nous montâmes au Kouh-i-Fanoch, ascension laborieuse, qui nous prit
quatre heures. Les 150 derniers mètres sont formés par un rocher de
calcaire blanc, presque perpendiculaire. Du sommet, nous pûmes
aisément remonter jusqu'à leurs sources les cinq rivières séparées qui
forment le Fanoch. Nous jouîmes en même temps d'un panorama superbe,
qui nous donna ce que nous désirions si vivement, une idée du niveau
du pays. À l'ouest, la vue était en partie bornée par de hautes
montagnes; mais au nord, nous eûmes un coup d'oeil sur le magnifique
Kouh-i-Bazman, qui s'élève solitaire jusqu'à 2 700 mètres au-dessus de
la plaine (3 400 au-dessus de la mer). À l'est, s'étendaient le massif
d'Azabad et le district de Lachar, que nous allions bientôt explorer.
Fanoch, où nous nous reposâmes un jour, pour «manger» notre fatigue,
comme disent les Persans, a un aspect beaucoup plus prospère que Geh,
plusieurs de ses maisons étant construites en pierre. Il s'y trouve un
fort, qui paraît être de grande antiquité; mais, comme c'est le cas
ordinaire dans le Baloutchistan, nous ne pûmes avoir aucun
renseignement sur son histoire. Les moutons, les volailles, les oeufs,
le lait, l'orge, le riz et le froment sont en abondance, et les dattes
sont fameuses dans tout le Baloutchistan; mais le seul article
manufacturé consiste en petites casquettes brodées de soie rouge. Je
demandai si Fanoch se trouvait dans le Makran. On me répondit que la
frontière est formée par la ligne de faite du Band-i-Linag, au nord de
laquelle se trouve la ville: le Bachkird, à l'ouest, n'est pas
considéré comme faisant partie du Baloutchistan.
Nous repartîmes par le même chemin par lequel nous étions venus; mais,
au delà de Sartab, nous prîmes une direction plus septentrionale,
traversant le Sisha à Tehan, village prospère, d'un millier
d'habitants.
Revenus à Geh, nous trouvâmes nos compagnons bien reposés. Deux jours
après notre retour, comme nous nous préparions à partir pour Fahradj,
nous fûmes agréablement surpris par l'arrivée de deux Baloutches, que
le gouverneur du Baloutchistan persan avait envoyés pour nous servir
de guides: c'étaient Mir-khan-Mohammed, d'Aptar, et Moulla-Bachan.
Nous dûmes encore retourner sur nos pas jusqu'à Ichan, d'où nous
suivîmes d'abord le cours d'un affluent du Sirha. Puis nous arrivâmes
au fleuve principal, sur le bord duquel il y avait quelques petits
lambeaux de culture. Nous campâmes dans le lit même de la rivière, et,
le jour suivant, nous trouvâmes la plus affreuse route que j'aie
encore jamais vue; en comparaison, les _kotals_ de Bouchi sont des
chaussées métalliques. Un mille en amont, la gorge se rétrécissait
jusqu'à n'avoir plus que 30 mètres environ de largeur, et nous
rencontrions des degrés rocheux, en bas desquels la rivière tombait en
cascade. Plus loin, un autre agrément, c'étaient des blocs de rochers
de toutes dimensions, de celles d'un omnibus à celles d'une balle de
_foot-ball_. Après quoi vint une mare profonde, qui remplissait toute
la largeur de la vallée. Au-dessus, un sentier de chèvres, où il nous
parut impossible que nos bêtes chargées pussent monter. Cependant, à
ma grande surprise, il n'y eut pas d'accidents.
