Au delà de Toun, nous prîmes la direction du sud et, après avoir

quitté la zone cultivée, nous entrâmes dans un district de collines

basses, noires, brûlées de soleil. Tous les quatre milles, nous

rencontrions des réservoirs d'eau, connus sous le nom de _hauz_, et

consistant en voûtes souterraines, où l'on entre par des escaliers.

L'eau qui s'y trouve est généralement souillée; ils en manquent tout à

fait dans les années sèches.

Pendant la seconde journée, tandis que nous rampions péniblement dans

la plaine, nous vîmes apparaître une chaîne de montagnes neigeuses qui

n'était marquée sur aucune carte. Le lendemain, nous étions au village

de Duhuk, dans une dépression de cette chaîne, dont la hauteur doit

bien atteindre 2 700 mètres et qui s'appelle le Mour Kouch.

Les habitants montraient une curiosité intense et bien naturelle à

voir les premiers Européens venus dans leur pays. Elle était encore

augmentée, nous dirent-ils, par ce qu'ils avaient entendu des pèlerins

sur les miracles accomplis, plus ou moins extraordinaires, par les

Farangis, spécialement à Bombay.

Cette partie du Lout se trouvait beaucoup plus peuplée que nous ne

l'avions cru. Nous passâmes par les villages d'Arababad et de

Zenagoun, d'où une route de 50 milles nous mena à Naïband. Nous fîmes

halte à Ab-i-Garm, qui était un vrai _kavir_, quoique d'un type un peu

anormal. Le district environnant se drainait dans le marais, dans

lequel on trouvait des eaux saumâtres. Les tamaris étaient en

abondance; quelques bêtes à cornes paissaient l'herbe grossière, et

nous levâmes quelques canards.

Le soir, une tempête nous fit perdre de vue la piste qui formait la

route. Voyant que nous n'avions plus d'eau et ne sachant pas à quelle

distance était Naïband, je partis le lendemain, dès l'aurore, et

j'allai en avant à cheval, afin de renvoyer de l'eau à mes compagnons.

À un détour du chemin, j'eus tout d'un coup la vision d'un pays de

féerie. Les montagnes opposées étaient couvertes de palmiers qui se

balançaient dans l'air, et avec lesquels les blés verts faisaient un

contraste exquis. Au sommet, un vieux fort rouge se dressait

pittoresquement. En entrant dans le bois de palmiers, je vis des cours

d'eau coulant dans toutes les directions. De vastes grottes

complétaient le tableau qui était vraiment magnifique.

J'envoyai une provision d'eau à mes compagnons, qui ne tardèrent pas à

arriver. Nous établîmes notre camp au sommet de la montagne, d'où nous

voyions, entre les palmes vertes, le désert jaune et brûlant de Lout

s'étendre jusqu'au bout de l'horizon. J'appris que le village de

Naïband a été fondé il y avait deux siècles comme poste avancé contre

les Baloutches. Nous allions entrer dans la sphère des déprédations de

ce peuple.

Les mules ayant besoin de repos, je passai deux jours à explorer la

chaîne de montagnes voisine, dont la hauteur est d'à peu près 2 800

mètres. Elle est presque entièrement dépourvue d'eau.

L'étape suivante devait être de 40 milles. Elle nous mena à travers de

véritables cités de Lot, collines aux flancs escarpés, donnant des

visions de tours, de maisons et de formes humaines, sous le brillant

clair de lune. Nous atteignîmes, ce jour-là, le caravansérail de

Darband, gardé par un soldat solitaire, qui gagne sa vie en vendant

des provisions à des prix de famine. Le lendemain, nous arrivions à la

petite ville de Rawar, qui a 8 000 habitants, et qui est renommée pour

ses figues et ses grenades; c'est aussi un centre de l'industrie des

tapis. À Ab-Bid, nous nous vîmes entourés soudain d'une bande

d'Arabes, qui, après nous avoir inutilement demandé de l'argent, se

mirent en devoir de piller le caravansérail. Deux hommes vinrent nous

raconter la chose, nous priant de les aider à recouvrer leurs biens.

«Volontiers», répondîmes-nous. Ce fut un vrai plaisir de faire

dégorger leur vol à ces bandits. Tout d'abord, ils tirèrent leurs

couteaux; mais la vue de deux revolvers les terrorisa, et finalement,

ils rendirent tout ce qu'ils avaient pris.

