit de sortir sans escorte, et nous avions pris la précaution

supplémentaire d'être toujours armés de fusils, qui imposaient aux

ghazis plus de respect que des revolvers.

Nous fîmes halte le dimanche de Pâques; le jour suivant nous

dépassâmes les tentes désertes, occupées jadis par des soldats

d'infanterie du même régiment que celui qui composait notre escorte.

Nous nous élevions constamment, comme le montraient nos baromètres

anéroïdes. Les marches étaient d'une monotonie intense, les jours

succédaient aux jours sans qu'on aperçût nulle part un signe de vie.

Cependant nous trouvions un certain intérêt à spéculer sur les causes

qui avaient fait fuir la population de cette vallée, dont les versants

étaient disposés en terrasses sur des milles, tandis que ça et là

s'élevaient des monticules bourrés de débris de poterie. Sans doute,

la guerre y avait été pour beaucoup, mais en outre, dans ce district

comme dans les districts voisins, un déboisement inexorable avait

amené une diminution dans la quantité de pluie tombée, tari les

sources, et finalement mis en fuite la population.

Cependant il est possible de se procurer de l'eau, et des puits

artésiens rendraient sans doute de grands services; mais ce qui me

frappa particulièrement, c'est que le pays par où nous passions était

excellent pour l'élève du chameau. Partout le sol était recouvert des

fourrés les plus épais, tandis que le climat rappelait celui de

différentes parties de l'Afghanistan. Les chameaux qui seraient élevés

là supporteraient le service au delà des frontières, ce qui n'est pas

le cas pour ceux élevés dans les plaines. Même dans la dernière guerre

afghane, la méconnaissance de cette question a causé, dit-on, la mort

de trente-six mille chameaux, et non seulement cette perte disloqua le

service des transports, mais elle occasionna encore les plus terribles

maladies. Mais, même si l'on adoptait de meilleures méthodes, il n'en

serait pas moins déplorable qu'on ne pût faire aucun usage de ce pays

désert, où nous ne vîmes pas signe de vie sur 320 kilomètres.

[Illustration: Oasis de Djalsk: des édifices en briques abritent les

tombes d'une race de chefs disparus (page 342).--D'après une

photographie.]

À Nagha Kelat, où nous restâmes deux jours, pour laisser reposer nos

chameaux, nous mîmes ce temps à profit pour voir les ruines immenses

qui s'y trouvent. Les plus intéressantes étaient celles des grands

réservoirs appelés, dans le Baloutchistan, _gorbasta_. Après cette

halte, nous arrivâmes bientôt dans le haut pays baloutche. Là, les

terres plates n'étaient qu'une masse de fleurs, et, grâce à la plus

grande altitude, il n'était plus nécessaire de marcher de nuit.

Vers la fin d'avril, nous atteignîmes Kelat, capitale du

Baloutchistan, qui se trouve à l'altitude considérable de 2 100

mètres. Un des grands souverains de cette province fut Nasir Khan, qui

accompagna Nadir Chah à Delhi. En revenant à Kelat, il trouva que les

procédés tyranniques de son frère avaient ruiné le pays, et que les

Hindous avaient fui en masse, pour sauver leurs biens; Nasir Khan tua

son frère, Hadji Mohammed Khan, et reçut de Nadir Chah, qui

évidemment approuvait ses actes, le titre de Beglerbagi. En quelques

années, il ramena la prospérité dans le Baloutchistan, et l'on

rapporte que de Pandjgour à Kasarkand tous les chefs se soumirent à

lui et lui payèrent tribut.

[Illustration: Indigènes de l'oasis de Pandjgour à l'est de Kouak

(page 345).--D'après une photographie.]

Quand Nadir Chah eut été assassiné, il s'opposa à Ahmed Chah, et

d'abord avec succès. Mais il fut ensuite défait et forcé de se retirer

à Kelat, où il fut de nouveau battu.

Après que deux assauts eurent été repoussés, la paix fut conclue, et

Nasir Khan s'engagea à fournir des troupes dès qu'on l'exigerait. En

échange, on le dispensa de payer le tribut.

Peu de temps après, il vint en aide à Ahmed Chah contre la Perse, et

se mit à la tête de ses Baloutches, dans une charge désespérée qui

décida du sort d'une bataille livrée près de Mechhed. Une autre fois,

à Tabas, il tailla en pièces l'armée persane dans une embuscade qu'il

avait préparée. Il revint chez lui en triomphe, son royaume s'étendit

jusqu'à Karatchi, et le Baloutchistan entra dans une période de

prospérité qu'il ne devait pas retrouver plus tard.

Kelat a une population de près de 50 000 habitants, qui varie, il est

vrai, selon les saisons: au milieu de l'hiver, la ville est à peu près

déserte. Ses bazars sont très médiocres, et l'on voit, de toutes

façons, que le peuple qui habite ici est très inférieur aux Persans

dans les arts de la civilisation. À ce qu'on m'apprit, sa forteresse

est principalement l'oeuvre de Nadir Chah. À l'époque de sa

construction, elle doit avoir été imprenable.

Il semble que ce soit aux Baloutches que nous devions le jeu,

aujourd'hui populaire, du _tent-pegging_, dans lequel un cavalier,

lancé au galop, doit enlever d'un coup de lance un piquet planté en

terre. Ce jeu est mentionné dans le voyage de Pottinger.

Nasir Khan mourut en 1795, et ce fut pendant le règne de son

successeur que Pottinger visita le pays. Son successeur, Mahmoud Khan,

était un ivrogne. Il mourut en 1819, et fut remplacé par son fils

Mehrab Khan, sous le règne duquel le pays de Kelat entra en contact

avec le Gouvernement de l'Inde.

Le Tour du Monde; À travers la Perse Orientale Journal des voyages et des voyageurs; 2e Sem. 1905 · 第 6 / 11 段