Sitôt que j'eus mis en lieu de sûreté mes deux pauvres prisonniers

délivrés, que je leur eus donné un abri et une place pour se reposer, je

songeai à faire quelques provisions pour eux. J'ordonnai d'abord à

Vendredi de prendre dans mon troupeau particulier une bique ou un cabri

d'un an pour le tuer. J'en coupai ensuite le quartier de derrière, que

je mis en petits morceaux. Je chargeai Vendredi de le faire bouillir et

étuver, et il leur prépara, je vous assure, un fort bon service de

viande et de consommé. J'avais mis aussi un peu d'orge et de riz dans le

bouillon. Comme j'avais fait cuire cela dehors,--car jamais je

n'allumais de feu dans l'intérieur de mon retranchement,--je portai le

tout dans la nouvelle tente; et là, ayant dressé une table pour mes

hôtes, j'y pris place moi-même auprès d'eux et je partageai leur dîner.

Je les encourageai et les réconfortai de mon mieux, Vendredi me servant

d'interprète auprès de son père et même auprès de l'Espagnol, qui

parlait assez bien la langue des Sauvages.

Après que nous eûmes dîné ou plutôt soupé, j'ordonnai à Vendredi de

prendre un des canots, et d'aller chercher nos mousquets et autres armes

à feu, que, faute de temps, nous avions laissés sur le champ de

bataille. Le lendemain je lui donnai ordre d'aller ensevelir les

cadavres des Sauvages, qui, laissés au soleil, auraient bientôt répandu

l'infection. Je lui enjoignis aussi d'enterrer les horribles restes de

leur atroce festin, que je savais être en assez grande quantité. Je ne

pouvais supporter la pensée de le faire moi-même; je n'aurais pu même en

supporter la vue si je fusse allé par là. Il exécuta touts mes ordres

ponctuellement et fit disparaître jusqu'à la moindre trace des Sauvages;

si bien qu'en y retournant, j'eus peine à reconnaître le lieu autrement

que par le coin du bois qui saillait sur la place.

Je commençai dès lors à converser un peu avec mes deux nouveaux sujets.

Je chargeai premièrement Vendredi de demander à son père ce qu'il

pensait des Sauvages échappés dans le canot, et si nous devions nous

attendre à les voir revenir avec des forces trop supérieures pour que

nous pussions y résister; sa première opinion fut qu'ils n'avaient pu

surmonter la tempête qui avait soufflé toute la nuit de leur fuite;

qu'ils avaient dû nécessairement être submergés ou entraînés au Sud vers

certains rivages, où il était aussi sûr qu'ils avaient été dévorés qu'il

était sûr qu'ils avaient péri s'ils avaient fait naufrage. Mais quant à

ce qu'ils feraient s'ils regagnaient sains et saufs leur rivage, il dit

qu'il ne le savait pas; mais son opinion était qu'ils avaient été si

effroyablement épouvantés de la manière dont nous les avions attaqués,

du bruit et du feu de nos armes, qu'ils raconteraient à leur nation que

leurs compagnons avaient touts été tués par le tonnerre et les éclairs,

et non par la main des hommes, et que les deux êtres qui leur étaient

apparus,--c'est-à-dire Vendredi et moi,--étaient deux esprits célestes

ou deux furies descendues sur terre pour les détruire, mais non des

hommes armés. Il était porté à croire cela, disait-il, parce qu'il les

avait entendus se crier de l'un à l'autre, dans leur langage, qu'ils ne

pouvaient pas concevoir qu'un homme pût _darder feu, parler tonnerre_ et

tuer à une grande distance sans lever seulement la main. Et ce vieux

Sauvage avait raison; car depuis lors, comme je l'appris ensuite et

d'autre part, les Sauvages de cette nation ne tentèrent plus de

descendre dans l'île. Ils avaient été si épouvantés par les récits de

ces quatre hommes, qui à ce qu'il paraît, étaient échappés à la mer,

qu'ils s'étaient persuadés que quiconque aborderait à cette île

ensorcelée serait détruit par le feu des dieux.

Toutefois, ignorant cela, je fus pendant assez long-temps dans de

continuelles appréhensions, et me tins sans cesse sur mes gardes, moi et

toute mon armée; comme alors nous étions quatre, je me serais, en rase

campagne, bravement aventuré contre une centaine de ces barbares.

