PIÈCE JUSTIFICATIVE

Le document qui suit, écrit de la main de Mélanie, fera connaître la

_source_ des calomnies sans cesse répétées, depuis trente ans, contre le

Secret, la Règle de la Sainte Vierge, la Voyante et sa Mission.

«(Cusset, Allier), ce 28 février 1904[67].

[67] Mélanie est morte le 14 décembre de la même année. Cette lettre

précieuse peut donc être considérée comme une sorte de testament. Il

va de soi que le _style_ de la Bergère a été scrupuleusement

respecté.

A Monsieur l’abbé H. Rigaux,

Curé d’Argœuves

par Dreuil-les-Amiens (Somme)

Mon très-Révérend et très-cher Père,

Que Jésus soit aimé de tous les cœurs!

Je vous vous promis, cela plaisant à Dieu, de mettre par écrit mon

voyage à Rome, ce qui l’a précédé, le Congrès tenu au nom du Saint-Père

par son Éminence le Cardinal Ferrieri, Préfet de la Congrégation des

Évêques et Réguliers, ce qui s’y est dit, mon audience privée auprès du

Saint-Père et ce que nous avions dit, mon entrée chez les Salésianes

(Visitandines), puis ma sortie et ce qui a suivi.

Jusqu’à présent, je n’ai pas pu écrire cela, par cause de maladie. Que

le bon Dieu soit béni de tout!

I

En l’an de grâce 1878 et, je crois, en octobre, un matin après la Sainte

Messe, le Révérend Père Fusco me dit avoir lu dans un journal

l’intention de Mgr Fava, évêque de Grenoble, de venir à Rome pour faire

approuver sa règle pour les Pères et pour les Sœurs de la Montagne de la

Salette.

A cette nouvelle je dis:--Pour avoir ma conscience nette, je vais me

hâter d’écrire la Règle de la Très-Sainte Mère de Dieu et l’envoyer au

Saint-Père.--Je la porterai moi-même à Rome, dit le Père Pusco.--Et tout

se fit comme nous avions dit.

Un mois environ s’était écoulé, quand un dimanche, mon saint Évêque, Mgr

Pétagna, me fit savoir qu’il désirait me parler. Je me rendis à

l’Évêché. En montant les escaliers, je rencontrais des bons vieux

chanoines qui versaient des larmes et disaient:--IL aurait mieux fait de

rester dans son diocèse et ne pas venir tuer notre Évêque. Si ce

n’était sa soutane je l’aurais pris pour un gendarme hautain,

impérieux.--D’autres chanoines me dirent:--Par charité, faites finir les

cruelles instances de l’Évêque de Grenoble auprès de Mgr Pétagna déjà

assez malade.--Je demandai la raison des _ordres_ que l’évêque de

Grenoble donnait à mon saint Évêque. On me dit:--L’Évêque de Grenoble,

avec un air de puissante autorité, _ordonne_ à notre saint Évêque de

vous obliger, de vous contraindre d’aller dans son diocèse, etc.,

etc.--J’entre, et, pour la première fois, je voyais Mgr Fava.

L’Évêque de Grenoble était accompagné d’un prêtre, que je sus, plus

tard, être le Père Berthier, un des missionnaires de la Salette.

Mgr de Grenoble me dit entre autres choses banales, indifférentes, qu’il

avait entendu dire que j’étais ici et qu’il était venu de bien loin pour

me voir.--Je le remerciai.--Mon saint Évêque, déjà malade, se sentait

épuisé et avait besoin de repos et surtout de tranquillité d’esprit. Un

domestique vint lui dire que sa chambre était préparée, s’il avait

besoin de se reposer. Alors, mon saint Évêque me dit:--Mgr de Grenoble

et le R. Père Berthier prendront leur repas chez vous, parce que, ici,

depuis que je suis si souffrant, on ne prépare rien, on ne se met plus à

table.--Je dis à mon saint Évêque, en lui exprimant mon regret pour son

état maladif, que je le remerciais de l’honneur qu’il me procurait

d’avoir Monseigneur et ce digne Prêtre chez nous, et le priai de me

permettre de me retirer, afin que chez moi on pût préparer le

nécessaire.--Mon saint Évêque remarquant le mutisme de Mgr Fava sur ce

qu’on venait de combiner, crut qu’il n’avait pas compris. Il le répéta

une deuxième fois, puis, une troisième fois, et je revins chez moi afin

de tout préparer pour le déjeuner de midi.