Nos chevaux étaient éreintés lorsque nous arrivâmes à la source de la
rivière, qui se trouve dans le bois de dattiers de Sirha, vaste, mais
entièrement négligé. Nous campâmes à une altitude de 990 mètres, et ce
fut le premier jour où nous eûmes une température inférieure à 30°
centigrades. Le lendemain, le temps était relativement frais; nous
montâmes jusqu'à la ligne de faîte du Makran, à 1 100 mètres environ,
et de là, nous nous mîmes à descendre, contournant les pentes
occidentales de la grande masse de l'Azbag, que nous avions vue du
sommet du Kouh-i-Fanoch. Le soir, nous campions à Pip, la capitale du
Lachar.
Le gouverneur vint nous saluer. Il se montra d'abord très timide. Son
visage ne s'éclaircit que quand nous lui eûmes demandé l'histoire de
sa famille. C'était un garçon de seize ans. Pip est un village de deux
cents maisons, qui se groupent autour d'un fort, à une certaine
distance d'un beau bois de dattiers. Dans le Baloutchistan, les
maisons sont toujours construites sur des espaces découverts,
probablement parce que le sous-bois des dattiers est employé pour la
culture des céréales. Le changement d'atmosphère entre la chaleur
sèche du désert et l'humidité relativement fraîche des bois de
dattiers est très agréable, mais de nature, probablement, à donner la
fièvre. Cependant, après des heures passées dans l'éclat sans pitié de
la lumière, l'ombre est si bienvenue que nous campions toujours aussi
près que possible des arbres, et, autant que je sache, aucun de nous
n'en souffrit.
[Illustration: Un fortin sur les frontières du Baloutchistan.--D'après
une photographie.]
Mon compagnon et moi, nous étions d'accord pour penser que les
Lacharis étaient supérieurs à tous les autres Baloutches que nous
avions rencontrés. Beaucoup mieux physiquement, c'étaient des
spécimens sauvages de l'humanité; mais nous les trouvâmes toujours
gais et virils, ce qui n'est pas le cas de la généralité des
Baloutches, qui sont gourmands, vaniteux, peu serviables, et aussi
déraisonnables que des chameaux. Il n'est que juste d'ajouter que les
Baloutches sont extrêmement honnêtes, et que si on leur confie des
valeurs ou des lettres, ils les défendront au péril de leur vie; ils
sont aussi très moraux, et traitent leurs femmes à peu près comme
leurs égales. Ils ont un code de l'honneur, et y conforment
généralement leur vie. On peut citer comme exemple de leur honnêteté
le fait que, pour payer les employés du télégraphe, on avait coutume
d'envoyer le long de la ligne un sac de roupies, où chacun prenait à
son tour ses appointements. Une seule fois, un employé abusa de cette
confiance, et il dut quitter son pays, ce qui, pour un Baloutche, est
la plus dure des punitions.
[Illustration: Dans les montagnes du Makran--à des collines d'argile
succèdent de rugueuses chaînes calcaires (page 326).--D'après une
photographie.]
Après un jour d'un repos bien gagné, nous continuâmes à descendre la
fertile vallée de Pip. À Ispaka, nous étions arrivés dans le district
de Fahradj, et nous découvrions les premiers représentants de
l'élément persan, si détesté, sous la forme de deux ou trois soldats
et d'un sergent. Les Baloutches appellent tous les Persans des
_Gagar_, corruption de _Kadjar_, nom de la dynastie régnante; comme
ils ne voient guère de Persans que les collecteurs de taxes, leur
haine envers eux est quelque chose d'extraordinaire. Je crois
cependant qu'elle a diminué de violence en ces dernières années.
Le lendemain, nous dirigeant vers la rivière de Bampour, nous
atteignions le village de Kasimabad, dont les habitants sont appelés
_Darzada_, nom qui semble indiquer un croisement négro-baloutche. Ils
sont attachés à la glèbe: nominalement, ils reçoivent un tiers de la
récolte; mais, en fait, il semble qu'ils n'aient que juste de quoi se
nourrir.