Cependant, un certain laps de temps s'étant écoulé sans qu'aucun canot

reparût, ma crainte de leur venue se dissipa, et je commençai à me

remettre en tête mes premières idées de voyage à la terre ferme, le père

de Vendredi m'assurant que je pouvais compter sur les bons traitement

qu'à sa considération je recevrais de sa nation, si j'y allais.

PRÉVOYANCE

Mais je différai un peu mon projet quand j'eus eu une conversation

sérieuse avec l'Espagnol, et que j'eus acquis la certitude qu'il y avait

encore seize de ses camarades, tant espagnols que portugais, qui, ayant

fait naufrage et s'étant sauvés sur cette côte, y vivaient, à la vérité,

en paix avec les Sauvages, mais en fort mauvaise passe quant à leur

nécessaire, et au fait quant à leur existence. Je lui demandai toutes

les particularités de leur voyage, et j'appris qu'ils avaient appartenu

à un vaisseau espagnol venant de Rio de la Plata et allant à la Havane,

où il devait débarquer sa cargaison, qui consistait principalement en

pelleterie et en argent, et d'où il devait rapporter toutes les

marchandises européennes qu'il y pourrait trouver; qu'il y avait à bord

cinq matelots portugais recueillis d'un naufrage: que tout d'abord que

le navire s'étant perdu, cinq des leurs s'étaient noyés; que les autres

à travers des dangers et des hasards infinis, avaient abordé mourants de

faim à cette côte cannibale, où à tout moment ils s'attendaient à être

dévorés.

Il me dit qu'ils avaient quelques armes avec eux, mais qu'elles leur

étaient tout-à-fait inutiles, faute de munitions, l'eau de la mer ayant

gâté toute leur poudre, sauf une petite quantité qu'ils avaient usée dès

leur débarquement pour se procurer quelque nourriture.

Je lui demandai ce qu'il pensait qu'ils deviendraient là, et s'ils

n'avaient pas formé quelque dessein de fuite. Il me répondit qu'ils

avaient eu plusieurs délibérations à ce sujet; mais que, n'ayant ni

bâtiment, ni outils pour en construire un, ni provisions d'aucune sorte,

leurs consultations s'étaient toujours terminées par les larmes et le

désespoir.

Je lui demandai s'il pouvait présumer comment ils accueilleraient,

venant de moi, une proposition qui tendrait à leur délivrance, et si,

étant touts dans mon île, elle ne pourrait pas s'effectuer. Je lui

avouai franchement que je redouterais beaucoup leur perfidie et leur

trahison si je déposais ma vie entre leurs mains; car la reconnaissance

n'est pas une vertu inhérente à la nature humaine: les hommes souvent

mesurent moins leurs procédés aux bons offices qu'ils ont reçus qu'aux

avantages qu'ils se promettent.--«Ce serait une chose bien dure pour

moi, continuai-je, si j'étais l'instrument de leur délivrance, et qu'ils

me fissent ensuite leur prisonnier dans la Nouvelle-Espagne, où un

Anglais peut avoir l'assurance d'être sacrifié, quelle que soit la

nécessité ou quel que soit l'accident qui l'y ait amené. J'aimerais

mieux être livré aux Sauvages et dévoré vivant que de tomber entre les

griffes impitoyables des Familiers, et d'être traîné devant

l'Inquisition.» J'ajoutai qu'à part cette appréhension, j'étais

persuadé, s'ils étaient touts dans mon île, que nous pourrions à l'aide

de tant de bras construire une embarcation assez grande pour nous

transporter soit au Brésil du côté du Sud, soit aux îles ou à la côte

espagnole vers le Nord; mais que si, en récompense, lorsque je leur

aurais mis les armes à la main, ils me traduisaient de force dans leur

patrie, je serais mal payé de mes bontés pour eux, et j'aurais fait mon

sort pire qu'il n'était auparavant.

