Avant de raconter notre voyage, quelques notes sur la province où nous

venions d'entrer ne seront pas inutiles. Baloutchistan est le nom,

généralement admis, d'une région vaste, mais faiblement peuplée, et

partagée entre la Grande-Bretagne et la Perse. Cette province déserte

correspond approximativement à la dix-septième satrapie de Darius,

mentionnée par Hérodote. Le grand roi envahit le Hapta Sindou ou

Pendjab, probablement par la route du Baloutchistan, tandis qu'une

flotte commandée par l'amiral grec Scylax descendait l'Indus, et, sans

s'effrayer des marées, explorait les rives de la Gédrosie et de

l'Arabie. Cette expédition eut lieu en 512 avant Jésus-Christ, et,

dans un certain sens, elle diminue la gloire d'Alexandre, qui sans

doute ignorait que des Grecs eussent déjà navigué dans la mer

Érythrée,--à supposer qu'ils l'aient fait, ce qui n'est pas prouvé.

Au temps d'Alexandre, la côte du Makran était connue comme le pays des

Ichthyophages, et l'intérieur s'appelait Gédrosie. Sir Thomas Holdich

voit dans le mot Makran, une contraction des deux mots persans _Mahi_

et _Khouran_, qui forment l'exact équivalent d'Ichthyophages. Mais je

crois que le mot est beaucoup plus ancien, et je suggérerais

l'étymologie suivante. Les assyriologues diffèrent sur le point de

savoir si le nom de _Magan_ désigne la péninsule sinaïtique ou la côte

d'Arabie, derrière les îles Bahreïn et y compris l'Oman; en tout cas,

nous avons le _Maka_ des inscriptions, forme qui se retrouve peu

altérée dans les _Mykians_ ou _Mekians_ d'Hérodote. Or, le Makran

était particulièrement connu pour ses mangliers et ses marais, le pays

étant semblable à la côte voisine qu'on appelle le _Ran_ de Katch, mot

provenant du sanscrit _aranya_ ou _irina_, et signifiant un désert ou

un marais. N'est-il donc pas admissible que l'origine de ce mot fort

discutée soit _Maka irina_, ce qui signifie «le désert de Maka»? Dans

le Sind, la prononciation moderne est _Makaran_, exactement la forme

que devaient prendre ces deux mots réunis.

Physiquement, le Makran s'étend jusqu'à la première chaîne importante,

formant faîte de partage. Jusqu'à une trentaine de kilomètres du

littoral, on trouve une plaine sablonneuse, parcourue par plusieurs

cours d'eau, et en maint endroit recouverte de tamaris. Sauf après la

pluie, la plupart de ces rivières ne coulent qu'en partie à la surface

du sol. Leur cours devient ensuite souterrain, ce qui a l'avantage de

soustraire leurs eaux à l'évaporation. Ce district devrait être moins

pauvre qu'il n'est, car le sol est bon et suffisamment arrosé, et l'on

y trouve d'excellents pâturages pour les chameaux. Derrière s'étend

une zone de collines d'argile, basses et arrondies, auxquelles

succèdent de rugueuses chaînes calcaires, dont les crêtes forment le

faîte de partage du Makran.

Sir Thomas Haldich décrit ce paysage en termes excellents dans son

volume _The Indian Borderland_: «Une suite monotone et sans vie

d'épines dorsales d'argile laminées, disposées en scie comme les

vertèbres d'une baleine, se dressant au-dessus des lignes plus douces

de collines de boue, qui s'inclinent des deux côtés, jusqu'à l'endroit

où un petit rebord de sel indique une ligne de drainage dans laquelle

l'eau suinte; et un petit décor flétri de tamaris aux teintes neutres,

reflétant les tiges jaunes des herbes oubliées de l'année

précédente,--tel était l'aspect sylvestre d'un paysage que nous avions

trop souvent sous les yeux.»

Les pontes nord de la chaîne calcaire plongent dans les rivières de

Bampour et de Mechkil, qui n'arrivent à la mer ni l'une ni l'autre. Au

nord-ouest, le Lout s'étend jusqu'à la rivière de Bampour, tandis qu'à

l'est de la plaine de Fahradj, les chaînes des montagnes persanes qui

allaient du nord-ouest au sud-est, prennent la direction est-ouest qui

est si caractéristique dans le Baloutchistan du sud, et qui explique

en partie l'état arriéré de cette région, en rendant de la côte son

accès très difficile. Plus au nord, enfin, est situé le district de

Sarhad, où deux chaînes dirigées parallèlement vers le nord-ouest,

séparent cette région élevée du Lout à l'ouest et du désert de Kharan

également bas à l'est.