A midi, arrive Mgr de Grenoble avec le P. Berthier. Sa première parole

fut:--Je suis venu à Rome pour trois raisons: pour faire approuver ma

règle pour les Pères et pour les Sœurs; pour obtenir le titre de

Basilique à l’Église de la montagne de la Salette; et faire faire une

NOUVELLE STATUE de Notre-Dame, semblable au modèle que j’ai apporté;

parce que, voyez-vous, aucune statue ne représente bien la Sainte

Vierge, qui ne devait pas avoir un fichu ni un tablier; et tout le monde

murmure et désapprouve ce costume des femmes de la campagne. Le modèle

que j’ai fait exécuter est bien mieux! D’abord, elle ne portera pas de

croix parce que, voyez-vous, cela attriste les pèlerins, et la Sainte

Vierge ne devait pas avoir de croix[68]...--Je passe, ma plume se refuse

à faire savoir, en détail, tout ce que sa Grandeur a dit. J’étais

effrayée; c’est à peine si j’ai pu lui dire:--Et, au bas de votre

statue, Monseigneur, vous écrirez en grosses lettres: =Vierge de la

vision de Mgr Fava!=--On appela pour nous mettre à table.

[68] Je ne souligne pas ces dernières lignes. Mélanie ne les ayant pas

soulignées elle-même. On est prié seulement de les remarquer.

Après le repas, l’Évêque de Grenoble ouvrit un balcon pour voir la

campagne et surtout le Vésuve que nous avions en face. Sa Grandeur me

demanda qui nous avions pour voisin à côté de nous. Je lui répondis que

nous étions seules.

--Oh! mais vous êtes princièrement logées!--Et il se mit à parcourir les

pièces. Il sortit sur la terrasse qui servait, quand il ne pleuvait pas,

de lieu de récréation à mes élèves. Il contempla encore longtemps le

Vésuve, la mer et le paysage... Après quoi il rentra, non sans avoir

ouvert et examiné ma chambre de travail; et, en voyant tant et tant de

lettres sur mon bureau, il me dit:--Mais votre correspondance est bien

plus nombreuse que la mienne! D’où vous viennent toutes ces lettres?--De

toute l’Europe, Monseigneur.--Vous êtes logée dans un palais trop beau!

Sans sortir, vous avez de quoi vous promener...

Après environ trois quarts d’heure ou une heure, Monseigneur dit qu’il

allait souhaiter le bonsoir à Mgr Pétagna, puis reprendre le train pour

Rome:--Oh! elle sera ravissante de beauté MA statue: toute en marbre,

avec un beau manteau qui l’entoure; pas de souliers, pas de crucifix,

cela attriste trop; la Sainte Vierge ne devait pas être accoutrée comme

vous avez dit.--Eh! bien, Monseigneur, lui ai-je dit, si le bon Dieu

m’envoyait sa Providence, je ferais faire une peinture, où la

Très-Sainte Vierge Mère de Dieu serait représentée au milieu de deux

resplendissantes lumières, et vêtue telle qu’elle est apparue sur la

Montagne de la Salette.--Et Mgr Fava s’en alla ainsi que le P. Berthier.

Dans l’après-midi avancée, à mon grand étonnement, une personne envoyée

par mon saint Évêque vint me dire que mon saint Évêque avait quelque

chose à me communiquer.

Je demandai à cette personne si Mgr de Grenoble était

parti.--Heureusement il partait, répondit-elle, quand un messager a

ouvert la porte et remis à Mgr Pétagna un pli venant de Rome pour vous

être communiqué. Alors, cet Évêque Carbonaro est rentré, et il voulait

absolument savoir le contenu de la dépêche. Il fait bien de la peine à

notre Monseigneur.--Je partis avec la même personne pour l’Évêché.

Arrivée à la porte je lui dis:--Sans doute que Mgr l’Évêque de Grenoble

sera resté: entrez, et dites à notre Mgr Pétagna que la personne

l’attend.--Ainsi fut fait.

Mon saint Évêque vint à moi avec la dépêche et, à demi-voix, il me dit à

peu près ceci:--Le Saint-Père désire vous parler. Voici la dépêche en ce

qui vous concerne:

«_Si Mélanie n’est pas malade et qu’elle paisse venir à Rome, Sa

Sainteté voudrait lui parler. Si elle ne peut pas venir, qu’elle envoie

tout ce qui se rapporte à la fondation du nouvel Ordre religieux des

Apôtres des derniers temps._»

Je demandai à Monseigneur quand il voulait que je parte.

--C’est aujourd’hui dimanche, dit-il, et aussi trop tôt à cause de vos

préparatifs. Il n’y a rien qui presse.