Il répondit, avec beaucoup de candeur et de sincérité, que leur

condition était si misérable et qu'ils en étaient si pénétrés,

qu'assurément ils auraient en horreur la pensée d'en user mal avec un

homme qui aurait contribué à leur délivrance; qu'après tout, si je

voulais, il irait vers eux avec le vieux Sauvage, s'entretiendrait de

tout cela et reviendrait m'apporter leur réponse; mais qu'il n'entrerait

en traité avec eux que sous le serment solemnel qu'ils reconnaîtraient

entièrement mon autorité comme chef et capitaine; et qu'il leur ferait

jurer sur les Saints-Sacrements et l'Évangile d'être loyaux avec moi,

d'aller en tel pays chrétien qu'il me conviendrait, et nulle autre part,

et d'être soumis totalement et absolument à mes ordres jusqu'à ce qu'ils

eussent débarqué sains et saufs dans n'importe quelle contrée je

voudrais; enfin, qu'à cet effet, il m'apporterait un contrat dressé par

eux et signé de leur main.

Puis il me dit qu'il voulait d'abord jurer lui-même de ne jamais se

séparer de moi tant qu'il vivrait, à moins que je ne lui en donnasse

l'ordre, et de verser à mon côté jusqu'à la dernière goutte de son sang

s'il arrivait que ses compatriotes violassent en rien leur foi.

Il m'assura qu'ils étaient touts des hommes très-francs et

très-honnêtes, qu'ils étaient dans la plus grande détresse imaginable,

dénués d'armes et d'habits, et n'ayant d'autre nourriture que celle

qu'ils tenaient de la pitié et de la discrétion des Sauvages; qu'ils

avaient perdu tout espoir de retourner jamais dans leur patrie, et qu'il

était sûr, si j'entreprenais de les secourir, qu'ils voudraient vivre et

mourir pour moi.

Sur ces assurances, je résolus de tenter l'aventure et d'envoyer le

vieux Sauvage et l'Espagnol pour traiter avec eux. Mais quand il eut

tout préparé pour son départ, l'Espagnol lui-même fit une objection qui

décelait tant de prudence d'un côté et tant de sincérité de l'autre, que

je ne pus en être que très-satisfait; et, d'après son avis, je différai

de six mois au moins la délivrance de ses camarades. Voici le fait:

Il y avait alors environ un mois qu'il était avec nous; et durant ce

temps je lui avais montré de quelle manière j'avais pourvu à mes

besoins, avec l'aide de la Providence. Il connaissait parfaitement ce

que j'avais amassé de blé et de riz: c'était assez pour moi-même; mais

ce n'était pas assez, du moins sans une grande économie, pour ma

famille, composée alors de quatre personnes; et, si ses compatriotes,

qui étaient, disait-il, seize encore vivants, fussent survenus, cette

provision aurait été plus qu'insuffisante, bien loin de pouvoir

avitailler notre vaisseau si nous en construisions un afin de passer à

l'une des colonies chrétiennes de l'Amérique. Il me dit donc qu'il

croyait plus convenable que je permisse à lui et au deux autres de

défricher et de cultiver de nouvelles terres, d'y semer tout le grain

que je pourrais épargner, et que nous attendissions cette moisson, afin

d'avoir un surcroît de blé quand viendraient ses compatriotes; car la

disette pourrait être pour eux une occasion de quereller, ou de ne point

se croire délivrés, mais tombés d'une misère dans une autre.--«Vous le

savez, dit-il, quoique les enfants d'Israël se réjouirent d'abord de

leur sortie de l'Égypte, cependant ils se révoltèrent contre Dieu

lui-même, qui les avait délivrés, quand ils vinrent à manquer de pain

dans le désert.»

Sa prévoyance était si sage et son avis si bon, que je fus aussi charmé

de sa proposition que satisfait de sa fidélité. Nous nous mîmes donc à

labourer touts quatre du mieux que nous permettaient les outils de bois

dont nous étions pourvus; et dans l'espace d'un mois environ, au bout

duquel venait le temps des semailles, nous eûmes défriché et préparé

assez de terre pour semer vingt-deux boisseaux d'orge et seize jarres de

riz, ce qui était, en un mot, tout ce que nous pouvions distraire de

notre grain; au fait, à peine nous réservâmes-nous assez d'orge pour

notre nourriture durant les six mois que nous avions à attendre notre

récolte, j'entends six mois à partir du moment où nous eûmes mis à part

notre grain destiné aux semailles; car on ne doit pas supposer qu'il

demeure six mois en terre dans ce pays.