Ayant traversé la rivière à un gué que les sables mouvants rendaient
dangereux, nous atteignîmes Bampour. Cette ancienne capitale du
Baloutchistan ne consiste plus qu'en deux centaines de huttes
sordides; le fort était presque abandonné, le bois de dattiers réduit
presque à rien, et il nous fallut camper sur un tas d'ordures, qui
avait dû autrefois être un jardin.
Zein ul-Abidin Khan, le gouverneur ou _asad-u-Dola_, m'avait écrit
qu'il m'attendait à Fahradj, qui se trouve à 4 milles de distance, et
qui est beaucoup plus importante, ayant environ deux mille âmes, y
compris le garnison. Zein ul-Abidin Khan nous reçut sans trop
d'empressement; notre curiosité lui semblait suspecte, comme à
beaucoup d'Orientaux; mais, après quelques difficultés, nous finîmes
par devenir bons amis.
Comme le _Farman Farma_ ne nous annonçait son arrivée que pour
janvier, nous profitâmes du mois que nous avions devant nous pour
explorer le district de Sarhad, en partie encore presque inconnu.
Ayant loué un nombre suffisant de chameaux, nous partîmes le 1er
décembre. Notre première étape fut Aptar. Nous remontâmes ensuite la
vallée du Konar Rud. C'est une région assez agréable; à de fréquents
intervalles, des sources jaillissent dans le lit de la rivière, au
milieu des hautes herbes. À Soran, nous fûmes retenus quelques jours
par une attaque de dysenterie de Brazier Creagh.
Quelques jours après que nous nous fûmes remis en marche, je fis avec
deux chameliers l'ascension du Hamant, afin de bien reconnaître le
pays. Le Hamant est une montagne de 2 320 mètres, qu'on a, à tort,
qualifiée de volcan. C'est une simple crête en dents de scie. La
montée fut pénible, et la descente le fut plus encore. Du sommet, nous
pûmes voir le district inexploré du Sud, qui apparaissait simplement
comme un monotone réseau de montagnes basses; mais, dans toutes les
autres directions, le panorama était magnifique, bien qu'à notre
regret nous ne pussions voir le grand volcan de Sahrad.
Le surlendemain, nous franchissions, à 1 680 mètres d'altitude, le col
de _Sar-i-Sabra_, qui forme faîte de partage des eaux entre les
rivières de Bampour et de Mechkil. Puis nous descendions au village de
Magaz, qui a 2 000 habitants environ, et le meilleur climat de tout le
Baloutchistan, et, prenant la direction du nord, nous avions un
premier coup d'oeil sur le volcan du Kouh-i-Taftan, qui, de la
distance d'une centaine de milles où nous le voyions, ressemblait à un
cône blanc.
Deux jours après, nous entrions dans le district de Sarhad, qui se
révéla à nos yeux, du col d'où nous le vîmes pour la première fois,
comme une immense étendue de chaînes nues, sans un village, sans même
une tente de nomades. Encore deux jours, et nous étions au fort de
Kivach, capitale actuelle de la région, à 1 350 mètres d'altitude. Le
nom de _kivach_, qui se lit _wacht_, signifie «doux» et s'applique à
la source d'eau douce, qui jaillit là à 21 degrés. Le fort, où vit une
garnison de quatre cent cinquante soldats environ, infanterie et
cavalerie, forme toute la capitale avec quelques tentes noires. Il n'y
a aucune culture aux alentours.
Cet abandon, comme celui de tout le district, est regrettable. Le
Sarhad est la seule région, entre Quetta et la province de Kirman, qui
puisse être considérée comme fraîche. Il a été plus peuplé jadis,
ainsi qu'en témoignent les restes de kanats qui abondent, et l'on peut
espérer qu'au lieu de ne rester habité, comme aujourd'hui, que par
quelques milliers de familles nomades, il deviendra un lieu de passage
important entre Quetta et la Perse méridionale.
