Nous voici arrivés à Castellamare. Une profonde tristesse me serre le
cœur. Je ne retrouverai plus Monseigneur Pétagna, mon saint Évêque.
Il avait quitté la terre d’exil depuis quelques mois; il était allé
recevoir la noble et sublime récompense que DIEU réserve à ses plus
dignes Ministres, à ceux qui ont combattu le bon combat pour la justice.
Quelques mois après, les journaux et les imprimés pleuvaient de tous
côtés, annonçant avec pompe: «_le couronnement de la statue en beau
marbre blanc, exécutée sous les yeux du Souverain Pontife, selon le
modèle que lui avait donné Monseigneur Fava!!_»
Entre temps, je recevais de Rome une lettre, et le jour après, j’en
recevais plusieurs de diverses personnes, de Rome aussi, qui, toutes
disaient à peu près ce qui suit:
«Je ne sais, chère Sœur, si vous avez entendu parler du bruit qui court
à Rome? On dit que, depuis mai dernier, la nouvelle statue de Mgr de
Grenoble n’a pas été travaillée: parce que le sculpteur est atteint
d’infirmité à un bras.»
Une autre lettre:
«Savez-vous, ma très-chère Sœur, que le sculpteur de la Vierge de
Monseigneur Fava a été frappé de paralysie au bras?»
Une autre:
«On vient de nous apprendre que le couronnement de Notre-Dame de la
Salette n’aura pas lieu cette année, à cause d’un accident arrivé au
Maître sculpteur, qui a une paralysie dans les bras: il n’a pas pu faire
à temps son travail. Ou, si le couronnement a lieu, on couronnera le
modèle en _craie_ (plâtre), en attendant que la statue en marbre
s’achève...»
Ce qui est =vrai=, c’est qu’en septembre 1879, on a couronné, =avec
grande pompe=, le modèle (=en plâtre!=) de Mgr Fava: par la raison que
la reproduction en marbre n’avait pu être terminée. On n’en disait pas
la raison vraie.
De plusieurs côtés on m’écrivait pour informations, et on me donnait les
nouvelles qui circulaient en France et qui venaient de Mgr Fava et du P.
Berthier. Tantôt c’était que «le sculpteur avait dû s’absenter». Tantôt
c’était qu’«il s’était trop fatigué. On lui avait ordonné un certain
temps de repos, etc., etc.».
Mais, dans mon cher pays des montagnes, où les journaux ne pénètrent
pas: les chemins de fer les plus rapprochés étant à plus de quatre
heures de voiture, on ne connaissait que ce que les Pères de la Salette
disaient, c’est-à-dire: «La statue en marbre blanc sera
très-ressemblante; un chef-d’œuvre de l’art[70]. Le modèle a été fait
par Sa Grandeur Mgr l’Évêque de Grenoble; et sur ce modèle merveilleux,
la statue sera faite à Rome, _sous les yeux_ du grand Pape Léon XIII.
Les bergers n’ont pas su rendre le costume de la Vierge. Notre grand
Évêque Mgr Fava, a mieux compris et il a pu rendre l’exactitude de ce
costume du Ciel dans son modèle qui est ravissant de beauté[71].»
[70] Ce _chef-d’œuvre de l’art_ est d’une ânerie et d’une laideur
incompréhensibles pour quiconque ignore la profonde inintelligence
esthétique des chrétiens modernes.
[71] Il faut être missionnaire de la Salette ou rédacteur de _La
Croix_ pour écrire une telle réclame, où TOUS _les mots_ sont
ridicules.
Le jour du couronnement, les foules étaient accourues. Je laisse la
parole à un témoin oculaire qui m’a raconté le fait:
«La Basilique était parée. La nouvelle statue venue de Rome était sur le
Maître-Autel; mais cachée par un rideau. Tout le monde palpitait du
désir de voir la vraie Notre-Dame de la Salette. Les personnes qui se
trouvaient au bas de la Basilique montaient sur leurs chaises, pour la
voir des premiers. On trouvait l’office trop long. Enfin on entend un
bruit sourd. C’était la foule qui disait qu’on avait vu bouger le
rideau. Enfin, voilà le rideau qui se baisse lentement. On ne voyait
encore que la tête, quand les habitants de nos contrées s’écrièrent:
«--Ce n’est pas ça! Ce n’est pas Elle! Elle a ses cheveux éparpillés sur
ses épaules!
