VIII

Nous voici arrivés à Castellamare. Une profonde tristesse me serre le

cœur. Je ne retrouverai plus Monseigneur Pétagna, mon saint Évêque.

Il avait quitté la terre d’exil depuis quelques mois; il était allé

recevoir la noble et sublime récompense que DIEU réserve à ses plus

dignes Ministres, à ceux qui ont combattu le bon combat pour la justice.

Quelques mois après, les journaux et les imprimés pleuvaient de tous

côtés, annonçant avec pompe: «_le couronnement de la statue en beau

marbre blanc, exécutée sous les yeux du Souverain Pontife, selon le

modèle que lui avait donné Monseigneur Fava!!_»

Entre temps, je recevais de Rome une lettre, et le jour après, j’en

recevais plusieurs de diverses personnes, de Rome aussi, qui, toutes

disaient à peu près ce qui suit:

«Je ne sais, chère Sœur, si vous avez entendu parler du bruit qui court

à Rome? On dit que, depuis mai dernier, la nouvelle statue de Mgr de

Grenoble n’a pas été travaillée: parce que le sculpteur est atteint

d’infirmité à un bras.»

Une autre lettre:

«Savez-vous, ma très-chère Sœur, que le sculpteur de la Vierge de

Monseigneur Fava a été frappé de paralysie au bras?»

Une autre:

«On vient de nous apprendre que le couronnement de Notre-Dame de la

Salette n’aura pas lieu cette année, à cause d’un accident arrivé au

Maître sculpteur, qui a une paralysie dans les bras: il n’a pas pu faire

à temps son travail. Ou, si le couronnement a lieu, on couronnera le

modèle en _craie_ (plâtre), en attendant que la statue en marbre

s’achève...»

Ce qui est =vrai=, c’est qu’en septembre 1879, on a couronné, =avec

grande pompe=, le modèle (=en plâtre!=) de Mgr Fava: par la raison que

la reproduction en marbre n’avait pu être terminée. On n’en disait pas

la raison vraie.

De plusieurs côtés on m’écrivait pour informations, et on me donnait les

nouvelles qui circulaient en France et qui venaient de Mgr Fava et du P.

Berthier. Tantôt c’était que «le sculpteur avait dû s’absenter». Tantôt

c’était qu’«il s’était trop fatigué. On lui avait ordonné un certain

temps de repos, etc., etc.».

Mais, dans mon cher pays des montagnes, où les journaux ne pénètrent

pas: les chemins de fer les plus rapprochés étant à plus de quatre

heures de voiture, on ne connaissait que ce que les Pères de la Salette

disaient, c’est-à-dire: «La statue en marbre blanc sera

très-ressemblante; un chef-d’œuvre de l’art[70]. Le modèle a été fait

par Sa Grandeur Mgr l’Évêque de Grenoble; et sur ce modèle merveilleux,

la statue sera faite à Rome, _sous les yeux_ du grand Pape Léon XIII.

Les bergers n’ont pas su rendre le costume de la Vierge. Notre grand

Évêque Mgr Fava, a mieux compris et il a pu rendre l’exactitude de ce

costume du Ciel dans son modèle qui est ravissant de beauté[71].»

[70] Ce _chef-d’œuvre de l’art_ est d’une ânerie et d’une laideur

incompréhensibles pour quiconque ignore la profonde inintelligence

esthétique des chrétiens modernes.

[71] Il faut être missionnaire de la Salette ou rédacteur de _La

Croix_ pour écrire une telle réclame, où TOUS _les mots_ sont

ridicules.

Le jour du couronnement, les foules étaient accourues. Je laisse la

parole à un témoin oculaire qui m’a raconté le fait:

«La Basilique était parée. La nouvelle statue venue de Rome était sur le

Maître-Autel; mais cachée par un rideau. Tout le monde palpitait du

désir de voir la vraie Notre-Dame de la Salette. Les personnes qui se

trouvaient au bas de la Basilique montaient sur leurs chaises, pour la

voir des premiers. On trouvait l’office trop long. Enfin on entend un

bruit sourd. C’était la foule qui disait qu’on avait vu bouger le

rideau. Enfin, voilà le rideau qui se baisse lentement. On ne voyait

encore que la tête, quand les habitants de nos contrées s’écrièrent:

«--Ce n’est pas ça! Ce n’est pas Elle! Elle a ses cheveux éparpillés sur

ses épaules!