[Illustration: Carte du Makran.]

La zone centrale du Baloutchistan est très montagneuse, mais elle

possède des ressources en eau qui ont été peu utilisées jusqu'ici, et

une étendue presque illimitée de maigres pâturages. La rivière

Bampour, moyennant une faible dépense pour les travaux d'irrigation,

nourrirait facilement une population considérable.

Le Sarhad, qui était encore il y a quelques années un vrai nid de

brigands, et qui n'est guère autre chose aujourd'hui, a de grandes

ressources latentes avec ses hautes plaines allant jusqu'au

Kouh-i-Taftan. Cependant le district est presque dépourvu de

population, bien que le creusement des kanats ait déjà eu certains

résultats et qu'on retrouve dans le pays beaucoup de vestiges

d'anciennes cultures. L'ouverture de la ligne de Quetta au Seistan

aura un effet lent, mais sûr: le Gouvernement anglais ne peut plus

être, comme par le passé, indifférent aux razzias; d'ailleurs, la

Perse y met elle-même bon ordre, et les razzias ne sont plus ce

qu'elles étaient tout récemment encore, quand les Baloutches tuaient

tous ceux qu'ils faisaient prisonniers, ou, exceptionnellement, les

retenaient en esclavage et les mutilaient pour leur ôter l'envie de

retourner chez eux.

[Illustration: Baloutches de Pip, village de deux cents maisons

groupées autour d'un fort (page 334).--D'après une photographie.]

Nous ne savons rien de certain sur l'origine des Baloutches, car ils

n'ont pas de livres anciens, sont très ignorants et en sont fiers,

comme l'étaient les barons du moyen âge. Sir Henry Pottinger leur

attribue une origine turkomane; mais, d'après le professeur Rawlinson,

le mot Baloutche est dérivé du nom de Belus, roi de Babylone, qu'on

identifie au Nemrod fils du Kouch de l'Écriture. Le mot _kouch_ peut

être l'origine de celui de _kedg_ et peut-être de _kach_. À l'époque

des Sassanides, le Baloutchistan était connu sous le nom de

_Koussoun_, qui est peut-être une forme de kouch. Dans le Chah Nameh

de Firdousi, les Baloutches sont mentionnés comme une tribu fixée dans

le Ghilan, sous le règne de Nochirwan. De là, ils ont dû émigrer dans

le Baloutchistan, par le Seistan. Très probablement ils sont de race

aryenne, mais la race a été altérée par le croisement avec des

immigrants arabes fuyant les persécutions qui suivirent la mort

d'Hussein. Les chefs se réclament d'ancêtres arabes, et ils paraissent

appartenir à une race différente de celle des paysans. Les Brahouis,

qui forment un autre élément de la population, ont un type très

distinct: ils sont petits, ramassés et ont la figure ronde, tandis que

les Baloutches sont grands et élancés, avec de longues figures. Les

Brahouis parlent une langue parente du tamoul et doivent être

d'origine dravidienne.

Il est très important de noter que plusieurs milliers de Baloutches

vivent en dehors du Baloutchistan; on les trouve jusque dans les

provinces frontières de l'Inde.

Les seules ruines préislamiques que j'aie rencontrées sont les

_Gorbasta_ ou «barrages d'infidèles», qu'on a comparées aux murs

cyclopéens de la Grèce. Ils sont généralement construits à

l'embouchure d'un défilé, et ils avaient pour but de retenir l'eau

pour l'irrigation. Dans quelques cas, on les trouve sur des pentes,

et, dans le Baloutchistan oriental, il y avait probablement une

nombreuse population dépendant de ces barrages, oeuvres probablement

des Baloutches et des Kouchs.

Mais le colonel Mockler, voyageant à une soixantaine de kilomètres au

nord-ouest de Gwadour, a exhumé quelques anciennes constructions en

briques, et a vu également des barrages en pierre. Il a découvert

aussi des os, des poteries, des couteaux de pierre. Dans d'autres

parties du Makran, il a trouvé des maisons en pierre, probablement des

tombes, appelées localement _damba-koah_. Mais il ne tire aucune

conclusion précise de ces découvertes, non plus que des fouilles

exécutées à Bahreïn, et où des tombes en pierre ont également été

exhumées.

