Comme toujours, le Père Berthier vint à notre hôtel prendre de nos
nouvelles.
Le jour après, l’Évêque de Grenoble m’envoya chercher par le Père
Berthier: Sa Grandeur voulait me faire visiter le... je ne sais pas
précisément si c’est le Collège ou le Séminaire Français: c’était là que
logeait l’Évêque de Grenoble, et où les femmes n’entrent jamais. Mais
Monseigneur se faisait fort contre tous les règlements.
Le P. Berthier croyait sans doute, et de bonne foi, que Lui, étant venu
me chercher, je serais allée seule avec lui. Mes fidèles compagnons de
voyage se trouvèrent à partir avec moi. Nous entrâmes dans le parloir,
où Mgr de Grenoble attendait; et son déplaisir, en voyant que je n’étais
pas seule avec le P. Berthier, se manifesta sensiblement à nos yeux.
--Eh bien, me dit-il, vous voilà. Attendez un instant. Je vais
solliciter la permission pour vous au supérieur; puis nous visiterons le
Séminaire.
Et il s’éloigna.
Pendant ce temps, je pensais:
--Monseigneur n’obtiendra pas la permission. Il me semble que c’est bien
ici que se trouve ce Directeur (ou professeur) qui ne croit pas à la
Salette; il fait même du mal aux séminaristes.
Je vois revenir Monseigneur. A son allure, je vois qu’il n’est pas
satisfait. Il dit quelques paroles à voix basse; puis il vint à moi;
puis il me fit retirer à part, et me demanda ce que j’allais dire au
Pape.
--Je n’en sais rien, Monseigneur, car cela dépendra de ce que le
Saint-Père me dira ou me demandera.
--Mais vous devez bien savoir un peu ce que le Pape vous dira?
--Non, Monseigneur. Je n’ai pas encore pensé de penser à ce que me dira
le Saint-Père.
--Ah! vous n’êtes donc pas instruite: vous ne savez donc pas que le Pape
est une personne comme une autre: et l’on doit penser, préparer ce que
l’on a à lui dire.
--Ne sachant pas sur quel sujet, ni sur quoi le Saint-Père daignera me
parler, je ne puis penser; je m’abandonne, tout à la sainte volonté du
bon Dieu.
--Eh! bien, écoutez-moi bien. J’ai ici quelques billets de cent francs
pour =VOS MENUS PLAISIRS=. Si le Pape voulait vous faire faire quelque
chose; à tout vous répondrez au Pape: que vous ferez comme voudra
l’Évêque de Grenoble et tout de la manière que voudra l’Évêque de
Grenoble. Et si le Pape vous disait d’aller à tel endroit et faire telle
chose; vous lui direz: «Je veux aller là où l’Évêque de Grenoble me dira
d’aller; je veux dépendre en tout de l’Évêque de Grenoble, qui est mon
VÉRITABLE SUPÉRIEUR.» _Et ces billets de banque sont pour_ =VOS MENUS
PLAISIRS=.
Je répondis:
--Monseigneur, je ne dirai au Très-Saint-Père que ce que ma conscience
me dictera au moment même que j’aurai l’insigne faveur de lui parler.
Vos raisonnements sont bons, Monseigneur, mais ils ne sont pas les
miens.
Et l’Évêque de Grenoble qui m’offrait (mais il tenait toujours les
billets de banque sur l’ourlet, sur le bord de son portefeuille), se mit
à les renfermer soigneusement. Et nous nous séparâmes. Et il n’envoya
plus à l’hôtel prendre de nos nouvelles.
En nous en retournant à notre hôtel, mes compagnons me dirent:
--Pourquoi l’Évêque de Grenoble tenait-il en mains son portefeuille
ouvert, tout le temps qu’il vous parlait?
--C’est que son Excellence voulait m’acheter. Le marché n’a pas réussi:
il a gardé ses billets de banque, et moi ma liberté de conscience.
Depuis ce jour, je ne revis plus l’Évêque de Grenoble, ni le Père
Berthier.