De Kivach, malgré les tentatives de mon hôte pour me dissuader de mon
projet, je voulus faire l'ascension du Kouh-i-Taftan. Au bout de deux
jours, nous campions, à près de 2 000 mètres d'altitude, au petit
hameau de Ouaradji, et, le lendemain, je grimpais au sommet,
malheureusement sans Brazier Creagh, qui souffrait d'un ulcère au
pied. Les dernières heures de l'ascension furent raides et difficiles:
il fallut d'abord escalader de gros blocs de rochers, puis enfoncer,
pendant les trois cents derniers mètres, dans une couche épaisse de
cendre blanche qui, vue de loin, a fait croire que la montagne était
couverte de neiges persistantes. Nous n'atteignîmes le sommet qu'à
deux heures de l'après-midi, après huit heures de grimpade presque
continue. Le Kouh-i-Taftan se termine par deux cimes: celle du nord,
la plus haute, est connue sous le nom de _Ziarat-Kouh_, ou «mont du
Pèlerinage»; celle du sud, appelée _Mallar-Kouh_, ou «montagne Mère»
étant le volcan que nous désirions visiter.
Le cratère, d'où s'échappaient d'aveuglantes colonnes de fumée
sulfureuse, a deux ouvertures, chacune d'environ 3 mètres de
circonférence, et séparées à la surface par une distance de 1 mètre.
On ne voyait aucune coulée de lave récente, et l'on ne mentionne
aucune éruption. La vue qu'on avait du sommet était la plus belle que
j'aie jamais eue en Perse: tous les pics étaient clairement visibles,
dans un rayon de 100 milles.
Le volcan est connu, localement, sous le nom de _Kou-i-Chehel-Tan_, ou
«Montagne des Quarante Êtres», qui visitèrent, dit-on, le volcan, et
disparurent depuis lors: Taftan, ou _Daftan_, signifie «bouillant». La
même légende se raconte à Quetta, et elle est commune dans cette
partie de l'Asie. Pour autant que j'ai pu le savoir, les habitants de
la vallée ont adoré le volcan depuis les temps les plus reculés, et il
est probable qu'ils n'ont pensé que plus tard aux Quarante Êtres en
l'honneur desquels ils font maintenant des sacrifices. D'après mes
guides, ces gens s'appellent musulmans, mais ils ne savent rien des
croyances de leur religion.
Nous quittâmes notre camp le jour de l'an, et nous nous rendîmes au
village de Bazman, où nos bagages devaient nous rejoindre. La marche
fut pénible; notre guide nous avait abandonnés, et nous étions, nous
et nos bêtes, au bout de nos provisions.
Notre voyage nous avait montré que le Sarhad est aujourd'hui à peu
près inhabité, mais que l'eau y est abondante, et qu'un meilleur
gouvernement, ramenant la sécurité, en ferait sans peine un pays
prospère.
(_À suivre._) _Adapté de l'anglais par_ H. JACOTTET.
[Illustration: Bureau du télégraphe sur la côte du Makran.--D'après
une photographie.]
Droits de traduction et de reproduction réservés.
TOME XI, NOUVELLE SÉRIE.--29e LIV. Nº 29.--22 Juillet 1905.
[Illustration: L'oasis de Djalsk qui s'étend sur 10 kilomètres carrés
est remplie de palmiers-dattiers et compte huit villages (page
342).--D'après une photographie.]
À TRAVERS LA PERSE ORIENTALE[3]
[Note 3: _Suite. Voyez pages 301, 313 et 325._]
Par le MAJOR PERCY MOLESWORTH SYKES,
_Consul-général de S. M. Britannique au Khorassan._
IV. -- Délimitation à la frontière perso-baloutche. -- De Kirman
à la ville-frontière de Kouak. -- La Commission de délimitation.
-- Question de préséance. -- L'oeuvre de la Commission. -- De
Kouak à Kelat.
[Illustration: Femme parsi du Baloutchistan.--D'après une
photographie.]