Le Baloutchistan fut tributaire de l'ancienne monarchie persane. Il

est certain qu'Alexandre le Grand le traversa de l'est à l'ouest, puis

on le perd de vue pour quelques centaines d'années. Il n'en est plus

question que sous le règne de Nochirwan, qui, pour punir les

Baloutches de leurs razzias, on fit de grands massacres. Ils se

tinrent alors tranquilles au moins pendant une génération, puis

reprirent leurs habitudes de pillage, et leur indépendance ne fut

jamais menacée d'une façon durable.

Vinrent les Musulmans; la province de Kirman fut conquise dès les

premières années de l'Hégire, et le Baloutchistan eut bientôt le même

sort. Mais il est douteux qu'il ait été gouverné d'une façon

permanente par les Musulmans, jusqu'à ce qu'il eût été définitivement

conquis par Yakoub-bin-Lais, de la dynastie des Saffar. Celui-ci régna

sur un empire qui s'étendait de l'Indus au Chat el-Arab, mais cette

prospérité dura peu, son frère Amz ayant été fait prisonnier par

Ismaïl, de la famille des Samanides, et mis à mort à Bagdad.

Cependant les Saffar gardèrent encore plusieurs siècles le

Baloutchistan, et ils devinrent, dans le cours des temps, une

confédération de chefs. Divers voyageurs arabes, Masoudi entre autres,

Istakhri et Ibn Hankal, nous ont donné un intéressant tableau du

Makran à leur époque. Deux siècles plus tard, nous avons les rapports

d'Idrisi et de Benjamin de Tudèle. À ce moment, la plus grande ville

du pays était _Kir_, actuellement un sordide petit hameau de pêcheurs

à l'ouest de Chahbar. Idrisi parle d'un grand commerce de sucre; le

Makran se trouvait évidemment, à son époque, sur une route fréquentée.

Lors de l'invasion des Mongols, Djelaleddin de Khiva vint de l'Inde au

Makran pour se mesurer avec les hordes des envahisseurs, et, en 1223,

Djenghiz-Khan ayant détruit Hérat, envoya Dchagataï dévaster le Makran

pour couper les lignes de communication de Djelaleddin.

[Illustration: Des forts abandonnés rappellent l'ancienne puissance du

Baloutchistan.--D'après une photographie.]

À la fin du XIIIe siècle, Marco Polo, à son retour de Chine, navigua

le long du Makran, mais il est peu probable que le grand Vénitien ait

touché un point quelconque de la côte.

Au commencement du XVe siècle, après l'extermination par Timour de la

famille des Mouzaffar, Timour conféra le Kirman à l'émir Adagui,

lequel envoya dans le Baloutchistan Djelaleddin Djamchid, qui pilla le

pays jusqu'à Kedj. C'est à la fin de ce siècle que les Baloutches

commencent à arriver à Moultan. Un peu plus tard, on les rencontre

dans le Pendjab.

Lors de l'invasion de l'Inde par Nadir Chah, le pays était gouverné

par Abdoulla Khan. Son second fils, Natiz Khan, revendiqua son

indépendance après l'assassinat du Chah; mais il dut, bientôt après,

reconnaître la suzeraineté afghane. Il étendit le plus qu'il put la

domination baloutche, et son pouvoir était respecté jusqu'à Bampour.

Mais ses successeurs ne furent plus que les souverains dégénérés d'un

royaume aux dimensions restreintes, et lorsque sir Henry Pottinger le

traversa en 1810, le pays que nous appelons aujourd'hui Baloutchistan

persan était indépendant.

En 1839, un intelligent voyageur, Hadji Abdoul Nali, nous montre les

différents chefs baloutches se livrant à toutes sortes de razzias en

Perse, et se riant des menaces du gouverneur général de Kirman.

[Illustration: Chameliers brahmanes du Baloutchistan.--D'après une

photographie.]

Mais, à partir de 1844, le Baloutchistan commença à perdre son

indépendance. Aboul-Hassan, puis Ali Khan furent faits prisonniers.

Deux membres de la tribu des Kadjars furent désignés pour gouverner ce

turbulent district; mais ils ne réussirent pas dans leur tâche, et ce

fut le mérite d'Ibrahim Khan, fils d'un boulanger de Cam, d'achever la

conquête de ce qui est connu aujourd'hui comme le Baloutchistan

persan. On l'accuse d'avoir été cruel, et il avait, il est vrai, une

certaine propension pour la traite des esclaves; mais il faut tenir

compte de tout l'argent et de tous les présents qu'on exigeait de lui.

