Vers la fin de la semaine, le Cardinal Ferrieri me fit dire le jour et
l’heure que j’étais attendue. Nous arrivons dix minutes plus tôt. Nous
restâmes pendant ce temps dans la salle d’attente. A chaque instant on
sonnait: c’étaient toujours des Évêques, et la personne chargée de la
porte leur disait:
--Son Éminence ne reçoit pas: il y a un Congrès extraordinaire...
Ce fut là, pour la première fois, que je sus que je venais à un Congrès.
Il y eut deux ou trois Évêques, l’un après l’autre, qui insistèrent pour
entrer, et l’un d’eux disait avoir été invité par l’Évêque de Grenoble.
On ne les laissa pas entrer.
L’heure est passée, l’Évêque de Grenoble ne venait pas. Le Cardinal
Ferrieri me fit entrer et m’asseoir à côté de lui; tandis que son
secrétaire, Mgr Blanchi, feuilletait des papiers.
Le Cardinal me dit:
--Y a-t-il longtemps que vous n’êtes pas allée sur la montagne de la
Salette?
--J’y suis allée en 1871.
--Les connaissez-vous, ces religieux et leur genre de vie?
--Je ne connais pas leurs personnes: ils ne m’ont jamais adressé la
parole; pas même pour se renseigner sur la sainte Apparition. Quant à
leur genre de vie, privée ou publique, par entendu dire, ils ne sont que
des médiocres séculiers, sans foi, sans zèle, ne s’occupant qu’à amasser
de l’argent, jaloux, calomniateurs et de cœur dur. Cela m’humilie,
Éminence, parce que c’est bien plus fort que cela, ce que je ferais et
serais, sans la Divine grâce.
--Avez-vous vu? Avez-vous été témoin de quelque chose qui ne soit pas
selon Dieu?
--Je dirai, Éminence, ce qui m’a frappée, ce qui m’a péniblement
impressionnée. C’était, je crois, en 1854. Pendant que l’Évêque de
Grenoble cherchait le moyen de se débarrasser de moi par l’exil, il
m’envoya pour environ un mois sur la montagne de la Salette. C’était en
février. Malgré la neige et le mauvais chemin, tous les jours, quelques
pèlerins arrivaient à dos de mulet. Un jour arriva une riche dame. Alors
tous les Pères allèrent à sa rencontre avec force cérémonies; et comme
le muletier voulait entrer, aussi, parce qu’il était porteur des bagages
de cette dame et que, d’ailleurs, il avait besoin de se reposer et de
prendre quelque chose, un Père prit le bagage et ferma brusquement la
porte au nez du pauvre muletier, qui était transi de froid. Il vint
entendre la Messe à genoux. Vers la fin du Saint Sacrifice, cet homme
tomba avec fracas. Je vais à lui pour l’aider à se relever et le fais
asseoir. Or, ni les Pères, ni les personnes attachées à leur service ne
se déplacèrent; ni, après la messe, ne lui offrirent quelque chose à
boire. Ah! si j’ai regretté d’être trop pauvre, c’est ce jour-là, je
n’avais pas un centime! Je descends et rencontre Mme Denaz, qui me dit:
--Allez à la cuisine, vous y trouverez votre café.
J’y cours, je prends ma tasse et vite la porte à ce pauvre homme. Après,
en me remerciant, il me dit:
--Vous m’avez remonté. Quand je suis parti de corps, c’était trop matin.
Et puis, marcher dans la neige pendant trois heures, c’est fatigant.
Cette Dame m’avait bien dit de demander quelque boisson aux Pères et à
sa charge; ils ne m’ont pas laissé entrer, et vous allez voir qu’ils se
feront bien payer pour ce que je n’ai pas pris. C’est toujours comme
cela que font ces Pères; aussi ils ne sont pas aimés.