Notre campement suivant fut établi à Hur, petit hameau occupé à

l'origine par quelques familles de soldats, mis là pour garder le pays

contre les Baloutches. Puis vinrent les étapes de Gwark et de Tejen.

Avant d'atteindre Khabis, la route traverse le fameux Kar-i-Chikan, ou

défilé de «la Destruction des ânes». Un immense rocher la barre, de

telle sorte qu'il faut décharger tous les animaux et prendre leurs

charges à la main. Un peu de dynamite suffirait pour remédier

promptement au mal.

La petite ville de Khabis, où nous arrivâmes ensuite, a 8 000

habitants environ; elle produit d'excellentes dattes, des oranges, du

henné, et c'est une station d'hiver fréquentée. Elle fut plusieurs

fois au pouvoir des Afghans, avant que la dynastie Kadjar fût

solidement établie en Perse. Le Rev. A. R. Blackett, de la _Church

Missionary Society_, qui a visité Khabis en 1900, me raconte qu'il y a

trouvé les ruines de ce qui était probablement une église chrétienne,

dans un groupe de constructions connu sous le nom d'_Akus_, à un mille

à l'est de la ville.

Avant d'arriver à Kirman, nous avions encore à traverser la chaîne de

Kouhpaia, par le col de Goudai-i-Khouchab, qui s'élève à 2 200 mètres;

nous campâmes au petit village d'Amaristan, et le lendemain matin,

nous nous élevions jusqu'au Gudar-i-Galgazut, d'où nous ne tardâmes

pas à descendre par degrés sur la plaine de Kirman.

Au point où cessent les montagnes, se dresse un vieil érable, à

l'ombre duquel le voyageur fatigué peut contempler une des grandes

cités de la Perse. Cependant l'aspect de Kirman n'offre pas une

apparence imposante, les maisons et le sol étant uniformément de

couleur khaki. Près des limites de la ville, le quartier des

zoroastriens, qui a été détruit par les Afghans, montrait tous les

signes d'une mélancolique décadence, tandis qu'à gauche des collines

de calcaire étaient couvertes par des forts en ruines. Après avoir

traversé une bande de jardins et de maisons, nous atteignîmes les

murailles, et j'entrai pour la première fois à Kirman, ne pensant

guère que je devais avoir, plus tard, de si nombreux rapports avec

cette ville.

(_À suivre._) _Adapté de l'anglais par_ H. JACOTTET.

[Illustration: Rien n'égale la désolation du désert de Lout (page

310).--D'après une photographie.]

Droits de traduction et de reproduction réservées.

TOME XI, NOUVELLE SÉRIE.--27e LIV. Nº 27.--8 Juillet 1905.

[Illustration: La communauté zoroastrienne de Kirman vint en chemin

nous souhaiter la bienvenue (page 318).--D'après une photographie.]

À TRAVERS LA PERSE ORIENTALE[1]

[Note 1: _Suite. Voyez page 301._]

Par le MAJOR PERCY MOLESWORTH SYKES,

_Consul général de S. M. Britannique au Khorassan._

II. -- La province de Kirman. -- Géographie: la flore, la faune;

l'administration; l'armée. -- Histoire: invasions et

dévastations. La ville de Kirman, capitale de la province. -- Une

saison sur le plateau de Sardou.

[Illustration: Un marchand de Kirman.--D'après une photographie.]

La province de Kirman a toujours eu, depuis qu'elle est apparue dans

l'histoire, une importance considérable, sinon de premier ordre.

Peut-être, étant donné la configuration physique du pays, son étendue

est-elle approximativement aujourd'hui ce qu'elle était il y a deux

mille ans. D'autre part, la différence est minime entre le nom

classique de _Kermania_ et celui de Kirman.

Au point de vue géographique, la province, qui est presque aussi

grande que la France, offre un réel intérêt, ne fût-ce que pour la

différence des climats, des productions naturelles et des populations

que l'on y rencontre. Sur une grande étendue, le pays est plat, les

palmiers prospèrent; le froment et l'orge poussent en hiver et sont

moissonnés au premier printemps. Dans quelques régions, le Djiruft,

par exemple, de beaux plateaux, montant jusqu'à 2 700 mètres,

constituent la partie la plus méridionale du principal système

orographique de la Perse, dans lequel les chaînes se dirigent

approximativement vers le nord-ouest. Dans la partie sud du Kirman, on

trouve des pics qui atteignent presque 5 000 mètres. Dans le nord et

dans l'est de la province, l'altitude décroît progressivement;

cependant les montagnes qui avoisinent la capitale sont élevées, mais

au delà s'étendent les basses dépressions désertes du Lout.