J'étais à Kirman en décembre 1895. Depuis quelques mois, des
négociations s'étaient engagées avec le Gouvernement persan, au sujet
de la délimitation du tronçon de frontière mal défini qui va de
Kouh-i-Malik-Sia à Kouak; mais l'hiver avait commencé sans que l'on
fut arrivé à une solution définitive. Cependant, dans les derniers
jours de décembre, le commissaire persan Ali-Achraf Khan, qui portait
le titre d'_Ikticham-u-Nizara_, passa par Kirman, et, quelques jours
après son départ, on me télégraphiait de Téhéran ma nomination au
poste d'assistant-commissaire. Ma soeur, plutôt que de profiter d'une
offre que lui fit lady Durand de venir chez elle, préféra braver la
fatigue d'un voyage absolument dépourvu de confort.
Les préparatifs furent compliqués: le voyage était long, il fallait
prévoir des provisions de fourrage pour la route, des chameaux
supplémentaires prêts à le transporter, déterminer les points d'eau,
etc. En outre, nos domestiques étaient hostiles à l'idée de voyager
dans le Baloutchistan et avaient besoin de beaucoup d'encouragements.
Il faisait déjà très froid à Mahoun, notre première étape; à Hanaka,
où le caravansérail est à une altitude de près de 2 400 mètres, la
température était véritablement arctique. À Rain, sur le versant
méridional de la chaîne du Djoupar, le temps était heureusement moins
glacial. De Rain, nous longeâmes la rivière du Sardou, appelé ici
«rivière de Bam», et nous traversâmes le district de Tehroud. L'étape
suivante nous mena à Abarik; elle fut pénible, car nous eûmes à
traverser un terrain très accidenté. Quand nous fûmes descendus dans
la région chaude, nous nous trouvâmes las et incapables d'efforts.
Abarik, battu des vents, et Tehroud sont célèbres en Perse; dès vers
connus leur sont consacrés: «On dit au vent: Où est ta demeure? Il
répondit: Ma pauvre demeure est à Tehroud, mais je visite quelquefois
Abarik et Sarbistan.» Ce dernier village est situé sur la rive droite
de la rivière près de laquelle je fis halte, en 1894, au milieu d'une
violente tempête.
Une nouvelle marche, très monotone, le long du lit à sec de la
rivière, nous conduisit à Darzin. Ce village est fameux dans la
légende locale, comme l'endroit où Faramourz, fils de Rustem, fut
pendu par Bahman. On nous apprit que le nom véritable était
_Darzanan_, ce qui signifie «érection de potence». Pour montrer quels
changements se sont produits dans le pays depuis le XIIe siècle, il
suffit de citer ce passage d'Afzal-Kirman: «Nous nous assîmes sur le
toit du palais de Darzin, et nous vîmes le grand nombre des villages,
tout près de se toucher les uns les autres, et les arbres aux senteurs
parfumées. Zein-ed-Din, qui était avec nous, s'écria: On dit
généralement que le Fars est un grand et fertile pays, connu comme «la
moité du Monde». Je l'ai vu tout entier, et je jure que, dans tout le
Fars, je n'ai pas vu un endroit pareil.» Hélas! tout est bien changé,
et Darzin s'élève au milieu d'un désert affreux; cependant, on peut
déjà aujourd'hui constater quelques progrès: un des anciens _kanats_ a
été réparé, et l'on peut croire que l'étendue des cultures s'en
accroîtra beaucoup.