Je reporte ma tasse et Mme Denaz (elle était la belle-sœur d’un des
Pères) me dit:
--Je suis sûre que vous n’avez pas pris votre déjeuner, que vous l’avez
fait prendre au muletier. Si vous restez longtemps ici, la maison serait
bien vite sans ressources et nous serions réduits à manquer de tout.
Quelques jours après, parmi les pèlerins qui arrivèrent, se trouvait un
pauvre qui demandait l’aumône aux étrangers. Par cas, je me trouvais
dans le magasin des Pères, quand le pauvre mendiant, avant de quitter la
Sainte Montagne, voulut acheter une simple médaille de Notre-Dame de la
Salette. La personne qui tenait le magasin met la médaille sur le
comptoir: le pauvre la prend et la baise avec amour, et la personne
prend le sol, mais s’aperçoit que ce n’est qu’un demi-sol! Vite, vite,
elle rappelle le pauvre, lance contre lui son demi-sol, et se fait
rendre la médaille (les demi-sols étaient alors en circulation dans tous
les commerces de France).
Le pauvre avait beau dire qu’il n’avait que ce demi-sol, la personne
était inflexible. Pour en finir, je donnai le sol et pris la médaille
que je donnai à cet homme. Là-haut, on ne sait pas, quand on donne aux
pauvres, qu’on prête à DIEU.
Par cette occasion de me trouver dans le magasin des Pères, je voulus
m’assurer si, comme ils me l’avalent dit, ils ne vendaient absolument
que des objets de piété. J’y trouvai des bijoux pour ornements des
dames, des tabatières, etc., etc.
Il me semble, Éminence, que sur ce lieu saint, où la Très-Sainte Vierge
a versé tant de larmes, où elle nous a rappelé l’observance de la
sanctification du dimanche, il me semble, dis-je, que si ces Pères
étaient pénétrés de la hauteur de leur mission, ils sacrifieraient leur
avarices et seraient les premiers à donner le bon exemple, en fermant
leurs marchandises les saints jours de repos.
Voici Mgr de Grenoble qui arrive: il salue en militaire avec la main au
front. Il y a une petite discussion à la porte: c’est le P. Berthier qui
veut entrer. On ferme la porte, et tous, nous nous asseyons. Le Congrès
commence.
Le cardinal Ferrieri dit:
--Eh bien! Monseigneur, on dit que vous avez fait une Règle pour vos
missionnaires.
--Oui, Éminence.
--Et saviez-vous que la Sainte Vierge en avait donné une à Mélanie?
--Oui, Éminence, mais ma Règle est bien autre que celle de Mélanie.
--Et comment vous est-il venu en tête de faire une Règle, tandis que
vous saviez que la Très-Sainte Vierge en avait donné une à Mélanie?
(SILENCE DE Mgr FAVA.)
--Mais au moins, vous avez consulté Mélanie pour faire votre Règle?
(SILENCE DE Mgr FAVA.)
Le cardinal s’adressant à moi me dit:
--Est-ce que Monseigneur ne vous a pas consultée quand il fit sa Règle?
--Non, Éminence, jamais.
--Eh bien! nous ordonnons que Mélanie aille sur la Montagne de la
Salette, avec la Règle qu’elle a reçue de la Sainte Vierge, et qu’elle
la fasse observer par les Pères et les Religieuses.
--Éminence, dit Mgr Fava, je n’accepterai la Règle de Mélanie que quand
l’Église m’aura =prouvé= qu’elle vient de la Sainte Vierge.
Et Mgr Bianchi, secrétaire, qui, selon les lois et les Règles
ecclésiastiques, n’était ici que pour écrire les demandes, objections et
réponses, mais =vendu=, dit:
--Éminence, vous ne savez pas que les Religieuses sont comme cela avec
Mélanie?
En disant ces paroles, il mit ses deux index l’un vis-à-vis de l’autre,
en les faisant battre.
Alors je dis:
--Je n’ai jamais parlé avec les Sœurs qui sont là-haut. Comment
pouvons-nous être en désaccord. Je l’ignore.
