dura trois ans. Le dernier des grands gouverneurs du Kirman est
Mohamed-Ismaïl-Khan (1860-1869). La province lui doit un renouveau de
prospérité; il construisit la plupart des caravansérails actuellement
existants, les bazars de Kirman et de nombreux villages. Le gouverneur
actuel est Mirza-Mahmoud-Khan, Ala-oul-Moulk, qui fut ambassadeur à
Constantinople, et qui doit trouver que Kirman est bien loin du reste
du monde.
[Illustration: La plus ancienne mosquée de Kirman est celle dite
Masdjid-i-Malik (page 321).--D'après une photographie.]
En octobre 1894, on me donna la mission de créer un consulat à Kirman
et dans le Baloutchistan persan. Je l'acceptai avec plaisir, bien que
pécuniairement le profit en fût maigre, et je m'y rendis accompagné de
ma soeur, qui a publié ses impressions de voyage et de séjour dans son
ouvrage intitulé _Through Persia on a Side Saddle_. Nous nous rendîmes
à notre poste par Enzeli, Téhéran, où nous demeurâmes quelque temps,
Koum, Kachan, Yezd, Bahramabad.
À 4 milles de Kirman, un général vint me souhaiter la bienvenue et
m'offrir le thé sous la tente. Les environs de la ville comptent
d'ailleurs quelques maisons de thé. À ma grande surprise, je vis
arriver un cheval microscopique, couvert de velours éclatant et
harnaché d'or. C'est sur cette monture que je devais faire mon entrée
en ville. Le _Sahib Divan_ l'avait envoyé tout exprès pour moi. Je pus
heureusement me débarrasser de cette pénible obligation en alléguant
que étant revêtu de mon uniforme, j'étais obligé de me servir d'une
selle militaire, et que ma selle évidemment n'irait pas à un poney
d'aussi petites dimensions.
[Illustration: Membres des cheikhis, secte qui en compte 7 000 dans la
province de Kirman (page 322).--D'après une photographie.]
Lorsque nous nous fûmes entendus sur ces préliminaires, nous nous
mîmes en marche vers la ville, avec une lenteur désespérante, précédés
d'une troupe d'environ deux cents cavaliers et de nombreux chevaux
tenus en laisse. Les commerçants hindous et la communauté
zoroastrienne nous souhaitèrent la bienvenue en chemin. À la porte
occidentale, une fanfare sonna, et une centaine de _faraches_ et de
porteurs de masses se joignirent au cortège, qui passa lentement le
long des étroits bazars, dans lesquels tout trafic était suspendu.
[Illustration: La Masdjid Djami construite en 1349, une des
quatre-vingt-dix mosquées de Kirman (page 322).--D'après une
photographie.]
Le jardin qui avait été loué pour le consulat était à un mille au delà
des remparts; mais, avec le temps, nous finîmes par l'atteindre. On
nous poussa dans les escaliers pour nous offrir une seconde fois du
thé. Après quoi, à mon grand soulagement, ceux qui avaient participé à
l'_istikbal_, ou réception, s'en allèrent.
La capitale de la province de Kirman a été, dès l'aurore de
l'histoire, un centre important, mais il est certain que l'ancienne
_Karmana_ n'occupait pas le même emplacement que la ville
d'aujourd'hui. Kirman, qui s'appela d'abord la «cité de Bardchii», fut
fondé, d'après Afzal-Kermani, par Ardechir, fils de Babak.
Abou-Ali-Mohammed ibn Ilias en fit la capitale de la province, à la
place de Sirjan. Son but était évidemment de s'établir aussi loin que
possible de la trop puissante famille des Deilami, dans la province de
Fars.
Comme c'est souvent le cas des villes de Perse, Kirman dépend des
kanats pour son approvisionnement d'eau. Elle est située dans une
dépression, à l'altitude de 1 730 mètres, au pied d'une chaîne
calcaire, qui dominait autrefois la ville. Elle est de tous côtés
entourée par le désert, qui est absolument nu, tous les buissons ayant
été déracinés pour servir aux fours à briques et aux bains; mais,
comme elle est à la jonction de plusieurs routes, sa position en fait
naturellement un centre de commerce. Le mont Djoupa, qui s'élève à
près de 4 000 mètres, à environ 30 milles au sud-est, forme le trait
principal du paysage; la chaîne qui forme le bastion oriental du
plateau de l'Iran est à peu près de même altitude, mais plus
apparente. Au nord, se dresse la chaîne, haute et escarpée, de
Kouhpaia; plus loin, à l'ouest, le pic Kouh-i-Chah Timorz. Au
sud-ouest, au sud et au sud-est s'étend une large zone de collines
sablonneuses, qui rendent la vie désagréable lorsque la brise souffle.