La meilleure description qu'on puisse donner de l'ensemble de la

province est d'ailleurs qu'elle consiste en partie en désert pur et

simple, en partie en désert diversifié par des oasis. Ainsi, le désert

s'étend bien à l'ouest, au sud et à l'est de Kirman; mais, à une

distance de quelques milles, on trouve de petits hameaux, et sur

certains points des villages, entretenus en vie par des sources

blotties dans les montagnes, et dont l'eau est amenée à la plaine par

des _kanats_. Dans certains cas, la première source peut se trouver à

120 mètres de profondeur, et de nouveaux puits doivent être creusés à

des distances de quelques mètres. Il est impossible de ne pas admirer

la patiente industrie des paysans, qui réussissent à assurer leur

existence au prix des plus grandes difficultés. Souvent, une forte

pluie ou une trombe de sable vient, en effet, obstruer les canaux.

Naturellement, les rivières sont sans importance. Le _Halil Roud_

mérite seul d'être mentionné. Il naît au sud de la grande chaîne dont

j'ai parlé, coule à travers le district de Djiruft, et se jette dans

la rivière de Bampour. On n'a fait jusqu'ici aucune tentative pour

utiliser son eau.

On n'a pris aucune mesure de la chute des pluies dans la province.

Comme elle est de 25 centimètres environ à Téhéran, on peut admettre

pour Kirman une moyenne de 17 centimètres, ou même moins. Mais il y a,

à ce point de vue, des différences entre les districts. Celui de

Djiruft est le plus favorisé.

Dans les hauts plateaux, le commencement du printemps est gâté par

d'incessantes rafales et des tempêtes de poussière venues pour la

plupart du sud-ouest. Les pluies d'orage sont fréquentes dans les

bonnes années. À Kirman, au milieu de l'été, les jours sont chauds,

mais les nuits sont agréables, et la brise souffle presque chaque

après-midi. Les chaleurs sont passées vers le milieu de septembre.

Après l'équinoxe d'automne, un brouillard dense règne pendant quelques

jours. C'est sans doute la brume dont Marco Polo parle en ces termes:

«Et vous devez savoir que lorsque les _Caraonas_ veulent faire une

incursion de pillage, ils ont certains enchantements diaboliques, au

moyen desquels ils répandent l'obscurité sur la face du jour, à tel

point que vous pouvez à peine reconnaître votre camarade chevauchant à

côté de vous, et ils peuvent faire durer cette obscurité jusqu'à sept

jours.»

[Illustration: Le «Dôme de Djabalia», ruine des environs de Kirman,

ancien sanctuaire ou ancien tombeau (page 321).--D'après une

photographie.]

À part cette exception, l'automne est délicieux, quoique les Persans

en trouvent la température fiévreuse. Cela s'explique, parce qu'ils

mangent trop de fruits. En hiver, il y a de fortes gelées, avec des

jours qui sont encore d'une clarté admirable. Il y a généralement un

jour de pluie vers la fin de novembre, et une légère chute de neige en

décembre. En janvier, quand l'année est bonne, on compte trois ou

quatre lourdes chutes d'une neige qui ne tarde pas à fondre dans les

plaines. Ainsi chante le poète Omar Khaygam: «L'espérance du monde à

laquelle les hommes mettent leurs coeurs devient cendre ou se réalise;

et de nouveau, comme la neige sur la face poudreuse du désert,

brillant une petite heure à peine, elle s'en va».

Mais en même temps, sans les montagnes dans lesquelles «les trésors de

la neige sont en réserve pour les temps de trouble», la Perse du

sud-est serait, autant que j'en puis juger, inhabitable. Dans le

Garmsir, les mois d'hiver sont fort agréables; mais, même en mars, une

tente devient horriblement chaude, et l'été est à la fois éprouvant et

malsain, quoique, sur beaucoup de points, il y ait des montagnes

fraîches, d'un accès facile.

La population de cette grande province compte peut-être 750 000

habitants, qui peuvent se diviser en sédentaires et nomades, ceux-ci

très nombreux. Les gens des villes et des villages sont, pour la

plupart, des Iraniens. Les hordes des envahisseurs successifs ont

mené, presque dans tous les cas, une vie errante, la même à peu près

qui nous est décrite dans le Livre de Job.

