recevoir du providentiel entraînement du vaisseau vers le rivage, par la
tempête et la marée, du vaisseau qui depuis me nourrit et m'entretint si
long-temps; de même ces trois pauvres désolés ne soupçonnaient pas
combien leur délivrance et leur consolation étaient assurées, combien
elles étaient prochaines, et combien effectivement et réellement ils
étaient en état de salut au moment même où ils se croyaient perdus et
dans un cas désespéré.
Donc nous voyons peu devant nous ici-bas. Donc avons-nous de puissantes
raisons pour nous reposer avec joie sur le grand Créateur du monde, qui
ne laisse jamais ses créatures dans un entier dénûment. Elles ont
toujours dans les pires circonstances quelque motif de lui rendre
grâces, et sont quelquefois plus près de leur délivrance qu'elles ne
l'imaginent; souvent même elles sont amenées à leur salut par les moyens
qui leur semblaient devoir les conduire à leur ruine.
C'était justement au plus haut de la marée montante que ces gens étaient
venus à terre; et, tantôt pourparlant avec leurs prisonniers, et tantôt
rôdant pour voir dans quelle espèce de lieu ils avaient mis le pied, ils
s'étaient amusés négligemment jusqu'à ce que la marée fut passée, et que
l'eau se fut retirée considérablement, laissant leur chaloupe échouée.
Ils l'avaient confiée à deux hommes qui, comme je m'en apperçus plus
tard, ayant bu un peu trop d'eau-de-vie, s'étaient endormis. Cependant
l'un d'eux se réveillant plus tôt que l'autre et trouvant la chaloupe
trop ensablée pour la dégager tout seul, se mit à crier après ses
camarades, qui erraient aux environs. Aussitôt ils accoururent; mais
touts leurs efforts pour la mettre à flot furent inutiles: elle était
trop pesante, et le rivage de ce côté était une grève molle et vaseuse,
presque comme un sable mouvant.
Voyant cela, en vrais marins, ce sont peut-être les moins prévoyants de
touts les hommes, ils passèrent outre, et se remirent à trôler çà et là
dans le pays. Puis j'entendis l'un d'eux crier à un autre--, en
l'engageant à s'éloigner de la chaloupe--«Hé! Jack, peux-tu pas la
laisser tranquille? à la prochaine marée elle flottera».--Ces mots me
confirmèrent pleinement dans ma forte présomption qu'ils étaient mes
compatriotes.
Pendant tout ce temps je me tins à couvert, je n'osai pas une seule fois
sortir de mon château pour aller plus loin qu'à mon lieu d'observation,
sur le sommet du rocher, et très-joyeux j'étais en songeant combien ma
demeure était fortifiée. Je savais que la chaloupe ne pourrait être à
flot avant dix heures, et qu'alors faisant sombre, je serais plus à même
d'observer leurs mouvements et d'écouter leurs propos s'ils en tenaient.
Dans ces entrefaites je me préparai pour le combat comme autrefois, bien
qu'avec plus de précautions, sachant que j'avais affaire avec une tout
autre espèce d'ennemis que par le passé. J'ordonnai pareillement à
Vendredi, dont j'avais fait un excellent tireur, de se munir d'armes. Je
pris moi-même deux fusils de chasse et je lui donnai trois mousquets. Ma
figure était vraiment farouche: j'avais ma formidable casaque de peau de
chèvre, avec le grand bonnet que j'ai mentionné, un sabre, deux
pistolets à ma ceinture et un fusil sur chaque épaule.
Mon dessein était, comme je le disais tout-à-l'heure, de ne faire aucune
tentative avant qu'il fit nuit; mais vers deux heures environ au plus
chaud du jour je m'apperçus qu'en rôdant ils étaient touts allés dans
les bois, sans doute pour s'y coucher et dormir. Les trois pauvres
infortunés, trop inquiets sur leur sort pour goûter le sommeil, étaient
cependant étendus à l'ombre d'un grand arbre, à environ un quart de
mille de moi, et probablement hors de la vue des autres.
Sur ce, je résolus de me découvrir à eux et d'apprendre quelque chose de
leur condition. Immédiatement je me mis en marche dans l'équipage que
j'ai dit, mon serviteur Vendredi à une bonne distance derrière moi,
aussi formidablement armé que moi, mais ne faisant pas tout-à-fait une
figure de fantôme aussi effroyable que la mienne.