Cela, et peut-être la rareté de l'eau, en même temps que la haute
altitude, explique la grande salubrité de la ville; mais ce sont
autant d'obstacles à son développement, car, avec si peu de terres en
culture, le pain à bon marché est presque hors de question. Même
l'approvisionnement en fruits de la capitale ne peut venir que de
Djoupar et de Mahoun.
Quand on arrive à Kirman en venant de l'est, la ville présente une
apparence assez confuse de minarets et de mosquées, entourés de ruines
presque de chaque côté; l'harmonie est un peu rétablie par les hautes
murailles des glacières, à l'ombre desquelles l'eau est gelée. Mais
d'une façon générale, comme dans toute l'Asie, les approches de la
ville sont extrêmement sordides.
Les deux forts qui dominent la ville étaient autrefois le centre de la
vie. Celui qui est connu sous le nom de Kala-Ardechir couvre la crête
et les ramifications d'un rocher, qui se dresse à 150 mètres au-dessus
de la plaine. Les murs, construits de briques séchées au soleil, de
dimensions colossales, sont encore presque entiers et reposent en
partie sur des fondations de pierre. Au-dessous, sur un éperon
occidental, se dresse un second réduit, relié autrefois par une
poterne dont on retrouve quelques traces, avec l'ouvrage principal. Un
chemin qui tourne, en longeant un cours d'eau, monte, du côté du
nord-ouest, à la crête, qui possède une triple ligne de défense assez
semblable à celle du Kalah-i-Bandar de Chiraz. On y jeta tant de
victimes assassinées, que le Vakil-ul-Mulk ordonna qu'il fût comblé.
Entre ce fort et le second, plus petit et connu sous le nom de
Kala-i-Dukhtar, ou Fort de la Vierge, s'élevaient les principaux
bâtiments, y compris le palais et la mosquée; c'est dans une partie de
ce terrain qu'on a trouvé des briques lustrées; les gens du pays, qui
viennent prendre la terre des ruines pour en faire de l'engrais, m'en
ont souvent offert, et dans le nombre il y en avait de très belles.
Le Kala-i-Dukhtar est beaucoup plus bas que l'autre fort; il borde
deux crêtes qui se coupent à angle obtus, et il est si étroit qu'on
s'en servait seulement comme d'un chemin couvert. Au contraire,
Kala-Ardechir était très bien aménagé.
Sur l'éperon sud de la roche principale, est un rocher détaché. À
partir de la moitié de sa hauteur, un escalier de cent quarante-trois
marches, qui semble relativement moderne, est taillé dans le roc. Il
domine l'ancienne ville, dont la muraille partait d'un point situé
immédiatement au-dessous. Plus au sud est le quartier désert de
Farmitan, avec ses nombreuses maisons en pisé, presque intactes.
[Illustration: Dans la partie ouest de Kirman se trouve le
Bagh-i-Zirisf, terrain de plaisance occupé par des jardins.--D'après
une photographie.]
À l'angle sud de la chaîne s'ouvre une dépression, avec une
plate-forme terminant le rocher, et surmontée d'une tombe en l'honneur
de Reza Kouli Beg. Au-dessous sont les restes d'un réservoir, que
remplissaient autrefois les eaux du Bahramjird.
Dans la plaine, parmi les ruines nombreuses, on trouve un bâtiment en
pierre, de forme octogonale, surmonté d'un dôme en parenthèse, avec un
diamètre intérieur de 12 mètres, chaque face mesurant 6 mètres. On le
connaît sous le nom de Djabalia, et c'est à peu près le seul bâtiment
en pierre de Kirman. Les Persans croient fermement que c'est là le
«Dôme des Gabrs». On a dit aussi que c'était la tombe de
Seid-Mohammed-Tabachiri, mais cela est contesté. Au sud, tout près de
la petite chaîne nue de calcaire, est un groupe de constructions en
pisé, connues sous le nom de Tandarustan, et qui sont fréquentées en
partie par des disciples de Zoroastre, en partie par des musulmans. On
y expose des offrandes de viandes, et si les _péris_ ou bonnes
divinités les mangent, le voeu qu'on forme en même temps sera
accompli. C'est peut-être la survivance corrompue de l'usage parsi de
faire des offrandes aux morts.