A ce moment l’Évêque de Grenoble s’amène et dit:--Monseigneur, je crois

que vous avez dit à Mélanie _toute_ la dépêche, vous pouvez bien me la

dire à _moi_.

Et mon saint Évêque répondit humblement:--Excusez-moi, Monseigneur, il y

a, dans la dépêche, des choses pour elle et pour moi. Ce qui n’est pas

un secret, c’est qu’elle est mandée à Rome.

--Ah bien! Et savez-vous pourquoi? ce qu’elle va y faire, Monseigneur?

Silence de mon saint Évêque.

--C’est très-bien, nous partirons ce soir ensemble.

Alors je dis:--Je ne voyage pas le dimanche.

Mgr de Grenoble:--Mais vous devez obéir au Pape!

--Le Saint-Père ne m’a pas dit de partir au reçu de la dépêche.

Regardant mon saint Évêque, il lui dit:--Il faut lui commander de partir

ce soir avec moi, Monseigneur.

--Monseigneur, elle ne peut partir comme cela. Il faut bien, si elle a

quelque chose à préparer, lui en donner le temps.

--Obéissez! obéissez! Vous savez que je suis l’Évêque de Grenoble! et

j’ai tant de choses à vous apprendre, à vous dire et à vous demander.

Voyez, c’est ce soir, à dix heures, que nous devons prendre le chemin de

fer pour Rome. Vous vous y trouverez, n’est-ce pas?

--Je ne sais pas, Monseigneur.

--Ah! mais il le faut!... Monseigneur, s’écria-t-il, obligez-la,

commandez-lui de partir ce soir avec moi.

Mon saint Évêque, pâle comme la mort, lui répondit:--Je n’ai pas l’art

de commander aux personnes qui obéissent au moindre signe. Pas plus que

le Saint Père je ne puis savoir si elle a quelque préparatif à faire

avant son départ.

Pour en finir, je dis que je me retirais. Il était nuit.

L’Évêque de Grenoble en me disant: «Au revoir, à dix heures!» rentra

dans le salon, et je pus parler et prendre l’obéissance de mon saint

Évêque qui me dit:--Monseigneur de Grenoble me conduira dans la tombe.

Si vous pouvez, partez ce soir pour me l’enlever d’autour de moi. Je

vous donnerai le Père Fusco et votre compagne. Vous partirez quand vous

pourrez, ce soir, et que le bon DIEU vous bénisse.

Arrivée chez moi, nous nous concertons, croyant que je ne resterais que

deux ou trois jours à Rome. Comme j’y avais envoyé la Règle de la Mère

de DIEU depuis environ un mois:--Je crois, dit le Père Fusco, que vous

êtes mandée pour s’entendre au sujet de la fondation des Apôtres des

derniers temps. Car l’Évêque de Grenoble nous a dit à l’Évêché, qu’étant

allé à la Sacrée Congrégation des Évêques et Réguliers pour qu’on se

hâte d’approuver sa Règle, le cardinal Ferrieri lui avait fait entendre

qu’en ce moment il était très-occupé, et que Monseigneur pouvait,

pendant au moins huit jours, passer son temps à visiter les monuments de

Rome et des environs. Voila pourquoi l’Évêque de Grenoble est venu ici.

Nous combinâmes alors de prendre à Castellamare le train de neuf heures

du soir.

A dix heures, nous étions à Naples. Nous dûmes attendre le train qui

partait pour Rome. Permission de DIEU!... l’Évêque de Grenoble arrive

tout essoufflé:

--Il y a une demi-heure que je vous cherche! Eh bien, venez, nous allons

prendre place.

Je remerciai Monseigneur et lui dis que nous voyagions toujours en

troisième classe.

--Mais, dit-il, est-ce qu’il y a quelqu’un avec vous?

--Un prêtre et ma compagne, Monseigneur.

--Ils peuvent se mettre dans un autre wagon, dit Monseigneur. Donnez-moi

votre billet, j’y ferai ajouter un supplément de première classe.

Je lui dis que mon saint Évêque ayant eu la bonté de me donner ces

personnes pour m’accompagner, je ne pouvais pas m’en séparer.

Presque fâché, Monseigneur dit:--Je paierai encore un supplément pour

eux. Mais savez-vous pourquoi vous êtes mandée à Rome?

Je répondis:--Non, et je ne m’en inquiète pas.

Nous partons. L’Évêque de Grenoble qui avait tant de choses à dire, ne

me dit rien. Mais j’étais bien peinée de voir que le Père Fusco et ma

compagne étaient regardés de travers, et on aurait dit avec colère.