OFFRES DE SERVICE
Je me glissai inapperçu aussi près qu'il me fut possible, et avant
qu'aucun d'eux m'eût découvert, je leur criai en espagnol:--«Qui
êtes-vous, gentlemen?»
Ils se levèrent à ce bruit; mais ils furent deux fois plus troublés
quand ils me virent, moi et la figure rébarbative que je faisais. Ils
restèrent muets et s'apprêtaient à s'enfuir, quand je leur adressai la
parole en anglais:--Gentlemen, dis-je, ne soyez point surpris de ma
venue; peut-être avez-vous auprès de vous un ami, bien que vous ne vous
y attendissiez pas»--«Il faut alors qu'il soit envoyé du Ciel, me
répondit l'un d'eux très-gravement, ôtant en même temps son chapeau, car
notre condition passe tout secours humain.»--«Tout secours vient du
Ciel, sir, répliquai-je. Mais ne pourriez-vous pas mettre un étranger à
même de vous secourir, car vous semblez plongé dans quelque grand
malheur? Je vous ai vu débarquer; et, lorsque vous sembliez faire une
supplication à ces brutaux qui sont venus avec vous,--j'ai vu l'un d'eux
lever son sabre pour vous tuer.»
Le pauvre homme, tremblant, la figure baignée de larmes, et dans
l'ébahissement, s'écria:--«Parlé-je à un Dieu ou à un homme? En vérité,
êtes-vous un homme ou un Ange?»--«Soyez sans crainte, sir, répondis-je;
si Dieu avait envoyé un Ange pour vous secourir, il serait venu mieux
vêtu et armé de toute autre façon que je ne suis. Je vous en prie,
mettez de côté vos craintes, je suis un homme, un Anglais prêt à vous
secourir; vous le voyez, j'ai seulement un serviteur, mais nous avons
des armes et des munitions; dites franchement, pouvons-nous vous servir?
Dites quelle est votre infortune?
--«Notre infortune, sir, serait trop longue à raconter tandis que nos
assassins sont si proche. Mais bref, sir, je suis capitaine de ce
vaisseau: mon équipage s'est mutiné contre moi, j'ai obtenu à grande
peine qu'il ne me tuerait pas, et enfin d'être déposé au rivage, dans ce
lieu désert, ainsi que ces deux hommes; l'un est mon second et l'autre
un passager. Ici nous nous attendions à périr, croyant la place
inhabitée, et nous ne savons que penser de cela.»
--«Où sont, lui dis-je, ces cruels, vos ennemis? savez-vous où ils sont
allés?»--«Ils sont là, sir, répondit-il, montrant du doigt un fourré
d'arbres; mon cœur tremble de crainte qu'ils ne nous aient vus et qu'ils
ne vous aient entendu parler: si cela était, à coup sûr ils nous
massacreraient touts.»
--«Ont-ils des armes à feu?» lui demandai-je.--«Deux mousquets seulement
et un qu'ils ont laissé dans la chaloupe,» répondit-il.--. «Fort bien,
dis-je, je me charge du reste; je vois qu'ils sont touts endormis, c'est
chose facile que de les tuer touts. Mais ne vaudrait-il pas mieux les
faire prisonniers?»--Il me dit alors que parmi eux il y avait deux
désespérés coquins à qui il ne serait pas trop prudent de faire grâce;
mais que, si on s'en assurait, il pensait que touts les autres
retourneraient à leur devoir. Je lui demandai lesquels c'étaient. Il me
dit qu'à cette distance il ne pouvait les indiquer, mais qu'il obéirait
à mes ordres dans tout ce que je voudrais commander.--«Eh bien, dis-je,
retirons-nous hors de leur vue et de leur portée d'entendre, de peur
qu'ils ne s'éveillent, et nous délibérerons plus à fond.»--Puis
volontiers ils s'éloignèrent avec moi jusqu'à ce que les bois nous
eussent cachés.
--«Voyez, sir, lui dis-je, si j'entreprends votre délivrance, êtes-vous
prêt à faire deux conditions avec moi?» Il prévint mes propositions en
me déclarant que lui et son vaisseau, s'il le recouvrait, seraient en
toutes choses entièrement dirigés et commandés par moi; et que, si le
navire n'était point repris, il vivrait et mourrait avec moi dans
quelque partie du monde que je voulusse le conduire; et les deux autres
hommes protestèrent de même.