En se dirigeant à l'ouest, on approche du Bagh-i-Zirisf, le terrain de
plaisance de Kirman. Il consiste en un certain nombre de jardins, et
couvre une superficie d'environ 250 hectares. Au delà, on atteint de
nouveau les anciennes murailles de la ville, et, en les longeant, on
arrive au quartier zoroastrien moderne. Plus loin, au nord, est leur
ancien faubourg, détruit par les Afghans, et dont la principale ruine
est connue sous le nom de Khana Farang, ou «Maison Européenne».
Immédiatement en dehors des murs est le champ de courses, qui a
environ 800 mètres de longueur.
La ville actuelle de Kirman est entourée d'une muraille en bon état,
qui est percée de six portes, dont l'une, connue sous le nom de
_Sultani_, est censée avoir été l'oeuvre de Chah-Rouk. La forme est
irrégulière, son diamètre étant exactement d'un mille anglais (1 609
mètres) de l'est à l'ouest, et un peu plus du nord au sud. Elle est
divisée en cinq quartiers, portant les noms de Chahr, Khodja-Khizr,
Koutbabad, Meidan-i-Kala, Chah-Actil. On peut y ajouter les trois
quartiers extra-muraux de Gabri, Mahouni, You-Mouidi.
Touchant aux murs de l'ouest est l'Arche ou Fort, où réside le
gouverneur général. On y trouve aussi le bureau du Télégraphe, les
casernes et l'Arsenal. Ces bâtiments sont, pour la plupart, de
construction moderne; ils sont beaux et en bon état. Un grand jardin
entoure les appartements particuliers de Son Excellence.
Les mosquées ne sont pas sans intérêt. La plus ancienne est la
Masdjid-i-Malik. Elle fut fondée par le Seldjoucide Malik-Touran-Chah,
qui régna de 1084 à 1096. L'historien Mohamed Ibrahim, qui vivait au
XVIe siècle, dit qu'il la vit debout, mais en ruines. Depuis lors,
elle a été reconstruite; elle couvre un vaste espace, mais on ne peut
dire qu'elle soit belle.
On peut encore mentionner, parmi les quatre-vingt-dix mosquées de
Kirman, la Masdjid Djami, ou Masdjid Mouzaffar, construite en 1349, et
la Masdjid-i-Pa-Minas, construite en 1390. Parmi les six _madarsi_
(pluriel de _médressé_) la plus belle est celle qui fut fondée par le
Zahis-u-Dola. Il y a encore dans la ville cinquante bains et huit
caravansérails.
Jusqu'en 1896, année où il fut détruit par un tremblement de terre, le
plus notable des édifices de Kirman était le Kouba Sabz, ou Dôme Vert.
C'était la tombe de la dynastie des Kara Khites, et elle faisait
partie de la médressé de Turkabad. La Kouba était un curieux bâtiment
cylindrique, d'à peu près 16 mètres de haut, avec des mosaïques d'un
bleu verdâtre, le dallage intérieur montrant des vestiges d'une riche
dorure.
Non loin est une pierre, sculptée d'une façon exquise, avec des
versets du Coran en caractères koufiques et _nachk_, insérés dans la
muraille d'un bâtiment carré et recouvert d'un dôme, orné dans le même
style que la Kouba Sabz. Une voûte au-dessous montre évidemment que
c'était une tombe; mais la seule information que je pus obtenir à ce
sujet à Kirman, c'est qu'elle est connue sous le nom de Khodja-Atabeg,
ou Sang-i-Atabeg.
Kirman, que, dans la phraséologie orientale, on nomme _Das-ul-Aman_,
ou «demeure de la Paix», peut avoir, avec ses faubourgs, une
population d'un peu moins de 50 000 habitants. Au point de vue
religieux, elle est ainsi répartie entre les diverses sectes:
Musulmans chiites, 37 000; Musulmans sunnites, 70; Babis Behai, 3 000;
Babis Ezeli, 60; Cheikhis, 6 000; Soufis, 1 200; Juifs, 70;
Zoroastriens ou Parsis, 1 700; Hindous, 20.
