délivrés, que je leur eus donné un abri et une place pour se reposer, je
songeai à faire quelques provisions pour eux. J'ordonnai d'abord à
Vendredi de prendre dans mon troupeau particulier une bique ou un cabri
d'un an pour le tuer. J'en coupai ensuite le quartier de derrière, que
je mis en petits morceaux. Je chargeai Vendredi de le faire bouillir et
étuver, et il leur prépara, je vous assure, un fort bon service de
viande et de consommé. J'avais mis aussi un peu d'orge et de riz dans le
bouillon. Comme j'avais fait cuire cela dehors,--car jamais je
n'allumais de feu dans l'intérieur de mon retranchement,--je portai le
tout dans la nouvelle tente; et là, ayant dressé une table pour mes
hôtes, j'y pris place moi-même auprès d'eux et je partageai leur dîner.
Je les encourageai et les réconfortai de mon mieux, Vendredi me servant
d'interprète auprès de son père et même auprès de l'Espagnol, qui
parlait assez bien la langue des Sauvages.
Après que nous eûmes dîné ou plutôt soupé, j'ordonnai à Vendredi de
prendre un des canots, et d'aller chercher nos mousquets et autres armes
à feu, que, faute de temps, nous avions laissés sur le champ de
bataille. Le lendemain je lui donnai ordre d'aller ensevelir les
cadavres des Sauvages, qui, laissés au soleil, auraient bientôt répandu
l'infection. Je lui enjoignis aussi d'enterrer les horribles restes de
leur atroce festin, que je savais être en assez grande quantité. Je ne
pouvais supporter la pensée de le faire moi-même; je n'aurais pu même en
supporter la vue si je fusse allé par là. Il exécuta touts mes ordres
ponctuellement et fit disparaître jusqu'à la moindre trace des Sauvages;
si bien qu'en y retournant, j'eus peine à reconnaître le lieu autrement
que par le coin du bois qui saillait sur la place.
Je commençai dès lors à converser un peu avec mes deux nouveaux sujets.
Je chargeai premièrement Vendredi de demander à son père ce qu'il
pensait des Sauvages échappés dans le canot, et si nous devions nous
attendre à les voir revenir avec des forces trop supérieures pour que
nous pussions y résister; sa première opinion fut qu'ils n'avaient pu
surmonter la tempête qui avait soufflé toute la nuit de leur fuite;
qu'ils avaient dû nécessairement être submergés ou entraînés au Sud vers
certains rivages, où il était aussi sûr qu'ils avaient été dévorés qu'il
était sûr qu'ils avaient péri s'ils avaient fait naufrage. Mais quant à
ce qu'ils feraient s'ils regagnaient sains et saufs leur rivage, il dit
qu'il ne le savait pas; mais son opinion était qu'ils avaient été si
effroyablement épouvantés de la manière dont nous les avions attaqués,
du bruit et du feu de nos armes, qu'ils raconteraient à leur nation que
leurs compagnons avaient touts été tués par le tonnerre et les éclairs,
et non par la main des hommes, et que les deux êtres qui leur étaient
apparus,--c'est-à-dire Vendredi et moi,--étaient deux esprits célestes
ou deux furies descendues sur terre pour les détruire, mais non des
hommes armés. Il était porté à croire cela, disait-il, parce qu'il les
avait entendus se crier de l'un à l'autre, dans leur langage, qu'ils ne
pouvaient pas concevoir qu'un homme pût _darder feu, parler tonnerre_ et
tuer à une grande distance sans lever seulement la main. Et ce vieux
Sauvage avait raison; car depuis lors, comme je l'appris ensuite et
d'autre part, les Sauvages de cette nation ne tentèrent plus de
descendre dans l'île. Ils avaient été si épouvantés par les récits de
ces quatre hommes, qui à ce qu'il paraît, étaient échappés à la mer,
qu'ils s'étaient persuadés que quiconque aborderait à cette île
ensorcelée serait détruit par le feu des dieux.
Toutefois, ignorant cela, je fus pendant assez long-temps dans de
continuelles appréhensions, et me tins sans cesse sur mes gardes, moi et
toute mon armée; comme alors nous étions quatre, je me serais, en rase
campagne, bravement aventuré contre une centaine de ces barbares.
