II

M’étant réveillée, et ne voyant pas nos vaches, j’appelai Maximin et je

gravis le petit monticule. De là, ayant vu que nos vaches étaient

couchées tranquillement, je redescendais et Maximin montait, quand, tout

à coup, je vis une belle lumière plus brillante que le soleil, et à

peine ai-je pu dire ces paroles: «Maximin, vois-tu, là-bas? Ah! mon

Dieu!» En même temps je laisse tomber le bâton que j’avais en main. Je

ne sais ce qui se passait en moi de délicieux dans ce moment, mais je me

sentais attirer, je me sentais un grand respect plein d’amour, et mon

cœur aurait voulu courir plus vite que moi[79].

[79] Le premier sentiment de Maximin, qui n’avait jamais eu

d’apparition et crut que Mélanie avait peur, fut différent. «Va,

dit-il, prends ton bâton» et brandissant le sien avec menace: «si

elle nous touche, je lui en _jetterai_ un bon coup».--Déjà la

lumière s’était ouverte: Mélanie reconnu aussitôt la Sainte Vierge

et fut saisie de crainte, presque d’effroi de voir pleurer la Sainte

Vierge, qu’elle n’avait jamais vue que dans la béatitude.

Je regardais bien fortement cette lumière qui était immobile, et comme

si elle se fût ouverte, j’aperçus une autre lumière bien plus brillante

et qui était en mouvement, et dans cette lumière une Très-Belle Dame

assise sur notre «Paradis», ayant la tête dans ses mains. Cette Belle

Dame s’est levée, elle a croisé médiocrement ses bras en nous regardant

et nous a dit: «_Avancez, mes enfants, n’ayez pas peur; je suis ici pour

vous annoncer une grande nouvelle._» Ces douces et suaves paroles me

firent voler jusqu’à elle, et mon cœur aurait voulu se coller à elle

pour toujours. Arrivée bien près de la Belle Dame, devant elle à sa

droite, elle commence le discours, et des larmes commencent aussi à

couler de ses beaux yeux:

_Si mon peuple ne veut pas se soumettre, je suis forcée de laisser aller

la main de mon Fils. Elle est si lourde et si pesante que je ne puis

plus la retenir._

_Depuis le temps que je souffre pour vous autres! Si je veux que mon

Fils ne vous abandonne pas, je suis chargée de le prier sans cesse. Et

pour vous autres, vous n’en faites pas cas. Vous aurez beau prier, beau

faire, jamais vous ne pourrez récompenser la peine que j’ai prise pour

vous autres._

_Je vous ai donné six jours pour travailler, je me suis réservé le

septième, et on ne veut pas me l’accorder[80]. C’est ce qui appesantit

tant le bras de mon Fils._

[80] La Sainte Vierge parle ici au nom de DIEU, et _le CHRIST VIVANT

qu’elle portait sur son cœur prononça les paroles en même temps_.

_Ceux qui conduisent les charrettes ne savent pas parler sans y mettre

le Nom de mon Fils au milieu. Ce sont les deux choses qui appesantissent

tant le bras de mon Fils[81]._

[81] Sans l’observation du Dimanche, il ne peut y avoir de vie

religieuse. Voilà quinze siècles que Tertullien répétait ces paroles

aux fidèles de son temps: «Sans le Dimanche il ne peut y avoir de

chrétiens. _Non est christianus sine dominica._» Aussi, au milieu

des questions adressées par les persécuteurs aux martyrs, on

distinguait surtout celle-ci: «Observez-vous le dimanche?» et, sur

leur réponse affirmative, c’était assez, on reconnaissait là le

christianisme pour ainsi dire tout entier. Mais la Sainte Vierge

reproche à son peuple un second crime plus énorme encore que la

violation du Dimanche, c’est le Blasphème. Lorsque toute bouche, non

seulement ne prie plus, mais blasphème; lorsqu’un peuple entier,

comme en France, n’oublie pas seulement d’honorer DIEU, mais

l’insulte et le nie, quels châtiments ne mérite-t-il pas? «_Ce sont

les deux choses qui appesantissent tant le bras de mon Fils._»