Le voyageur qui vient d'Europe trouve la stérilité du pays

épouvantable, et, chose triste à dire, elle ne fait que croître. À

mesure que la population devient plus stable, les provisions de bois

s'épuisent, spécialement par la main des charbonniers--il n'y a pas de

mines de houille,--et peu de chaînes possèdent quoi que ce soit qui

ressemble à une forêt. On ne trouve généralement que des fourrés

dispersés; l'un donne la gomme «tragacanthe» qui est appréciée dans le

commerce; un autre l'_assa foetida_. Les montagnes, m'a-t-on dit,

possèdent toutes sortes de plantes alpines.

Voyager dans le sud de la Perse signifie généralement marcher sur un

sol dont la réverbération est aveuglante, entre des chaînes de

montagnes pierreuses. Le voyageur lassé salue avec enthousiasme la

moindre petite source; même un saule rabougri lui semble une chose

admirable, dans une si vaste étendue sans arbres.

[Illustration: À Kirman: le jardin qui est loué par le consulat, se

trouve à un mille au delà des remparts (page 320).--D'après une

photographie.]

Les principales productions du pays sont le froment, l'orge, l'opium;

les plantes d'automne, sur les plateaux inférieurs, sont le millet, le

coton et la betterave; sur les hauts plateaux et dans les vallées, on

cultive beaucoup de pois. Dans le Garmsir, les céréales d'été sont le

riz et le maïs. Le précieux henné est aussi une source de richesse,

spécialement pour Bam et Khabis. On cultive encore les melons, les

pastèques, le raisin, les lentilles, les concombres, les choux, les

laitues, les oignons, etc. Les pommes de terre commencent à acquérir

une certaine popularité. Des fruits de toute espèce croissent avec la

plus grande facilité: pommes, poires, abricots, mûres, coins,

nectarines, pêches, prunes, cerises, figues, grenades, amandes,

avelines, noisettes, noix, pistaches; mais comme on n'en prend aucun

soin, ils sont généralement d'une saveur médiocre. Cependant les

oranges et les citrons de Khabis et de Bam sont excellents, et les

pistaches de la province sont renommées.

Les arbres, qui, presque tous, ne peuvent prospérer que par

l'irrigation, sont en petit nombre. Le platane vient au premier rang;

puis viennent le peuplier, le saule ordinaire et le saule pleureur,

l'orme, l'olivier de Bohême, le cyprès, le pin, l'acacia et l'aubépine

à la senteur délicieuse. Les fleurs les plus répandues sont les roses,

qui croissent presque à l'état sauvage, et le jasmin. Les semences

d'Europe sont fort appréciées, les Persans étant très grands amateurs

de floriculture. On emploie beaucoup d'eau de rose, même pour en

boire.

En ce qui concerne la faune sauvage, le léopard fréquente les

montagnes, mais on le rencontre et on le tue rarement. On peut dire la

même chose de l'ours. Les moutons sauvages et les bouquetins m'ont

donné l'occasion de plus d'une chasse, et l'on trouve des gazelles

dans toutes les plaines. On rencontre occasionnellement des loups, des

hyènes, des chacals, des renards, des chats et des ânes sauvages et

des sangliers. Le gibier à plume est représenté par des perdrix de

diverses espèces, des grouses des sables et des pigeons. Les cailles

sont rares, de même que les canards.

Actuellement encore, comme aux premiers temps de la monarchie perse,

la province est administrée par un gouverneur général tenu comme

responsable de la rentrée des impôts, et obligé de payer au shah un

_pichkach_, ou présent officiel; les ministres reçoivent, eux aussi,

quelques gratifications. Grâce à la coutume de donner des salaires aux

descendants de presque tous les fonctionnaires et même à chaque

khan--on m'a parlé d'un fonctionnaire recevant 172 salaires pour

lui-même et pour ses parents,--il arrive que tout le revenu de la

province, qui monte, abstraction faite du _pichkach_ et du bénéfice du

gouverneur, etc., à 315 000 tonneaux, soit 1 575 000 francs, est

dépensé sur les lieux mêmes.