--«Eh bien, dis-je, mes deux conditions les voici:
«1º Tant que vous demeurerez dans cette île avec moi, vous ne prétendrez
ici à aucune autorité. Si je vous confie des armes, vous en viderez vos
mains quand bon me semblera. Vous ne ferez aucun préjudice ni à moi ni
aux miens sur cette terre, et vous serez soumis à mes ordres;
«2º Si le navire est ou peut être recouvré, vous me transporterez
gratuitement, moi et mon serviteur, en Angleterre.»
Il me donna toutes les assurances que l'imagination et la bonne foi
humaines puissent inventer qu'il se soumettrait à ces demandes
extrêmement raisonnables, et qu'en outre, comme il me devrait la vie, il
le reconnaîtrait en toute occasion aussi long-temps qu'il vivrait.
--«Eh bien, dis-je alors, voici trois mousquets pour vous, avec de la
poudre et des balles; dites-moi maintenant ce que vous pensez convenable
de faire.» Il me témoigna toute la gratitude dont il était capable, mais
il me demanda à se laisser entièrement guider par moi. Je lui dis que je
croyais l'affaire très-chanceuse; que le meilleur parti, selon moi,
était de faire feu sur eux tout d'un coup pendant qu'ils étaient
couchés; que, si quelqu'un, échappant à notre première décharge, voulait
se rendre, nous pourrions le sauver, et qu'ainsi nous laisserions à la
providence de Dieu la direction de nos coups.
Il me répliqua, avec beaucoup de modération, qu'il lui fâchait de les
tuer s'il pouvait faire autrement; mais que pour ces deux incorrigibles
vauriens qui avaient été les auteurs de toute la mutinerie dans le
bâtiment, s'ils échappaient nous serions perdus; car ils iraient à bord
et ramèneraient tout l'équipage pour nous tuer.--«Cela étant, dis-je, la
nécessité confirme mon avis: c'est le seul moyen de sauver notre
vie.»--Cependant, lui voyant toujours de l'aversion pour répandre le
sang, je lui dis de s'avancer avec ses compagnons et d'agir comme ils le
jugeraient convenable.
Au milieu de cet entretien nous en entendîmes quelques-uns se réveiller,
et bientôt après nous en vîmes deux sur pieds. Je demandai au capitaine
s'ils étaient les chefs de la mutinerie; il me répondit que non.--«Eh
bien! Laissez-les se retirer, la Providence semble les avoir éveillés à
dessein de leur sauver la vie. Maintenant si les autres vous échappent,
c'est votre faute.»
Animé par ces paroles, il prit à la main le mousquet que je lui avais
donné, un pistolet à sa ceinture, et s'avança avec ses deux compagnons,
armés également chacun d'un fusil. Marchant devant, ces deux hommes
firent quelque bruit: un des matelots, qui s'était éveillé, se retourna,
et les voyant venir, il se mit à appeler les autres; mais il était trop
tard, car au moment où il cria ils firent feu,--j'entends les deux
hommes,--le capitaine réservant prudemment son coup. Ils avaient si bien
visé les meneurs, qu'ils connaissaient, que l'un d'eux fut tué sur la
place, et l'autre grièvement blessé. N'étant point frappé à mort, il se
dressa sur ses pieds, et appela vivement à son aide; mais le capitaine
le joignit et lui dit qu'il était trop tard pour crier au secours, qu'il
ferait mieux de demander à Dieu le pardon de son infamie; et à ces mots
il lui asséna un coup de crosse qui lui coupa la parole à jamais. De
cette troupe il en restait encore trois, dont l'un était légèrement
blessé. J'arrivai en ce moment; et quand ils virent leur danger et qu'il
serait inutile de faire de la résistance, ils implorèrent miséricorde.
Le capitaine leur dit:--«Je vous accorderai la vie si vous voulez me
donner quelque assurance que vous prenez en horreur la trahison dont
vous vous êtes rendus coupables, et jurez de m'aider fidèlement à
recouvrer le navire et à le ramener à la Jamaïque, d'où il vient.»--Ils
lui firent toutes les protestations de sincérité qu'on pouvait désirer;
et, comme il inclinait à les croire et à leur laisser la vie sauve, je
n'allai point à l'encontre; je l'obligeai seulement à les garder pieds
et mains liés tant qu'ils seraient dans l'île.