_Si la récolte se gâte, ce n’est qu’à cause de vous autres._

_Je vous l’ai fait voir l’année passée par les pommes de terre; vous

n’en avez pas fait cas; c’est au contraire quand vous en trouviez de

gâtées, vous juriez et vous mettiez le nom de mon Fils. Elles vont

continuer à se gâter; et à la Noël, il n’y en aura plus._

Ici, je cherchais à interpréter la parole: _pommes de terre_; je croyais

comprendre que cela signifiait pommes. La Belle et Bonne Dame, devinant

ma pensée, reprit ainsi:

_Vous ne me comprenez pas, mes enfants? je vais vous le dire autrement._

La traduction en français est celle-ci:

_Si la récolte se gâte, ce n’est rien que pour vous autres; je vous l’ai

fait voir l’année passée par les pommes de terre, et vous n’en avez pas

fait cas; c’était au contraire, quand vous en trouviez de gâtées, vous

juriez et vous mettiez le Nom de mon Fils. Elles vont continuer à se

gâter, et à la Noël il n’y en aura plus._

_Si vous avez du blé, il ne faut pas le semer._

_Tout ce que vous sèmerez, les bêtes le mangeront; et ce qui viendra

tombera tout en poussière quand vous le battrez. Il viendra une grande

famine. Avant que la famine vienne, les petits enfants au-dessous de

sept ans prendront un tremblement et mourront entre les mains des

personnes qui les tiendront; les autres feront pénitence par la faim.

Les noix deviendront mauvaises; les raisins pourriront[82]._

[82] Ces menaces étaient conditionnelles: «_Si mon peuple ne veut pas

se soumettre._» Le mouvement de conversion qui se produisit après

l’Apparition ne fut pas suffisant: la plupart se sont réalisées à la

lettre.

La Sainte Vierge avait dit que les pommes de terre continueraient à

se gâter et qu’à Noël il n’y en aurait plus. Or, dès le commencement

de l’hiver, les pauvres gens mouraient de faim dans la montagne: ils

n’avaient pas seulement une pomme de terre à manger. Il en fut ainsi

dans toute la France et à l’étranger, mais surtout en Irlande. Tous

les journaux de Londres du 21 janvier 1847 disaient: «La perte

résultant, pour l’Irlande seulement, du manque de récolte des pommes

de terre peut être évaluée à 12 millions de livres sterling, faisant

300 millions de francs.» (_Gazette du Midi_, 28 janvier 1847.) Cette

disette ayant continué plusieurs années, la population de l’île

descendit en 1866-1867, de huit millions à cinq millions. Ces trois

millions d’Irlandais moururent de faim ou émigrèrent...

Elle avait dit que le blé serait mangé par les bêtes et tomberait en

poussière. Or, la maladie du «pictin» se déclara en 1851, et causa

en Europe des pertes énormes.

Voici ce qu’un correspondant de l’_Univers_ écrivait sur cette

maladie du blé, numéro du 15 juillet 1856:

«J’ai ouvert les alvéoles ou pailles desséchées. Les unes ne

renferment aucune graine, ce sont sans doute celles qui ont été

envahies les premières et quand les embryons étaient à peine noués.

Les autres renferment un grain amaigri et desséché que rien ne

nourrit; ce sont celles qui ont été envahies plus tard. Dans les

unes et les autres nous avons trouvé, sous forme de poudre jaune,

des petits vers qui, sans doute, produisent tous ces ravages. Chacun

peut, aujourd’hui, constater le même phénomène: il suffit de se

rendre au premier champ de blé, de prendre en mains quelques épis,

d’ouvrir les corolles marquées à leur racine d’une tache noire, et

l’on verra pulluler les animalcules...»

Elle avait dit qu’il viendrait une grande famine et que les hommes

feraient pénitence par la faim. Or, en 1854-1855, le blé se vendait

en France 55 et 60 francs les cent kilogrammes. D’après des

statistiques publiées par le _Constitutionnel_ et l’_Univers_ en

1856, la cherté des vivres aurait amené en France, pour les deux

années 1854 et 1855, la mort de cent cinquante-deux mille personnes;

et de plus d’un million, pour toute l’Europe, d’après les autres

journaux. Et l’_Univers_ du 12 décembre 1856 ajoutait: «Sous cet

euphémisme _Décès résultant de la cherté_, il faut lire: _Morts de

misère et de faim_... On ignore le chiffre de 1856, mais la cause

n’a pas disparu...»