Pour maintenir l'ordre dans la province, il y a deux régiments

d'infanterie, dont quatre compagnies environ sont toujours sous les

armes. Il y a aussi une poignée d'artilleurs, avec quelques batteries

de campagne. Le Bam et le Narmachir ont ensemble un régiment, dont une

moitié est en garnison au Baloutchistan. Les soldats ont, en général,

bonne façon, et sont durs à la fatigue. Mais leur matériel est

défectueux, tandis que les brigands possèdent généralement des fusils

Martini.

D'après Hérodote, les _Kermanii_ formaient une des douze tribus de la

Perse, et la province de Kirman faisait partie de la quatorzième

satrapie. Strabon la décrit comme très fertile. Ainsi que nous le

verrons tout à l'heure, elle fut traversée de l'est à l'ouest par

Alexandre. Je n'ai trouvé aucune mention de Kirman à l'époque des

Parthes, mais la province devint fameuse lorsque, après la conquête du

Fars, elle fut prise par Ardechis, fils de Papak, fondateur de la

dynastie nationale des Sassanides, qui dura jusqu'à la conquête arabe.

Pendant le règne de cette dynastie, la province, éloignée des

frontières de l'ouest et du nord, jouit d'une paix complète.

À l'époque où la secte nestorienne se propagea en Perse, Kirman devint

un diocèse dépendant du métropolitain de Fars. Chose curieuse, la

Perse était à ce point identifiée avec le christianisme, qu'en Chine,

un décret de l'empereur I-ouen-tsoung parle des églises comme de

«temples persans».

[Illustration: Une avenue dans la partie ouest de Kirman.--D'après une

photographie.]

Le dernier des rois sassanides, le malheureux Yezdigerd, se retirant

devant les soldats d'Omar, séjourna quelque temps à Kirman, avant de

fuir dans le désert.

La révolte qui eut lieu en Perse après la mort d'Omar eut pour effet

de resserrer davantage encore les liens de la conquête arabe, surtout

pour les provinces les moins éloignées du centre de la domination,

comme l'était celle de Kirman. Des forts furent construits et des

colonies d'Arabes introduites, spécialement dans le pays chaud, les

fidèles de Zoroastre tenant encore les hauts plateaux, trop froids

pour les Arabes.

Nous ne suivrons pas l'histoire du Kirman pendant les deux siècles de

la conquête arabe, et après la fondation de dynasties nationales

indépendantes du califat. Ce serait refaire l'histoire entière de la

Perse. Le Kirman lui-même eut quelques souverains indépendants,

Abou-Ali, un chef de brigands, et la dynastie des Deilamites. Puis,

lors des conquêtes des Seldjoucides, qui suivirent la mort du sultan

Mahmoud de Ghazna, Malik-Kaouard, fils de Chakar-Beg, se tailla un

empire dans la province de Kirman; sa dynastie dura un siècle et demi.

Cette période a vu naître deux historiens, dont les ouvrages n'ont pas

été traduits dans une langue européenne. Les deux souverains les plus

notables de cette dynastie furent Malik Chah et Arslan Chah. Ce

dernier, durant un règne prospère de quarante ans, fit faire de grands

progrès au Kirman, de telle sorte qu'on put le comparer avec avantage

au Khorassan et à l'Iran; des caravanes venant de toutes les

directions, passaient à travers la province; le Fars et l'Oman étaient

soumis au Kirman. Togrou Chah lui succéda; mais, à sa mort, les

rivalités de ses trois frères réduisirent la province à un état

d'anarchie.

Elle fut ensuite envahie par la tribu des _Ghazz_, qui venaient de

piller Merv, et qui la transformèrent, en quelques années, en un

désert. Cette tribu fut finalement écrasée par l'armée de l'atabeg

Sad-bin-Zangi, et depuis lors elle ne devait plus relever la tête.

Elle est maintenant représentée par les Rais, tribu nomade sans

importance.

[Illustration: Les gardes indigènes du consulat anglais de

Kirman.--D'après une photographie.]

Le Kirman eut le bonheur rare d'échapper aux ravages de la conquête

mongole, la plus terrible dont l'histoire fasse mention. Mais

l'invasion de Gengis-Khan n'en eut pas moins une répercussion

indirecte sur ses destinées. Un officier du khan des Kara-Kitaï,

Borak-Hadjib, passant par la province, s'en improvisant gouverneur,

demanda et obtint l'investiture de Gengis-Khan. Il mourut en 1234. Il

fut remplacé par son cousin et gendre Koutb-ou-Din, qui, après s'être

vu disputer le pouvoir par son beau-frère, devint de nouveau

gouverneur, et mourut en 1258 des suites d'une blessure reçue d'un

bouquetin, dans la chaîne de Djoupar, la même année où le calife

Mostasim-Billa était mis à mort par Houlagou, fils de Gengis-Khan.