Sur ces entrefaites j'envoyai Vendredi et le second du capitaine vers la
chaloupe, avec ordre de s'en assurer, et d'emporter les avirons et la
voile; ce qu'ils firent. Aussitôt trois matelots rôdant, qui fort
heureusement pour eux s'étaient écartés des autres, revinrent au bruit
des mousquets; et, voyant leur capitaine, de leur prisonnier qu'il
était, devenu leur vainqueur, ils consentirent à se laisser garrotter
aussi; et notre victoire fut complète.
Il ne restait plus alors au capitaine et à moi qu'à nous ouvrir
réciproquement sur notre position. Je commençai le premier, et lui
contai mon histoire entière, qu'il écouta avec une attention qui allait
jusqu'à l'ébahissement, surtout la manière merveilleuse dont j'avais été
fourni de vivres et de munitions. Et au fait, comme mon histoire est un
tissu de prodiges, elle fit sur lui une profonde impression. Puis, quand
il en vint à réfléchir sur lui-même, et que je semblais avoir été
préservé en ce lieu à dessein de lui sauver la vie, des larmes coulèrent
sur sa face, et il ne put proférer une parole.
Après que cette conversation fut terminée je le conduisis lui et ses
deux compagnons dans mon logis, où je les introduisis par mon issue,
c'est-à-dire par le haut de la maison. Là, pour se rafraîchir, je leur
offris les provisions que je me trouvais avoir, puis je leur montrai
toutes les inventions dont je m'étais ingénié pendant mon long séjour,
mon bien long séjour en ce lieu.
Tout ce que je leur faisais voir, tout ce que je leur disais excitait
leur étonnement. Mais le capitaine admira surtout mes fortifications, et
combien j'avais habilement masqué ma retraite par un fourré d'arbres. Il
y avait alors près de vingt ans qu'il avait été planté; et, comme en ces
régions la végétation est beaucoup plus prompte qu'en Angleterre, il
était devenu une petite forêt si épaisse qu'elle était impénétrable de
toutes parts, excepté d'un côté où je m'étais réservé un petit passage
tortueux. Je lui dis que c'était là mon château et ma résidence, mais
que j'avais aussi, comme la plupart des princes, une maison de plaisance
à la campagne, où je pouvais me retirer dans l'occasion, et que je la
lui montrerais une autre fois; mais que pour le présent notre affaire
était de songer aux moyens de recouvrer le vaisseau. Il en convint avec
moi, mais il m'avoua, qu'il ne savait vraiment quelles mesures
prendre.--«Il y a encore à bord, dit-il, vingt-six hommes qui, ayant
trempé dans une abominable conspiration, compromettant leur vie
vis-à-vis de la loi, s'y opiniâtreront par désespoir et voudront pousser
les choses à bout; car ils n'ignorent pas que s'ils étaient réduits ils
seraient pendus en arrivant en Angleterre ou dans quelqu'une de ses
colonies. Nous sommes en trop petit nombre pour nous permettre de les
attaquer.»
Je réfléchis quelque temps sur cette objection, et j'en trouvai la
conclusion très-raisonnable. Il s'agissait donc d'imaginer promptement
quelque stratagème, aussi bien pour les faire tomber par surprise dans
quelque piége, que pour les empêcher de faire une descente sur nous et
de nous exterminer. Il me vint incontinent à l'esprit qu'avant peu les
gens du navire, voulant savoir ce qu'étaient devenus leurs camarades et
la chaloupe, viendraient assurément à terre dans leur autre embarcation
pour les chercher, et qu'ils se présenteraient peut-être armés et en
force trop supérieure pour nous. Le capitaine trouva ceci
très-plausible.
Là-dessus je lui dis:--«La première chose que nous avons à faire est de
nous assurer de la chaloupe qui gît sur la grève, de telle sorte qu'ils
ne puissent la remmener; d'emporter tout ce qu'elle contient, et de la
désemparer, si bien qu'elle soit hors d'état de voguer.» En conséquence
nous allâmes à la barque; nous prîmes les armes qui étaient restées à
bord, et aussi tout ce que nous y trouvâmes, c'est-à-dire une bouteille
d'eau de vie et une autre de _rum_, quelques biscuits, une corne à
poudre et un grandissime morceau de sucre dans une pièce de canevas: il
y en avait bien cinq ou six livres. Tout ceci fut le bien-venu pour moi,
surtout l'eau-de-vie et le sucre, dont je n'avais pas goûté depuis tant
d'années.