À Bam, nous trouvâmes un abri dans une maison nouvellement bâtie,
donnant sur un jardin ombragé de palmiers. Bam est, depuis les temps les
plus anciens, une ville célèbre en Perse; on trouve ses ruines à un
mille du fort actuel. Au temps de la conquête arabe, la ville, connue
sous le nom de _Nisa_, eut une grande importance, et Mansour-ed-Din en
fit la capitale de la province tout entière. Quelques années plus tard,
Abdoulla Amir fonda le Masdjid-i-Hazrat-Rasoul, qui s'élève dans les
faubourgs de la ville moderne. Bam a soutenu des sièges nombreux, et je
ne crois pas que, sauf une fois, à l'époque des Seldjoucides, où on
manqua la prendre en barrant la rivière, elle ait pu être réduite
autrement que par un blocus. La description qu'en donne Edrisi est fort
intéressante: «Bam est grande, commerçante et riche; on y cultive la
vigne et le palmier; beaucoup de villages en dépendent. Il y a un
château dont les fortifications sont réputées les meilleures de toutes
celles du Kirman; ses habitants se livrent au négoce et à l'industrie;
on y fabrique quantité de belles étoffes de coton, ce qui forme un objet
considérable d'exportation».
À l'époque moderne, la ville fut le théâtre de la tragédie qui termina
la lutte des Kadjars et des Zand, lorsque Loutf-Ali Khan, fuyant de
Kirman, fut bassement livré à son ennemi héréditaire par le
gouverneur. Une fois encore, au milieu du XIXe siècle, Bam fut assiégé
par des troupes mêlées d'Afghans et de Seistanis. Quand toutes les
munitions eurent été dépensées, et qu'il ne resta plus aucun espoir,
les femmes de Bam, conduites par Banou-Husein-Fatha, chauffèrent des
chaudrons d'eau bouillante et firent aux assaillants une réception si
chaude, qu'elles purent tenir jusqu'à ce que l'aide leur fût venue de
Kirman.
[Illustration: Carte pour suivre les délimitations de la frontière
Perso-Baloutche.]
Quelques années plus tard, Agha Khan s'empara du fort et y fut bloqué
pendant la plus grande partie de l'année, jusqu'à ce qu'une épidémie
eut éclaté parmi ses soldats, et qu'il se vit contraint de se retirer
aux Indes. C'est après cela qu'on commença la construction de la ville
moderne. Elle borde les deux côtés de la rivière, et je crois qu'elle
serait exposée aux inondations, dans les années de lourdes chutes de
neige.
Située à une altitude de 1 100 mètres environ, avec une population de
13 000 habitants, possédant un sol fertile et un climat également
favorable à la culture des palmiers et à celle de beaucoup de
productions des hautes terres, elle est le centre d'un riche district.
La chaleur de l'été y est tempérée par un vent frais du nord, les
villages montagneux de la chaîne du Djabal-Bariz sont tout près, et
l'importance de la ville est encore accrue par le fait qu'elle est, à
l'est de la Perse, le dernier centre commercial avant Quetta. Sa
principale richesse lui vient de ce qu'elle est la ville du henné,
presque toute cette précieuse plante tinctoriale étant produite dans
le district. Les garnisons du Baloutchistan sont composées
généralement de soldats venus de ce district, et le gouverneur en est
d'ordinaire un Bami.
[Illustration: Nous campâmes à Fahradj, sur la route de Kouak, dans
une palmeraie.--D'après une photographie.]
Un voyageur déclare que Bam ressemble à une ville indienne. C'est là
une remarque que je n'ai point faite. Peut-être, il y a trente ans,
époque de ce voyage, ne voyait-on pas de palmiers, et cette impression
s'expliquerait ainsi. Par invitation spéciale, nous visitâmes le
fameux fort, et nous constatâmes que l'ancienne ville était encore
debout, entourée d'une haute muraille et d'un fossé. Par trois
passages et une plate-forme, nous gagnâmes le sommet de la forteresse,
qui est la résidence du gouverneur. De là-haut, on jouit d'une vue
merveilleuse. Derrière nous, nos regards étaient attirés par le
Kouh-i-Hazar, avec son manteau de neige fraîchement tombée, et, de
chaque côté de la vallée, les montagnes se détachaient sur le ciel de
turquoise. Au sud, la chaîne du Chah-Soouaran n'était pas moins
brillante. Au-dessous de nous s'élevaient les bouquets de dattiers de
Bam, et nous pouvions suivre la rivière de Bam vers le nord-est: nous
voyions aussi indistinctement les taches vertes du Narmachir.