Cependant, un certain laps de temps s'étant écoulé sans qu'aucun canot
reparût, ma crainte de leur venue se dissipa, et je commençai à me
remettre en tête mes premières idées de voyage à la terre ferme, le père
de Vendredi m'assurant que je pouvais compter sur les bons traitement
qu'à sa considération je recevrais de sa nation, si j'y allais.
PRÉVOYANCE
Mais je différai un peu mon projet quand j'eus eu une conversation
sérieuse avec l'Espagnol, et que j'eus acquis la certitude qu'il y avait
encore seize de ses camarades, tant espagnols que portugais, qui, ayant
fait naufrage et s'étant sauvés sur cette côte, y vivaient, à la vérité,
en paix avec les Sauvages, mais en fort mauvaise passe quant à leur
nécessaire, et au fait quant à leur existence. Je lui demandai toutes
les particularités de leur voyage, et j'appris qu'ils avaient appartenu
à un vaisseau espagnol venant de Rio de la Plata et allant à la Havane,
où il devait débarquer sa cargaison, qui consistait principalement en
pelleterie et en argent, et d'où il devait rapporter toutes les
marchandises européennes qu'il y pourrait trouver; qu'il y avait à bord
cinq matelots portugais recueillis d'un naufrage: que tout d'abord que
le navire s'étant perdu, cinq des leurs s'étaient noyés; que les autres
à travers des dangers et des hasards infinis, avaient abordé mourants de
faim à cette côte cannibale, où à tout moment ils s'attendaient à être
dévorés.
Il me dit qu'ils avaient quelques armes avec eux, mais qu'elles leur
étaient tout-à-fait inutiles, faute de munitions, l'eau de la mer ayant
gâté toute leur poudre, sauf une petite quantité qu'ils avaient usée dès
leur débarquement pour se procurer quelque nourriture.
Je lui demandai ce qu'il pensait qu'ils deviendraient là, et s'ils
n'avaient pas formé quelque dessein de fuite. Il me répondit qu'ils
avaient eu plusieurs délibérations à ce sujet; mais que, n'ayant ni
bâtiment, ni outils pour en construire un, ni provisions d'aucune sorte,
leurs consultations s'étaient toujours terminées par les larmes et le
désespoir.
Je lui demandai s'il pouvait présumer comment ils accueilleraient,
venant de moi, une proposition qui tendrait à leur délivrance, et si,
étant touts dans mon île, elle ne pourrait pas s'effectuer. Je lui
avouai franchement que je redouterais beaucoup leur perfidie et leur
trahison si je déposais ma vie entre leurs mains; car la reconnaissance
n'est pas une vertu inhérente à la nature humaine: les hommes souvent
mesurent moins leurs procédés aux bons offices qu'ils ont reçus qu'aux
avantages qu'ils se promettent.--«Ce serait une chose bien dure pour
moi, continuai-je, si j'étais l'instrument de leur délivrance, et qu'ils
me fissent ensuite leur prisonnier dans la Nouvelle-Espagne, où un
Anglais peut avoir l'assurance d'être sacrifié, quelle que soit la
nécessité ou quel que soit l'accident qui l'y ait amené. J'aimerais
mieux être livré aux Sauvages et dévoré vivant que de tomber entre les
griffes impitoyables des Familiers, et d'être traîné devant
l'Inquisition.» J'ajoutai qu'à part cette appréhension, j'étais
persuadé, s'ils étaient touts dans mon île, que nous pourrions à l'aide
de tant de bras construire une embarcation assez grande pour nous
transporter soit au Brésil du côté du Sud, soit aux îles ou à la côte
espagnole vers le Nord; mais que si, en récompense, lorsque je leur
aurais mis les armes à la main, ils me traduisaient de force dans leur
patrie, je serais mal payé de mes bontés pour eux, et j'aurais fait mon
sort pire qu'il n'était auparavant.
Il répondit, avec beaucoup de candeur et de sincérité, que leur
condition était si misérable et qu'ils en étaient si pénétrés,
qu'assurément ils auraient en horreur la pensée d'en user mal avec un
homme qui aurait contribué à leur délivrance; qu'après tout, si je
voulais, il irait vers eux avec le vieux Sauvage, s'entretiendrait de
tout cela et reviendrait m'apporter leur réponse; mais qu'il n'entrerait
en traité avec eux que sous le serment solemnel qu'ils reconnaîtraient
entièrement mon autorité comme chef et capitaine; et qu'il leur ferait
jurer sur les Saints-Sacrements et l'Évangile d'être loyaux avec moi,
d'aller en tel pays chrétien qu'il me conviendrait, et nulle autre part,
et d'être soumis totalement et absolument à mes ordres jusqu'à ce qu'ils
eussent débarqué sains et saufs dans n'importe quelle contrée je
voudrais; enfin, qu'à cet effet, il m'apporterait un contrat dressé par
eux et signé de leur main.