TRANSLATION DES PRISONNIERS
Quand nous eûmes porté toutes ces choses à terre,--les rames, le mât, la
voile et le gouvernail avaient été enlevés auparavant, comme je l'ai
dit,--nous fîmes un grand trou au fond de la chaloupe, afin que, s'ils
venaient en assez grand nombre pour nous vaincre, ils ne pussent
toutefois la remmener.
À dire vrai, je ne me figurais guère que nous fussions capables de
recouvrer le navire; mais j'avais mon but. Dans le cas où ils
repartiraient sans la chaloupe, je ne doutais pas que je ne pusse la
mettre en état de nous transporter aux Îles-sous-le-Vent et de
recueillir en chemin nos amis les Espagnols; car ils étaient toujours
présents à ma pensée.
Ayant à l'aide de nos forces réunies tiré la chaloupe si avant sur la
grève, que la marée haute ne pût l'entraîner, ayant fait en outre un
trou dans le fond, trop grand pour être promptement rebouché, nous nous
étions assis pour songer à ce que nous avions à faire; et, tandis que
nous concertions nos plans, nous entendîmes tirer un coup de canon, puis
nous vîmes le navire faire avec son pavillon comme un signal pour
rappeler la chaloupe à bord; mais la chaloupe ne bougea pas, et il se
remit de plus belle à tirer et à lui adresser des signaux.
À la fin, quand il s'apperçut que ses signaux et ses coups de canon
n'aboutissaient à rien et que la chaloupe ne se montrait pas, nous le
vîmes,--à l'aide de mes longues-vues,--mettre à la mer une autre
embarcation qui nagea vers le rivage; et tandis qu'elle s'approchait
nous reconnûmes qu'elle n'était pas montée par moins de dix hommes,
munis d'armes à feu.
Comme le navire mouillait à peu près à deux lieues du rivage, nous eûmes
tout le loisir, durant le trajet, d'examiner l'embarcation, ses hommes
d'équipage et même leurs figures; parce que, la marée les ayant fait
dériver un peu à l'Est de l'autre chaloupe, ils longèrent le rivage pour
venir à la même place où elle avait abordé et où elle était gisante.
De cette façon, dis-je, nous eûmes tout le loisir de les examiner. Le
capitaine connaissait la physionomie et le caractère de touts les hommes
qui se trouvaient dans l'embarcation; il m'assura qu'il y avait parmi
eux trois honnêtes garçons, qui, dominés et effrayés, avaient été
assurément entraînés dans le complot par les autres.
Mais quant au maître d'équipage, qui semblait être le principal
officier, et quant à tout le reste, ils étaient aussi dangereux que qui
que ce fût du bâtiment, et devaient sans aucun doute agir en désespérés
dans leur nouvelle entreprise. Enfin il redoutait véhémentement qu'ils
ne fussent trop forts pour nous.
Je me pris à sourire, et lui dis que des gens dans notre position
étaient au-dessus de la crainte; que, puisque à peu près toutes les
conditions possibles étaient meilleures que celle où nous semblions
être, nous devions accueillir toute conséquence résultante, soit vie ou
mort, comme un affranchissement. Je lui demandai ce qu'il pensait des
circonstances de ma vie, et si ma délivrance n'était pas chose digne
d'être tentée.--«Et qu'est devenue, sir, continuai-je, votre créance que
j'avais été conservé ici à dessein de vous sauver la vie, créance qui
vous avait exalté il y a peu de temps? Pour ma part, je ne vois qu'une
chose malencontreuse dans toute cette affaire.»--«Eh quelle est-elle?»
dit-il.--«C'est, répondis-je, qu'il y a parmi ces gens, comme vous
l'avez dit, trois ou quatre honnêtes garçons qu'il faudrait épargner.
S'ils avaient été touts le rebut de l'équipage, j'aurais cru que la
providence de Dieu les avait séparés pour les livrer entre nos mains;
car faites fond là-dessus: tout homme qui mettra le pied sur le rivage
sera nôtre, et vivra ou mourra suivant qu'il agira envers nous.»
Ces paroles, prononcées d'une voix ferme et d'un air enjoué, lui
redonnèrent du courage, et nous nous mîmes vigoureusement à notre
besogne. Dès la première apparence d'une embarcation venant du navire,
nous avions songé à écarter nos prisonniers, et, au fait, nous nous en
étions parfaitement assurés.