«Le rideau continuait à descendre; et toujours et à mesure qu’on voyait
plus distinctement, les personnes disaient avec étonnement:
«--Oh! ce n’est pas Notre-Dame de la Salette: elle n’a pas sa Croix!
«--Oh! on lui voit les mains, et elle a un manteau comme les demoiselles
de Paris: ce n’est pas Elle, ce n’est pas Elle.
«Et ce fut une générale désapprobation; jusqu’à ce que le chant couvrît
les murmures de tous ces braves gens[72].»
[72] Le cardinal Guibert, délégué de Léon XIII, ne voulant, à cause de
son grand âge, monter les marches du reposoir, un missionnaire prit
le diadème et le plaça lui-même sur la tête de la statue de plâtre.
On la mit au rebut, quand la statue de marbre fut achevée. Laquelle
des deux est couronnée? Ni l’une ni l’autre. 1º Le Saint-Père ne
couronne pas une statue en plâtre; 2º Il est _essentiel_ que la
couronne soit placée par le délégué: il peut se faire aider, mais il
faut qu’il intervienne physiquement; 3º La statue doit être celle
qui sera honorée.
Le décret du couronnement de Notre-Dame de la Salette n’a donc pas
été exécuté! Quand on l’exécutera, on couronnera la vraie statue de
l’Apparition. La prière de Mélanie: «Mon Dieu, ne permettez pas que
l’erreur de l’Évêque de Grenoble et du Père Berthier triomphe, etc.»
ne pouvait être plus complètement exaucée. Tout fut manqué, même _le
Discours_. Mgr Paulinier, qui devait le prononcer, se trouva
fatigué, Mgr Fava LUT des tirades contre les francs-maçons. Même la
_procession_, on ne put la faire. Aucun ordre dans cette foule
mécontente.--Aucun miracle n’a été accordé aux prières faites devant
cette statue. Mélanie avait dit: «La statue du faux couronnement ne
fera jamais de miracles.»
Je réponds, ici, à deux demandes qui m’ont été faites souvent:
1º Pourquoi les Médailles et les Images représentant Notre-Dame de la
Salette ne sont-elles pas répandues en tous pays, comme le sont,
ordinairement, toutes les autres médailles et images miraculeuses?
2º Pourquoi ne trouve-t-on pas à acheter des médailles ou des images de
Notre-Dame de la Salette, chez aucun des marchands d’objets de Piété?
Cette question, je me l’étais faite à moi-même; et je souffrais de cette
privation. J’aurais voulu en acheter, pour répandre la dévotion à cette
douce Mère partout où j’allais. Ce ne fut qu’en 1871 que je découvris le
truc du vieux serpent.
J’étais venue en France voir ma regrettée mère; puis à Lyon pour voir
une de mes sœurs. Après être allées à Fourvières, nous entrâmes dans
presque tous les magasins d’objets de piété, sans avoir pu trouver une
seule médaille ou image de la Salette!...
Alors, je dis à ma sœur:
--Sais-tu où se frappent ces médailles?
--Oui, me dit-elle.
--Conduis-moi.
Nous arrivons et je demande cinq ou six grosses. Le patronne me répond
qu’elle n’en avait plus.
--Comment, lui dis-je. C’est bien ici que se frappent ces médailles qui
se vendent sur la montagne de la Salette?
--Oui, me dit cette dame, mais les missionnaires nous ont donné leur
confiance, en posant la condition que seront =exclus= tous les autres
négociants d’objets de piété. Vous pouvez trouver des médailles chez les
Pères de la Salette.
Voilà comment j’ai appris, le cœur rempli de douleur, pourquoi, dans les
autres magasins, les médailles de Notre-Dame de la Salette ne se
trouvent pas.
Ne faut-il pas que ces pauvres misérables Pères aient perdu de vue le
Très-Haut, leur âme, l’éternité des peines, pour oser substituer leur
gloire, leur intérêt matériel, à la gloire de ce Dieu qui doit les
juger?... oh!... oh!... où en sommes-nous arrivés!... Et ces êtres
osaient se dire les Missionnaires de la Salette, tandis que toute leur
préoccupation était d’entasser trésors sur trésors, et qu’ils haïssaient
les pauvres! Ils ont laissé avoir faim le bon, le désintéressé, le
vertueux Maximin, qui aurait fait pleurer de compassion les pierres!
=Sœur Marie de la Croix, Bergère de la Salette=
Pour copie conforme, le 18 mai 1904.