À 4 milles de Bam, une raide descente nous amena entre les deux
hameaux qui composent le village de Bora, dont le nom est, dit-on, une
corruption de _Beravat_. Il a une population de 5 000 habitants, et
exporte annuellement 120 000 livres de henné, outre des grains et des
dattes. Ce n'est pas, d'ailleurs, son seul titre à la réputation. On
raconte que, dans le voisinage, il existe une tribu d'hommes à queues:
il y en avait deux autrefois, les _Dumdar_ et les _Nartigi_; ces
derniers subsistent seuls. Mes lecteurs ignorent peut-être que, nous
autres Anglais, nous fûmes considérés autrefois comme dotés de cet
appendice caudal; de la même façon, tous les jeunes garçons chiites
sont convaincus que les Sunnites jouissent d'un avantage semblable.
À Vakilabad, où nous arrivâmes en longeant un joli cours d'eau
ombragé, nous avions atteint le district de Narmachir: ce mot est
peut-être la corruption de _Wariman-Chahs_, ou la ville de Wariman,
arrière-grand-père de Rustem. Avec ses gracieux tamaris et mimosas, le
pays semble une tranche détachée du Sind et est beaucoup plus chaud
que le district de Bam. Jusqu'au milieu du XIXe siècle, il était en la
possession des Afghans, et ce n'est qu'aujourd'hui qu'il retrouve
quelque prospérité.
Après Vakilabad, nous traversâmes un pays bien arrosé et couvert
d'arbres véritables, puis une jungle immense, d'où nous sortîmes
soudain pour entrer dans le désert; après quoi nous retrouvâmes la
jungle, au milieu de laquelle se trouve le village de Rigan. Il fait
quelque figure sur la carte, mais il ne consiste en réalité qu'en un
fort en pisé, occupé par une garnison de dix soldats, et sa population
ne dépasse pas deux cents âmes. À Rigan, nous trouvâmes un message
désespéré du commissaire persan, que nous avions presque rattrapé, et
qui nous suppliait de ralentir notre marche. Nous n'en tînmes aucun
compte.
Entre nous et Bampour s'étendaient 250 kilomètres du désert de Lout.
Mais comme une pluie abondante était tombée les deux jours précédents,
nous eûmes plus d'eau et de meilleure que ce n'est le cas pour les
voyageurs, en général, et nous fîmes cette traversée en neuf jours,
presque sans accroc.
À Gazak, aux deux tiers du chemin environ, nous fûmes surpris de voir
quelques tentes nomades et un bouquet de palmiers. Finalement, nous
atteignîmes la rivière de Bampour à Kouchgardan où j'avais déjà passé.
Là nous rencontrâmes un détachement de chameliers armés, et j'ai
rarement vu troupe d'aspect plus sauvage et plus irrégulière. Protégés
par cette escorte et par notre cavalerie de petits poneys, nous
atteignîmes Bampour, et, de là, Fahradj. À cet endroit, nous fûmes
reçus avec grande cérémonie; la garnison faisait la haie le long de la
route, et la musique jouait l'air national. Le commissaire persan
arriva peu après.
Nous louâmes ici trente chameaux baloutches, et il fut convenu que je
prendrais une avance d'un jour, pour être présent à la frontière quand
arriveraient les Persans. Les jours commençaient à être très chauds. À
Soran, un message du colonel Holdich m'apprit qu'il s'approchait du
Pandjgour et qu'il espérait atteindre la frontière au milieu de
février.
[Illustration: C'est à Kouak que les commissaires anglais et persans
s'étaient donné rendez-vous (page 341).--D'après une photographie.]