En Espagne le gouvernement acheta du blé pour 60 millions de réaux,

afin d’éviter la disette.--En Pologne, les vivres étaient si chers,

en 1856, que l’empereur de Russie augmenta d’un tiers le traitement

des fonctionnaires.

Elle avait dit qu’avant la famine, les petit enfants prendraient un

tremblement et mourraient entre les mains des personnes qui les

tiendraient. Or, en 1847, la réalisation de la menace débuta par une

grande mortalité des petits enfants dans le canton de Corps. En

1854, dans la France, soixante-quinze mille enfants au-dessous de

sept ans moururent de la _suette_. Un froid glacial les saisissait,

suivi d’un tremblement qui amenait la mort après deux heures de

souffrances.

Elle avait dit que les noix deviendraient mauvaises. Or, un rapport

adressé en 1852 au ministre de l’intérieur a constaté que la maladie

des noyers avait anéanti cette récolte, l’année précédente, dans le

Lyonnais, le Beaujolais et l’Isère; et que c’était une calamité pour

ces régions, dont la récolte des noix est une des principales

ressources.

Elle avait dit que les raisins pourriraient. Or le fléau dure

encore. Voilà bientôt 60 ans que les raisins pourrissent...

Le seul accomplissement des menaces prophétiques publiques ne

suffit-il pas pour qu’on dise: Si la Salette n’est pas un article de

foi, c’est un article de bonne foi; si la Salette n’est pas un

dogme, c’est une grâce immense dont on n’a pas assez profité?

En commentant et méditant le Secret, verset par verset, nous verrons

que ses menaces prophétiques, plus nombreuses et beaucoup plus

graves que celles du discours public, se sont pleinement réalisées

jusqu’à ce jour. C’est le flambeau divin par excellence, car la

prophétie n’est possible qu’à DIEU. Il est évident qu’il est

au-dessus du pouvoir des créatures, non seulement de diriger les

évènements lointains, mais encore de les prévoir avec certitude,

quand leurs causes n’existent pas encore.

La grande Apparition de la Salette a été éclairée de tous les

flambeaux. Trois ans et quelques mois après, M. l’abbé Michel

Perrin, qui desservait le pèlerinage, attestait, _les pièces en

main, plus de deux cent cinquante guérisons_ obtenues par

l’invocation de Notre-Dame de la Salette. La fontaine, qui ne

«fluait» qu’à la fonte des neiges ou à la suite des grandes pluies,

et qui, depuis, résiste à toutes les sécheresses, est un miracle

permanent.

Flambeau divin, les interrogatoires qu’on fit subir aux enfants.

N’était-il pas miraculeux de voir deux enfants qui, la veille, ne

parlaient pas le français, débiter un long discours sans comprendre,

et s’expliquer aisément en cette langue? «Les interrogatoires les

plus subtils ne les effraient point, les phrases les plus captieuses

ne les déconcertent point; ils échappent à tous les pièges au moyen

de réponses claires et péremptoires. Confrontés ou séparés, leurs

dépositions s’harmonisent, se complètent, se corroborent, et cela

sur des détails sans valeur. Les théologiens se sont avoués vaincus,

les jurisconsultes et les savants, d’abord d’une hardiesse extrême,

craignirent bientôt d’y voir trop clair. Après l’un de ces

interrogatoires, on disait à Mélanie:

--Mon enfant, n’êtes-vous pas ennuyée de répéter si souvent les

mêmes choses?

--Non, Monsieur.

--Cela doit pourtant vous ennuyer, surtout quand on vous fait des

questions embarrassantes?

--Monsieur, _on m’a jamais fait des questions embarrassantes_...»

Silence et stupéfaction! Tout l’auditoire se regarde, et chacun est

très-embarrassé de s’être ainsi évertué en vain.