Sir Oliver-Saint-John le décrit ainsi en 1872: «Le redoutable

souverain du Bam, du Narmachir et du Baloutchistan est un petit homme

à figure de Polichinelle(!), qui peut avoir n'importe quel âge, entre

quarante-cinq et soixante ans. Il a une barbe pleine et bien teinte et

de petits yeux perçants. Rien dans son visage ne paraît indiquer

l'homme réellement supérieur qu'il doit être, non seulement pour

s'être élevé à sa position actuelle par son simple mérite, sans argent

et sans aide intéressée, mais pour avoir rétabli l'ordre et la

tranquillité dans une des régions les plus turbulentes de l'Asie.»

C'est là, fort bien tracé, le portrait d'un maître du Baloutchistan.

Ibrahim Khan reçut assez mal la commission de délimitation commandée

par sir Frederic Goldsmid pour délimiter la frontière perso-baloutche,

et, aussitôt la mission partie, il se saisit de Kouhak, qui n'avait

pas été attribué à la Perse. Il mourut on 1884, après avoir été

pendant trente ans gardien de cette marche du royaume; renvoyé à

l'occasion, il était aussitôt réinstallé. Son fils mourut quelques

mois après lui, et son beau-fils, Zein ul-Abidin Khan, devint

gouverneur; mais il fut remplacé en 1887 par un Turc, Aboul Fath Khan,

puis bientôt après remis à la tête du pays. Il était là quand j'y

arrivai, en 1893. Je puis ajouter, par anticipation, que Zein

ul-Abidin eut à réprimer deux soulèvements des Baloutches, l'un après

l'assassinat du chah en 1896, l'autre l'année suivante.

C'est en partie à l'action du Gouvernement britannique, qui interdit

la vente des fusils, que le Baloutchistan est plus soumis aujourd'hui

qu'il n'a jamais été. Mais les perspectives ne sont pas brillantes. La

paresse, la passivité de ce peuple est telle que, je crois pouvoir le

prédire, dans cent ans sa vie ne différera pas plus qu'aujourd'hui de

celle des patriarches.

J'en reviens à notre voyage: grâce à M. Lovell, les chameaux étaient

prêts. Mais les Baloutches n'avaient pas de cordes; aussi fut-il très

difficile de répartir les charges. Ils se plaignaient, en outre, de la

lourdeur de ces charges, qu'un muletier persan aurait trouvées

légères. Nous fîmes à ce sujet la constatation intéressante que chaque

chameau avait un propriétaire, et que quelquefois il y avait jusqu'à

quatre hommes pour se répartir les quatre jambes de l'animal.

L'arrangement ordinaire est cependant que le propriétaire garde trois

jambes, et donne, en guise de paiement, la quatrième au conducteur.

Nous nous décidâmes enfin à diviser les charges nous-mêmes, et nous

partîmes tard dans l'après-midi, pour marcher jusqu'à Tiz, distant de

12 kilomètres. Nous passâmes d'abord par le village de Chahbar, habité

par de nombreux commerçants hindous, avec ses repaires sordides, que

quelques arbres empêchent d'être absolument hideux; puis nous nous

élevâmes graduellement sur la chaîne rocheuse qui le sépare du fameux

port médical de Tiz. Cette dernière localité occupe un emplacement

bien meilleur que Chahbar, étant situé à l'issue de la route

principale qui se dirige vers l'intérieur par Kasakand, et commandant

absolument la route du littoral, qui à l'est descend la montagne en

zigzag, et à l'ouest doit passer par une porte pratiquée dans un mur

qui va des falaises à la mer.

Il était trop tard pour parcourir les ruines, qui ne consistent guère

aujourd'hui qu'en un millier de tombes. Nous eûmes juste le temps de

jeter un coup d'oeil sur l'ancien fort persan, construit il y a vingt

ans environ pour protéger Chahbar, conquis par les Persans sur un

cheikh arabe; il fut bientôt après abandonné par sa garnison.