Puis il me dit qu'il voulait d'abord jurer lui-même de ne jamais se
séparer de moi tant qu'il vivrait, à moins que je ne lui en donnasse
l'ordre, et de verser à mon côté jusqu'à la dernière goutte de son sang
s'il arrivait que ses compatriotes violassent en rien leur foi.
Il m'assura qu'ils étaient touts des hommes très-francs et
très-honnêtes, qu'ils étaient dans la plus grande détresse imaginable,
dénués d'armes et d'habits, et n'ayant d'autre nourriture que celle
qu'ils tenaient de la pitié et de la discrétion des Sauvages; qu'ils
avaient perdu tout espoir de retourner jamais dans leur patrie, et qu'il
était sûr, si j'entreprenais de les secourir, qu'ils voudraient vivre et
mourir pour moi.
Sur ces assurances, je résolus de tenter l'aventure et d'envoyer le
vieux Sauvage et l'Espagnol pour traiter avec eux. Mais quand il eut
tout préparé pour son départ, l'Espagnol lui-même fit une objection qui
décelait tant de prudence d'un côté et tant de sincérité de l'autre, que
je ne pus en être que très-satisfait; et, d'après son avis, je différai
de six mois au moins la délivrance de ses camarades. Voici le fait:
Il y avait alors environ un mois qu'il était avec nous; et durant ce
temps je lui avais montré de quelle manière j'avais pourvu à mes
besoins, avec l'aide de la Providence. Il connaissait parfaitement ce
que j'avais amassé de blé et de riz: c'était assez pour moi-même; mais
ce n'était pas assez, du moins sans une grande économie, pour ma
famille, composée alors de quatre personnes; et, si ses compatriotes,
qui étaient, disait-il, seize encore vivants, fussent survenus, cette
provision aurait été plus qu'insuffisante, bien loin de pouvoir
avitailler notre vaisseau si nous en construisions un afin de passer à
l'une des colonies chrétiennes de l'Amérique. Il me dit donc qu'il
croyait plus convenable que je permisse à lui et au deux autres de
défricher et de cultiver de nouvelles terres, d'y semer tout le grain
que je pourrais épargner, et que nous attendissions cette moisson, afin
d'avoir un surcroît de blé quand viendraient ses compatriotes; car la
disette pourrait être pour eux une occasion de quereller, ou de ne point
se croire délivrés, mais tombés d'une misère dans une autre.--«Vous le
savez, dit-il, quoique les enfants d'Israël se réjouirent d'abord de
leur sortie de l'Égypte, cependant ils se révoltèrent contre Dieu
lui-même, qui les avait délivrés, quand ils vinrent à manquer de pain
dans le désert.»
Sa prévoyance était si sage et son avis si bon, que je fus aussi charmé
de sa proposition que satisfait de sa fidélité. Nous nous mîmes donc à
labourer touts quatre du mieux que nous permettaient les outils de bois
dont nous étions pourvus; et dans l'espace d'un mois environ, au bout
duquel venait le temps des semailles, nous eûmes défriché et préparé
assez de terre pour semer vingt-deux boisseaux d'orge et seize jarres de
riz, ce qui était, en un mot, tout ce que nous pouvions distraire de
notre grain; au fait, à peine nous réservâmes-nous assez d'orge pour
notre nourriture durant les six mois que nous avions à attendre notre
récolte, j'entends six mois à partir du moment où nous eûmes mis à part
notre grain destiné aux semailles; car on ne doit pas supposer qu'il
demeure six mois en terre dans ce pays.