L’abbé Dupanloup, qui devint évêque d’Orléans, avouait avoir été

_battu_ par ces deux enfants. «Il faut remarquer, écrivait-il le 11

juin 1848, que jamais accusés n’ont été, en justice, poursuivis de

questions sur un crime comme ces deux pauvres petits paysans le sont

depuis deux ans sur la vision qu’ils racontent. A des difficultés

souvent préparées d’avance, quelquefois longuement et insidieusement

méditées, ils ont toujours opposé des réponses promptes, brèves,

claires, précises, péremptoires. On sent qu’ils seraient

radicalement incapables de tant de présence d’esprit, si tout cela

n’était la vérité. On les a vu conduire, comme on conduirait des

malfaiteurs, sur le lieu même, ou de leur révélation ou de leur

imposture; ni les personnages les plus graves et les plus distingués

ne les déconcertent, ni les menaces et les injures ne les effraient,

ni les caresses et la douceur ne les font fléchir, ni les plus longs

interrogatoires ne les fatiguent, ni la fréquente répétition de

toutes ces épreuves ne les trouve en contradiction, soit chacun avec

lui-même, soit l’un avec l’autre.»

Cette assistance surnaturelle a duré toute leur vie.

Un savant professeur de théologie et son ami, curé dans une grande

ville, étaient venus à la Salette, avec une douzaine d’objections

préparées et étudiées d’avance, pour les proposer à Maximin,

lorsqu’il quitterait son échoppe, pour venir, sur la demande des

pèlerins (qui le préféraient aux Missionnaires), faire le récit du

miracle. Lorsque Maximin eut achevé son exposition, le professeur

proposa la première objection. Maximin se borna à dire: «Passez à la

seconde»; les mêmes choses se passèrent à la 2e, à la 3e, à la 4e et

la 5e objection; Maximin répondit alors en quelques mots; il fit

crouler les cinq objections, et cet écroulement entraîna celui des

sept autres. En voyant cela, ce professeur et ce curé nous dirent à

nous-même, car nous étions à côté d’eux: «Ce jeune homme est

toujours dans sa mission; il est assisté par la Sainte Vierge

aujourd’hui comme aux premiers jours; c’est évident pour nous. Aucun

théologien, fût-il le plus savant du monde, n’aurait pu faire un

pareil tour de force. Tout cela est certainement surhumain. Il nous

a mieux prouvé le miracle qu’on n’aurait pu le faire par les plus

fortes démonstrations.» (AMÉDÉE NICOLAS).

Tous ces signes divins ne sont pour ainsi dire rien auprès des

merveilles de grâces opérées dans les âmes. Convertir les pécheurs,

les ramener à JÉSUS, tel est le but de l’apparition de la Salette et

tel fut l’effet partout où elle fut comprise. N’était-il pas

miraculeux de voir se convertir, au récit de ces enfants, des foules

qui les accueillaient d’abord avec la dernière prévention et

très-souvent avec mépris? Dès la première année, le canton de Corps

fut entièrement renouvelé. Non seulement on n’y entendait plus

blasphémer, non seulement on n’y voyait personne travailler le

dimanche, mais tous fréquentaient les églises et, dès 1847, presque

tous faisaient leurs Pâques. Ainsi à Corps, sur une population de

1,800 habitants, il n’y eut pas trente personnes qui négligèrent cet

important devoir.

Mais pourquoi nous étendre sur ces signes divins, lorsque chacun

peut alléguer une autorité supérieure: celle de la Sainte Église. Si

la Salette n’est pas un article de foi, c’est un article de bonne

foi; si ce n’est pas un dogme, c’est une grâce dont on n’a pas assez

profité.

Ici, la Belle Dame qui me ravissait, resta un moment sans se faire

entendre; je voyais cependant qu’elle continuait, comme si elle parlait,

de remuer gracieusement ses aimables lèvres. Maximin recevait alors son

secret. Puis, s’adressant à moi, la Très-Sainte Vierge me parla et me

donna un secret en français. Ce secret, le voici tout entier, et tel

qu’elle me l’a donné:

Celle qui pleure (Notre Dame de la Salette) · 第 59 / 70 题