Son Éminence me demanda ce que je pensais de ce que venait de dire
Monseigneur de Grenoble.
--Je me soumets en tout aux décisions de la Sainte Église!
Je compris bien, après, que j’aurais dû dire: «aux décisions du
Saint-Père». Ma bévue a été grande.
Monseigneur, désireux de savoir pourquoi les prélats qu’il avait achetés
comme avocats n’étaient pas venus, s’en alla, et, restée seule, je
témoignais de mon étonnement, au cardinal Ferrieri, de la solennelle
rébellion de Mgr Fava contre la décision du Saint-Père. Il me dit:
--Que voulez-vous, _les Évêques français sont tous des Papes!_ Nous
sommes obligés de les ménager pour ne pas occasionner un schisme. Ils ne
sont pas Romains Papistes. Nous les supportons pour éviter un plus grand
mal... Ah! si vous saviez combien nous avons à souffrir de leur part.
Pour faire comprendre ce qui suit de la relation du Congrès, je dois
dire que, depuis quelques mois, deux ou trois bons prêtres, désireux de
se dévouer à l’œuvre des Apôtres des Derniers Temps, vivaient en
communauté dans le premier étage du même palais que nous. Nous habitions
le second étage, dans une autre aile du palais.--Il est bien, il me
semble, inutile de dire que tout se faisait avec la bénédiction de Mgr
Pétagna, de glorieuse mémoire.--Et pendant deux ou trois ans, j’ai payé
le loyer de cet étage, avec les subsides que j’avais reçus pour la
fondation de cette œuvre de la Mère de DIEU.
Ces bons Pères vivaient dans la retraite, la pénitence, la prière et
l’étude sacrée. Ils ne montaient chez nous que pour les repas.--Un de
ces Pères vit encore: on peut le consulter si on a quelque doute.--De
tout cela je n’avais rien dit, ni rien laissé suspecter à l’Évêque de
Grenoble, lorsqu’il vint chez moi à Castellamare di Stabia; mais je
pense que le fin Père Berthier ne perdait pas son temps, pendant que je
m’entretenais avec Mgr Fava, et qu’il aura fait des questions aux
personnes de la maison, et aussi à d’autres personnes qui, avec la
meilleure bonne foi, l’auront mis en lumière. C’est pourquoi Mgr
Bianchi, dès que le cardinal Ferrieri eut terminé et qu’il se levait de
son siège, dit:
--N’est-ce pas, Éminence, qu’il ne faut pas élever autel contre autel?
On dit que Mélanie a des prêtres, tandis qu’il y a les bons
missionnaires sur la montagne de la Salette: elle élève autel contre
autel.
--Oh! non, dit simplement son Éminence.
Et je dis:
--Je ne crois pas, Monseigneur, élever autel contre autel. Les Pères de
la Salette sont missionnaires de la Salette, tandis que ceux d’Italie
sont les missionnaires de la Mère de DIEU, et ils observent sa Règle.
--C’est mal, c’est mal, il ne faut pas faire cela, dit Mgr Bianchi.
Et nous nous séparâmes: le Congrès prit fin.
En sortant, je retrouvai mes compagnons dans l’antichambre. Ils me
racontèrent les vives instances du Père Berthier pour assister au
Congrès, comme avocat de Mgr Fava, ainsi que la fâcheuse mine de ce
dernier, quand, en entrant, il ne trouva pas les Évêques qu’il avait
invités. Par deux fois il demanda si un tel et un tel Évêque n’était pas
venu. On lui répondit que beaucoup d’Évêques étaient venus, mais
n’étaient pas entrés. Comme s’il eût été furieux, il avait repris:
--C’est moi qui leur ai dit de venir; ils l’avaient promis: ils étaient
engagés.
Et s’adressant à la personne qui avait gardé la porte:
--Peut-être que les évêques sont venus. Pourquoi ne sont-ils pas entrés?
--Parce que j’avais la consigne de ne laisser entre personne,
Excellence.