Les Babis, disciples de Mirza-Ali-Mohammed, de Chiraz, exécuté en
1848, font, en secret, beaucoup de prosélytes. Ils ont des principes
élevés: ils veulent des relations amicales entre tous les hommes,
l'abolition des guerres religieuses, l'étude des sciences utiles, etc.
L'expansion des doctrines du Bab pourrait aider puissamment à la
régénération de la Perse. Les Babis se sont divisés en Ezeli ou Behai,
selon qu'ils suivent les doctrines de Mirza-Yahya, _Sub-i-Ezel_,
successeur désigné par le Bab lui-même, ou celles de Mirza-Husein-Ali,
_Beha-Ulla_, son frère aîné, qui se déclara chef de la secte en 1866.
[Illustration: Les environs de Kirman comptent quelques maisons de thé
(page 318).--D'après une photographie.]
La secte des Cheikhis a, quoiqu'on ait soutenu le contraire, des vues
identiques à celle des Babis. Elle a été fondée par Cheikh-Ahmad,
d'Ahsa ou Lahsa, dans les îles Bahreïn, qui naquit aux environs de
1750. La secte compte environ 7 000 adeptes dans la province de Kirman
et 50 000 en Perse. Son chef actuel est Hadji-Mohammed-Khan, un homme
d'apparences distinguées, de manières charmantes, possédant une
connaissance du monde extérieur qui rend sa société très agréable, et
entièrement dégagé de tout fanatisme.
Les Juifs de Kirman sont dans une condition misérable; ce sont de
petits commerçants, d'une rapacité absurde, assimilant l'extorsion au
profit. C'est un rameau d'une colonie plus nombreuse, établie à Yezd,
et qui doit être venue de Bagdad.
Les Zoroastriens, intéressants par la survivance d'un très ancien
culte, le sont aussi par la pureté de leur sang. Ce sont des Iraniens
authentiques, sans ce mélange de sang arabe, mongol et turc, que des
invasions successives ont apporté en Perse. Ils forment une race plus
belle et plus saine que leurs coreligionnaires musulmans; leurs
coreligionnaires de Bombay offrent un exemple de la détérioration
physique que produit sûrement le climat de l'Inde.
Au point de vue industriel, Kirman était, jusqu'à une date toute
récente, spécialement célèbre pour ses châles, mais actuellement elle
l'emporte par les tapis. Ces produits sans rivaux de ses métiers sont
tissés en soie et laine, et leur finesse, leurs couleurs brillantes,
en font incontestablement les plus remarquables que le monde ait vus;
tout autre paraît commun à côté d'eux. Les modèles sont très anciens,
et évidemment antérieurs au mahométisme; des figures humaines y sont
fréquemment représentées, mais ce sont surtout les fleurs stylisées
qui en constituent le dessin; et le mélange de leurs couleurs est
admirable.
[Illustration: Une «tour de la mort» ou les zoroastriens exposent les
cadavres.--D'après une photographie.]
À Kirman même, on compte environ un millier de métiers. Chaque tapis
est exécuté par un maître tisseur et deux ou trois petits garçons,
travaillant d'après une formule qui est récitée et qui contient
beaucoup de mots archaïques; on dit que ces formules ont été
transmises oralement de père en fils pendant de longs siècles. On
n'emploie ni femmes, ni filles à ce travail. Les couleurs d'aniline,
qui ont presque ruiné l'industrie des tapis des nomades, sont
soigneusement évitées.
Le châle est tissé de poil de chèvre ou de laine. Comme pour les
tapis, les modèles sont appris par coeur; le travail est beaucoup plus
fin et ne peut être exécuté que par des enfants.
D'autres industries, de moindre importance, sont la fabrication de
feutres, d'_abas_ (la robe de dessus, d'origine arabe, que portent les
Persans), les objets en bronze, etc.
Mon séjour à Kirman a toujours été fort agréable; dans aucune partie
du monde, nous n'aurions pu être traités avec plus de considération,
et à mon avis les injures lancées contre les Persans par des Européens
qui n'avaient jamais appris leur langue sont tout à fait imméritées.