«Le rideau continuait à descendre; et toujours et à mesure qu’on voyait

plus distinctement, les personnes disaient avec étonnement:

«--Oh! ce n’est pas Notre-Dame de la Salette: elle n’a pas sa Croix!

«--Oh! on lui voit les mains, et elle a un manteau comme les demoiselles

de Paris: ce n’est pas Elle, ce n’est pas Elle.

«Et ce fut une générale désapprobation; jusqu’à ce que le chant couvrît

les murmures de tous ces braves gens[72].»

[72] Le cardinal Guibert, délégué de Léon XIII, ne voulant, à cause de

son grand âge, monter les marches du reposoir, un missionnaire prit

le diadème et le plaça lui-même sur la tête de la statue de plâtre.

On la mit au rebut, quand la statue de marbre fut achevée. Laquelle

des deux est couronnée? Ni l’une ni l’autre. 1º Le Saint-Père ne

couronne pas une statue en plâtre; 2º Il est _essentiel_ que la

couronne soit placée par le délégué: il peut se faire aider, mais il

faut qu’il intervienne physiquement; 3º La statue doit être celle

qui sera honorée.

Le décret du couronnement de Notre-Dame de la Salette n’a donc pas

été exécuté! Quand on l’exécutera, on couronnera la vraie statue de

l’Apparition. La prière de Mélanie: «Mon Dieu, ne permettez pas que

l’erreur de l’Évêque de Grenoble et du Père Berthier triomphe, etc.»

ne pouvait être plus complètement exaucée. Tout fut manqué, même _le

Discours_. Mgr Paulinier, qui devait le prononcer, se trouva

fatigué, Mgr Fava LUT des tirades contre les francs-maçons. Même la

_procession_, on ne put la faire. Aucun ordre dans cette foule

mécontente.--Aucun miracle n’a été accordé aux prières faites devant

cette statue. Mélanie avait dit: «La statue du faux couronnement ne

fera jamais de miracles.»

Je réponds, ici, à deux demandes qui m’ont été faites souvent:

1º Pourquoi les Médailles et les Images représentant Notre-Dame de la

Salette ne sont-elles pas répandues en tous pays, comme le sont,

ordinairement, toutes les autres médailles et images miraculeuses?

2º Pourquoi ne trouve-t-on pas à acheter des médailles ou des images de

Notre-Dame de la Salette, chez aucun des marchands d’objets de Piété?

Cette question, je me l’étais faite à moi-même; et je souffrais de cette

privation. J’aurais voulu en acheter, pour répandre la dévotion à cette

douce Mère partout où j’allais. Ce ne fut qu’en 1871 que je découvris le

truc du vieux serpent.

J’étais venue en France voir ma regrettée mère; puis à Lyon pour voir

une de mes sœurs. Après être allées à Fourvières, nous entrâmes dans

presque tous les magasins d’objets de piété, sans avoir pu trouver une

seule médaille ou image de la Salette!...

Alors, je dis à ma sœur:

--Sais-tu où se frappent ces médailles?

--Oui, me dit-elle.

--Conduis-moi.

Nous arrivons et je demande cinq ou six grosses. Le patronne me répond

qu’elle n’en avait plus.

--Comment, lui dis-je. C’est bien ici que se frappent ces médailles qui

se vendent sur la montagne de la Salette?

--Oui, me dit cette dame, mais les missionnaires nous ont donné leur

confiance, en posant la condition que seront =exclus= tous les autres

négociants d’objets de piété. Vous pouvez trouver des médailles chez les

Pères de la Salette.

Voilà comment j’ai appris, le cœur rempli de douleur, pourquoi, dans les

autres magasins, les médailles de Notre-Dame de la Salette ne se

trouvent pas.

Ne faut-il pas que ces pauvres misérables Pères aient perdu de vue le

Très-Haut, leur âme, l’éternité des peines, pour oser substituer leur

gloire, leur intérêt matériel, à la gloire de ce Dieu qui doit les

juger?... oh!... oh!... où en sommes-nous arrivés!... Et ces êtres

osaient se dire les Missionnaires de la Salette, tandis que toute leur

préoccupation était d’entasser trésors sur trésors, et qu’ils haïssaient

les pauvres! Ils ont laissé avoir faim le bon, le désintéressé, le

vertueux Maximin, qui aurait fait pleurer de compassion les pierres!

=Sœur Marie de la Croix, Bergère de la Salette=

Pour copie conforme, le 18 mai 1904.

Celle qui pleure (Notre Dame de la Salette) · 第 57 / 70 题