En 1188 de notre ère, Tiz était évidemment un grand port; les

caravanes venant de l'ouest suivaient cette route, lorsque, à la suite

de troubles locaux, celle d'Ormuz était bloquée. Leur itinéraire

passait probablement de l'Irak à Kirman, et de là à Bampour, Kasakand

et Tiz; l'autre route possible, par Geh, étant impraticable pour les

caravanes. L'importance de Tiz lui venait en outre, de ce qu'elle

était le contre du commerce du sucre au Makran, et peut-être le

débouché des blés du Seistan; c'était sans doute la résidence des

marchands, qui répugnaient à pousser jusqu'à Ormuz. Dans l'oeuvre

d'Afzal Kirmani, le port est appelé le «Trou de Tiz», et c'est

probablement le _Falmena_ d'Arrien.

Ayant établi notre camp dans une vallée étroite où il n'y avait un peu

d'eau que dans quelques trous boueux, nous repartîmes le lendemain par

une chaleur atroce, en nous dirigeant vers Parag, un sordide petit

hameau d'ichthyophages. Là, nous tournâmes le dos à la mer et aussi à

la ligne du télégraphe, qui, longeant de près le rivage, souffre

beaucoup de l'humidité. Nos chevaux étant fatigués par leur récent

voyage en chemin de fer et en bateau, nous nous reposâmes quelque

temps à l'ombre des tamaris, et nous ne reprîmes notre chemin qu'à la

fraîcheur du soir, traversant une plaine de lave, parsemée de quelques

maigres champs de coton.

Notre campement de ce jour se fit au petit hameau de Nour-Mouhamedi.

Le lendemain, sous prétexte que leurs chameaux, arrivés tard dans la

nuit, avaient besoin de se restaurer, nos Baloutches nous

contraignirent à faire halte.

Une nouvelle marche, de 25 kilomètres, nous conduisit à Pich-Mant,

dont le nom signifie «Place du palmier nain». Les feuilles de cet

arbre sont employées à divers usages: on en fait des sandales, des

nattes, des corbeilles, des toits, des cordes; on en fait aussi, dit

l'auteur d'_Eastern Persia_, des bonnets, des fourreaux de sabre, des

courroies, etc. Les baies, séchées, font des chapelets, les jeunes

pousses sont mangeables, et les racines sont un combustible qui

s'allume toujours, grande ressource dans ce pays où le bois est rare.

Quittant la plaine, qui est d'une formation relativement récente, nous

entrâmes dans une vallée pierreuse et désolée, connue sous le nom de

_Pir Ghourik_, ou Défilé herbeux; et de là, franchissant un col bas,

nous arrivâmes sur un plateau. Ce jour-là, un essaim de frelons

s'abattit sur notre déjeuner, et le mangea pour nous.

[Illustration: La passe de Fanoch faisant communiquer la vallée du

même nom et la vallée de Lachar (page 333).--D'après une

photographie.]

La journée suivante, un peu plus longue, nous mena jusqu'à Ziarat,

sanctuaire construit en l'honneur de Pir Chamil, un saint habitant de

l'Inde, qui mourut ici, il y a à peu près trois siècles. Nous eûmes

l'agréable surprise, après avoir franchi un vaste plateau, de trouver

de l'eau courante, où nos chevaux s'abreuvèrent avec délices.

Le seul Européen qui nous ait précédés dans cette région est le

capitaine Grant, un de ces explorateurs envoyés en Perse par Sir John

Malcolm, dans la première décade du XIXe siècle. Ses renseignements

sont très maigres.

À Ziarat, nous avions atteint la limite septentrionale du _Dacht_, ou

District littoral, qui est affermé, nous dit-on, pour environ 5 000

francs par an. L'eau de la rivière, qui avait disparu au bout de

quelques milles, reparut un peu en amont, et nous passâmes par une

série de petits hameaux et de bosquets de dattiers, nous arrêtant

finalement à Nokinja, où nous pûmes nous procurer des bottes de riz

vert pour nos chevaux, et des oeufs et du lait pour nous-mêmes.

[Illustration: Musiciens ambulants du Baloutchistan.--D'après une

photographie.]

Nous étions sortis enfin des collines arrondies d'argile, et les

chaînes par lesquelles nous passions se terminaient en promontoires

effilés, au-dessus du lit de la rivière. Immédiatement en amont de

Nokinja, on trouve le confluent du Sirha. Plus haut encore, nous fûmes

enchantés d'atteindre Geh, la localité principale du district. J'ai vu

des centaines de villages baloutches, mais Geh--le _Bih_ du voyageur

arabe--reste gravé dans ma mémoire comme le plus joli. Un magnifique

bosquet de dattiers s'élève à la source de deux fleuves, le Gung et le

Kichi; un vieux fort pittoresque se dresse sur un rocher, et des

collines désolées, tout alentour, rehaussent le vert d'émeraude des

rizières.

