H. RIGAUX,

_Curé d’Argœuves._

Les notes qu’on trouvera ici, à chaque page, et qui forment un

commentaire suivi du récit de la Bergère, sont de la main d’un excellent

prêtre qui eut l’honneur de connaître Mélanie, personnellement, et

d’être son directeur de conscience, vers les derniers temps de sa vie.

L’APPARITION

DE LA

TRÈS SAINTE VIERGE

SUR LA MONTAGNE DE LA SALETTE

LE 19 SEPTEMBRE 1846

Publiée par la =Bergère= de la Salette

avec Imprimatur de Mgr l’Évêque De Lecce

«_Eh bien! mes enfants, vous le ferez passer à tout mon

peuple._»

I

Le 18 septembre, veille de la sainte Apparition de la Sainte Vierge,

j’étais seule, comme à mon ordinaire, à garder les quatre vaches de mes

Maîtres. Vers les onze heures du matin, je vis venir auprès de moi un

petit garçon. A cette vue, je m’effrayai, parce qu’il me semblait que

tout le monde devait savoir que je fuyais toutes sortes de compagnies.

Cet enfant s’approcha de moi et me dit: «Petite, je viens avec toi, je

suis aussi de Corps.» A ces paroles, mon mauvais naturel se fit bientôt

voir, et, faisant quelques pas en arrière, je lui dis: «Je ne veux

personne, je veux rester seule.» Puis, je m’éloignais, mais cet enfant

me suivait[73] en me disant: «Va, laisse-moi avec toi, mon maître m’a

dit de venir garder mes vaches avec les tiennes, je suis de Corps.»

[73] Mélanie avait alors quatorze ans et dix mois, mais ni grande ni

forte, elle en paraissait à peine dix. Elle était par tempérament

très-timide, et ses longues années de services chez des étrangers,

ainsi que le peu de tendresse de sa mère _qui ne l’avait jamais

embrassée_, n’avaient pas servi à réformer ce défaut de caractère.

Mais la pieuse enfant, que le Ciel avait visitée longtemps avant

1846, recherchait surtout la solitude pour être unie à DIEU. Son

«Aimable Frère» lui avait dit: «Ma Sœur, fuyez le bruit du monde,

aimez la retraite et le recueillement: ayez votre cœur à la Croix et

la Croix dans votre cœur; que Jésus-Christ soit votre seule

occupation. Aimez le silence et vous entendrez la voix du DIEU du

Ciel qui vous parlera au cœur; ne formez de liaison avec personne et

DIEU sera votre tout.»

Moi je m’éloignai de lui, en lui faisant signe que je ne voulais

personne; et après m’être éloignée, je m’assis sur le gazon. Là, je

faisais ma conversation avec les petites fleurs du Bon Dieu.

Un moment après, je regarde derrière moi, et je trouve Maximin assis

tout près de moi. Il me dit aussitôt: «Garde-moi, je serai bien

sage[74].» Mais mon mauvais naturel n’entendit pas raison. Je me relève

avec précipitation, et je m’enfuis un peu plus loin sans rien lui dire,

et je me remis à jouer avec les fleurs du Bon Dieu. Un instant après,

Maximin était encore là à me dire qu’il serait bien sage, qu’il ne

parlerait pas, qu’il s’ennuierait d’être tout seul, et que son Maître

l’envoyait auprès de moi... etc. Cette fois, j’en eus pitié, je lui fis

signe de s’asseoir, et moi je continuai avec les petites fleurs du Bon

Dieu.

[74] Maximin n’avait qu’onze ans et portait au moins trois ans

au-dessus de son âge. Il n’avait jamais été en service et n’avait

été demandé à son père, charron à Corps, que pour remplacer, pendant

huit jours, un berger malade. Le père s’y était refusé d’abord,

disant que «Mémin», étourdi comme il était, laisserait tomber les

vaches dans les précipices; il n’avait cédé que sur la promesse

qu’il y aurait toujours quelqu’un pour le surveiller. «Mémin» était

aussi candide que vif, indiscret et espiègle: «_Garde-moi, je serai

bien sage_», quelle simplicité! Mais c’était la turbulence et le

mouvement perpétuel; et quoique très-intelligent, il était si

inattentif, qu’en trois ans son père avait eu de la peine à lui

apprendre le «Notre Père» et «Je vous salue MARIE»; il l’appelait

«l’innocent».

Mélanie ne savait ni ne comprenait le français. Maximin ne le

parlait pas, mais il en comprenait _quelques mots_.

Maximin ne tarda pas à rompre le silence, il se mit à rire (je crois

qu’il se moquait de moi); je le regarde et il me dit: «Amusons-nous,

faisons un jeu.» Je ne lui répondis rien, car j’étais si ignorante que

je ne comprenais rien au jeu avec une autre personne, ayant toujours été

seule. Je m’amusais seule avec les fleurs, et Maximin s’approchant tout

à fait de moi, ne faisait que rire en me disant que les fleurs n’avaient

pas d’oreilles pour m’entendre, et que nous devions jouer ensemble. Mais

je n’avais aucune inclination pour le jeu qu’il me disait de faire.

Cependant, je me mis à lui parler, et il me dit que les dix jours qu’il

devait passer avec son Maître allaient bientôt finir, et qu’ensuite il

s’en irait à Corps chez son père, etc...