Étant alors en assez nombreuse société pour ne point redouter les

Sauvages, à moins qu'ils ne vinssent en foule, nous allions librement

dans toute l'île partout où nous en avions l'occasion; et, comme nous

avions touts l'esprit préoccupé de notre fuite ou de notre délivrance,

il était impossible, du moins à moi, de ne pas songer aux moyens de

l'accomplir. Dans cette vue, je marquai plusieurs arbres qui me

paraissaient propres à notre travail. Je chargeai Vendredi et son père

de les abattre, et je préposai à la surveillance et à la direction de

leur besogne l'Espagnol à qui j'avais communiqué mes projets sur cette

affaire. Je leur montrai avec quelles peines infatigables j'avais réduit

un gros arbre en simples planches, et je les priai d'en faire de même

jusqu'à ce qu'ils eussent fabriqué environ une douzaine de fortes

planches de bon chêne, de près de deux pieds de large sur trente-cinq

pieds de long et de deux à quatre pouces d'épaisseur. Je laisse à penser

quel prodigieux travail cela exigeait.

En même temps je projetai d'accroître autant que possible mon petit

troupeau de chèvres apprivoisées, et à cet effet un jour j'envoyais à la

chasse Vendredi et l'Espagnol, et le jour suivant j'y allais moi-même

avec Vendredi, et ainsi tour à tour. De cette manière nous attrapâmes

une vingtaine de jeunes chevreaux pour les élever avec les autres; car

toutes les fois que nous tirions sur une mère, nous sauvions les cabris,

et nous les joignions à notre troupeau. Mais la saison de sécher les

raisins étant venue, j'en recueillis et suspendis au soleil une quantité

tellement prodigieuse, que, si nous avions été à Alicante, où se

préparent les passerilles, nous aurions pu, je crois, remplir soixante

ou quatre-vingts barils. Ces raisins faisaient avec notre pain une

grande partie de notre nourriture, et un fort bon aliment, je vous

assure, excessivement succulent.

C'était alors la moisson, et notre récolte était en bon état. Ce ne fut

pas la plus abondante que j'aie vue dans l'île, mais cependant elle

l'était assez pour répondre à nos fins. J'avais semé vingt-deux

boisseaux d'orge, nous engrangeâmes et battîmes environ deux cent vingt

boisseaux, et le riz s'accrut dans la même proportion; ce qui était bien

assez pour notre subsistance jusqu'à la moisson prochaine, quand bien

même touts les seize Espagnols eussent été à terre avec moi; et, si nous

eussions été prêts pour notre voyage, cela aurait abondamment avitaillé

notre navire, pour nous transporter dans toutes les parties du monde,

c'est-à-dire de l'Amérique. Quand nous eûmes engrangé et mis en sûreté

notre provision de grain, nous nous mîmes à faire de la vannerie,

j'entends de grandes corbeilles, dans lesquelles nous la conservâmes.

L'Espagnol était très-habile et très-adroit à cela, et souvent il me

blâmait de ce que je n'employais pas cette sorte d'ouvrage comme

clôture; mais je n'en voyais pas la nécessité. Ayant alors un grand

surcroît de vivres pour touts les hôtes que j'attendais, je permis à

l'Espagnol de passer en terre-ferme afin de voir ce qu'il pourrait

négocier avec les compagnons qu'il y avait laissés derrière lui. Je lui

donnai un ordre formel de ne ramener avec lui aucun homme qui n'eût

d'abord juré en sa présence et en celle du vieux Sauvage que jamais il

n'offenserait, combattrait ou attaquerait la personne qu'il trouverait

dans l'île, personne assez bonne pour envoyer vers eux travailler à leur

délivrance; mais, bien loin de là! qu'il la soutiendrait et la

défendrait contre tout attentat semblable, et que partout où elle irait

il se soumettrait sans réserve à son commandement. Ceci devait être

écrit et signé de leur main. Comment, sur ce point, pourrions-nous être

satisfaits, quand je n'ignorais pas qu'il n'avait ni plume ni encre? Ce

fut une question que nous ne nous adressâmes jamais.

Muni de ces instructions l'Espagnol et le vieux Sauvage,--le père de

Vendredi,--partirent dans un des canots sur lesquels on pourrait dire

qu'ils étaient venus, ou mieux, avaient été apportés quand ils

arrivèrent comme prisonniers pour être dévorés par les Sauvages.

Je leur donnai à chacun un mousquet à rouet et environ huit charges de

poudre et de balles, en leur recommandant d'en être très-ménagers et de

n'en user que dans les occasions urgentes.