Il y en avait deux dont le capitaine était moins sûr que des autres: je
les fis conduire par Vendredi et un des trois hommes délivrés à ma
caverne, où ils étaient assez éloignés et hors de toute possibilité
d'être entendus ou découverts, ou de trouver leur chemin pour sortir des
bois s'ils parvenaient à se débarrasser eux-mêmes. Là ils les laissèrent
garrottés, mais ils leur donnèrent quelques provisions, et leur
promirent que, s'ils y demeuraient tranquillement, on leur rendrait leur
liberté dans un jour ou deux; mais que, s'ils tentaient de s'échapper,
ils seraient mis à mort sans miséricorde. Ils protestèrent sincèrement
qu'ils supporteraient leur emprisonnement avec patience, et parurent
très-reconnaissants de ce qu'on les traitait si bien, qu'ils avaient des
provisions et de la lumière; car Vendredi leur avait donné pour leur
bien-être quelques-unes de ces chandelles que nous faisions
nous-mêmes.--Ils avaient la persuasion qu'il se tiendrait en sentinelle
à l'entrée de la caverne.
Les autres prisonniers étaient mieux traités: deux d'entre eux, à la
vérité, avaient les bras liés, parce que le capitaine n'osait pas trop
s'y fier; mais les deux autres avaient été pris à mon service, sur la
recommandation du capitaine et sur leur promesse solemnelle de vivre et
de mourir avec nous. Ainsi, y compris ceux-ci et les trois braves
garçons, nous étions sept hommes bien armés; et je ne mettais pas en
doute que nous ne pussions venir à bout des dix arrivants, considérant
surtout ce que le capitaine avait dit, qu'il y avait trois ou quatre
honnêtes hommes parmi eux.
Aussitôt qu'ils atteignirent à l'endroit où gisait leur autre
embarcation, ils poussèrent la leur sur la grève et mirent pied à terre
en la hâlant après eux; ce qui me fit grand plaisir à voir: car j'avais
craint qu'ils ne la laissassent à l'ancre, à quelque distance du rivage,
avec du monde dedans pour la garder, et qu'ainsi il nous fût impossible
de nous en emparer.
Une fois à terre, la première chose qu'ils firent, ce fut de courir
touts à l'autre embarcation; et il fut aisé de voir qu'ils tombèrent
dans une grande surprise en la trouvant dépouillée,--comme il a été
dit,--de tout ce qui s'y trouvait et avec un grand trou dans le fond.
Après avoir pendant quelque temps réfléchi sur cela, ils poussèrent de
toutes leurs forces deux ou trois grands cris pour essayer s'ils ne
pourraient point se faire entendre de leurs compagnons; mais c'était
peine inutile. Alors ils se serrèrent touts en cercle et firent une
salve de mousqueterie; nous l'entendîmes, il est vrai les échos en
firent retentir les bois, mais ce fut tout. Les prisonniers qui étaient
dans la caverne, nous en étions sûrs, ne pouvaient entendre, et ceux en
notre garde, quoiqu'ils entendissent très-bien, n'avaient pas toutefois
la hardiesse de répondre.
Ils furent si étonnés et si atterrés de ce silence, qu'ils résolurent,
comme ils nous le dirent plus tard, de se rembarquer pour retourner vers
le navire, et de raconter que leurs camarades avaient été massacrés et
leur chaloupe défoncée. En conséquence ils lancèrent immédiatement leur
esquif et remontèrent touts à bord.
À cette vue le capitaine fut terriblement surpris et même stupéfié; il
pensait qu'ils allaient rejoindre le navire et mettre à la voile,
regardant leurs compagnons comme perdus; et qu'ainsi il lui fallait
décidément perdre son navire, qu'il avait eu l'espérance de recouvrer.
Mais il eut bientôt une tout autre raison de se déconcerter.
À peine s'étaient-ils éloignés que nous les vîmes revenir au rivage mais
avec de nouvelles mesures de conduite, sur lesquelles sans doute ils
avaient délibéré, c'est-à-dire qu'ils laissèrent trois hommes dans
l'embarcation, et que les autres descendirent à terre et s'enfoncèrent
dans le pays pour chercher leurs compagnons.
Ce fut un grand désappointement pour nous, et nous en étions à ne savoir
que faire; car nous saisir des sept hommes qui se trouvaient à terre ne
serait d'aucun avantage si nous laissions échapper le bateau; parce
qu'il regagnerait le navire, et qu'alors à coup sûr le reste de
l'équipage lèverait l'ancre et mettrait à la voile, de sorte que nous
perdrions le bâtiment sans retour.