À Koutb-ou-Din succéda sa veuve, sous laquelle le pays prospéra. Elle

fonda des villages et fit creuser des kanats; c'était elle qui

occupait le trône lorsque Marco Polo passa par la province, à son

voyage de retour. Elle mourut vers l'an 1282. Une autre femme qui

régna sur le Kirman fut Padchah Katoun; souveraine remarquable; elle

eut aussi une réputation comme poétesse. Il est intéressant de noter

que, pendant cette période, l'île d'Ormuz fut tributaire du Kirman.

En 1340, Mobauz-u-Din fonda la dynastie des Mouzaffar, qui régna

jusqu'à Tamerlan. Le conquérant tatare la détruisit en 1393. La gloire

principale de cette dynastie est peut-être d'avoir été célébrée par le

poète Hafiz. Le Kirman fut alors donné à Amir-Adugui, neveu

d'Amir-Jargui, de la tribu des Barlas, celle même à laquelle

appartenait le conquérant.

Vers 1450, Djahan-Chah, fils de Kara-Yousouf, et le membre le plus

fameux de la dynastie turkomane des Kara Koinlou ou Moutons Noirs,

envahit l'Iran, conquit Ispahan et ordonna un massacre général. Il

envoya son fils Abd-oul-Kasim à Kirman, qui capitula sans résistance.

L'autorité de ce gouverneur fut bientôt si solidement établie, qu'il

fut capable de rejoindre son père, occupé à conquérir Hérat. Mais les

Moutons Noirs furent à leur tour vaincus par les Moutons Blancs, et le

Kirman fut donné au fils du chef victorieux de cette dynastie,

Onzoun-Hassan. En 1470, la province de Kain fut réunie à celle de

Kirman; en 1473, toutes deux furent réunies au Fars, sous le

gouvernement de Chah-Kalil.

Plus tard, et après la fondation, au commencement du XVIe siècle, de

la grande dynastie des Sefair, la province de Kirman n'a plus

d'histoire, et il est inutile de donner ici la liste de ses

gouverneurs.

Lors de l'invasion de la Perse par l'Afghan Mahmoud, la ville de

Kirman fut vainement assiégée une première fois par les envahisseurs;

mais, une seconde fois, en 1720, elle dut capituler. Lorsque, peu de

temps après, en 1735, Nadis-Chah, le dernier grand conquérant

asiatique, eut envahi à son tour l'Afghanistan, il fut accompagné par

un détachement de Kirmanis, que commandait Iman Verdi Beg, et dans

lequel étaient représentés les sectateurs de Zoroastre.

Durant l'anarchie qui suivit son assassinat, en 1747, il semble que

les Afghans pillèrent de nouveau Kirman et détruisirent le quartier de

Zoroastre, imparfaitement protégé par un mur à demi construit. Après

quoi, Chahrouk-Khan s'empara de la province. En 1758, il fut assassiné

par Mourah-Khan.

En 1793, Louth-Ali-Khan s'étant réfugié dans la ville, y fut assiégé

par Afgha-Mohammed. Sa position étant désespérée, il jeta une planche

sur les fossés et s'échappa à Bam. Là, il fut trahi par son hôte,

aveuglé et finalement mis à mort. La ville dut subir des horreurs dont

elle ne se relèvera pas avant un siècle encore. 20 000 femmes et

enfants furent emmenés en esclavage, et le brutal vainqueur compta

70 000 yeux qu'on lui avait apportés. «Si un seul avait manqué,

j'aurais pris les vôtres», dit-il à ses ministres. Pendant de longues

années, Kirman ne fut plus qu'une ville désolée, peuplée d'aveugles.

Elle fut gouvernée d'abord par Mohamed Taki, puis par Ibrahim Khan

qui, pendant les vingt années de son administration, rendit quelque

prospérité à la province épuisée; il reconstruisit la ville à l'ouest

de son site primitif, creusa des kanats et fonda des villages.

Le Tour du Monde; À travers la Perse Orientale Journal des voyages et des voyageurs; 2e Sem. 1905 · 第 2 / 11 段