L'altitude du village est de 450 mètres environ. Bien que nous

fussions à la fin d'octobre, le thermomètre, à midi, marquait près de

38°.

Geh, Kasakand à l'est, et Bint à l'ouest, forment les trois villes du

Makran persan que le voyageur atteint en venant de la côte. Chacune,

dit-on, possède la même population, qui ne doit guère dépasser deux

mille habitants, pour autant que nous pûmes en juger.

Nous reçûmes la visite de Chakar Khan, frère aîné de Sardar Hussein

Khan, qui représente l'ancien ordre de choses dans la province, et se

rappelle le Baloutchistan à l'époque où il était indépendant de la

Perse; naturellement, il désapprouve les changements survenus.

Quelques-uns des habitants parlaient hindoustani, et nous apprîmes

qu'ils avaient un petit commerce avec la côte, un des principaux

articles étant le poisson, qu'on vend quand il est déjà très avancé.

En somme, l'état de la population est misérable, le gouverneur, qui

n'est arrêté, comme en Perse, ni par l'opinion publique, ni par le

télégraphe, la pressurant terriblement. Beaucoup d'habitants émigrent

vers Karatchi, Mascate et Zanzibar.

[Illustration: Une halte dans les montagnes du Makran.--D'après une

photographie.]

Nous partîmes après avoir congédié nos chameaux et engagé quelques

guides de Lachar, les plus forts et les meilleurs pour les voyages en

montagne. Nous avions à traverser le district inexploré qui nous

séparait du Fanoch. Nous remontâmes le lit pierreux du Goung, puis

nous pénétrâmes dans le bassin du Sirha, dont les deux rives sont

peuplées de nombreux villages. Nous fîmes halte à Malouran, sur un

tributaire du Rapch. Les habitants, qui n'avaient apparemment jamais

entendu parler d'Européens, nous regardaient avec suspicion;

lorsqu'ils furent à portée de notre voix, nous essayâmes du procédé

qui nous réussissait d'ordinaire, et qui consistait à donner une

roupie à un homme, pour lui montrer que nous entendions payer nos

provisions. Cette fois-ci, il manqua son effet. Une discussion animée

s'engagea; je cherchai, pour ma part, à expliquer que nous paierions

et que nous étions leurs amis; mais le chef de la bande, un coquin

d'une apparence particulièrement fâcheuse, s'obstinait à refuser.

Finalement, un des hommes de notre troupe sauta sur lui et le jeta

dans la rivière, d'où le malandrin ressortit la bouche pleine de boue;

aussitôt les approvisionnements arrivèrent. On peut objecter que nous

n'avions pas le droit de recourir à la «force majeure»; mais je

conseillerai à un de mes contradicteurs de se mettre dans une position

semblable, et je voudrais voir ce qu'il ferait. En fin de compte, les

gens de Malouran devinrent nos très bons amis pendant la journée que

nous passâmes chez eux. Nous constatâmes ce trait remarquable qu'ils

sifflaient, talent rare en Orient, où le sifflement passe généralement

pour être un «langage diabolique».

[Illustration: Baloutches du district de Sarhad.--D'après une

photographie.]

Une marche très rude nous mena jusqu'à la rivière de Fanoch, ou Rapch.

De là, nous arrivâmes à Fanoch, par un chemin unique en son genre.

Contournant le lit de la rivière, qui coule entre des falaises

appartenant au beau massif du Band-i-Linag, ou chaîne Bleue, nous

passâmes d'abord devant un superbe rocher rouge sang, au pied duquel

est un étang profond; on l'appelle le Giri. Plus loin, les blocs de

rochers, dont quelques-uns pesaient des centaines de tonnes, étaient

des plus splendides, variant du blanc éclatant au noir de jais; mais

le chemin était tuant, et nous dûmes y traîner nos chevaux. Ce fut

donc avec une grande satisfaction que nous atteignîmes le sommet de la

gorge, et que nous vîmes, à un mille en amont, les dattiers de Fanoch.

Nous fûmes reçus très amicalement dans cet endroit, dont les fils de

Chakar Khan étaient gouverneurs. Ils exprimèrent un immense plaisir à

voir nos fusils.

Le Tour du Monde; À travers la Perse Orientale Journal des voyages et des voyageurs; 2e Sem. 1905 · 第 4 / 11 段