Tandis qu’il me parlait, la cloche de la Salette se fit entendre,

c’était l’Angelus; je fis signe à Maximin d’élever son âme à Dieu. Il se

découvrit la tête et garda un moment le silence. Ensuite, je lui dis:

«Veux-tu dîner?--Oui, me dit-il. Allons.» Nous nous assîmes; je sortis

de mon sac les provisions que m’avaient données mes Maîtres, et selon

mon habitude, avant d’entamer mon petit pain rond, avec la pointe de mon

couteau, je fis une croix sur mon pain, et au milieu un tout petit trou,

en disant: «Si le diable y est, qu’il en sorte, et si le Bon Dieu y est,

qu’il y reste» et vite, vite, je recouvris le petit trou. Maximin partit

d’un grand éclat de rire, et donna un coup de pied à mon pain, qui

s’échappa de mes mains, roula jusqu’au bas de la montagne et se perdit.

J’avais un autre morceau de pain, nous le mangeâmes ensemble; ensuite

nous fîmes un jeu; puis, comprenant que Maximin devait avoir besoin de

manger[75], je lui indiquai un endroit de la montagne couvert de petits

fruits. Je l’engageai à aller en manger, ce qu’il fit aussitôt; il en

mangea et en rapporta plein son chapeau. Le soir, nous descendîmes

ensemble de la montagne, et nous nous promîmes de revenir garder nos

vaches ensemble.

[75] Au lieu de gronder l’étourdi qui, d’un leste coup de pied, avait

fait rouler au bas de la montagne le premier petit pain, non

seulement elle partage avec lui le second, mais ne pense qu’au

besoin qu’il doit avoir de manger et ne songe pas à elle. Les

privations, les pénitences que cette frêle enfant s’imposait depuis

des années, et qu’elle a continuées toute sa vie, ont été plus

qu’héroïques: elles ont été miraculeuses.

Le lendemain, 19 septembre[76], je me retrouve en chemin avec Maximin,

nous gravissons ensemble la montagne. Je trouvais que Maximin était

très-bon, très-simple, et que volontiers il parlait de ce dont je

voulais parler; il était aussi très-souple, ne tenant pas à son

sentiment; il était seulement un peu curieux, car quand je m’éloignais

de lui, dès qu’il me voyait arrêtée, il accourait vite pour voir ce que

je faisais, et entendre ce que je disais avec les fleurs du Bon Dieu; et

s’il n’arrivait pas à temps, il me demandait ce que j’avais dit. Maximin

me dit de lui apprendre un jeu. La matinée était déjà avancée; je lui

dis de ramasser des fleurs pour faire le «Paradis»[77].

[76] Le 19 septembre, cette année-là, tombait la veille de la fête de

Notre-Dame des Sept-Douleurs, dont l’Église récitait les premières

Vêpres à l’heure même de l’Apparition. Le discours de la Sainte

Vierge, son vêtement, ses larmes, le chemin qu’elle fit, qui a

exactement les sinuosités de celui du Calvaire, tout fut en rapport

avec cette fête, afin que nous ne doutions pas que nos révoltes

contre DIEU et son Église sont les sept glaives qui, au pied de la

Croix, ont transpercé son cœur.

[77] L’étourdi, dont tout le temps se passait à Corps en amusements de

son âge, s’ennuie comme la veille et demande encore à jouer. La

Bergère, qui ne s’est jamais amusée, lui apprend alors à faire un

«Paradis»!...

MARIE a réuni ses deux chers enfants, de caractères si opposés, et

la main de sa providence a su amener «l’innocent» sur la montagne

d’une manière si naturelle, que le berger remplacé, qui, demain,

sera guéri et reprendra son service, dira avec une charmante

ingénuité: «J’ai bien eu du malheur!--Comment donc?--Je suis tombé

malade: sans cela j’aurais vu la Sainte Vierge! C’est moi que

_Mémin_ a remplacé... Puis, _tout justement_, c’est pendant ces huit

jours qu’il a vu la Sainte Vierge. Ah! Monsieur, sans cette maladie,

_c’est moi qui aurais vu_ la Sainte Vierge!»

Ce jeune homme était doux, tranquille et pieux. Mais il fallait à la

Mère de DIEU un bon étourdi, comme Maximin, qui ne vît _rien_ dans

l’Apparition, et qui ne _s’aperçût_ pas lui-même.

Nous nous mîmes tous les deux à l’ouvrage; nous eûmes bientôt une

quantité de fleurs de diverses couleurs. L’Angelus du village se fit

entendre, car le ciel était beau, il n’y avait pas de nuages. Après

avoir dit au Bon Dieu ce que nous savions, je dis à Maximin que nous

devions conduire nos vaches sur un petit plateau près du petit ravin, où

il y aurait des pierres pour bâtir le «Paradis». Nous conduisîmes nos

vaches au lieu désigné, et ensuite nous prîmes notre petit repas; puis,

nous nous mîmes à porter des pierres et à construire notre petite

maison, qui consistait en un rez-de-chaussée, qui, soi-disant, était

notre habitation, puis un étage au-dessus, qui était, selon nous, le

«Paradis».

Cet étage était tout garni de fleurs de différentes couleurs, avec des

couronnes suspendues par des tiges de fleurs. Ce «Paradis» était couvert

par une seule et large pierre que nous avions recouverte de fleurs; nous

avions aussi suspendu des couronnes tout autour. Le «Paradis» terminé,

nous le regardions; le sommeil nous vint; nous nous éloignâmes de là à

environ deux pas, et nous nous endormîmes sur le gazon.

La Belle Dame s’assied sur notre «Paradis» sans le faire crouler[78].

[78] Puisqu’il n’a pas encore été question de la Belle Dame,

l’empressement de Mélanie à signaler cette particularité dénote son

admiration de la bonté de la Sainte Vierge qui témoigna ainsi

qu’elle avait agréé leur petite récréation.

Celle qui pleure (Notre Dame de la Salette) · 第 58 / 70 题