Les Persans sont, en général, extrêmement courtois et spirituels, et
leur esprit de repartie est proverbial. Français par leur politesse et
leur amour des compliments, ils sont tout à fait Anglais en ce qu'ils
considèrent comme le meilleur emploi de leur argent d'acheter de la
nourriture et des vêtements.
L'éducation de la jeunesse a été, jusqu'ici, honteusement négligée;
mais on peut remarquer aujourd'hui un mécontentement de bon augure,
grâce auquel on pourra plus tard apprendre aux enfants autre chose que
quelques chapitres du Coran, qui, étant écrits en arabe, leur sont
incompréhensibles. Aujourd'hui la position d'un maître d'école est
aussi mauvaise que dans l'Angleterre du XVIIe siècle, et sa paie égale
celle d'un domestique. Il n'est donc pas étonnant d'en voir qui
enseignent encore que Londres est le nom d'un pays dont l'une des
villes est l'océan Atlantique.
En juin, les nuits commencèrent à devenir chaudes, et ma soeur
souffrit beaucoup des attaques des moustiques. Nous nous décidâmes
donc à un changement de résidence. On nous avait recommandé beaucoup
de régions fraîches. Comme je désirais particulièrement retrouver la
route de Marco Polo, nous résolûmes de nous rendre d'abord à
Kouh-i-Hazar, ou «montagne de la Tulipe», puis de visiter Sardou, où
j'étais sûr que le grand Vénitien avait passé.
En quatre étapes, nous étions au village de Hazar, et nous campions au
coeur des montagnes, à 3 300 mètres d'élévation. Je fis là des chasses
superbes; la montagne avait été réservée pour le gouverneur général,
et l'on n'y avait pas chassé depuis plusieurs années.
Un jour, nous fîmes, avec ma soeur, l'ascension du grand pic de
Kouh-i-Chah-Koutb-ou-Din-Haides, ou la «Montagne du Saint», «l'Étoile
Polaire de la Foi». C'est le second en altitude des sommets de la
Perse du Sud-Est; il atteint 4 180 mètres. Au sommet se trouve une
châsse, avec une collection de monnaies, dont l'une, avec l'effigie de
la reine Victoria, datant de 1837.
Le ciel était tout à fait clair, le panorama magnifique. Au nord, nous
voyions la chaîne carrée au pied de laquelle est Kirman; à l'est, le
gigantesque Kouh-i-Hazar, qui dépasse 4 000 mètres. C'est une montagne
superbe; elle est visible de plus de 100 milles sur la route du
Baloutchistan, et elle a dû réjouir les yeux de plus d'un Kermani. Au
sud, se trouvent Sardou, et la succession de grandes chaînes, qui,
sous différents noms, soutiennent le plateau de l'Iran. Presque dans
chaque direction de l'horizon, nous avions devant nous un pays
réellement inexploré; les routes principales apparaissent seules sur
les cartes, et de chaque côté, à quelques milles de distance, il y a
des régions entièrement inconnues.
De là, nous nous rendîmes sur le plateau de Sardou. À Rahbour, nous
visitâmes le gouverneur, et nous vîmes chez lui un vieillard, de la
tribu des Mehni, qui s'attribuait l'âge de cent vingt-cinq ans. Son
visage était de la couleur de la cire, ses cheveux semblaient des fils
d'argent.
En quittant Rahbour, nous gardâmes approximativement la direction de
l'Est, traversant différentes branches du Halil-Roud, dont l'une était
plus profonde que nous ne l'aurions souhaité. La nuit, nous fîmes
halte près d'un jardin, autour duquel campaient une cinquantaine de
familles. C'était le mois de Moharram, et, pendant des heures, nous
dûmes entendre la funèbre mélopée de la Passion. Elle finit cependant,
et, à notre grande satisfaction, la chose tourna à la comédie,
rappelant les pièces de Ladakh, où la même transformation se produit.
C'est la seule fois que j'aie pu voir en Perse autre chose que la plus
sincère dévotion; mais les nomades sont généralement considérés comme
moins stricts que les sédentaires dans leurs observances religieuses.