Tout ceci fut une agréable besogne, car c'étaient les premières mesures

que je prenais en vue de ma délivrance depuis vingt-sept ans et quelques

jours.--Je leur donnai une provision de pain et de raisins secs

suffisante pour eux-mêmes pendant plusieurs jours et pour leurs

compatriotes pendant une huitaine environ, puis je les laissai partir,

leur souhaitant un bon voyage et convenant avec eux qu'à leur retour ils

déploieraient certain signal par lequel, quand ils reviendraient, je les

reconnaîtrais de loin, avant qu'ils n'atteignissent au rivage.

DÉBARQUEMENT DU CAPITAINE ANGLAIS

Ils s'éloignèrent avec une brise favorable le jour où la lune était dans

son plein, et, selon mon calcul, dans le mois d'octobre. Quant au compte

exact des jours, après que je l'eus perdu une fois je ne pus jamais le

retrouver; je n'avais pas même gardé assez ponctuellement le chiffre des

années pour être sûr qu'il était juste; cependant, quand plus tard je

vérifiai mon calcul, je reconnus que j'avais tenu un compte fidèle des

années.

Il n'y avait pas moins de huit jours que je les attendais, quand survint

une aventure étrange et inopinée dont la pareille est peut-être inouïe

dans l'histoire.--J'étais un matin profondément endormi dans ma _huche;_

tout-à-coup mon serviteur Vendredi vint en courant vers moi et me

cria:--«Maître, maître, ils sont venus! ils sont venus!»

Je sautai à bas du lit, et, ne prévoyant aucun danger, je m'élançai,

aussitôt que j'eus enfilé mes vêtements, à travers mon petit bocage,

qui, soit dit en passant, était alors devenu un bois très-épais. Je dis

ne prévoyant aucun danger, car je sortis sans armes, contre ma coutume;

mais je fus bien surpris quand, tournant mes yeux vers la mer,

j'apperçus à environ une lieue et demie de distance, une embarcation qui

portait le cap sur mon île, avec une voile en _épaule de mouton,_ comme

on l'appelle, et à la faveur d'un assez bon vent. Je remarquai aussi

tout d'abord qu'elle ne venait point de ce côté où la terre était

située, mais de la pointe la plus méridionale de l'île. Là-dessus

j'appelai Vendredi et lui enjoignis de se tenir caché, car ces gens

n'étaient pas ceux que nous attendions, et nous ne savions pas encore

s'ils étaient amis ou ennemis.

Vite je courus chercher ma longue vue, pour voir ce que j'aurais à

faire. Je dressai mon échelle et je grimpai sur le sommet du rocher,

comme j'avais coutume de faire lorsque j'appréhendais quelque chose et

que je voulais planer au loin sans me découvrir.

À peine avais-je mis le pied sur le rocher, que mon œil distingua

parfaitement un navire à l'ancre, à environ deux lieues et demie de moi

au Sud-Sud-Est, mais seulement à une lieue et demie du rivage. Par mes

observations je reconnus, à n'en pas douter, que le bâtiment devait être

anglais, et l'embarcation une chaloupe anglaise.

Je ne saurais exprimer le trouble où je tombai, bien que la joie de voir

un navire, et un navire que j'avais raison de croire monté par mes

compatriotes, et par conséquent des amis, fût telle, que je ne puis la

dépeindre. Cependant des doutes secrets dont j'ignorais la source

m'enveloppaient et me commandaient de veiller sur moi. Je me pris

d'abord à considérer quelle affaire un vaisseau anglais pouvait avoir

dans cette partie du monde, puisque ce n'était ni pour aller, ni pour

revenir, le chemin d'aucun des pays où l'Angleterre a quelque comptoir.

Je savais qu'aucune tempête n'avait pu le faire dériver de ce côté en

état de détresse. S'ils étaient réellement Anglais, il était donc plus

que probable qu'ils ne venaient pas avec de bons desseins; et il valait

mieux pour moi, demeurer comme j'étais que de tomber entre les mains de

voleurs et de meurtriers.

Que l'homme ne méprise pas les pressentiments et les avertissements

secrets du danger qui parfois lui sont donnés quand il ne peut entrevoir

la possibilité de son existence réelle. Que de tels pressentiments et

avertissements nous soient donnés, je crois que peu de gens ayant fait

quelque observation des choses puissent le nier; qu'ils soient les

manifestations certaines d'un monde invisible, et du commerce des

esprits, on ne saurait non plus le mettre en doute. Et s'ils semblent

tendre à nous avertir du danger, pourquoi ne supposerions nous pas

qu'ils nous viennent de quelque agent propice,--soit suprême ou

inférieur et subordonné, ce n'est pas là que gît la question,--et qu'ils

nous sont donnés pour notre bien?