Le P. Berthier n’avait pas l’air satisfait: il n’avait pas réussi, en

fermant la portière, afin que mes compagnons ne pussent monter dans

notre compartiment: aussitôt la porte s’était ouverte, et le P. Fusco,

en entrant, avait dit:

--Excusez-moi, Monseigneur, si je prends la liberté d’entrer ici, c’est

pour me conformer à notre Mgr l’Évêque de Castellamare, qui désire que

je ne quitte pas Sœur Marie de la Croix.

Et l’Évêque de Grenoble n’avait rien répondu.

Lundi, à sept heures du matin, nous arrivions à Rome, et là, nous nous

séparâmes. Monseigneur et le P. Berthier s’en allèrent au Séminaire

Français, il me semble; et nous fûmes dans une église, où le P. Fusco

célébra la Sainte Messe. Après, nous fûmes loger dans un hôtel, où nous

demeurâmes, je crois, plus de huit jours.

Dès le premier jour, je fis annoncer mon arrivée au cardinal Ferrieri

pour me mettre à sa disposition. Son Éminence me fit dire qu’il

m’avertirait d’avance pour le jour qu’il aurait besoin de moi.

Nous étions donc en liberté, tous les jours après la Sainte Messe; et

nous passions les après-midi agréablement en Dieu, en visitant les

belles églises de la Maggiore, di S. Paulo hors les murs, l’Église qui a

un grand tableau représentant Notre-Dame de la Salette, et les

Catacombes. Mais nos premières visites furent aux personnages connus de

nous pour être très-croyants, très-dévots à Notre-Dame de la Salette,

par exemple, les cardinaux Consolini et Guidi, qui, gracieusement,

m’offrirent leurs services dans n’importe quelles circonstances. Et je

leur remis, à l’un comme à l’autre, une copie du Secret que je voulais

publier avec l’_Imprimatur_ de Mgr Pétagna, mon saint Évêque de

Castellamare di Stabia.

L’Évêque de Grenoble, avec une bonté grande, envoyait tous les jours,

souvent deux fois par jour, le P. Berthier pour prendre de nos

nouvelles; et surtout ce dernier s’informait beaucoup auprès du Maître

d’hôtel, si nous nous absentions souvent, si nos absences étaient

longues, s’il savait où nous allions, ce que nous faisions et si nous

recevions des visites. Un jour, je crois, le troisième, le maître

d’hôtel nous dit:

--Le prêtre qui vient tous les jours et qui est avec l’Évêque de

Grenoble, est venu me dire de la part de cet Évêque, qu’il se chargeait

de me payer toutes les dépenses que vous ferez ici, et pour tout le

temps que vous resterez à Rome.

Pour ne plus y revenir, je dis ici que, lorsque je dus entrer chez les

Salésianes et mes compagnes retourner à Castellamare, je priai le maître

d’hôtel de vouloir bien faire tenir la note de notre dépense à l’Évêque

de Grenoble. L’Évêque répondit qu’il ne connaissait pas cette note[69].

Le maître d’hôtel lui rappelle la promesse qu’il lui avait faite par

deux fois. L’Évêque ne voulut rien entendre. Ce pauvre maître d’hôtel

n’en revenait pas d’étonnement. Je pris alors la note et je payai, tout

en consolant ce pauvre monsieur.

[69] Cet endroit, non plus que le précédent, n’a pas été souligné par

Mélanie.

Il faut encore dire ici ce que je n’ai su de bonne source qu’après. Mgr

de Grenoble ne perdit pas son temps après notre arrivée à Rome. Il se

rendait dans les Sacrées Congrégations, chez des Cardinaux, des Évêques,

pour savoir dans quel but, pour quelle raison la Bergère de la Salette

«a été mandée à Rome». Et s’il n’obtenait pas satisfaction, il allait

s’informer ailleurs. Quelqu’un lui dit que le Cardinal Ferrieri avait la

Règle que la Sainte Vierge a donnée à Mélanie, et que «le Secrétaire du

Cardinal Ferrieri, Mgr Bianchi, doit être bien pour savoir ces choses».

Quand l’Évêque de Grenoble eut cette lumière, il chercha Mgr Bianchi,

qui lui annonça qu’il y avait un congrès pour cette affaire. L’Évêque de

Grenoble reconnut en Mgr Bianchi l’homme capable de l’aider pour

combattre contre «la Règle de Mélanie». L’Évêque de Grenoble chercha (ou

acheta, m’a-t-on dit) d’autres prélats.

Celle qui pleure (Notre Dame de la Salette) · 第 51 / 70 题