L'étape suivante nous fit traverser le district fertile de Herza, dont
les arbres nombreux contrastent agréablement avec l'ordinaire nudité
des campagnes. Franchissant un col de 2 700 mètres, nous arrivâmes
graduellement, par des champs ondulés de froment, à Dar-i-Mazar,
capitale du Sardou. On y voit un sanctuaire bien entretenu en
l'honneur de Sultan-Seiid-Ahmad-Saghis, descendant de l'imam Mousa. Le
pays environnant est la propriété du sanctuaire, et des paysans
appelés _cheiks_ sont à peu près les seuls habitants permanents du
district, les nomades, au nombre de quatre cent six familles, ne
passant dans ces régions que les quelques mois d'été. Autour du
sanctuaire, on voit une douzaine de boutiques, et une station de bains
y a été récemment établie. Quelques Kermani y étaient venus jouir d'un
climat admirablement frais.
Nous campâmes plus loin près du col de Sarbizan, où se trouvent les
ruines d'un caravansérail, bâti par le septième sultan seldjoucide,
Malik-Mohammed. La chasse était fort belle, et nous serions volontiers
restés un mois en cet endroit. Mais le _Sahib-Divan_ venait d'être
renvoyé, le _Farman-Fara_ était de nouveau investi de ses fonctions,
et il nous fallut rentrer à Kirman avant l'arrivée de Son Altesse.
Un peu avant Noël 1895, deux Allemands, qui avaient parié de faire le
tour du monde en gagnant leur vie, arrivèrent à Kirman. Ç'aurait été
un grand discrédit pour notre colonie que des Européens demandant
l'aumône; je me crus donc obligé de venir en aide, de toutes façons, à
ces voyageurs. Mais je ne puis dire que j'aie été fâché d'apprendre
qu'ils avaient finalement échoué dans leur entreprise: de pareils
excentriques, au moins en Orient, ne font que du mal. Les
renseignements qu'ils rapportent ne peuvent être que sans valeur,
sinon dangereux. En outre, il n'y a pas un Oriental qui ne sente
s'amoindrir l'idée qu'il se faisait des Européens, lorsqu'il en voit
qui voyagent sans domestiques, et couchent dans le premier trou venu.
(_À suivre._) _Adapté de l'anglais par_ H. JACOTTET.
[Illustration: Le fort dit Kala-i-Dukhtar ou Fort de la Vierge, aux
portes de Kirman (page 320).--D'après une photographie.]
Droits de traduction et de reproduction réservés.
TOME XI, NOUVELLE SÉRIE.--28e LIV. Nº 28.--15 Juillet 1905.
[Illustration: Le «Farman Farma».--D'après une photographie.]
À TRAVERS LA PERSE ORIENTALE[2]
[Note 2: _Suite. Voyez pages_ 301 et 313.]
Par le MAJOR PERCY MOLESWORTH SYKES,
_Consul général de S. M. Britannique au Khorassan._
III. -- En Baloutchistan. -- Le Makran: la côte du golfe
Arabique. -- Histoire et Géographie du Makran. -- Le Sarhad.
Dans son premier voyage de 1893, le major Sykes partit de Kirman
pour se rendre à Bouchir, sur le golfe Persique. De là, longeant
les côtes du golfe, il arriva à Karatchi. Il repartit de ce poste
pour son second voyage, que nous avons maintenant à raconter. Il
était accompagné du major Brazier Creagh, du service médical de
l'armée, de sultan Soukhrou, officier de la 3º de cavalerie du
Pendjab, de deux _sowars_ du corps des guides, et de deux
domestiques hindous.--Nous lui rendons la parole:
[Illustration: Indigènes du bourg d'Aptar, Baloutchistan (page
335).--D'après une photographie.]
Partis de Karatchi, notre première étape fut Gwadour, possession du
sultan de Mascate, où se réfugient de nombreux esclaves persans. Le
lendemain, par un beau temps calme, notre vapeur entra dans la baie de
Chahbar, qui est la plus sûre et la plus accessible de la côte. Elle
est abritée de la mousson du sud-ouest par la terre d'Oman, du côté de
laquelle s'allonge le promontoire de Ras-Koulab, tandis qu'au
sud-ouest un long écueil forme un brise-lames naturel. Mais, avec une
entrée large de 12 kilomètres et une profondeur d'une vingtaine de
kilomètres, l'ancrage n'est que relativement sûr.
Le débarquement ne s'opéra pas sans quelque difficulté, au moyen d'une
barque ou _baggala_ indigène. Quand nous fûmes débarqués, nous
transportâmes tous nos _impedimenta_ au prochain bureau de télégraphe.