Le fait présent me confirme fortement dans la justesse de ce

raisonnement, car si je n'avais pas été fait circonspect par cette

secrète admonition, qu'elle vienne d'où elle voudra, j'aurais été

inévitablement perdu, et dans une condition cent fois pire

qu'auparavant, comme on le verra tout-à-l'heure.

Je ne me tins pas long-temps dans cette position sans voir l'embarcation

approcher du rivage, comme si elle cherchait une crique pour y pénétrer

et accoster la terre commodément. Toutefois, comme elle ne remonta pas

tout-à-fait assez loin, l'équipage n'apperçut pas la petite anse où

j'avais autrefois abordé avec mes radeaux, et tira la chaloupe sur la

grève à environ un demi-mille de moi; ce qui fut très-heureux, car

autrement il aurait pour ainsi dire débarqué juste à ma porte, m'aurait

eu bientôt arraché de mon château, et peut-être m'aurait dépouillé de

tout ce que j'avais.

Quand ils furent sur le rivage, je me convainquis pleinement qu'ils

étaient Anglais, au moins pour la plupart. Un ou deux me semblèrent

Hollandais, mais cela ne se vérifia pas. Il y avait en tout onze hommes,

dont je trouvai que trois étaient sans armes et--autant que je pus

voir--garrottés. Les premiers quatre ou cinq qui descendirent à terre

firent sortir ces trois de la chaloupe, comme des prisonniers. Je pus

distinguer que l'un de ces trois faisait les gestes les plus passionnés,

des gestes d'imploration, de douleur et de désespoir, allant jusqu'à une

sorte d'extravagance. Les deux autres, je le distinguai aussi, levaient

quelquefois leurs mains au Ciel, et à la vérité paraissaient affligés,

mais pas aussi profondément que le premier.

À cette vue je fus jeté dans un grand trouble, et je ne savais quel

serait le sens de tout cela.--Vendredi tout-à-coup s'écria en anglais et

de son mieux possible:--Ô maître! vous voir hommes anglais manger

prisonniers aussi bien qu'hommes sauvages!»--«Quoi! dis-je à Vendredi,

tu penses qu'ils vont les manger?»--«Oui, répondit-il, eux vouloir les

manger.»--«Non, non, répliquai-je: je redoute, à la vérité, qu'ils ne

veuillent les assassiner, mais sois sûr qu'ils ne les mangeront pas.»

Durant tout ce temps je n'eus aucune idée de ce que réellement ce

pouvait être; mais je demeurais tremblant d'horreur à ce spectacle,

m'attendant à tout instant que les trois prisonniers seraient massacrés.

Je vis même une fois un de ces scélérats lever un grand coutelas ou

poignard,--comme l'appellent les marins,--pour frapper un de ces

malheureux hommes. Je crus que c'était fait de lui, tout mon sang se

glaça dans mes veines.

Je regrettais alors du fond du cœur notre Espagnol et le vieux Sauvage

parti avec lui, et je souhaitais de trouver quelque moyen d'arriver

inapperçu à portée de fusil de ces bandits pour délivrer les trois

hommes; car je ne leur voyais point d'armes à feu. Mais un autre

expédient se présenta à mon esprit.

Après avoir remarqué l'outrageux traitement fait aux trois prisonniers

par l'insolent matelot, je vis que ses compagnons se dispersèrent par

toute l'île, comme s'ils voulaient reconnaître le pays. Je remarquai

aussi que les trois autres avaient la liberté d'aller où il leur

plairait; mais ils s'assirent touts trois à terre, très-mornes et l'œil

hagard comme des hommes au désespoir.

Ceci me fit souvenir du premier moment où j'abordai dans l'île et

commençai à considérer ma position. Je me remémorai combien je me

croyais perdu, combien extravagamment je promenais mes regards autour de

moi, quelles terribles appréhensions j'avais, et comment je me logeai

dans un arbre toute la nuit, de peur d'être dévoré par les bêtes

féroces.

Robinson Crusoe (I/II) · 第 22 / 25 段