Étant alors en assez nombreuse société pour ne point redouter les
Sauvages, à moins qu'ils ne vinssent en foule, nous allions librement
dans toute l'île partout où nous en avions l'occasion; et, comme nous
avions touts l'esprit préoccupé de notre fuite ou de notre délivrance,
il était impossible, du moins à moi, de ne pas songer aux moyens de
l'accomplir. Dans cette vue, je marquai plusieurs arbres qui me
paraissaient propres à notre travail. Je chargeai Vendredi et son père
de les abattre, et je préposai à la surveillance et à la direction de
leur besogne l'Espagnol à qui j'avais communiqué mes projets sur cette
affaire. Je leur montrai avec quelles peines infatigables j'avais réduit
un gros arbre en simples planches, et je les priai d'en faire de même
jusqu'à ce qu'ils eussent fabriqué environ une douzaine de fortes
planches de bon chêne, de près de deux pieds de large sur trente-cinq
pieds de long et de deux à quatre pouces d'épaisseur. Je laisse à penser
quel prodigieux travail cela exigeait.
En même temps je projetai d'accroître autant que possible mon petit
troupeau de chèvres apprivoisées, et à cet effet un jour j'envoyais à la
chasse Vendredi et l'Espagnol, et le jour suivant j'y allais moi-même
avec Vendredi, et ainsi tour à tour. De cette manière nous attrapâmes
une vingtaine de jeunes chevreaux pour les élever avec les autres; car
toutes les fois que nous tirions sur une mère, nous sauvions les cabris,
et nous les joignions à notre troupeau. Mais la saison de sécher les
raisins étant venue, j'en recueillis et suspendis au soleil une quantité
tellement prodigieuse, que, si nous avions été à Alicante, où se
préparent les passerilles, nous aurions pu, je crois, remplir soixante
ou quatre-vingts barils. Ces raisins faisaient avec notre pain une
grande partie de notre nourriture, et un fort bon aliment, je vous
assure, excessivement succulent.
C'était alors la moisson, et notre récolte était en bon état. Ce ne fut
pas la plus abondante que j'aie vue dans l'île, mais cependant elle
l'était assez pour répondre à nos fins. J'avais semé vingt-deux
boisseaux d'orge, nous engrangeâmes et battîmes environ deux cent vingt
boisseaux, et le riz s'accrut dans la même proportion; ce qui était bien
assez pour notre subsistance jusqu'à la moisson prochaine, quand bien
même touts les seize Espagnols eussent été à terre avec moi; et, si nous
eussions été prêts pour notre voyage, cela aurait abondamment avitaillé
notre navire, pour nous transporter dans toutes les parties du monde,
c'est-à-dire de l'Amérique. Quand nous eûmes engrangé et mis en sûreté
notre provision de grain, nous nous mîmes à faire de la vannerie,
j'entends de grandes corbeilles, dans lesquelles nous la conservâmes.
L'Espagnol était très-habile et très-adroit à cela, et souvent il me
blâmait de ce que je n'employais pas cette sorte d'ouvrage comme
clôture; mais je n'en voyais pas la nécessité. Ayant alors un grand
surcroît de vivres pour touts les hôtes que j'attendais, je permis à
l'Espagnol de passer en terre-ferme afin de voir ce qu'il pourrait
négocier avec les compagnons qu'il y avait laissés derrière lui. Je lui
donnai un ordre formel de ne ramener avec lui aucun homme qui n'eût
d'abord juré en sa présence et en celle du vieux Sauvage que jamais il
n'offenserait, combattrait ou attaquerait la personne qu'il trouverait
dans l'île, personne assez bonne pour envoyer vers eux travailler à leur
délivrance; mais, bien loin de là! qu'il la soutiendrait et la
défendrait contre tout attentat semblable, et que partout où elle irait
il se soumettrait sans réserve à son commandement. Ceci devait être
écrit et signé de leur main. Comment, sur ce point, pourrions-nous être
satisfaits, quand je n'ignorais pas qu'il n'avait ni plume ni encre? Ce
fut une question que nous ne nous adressâmes jamais.
Muni de ces instructions l'Espagnol et le vieux Sauvage,--le père de
Vendredi,--partirent dans un des canots sur lesquels on pourrait dire
qu'ils étaient venus, ou mieux, avaient été apportés quand ils
arrivèrent comme prisonniers pour être dévorés par les Sauvages.
Je leur donnai à chacun un mousquet à rouet et environ huit charges de
poudre et de balles, en leur recommandant d'en être très-ménagers et de
n'en user que dans les occasions urgentes.
Tout ceci fut une agréable besogne, car c'étaient les premières mesures
que je prenais en vue de ma délivrance depuis vingt-sept ans et quelques
jours.--Je leur donnai une provision de pain et de raisins secs
suffisante pour eux-mêmes pendant plusieurs jours et pour leurs
compatriotes pendant une huitaine environ, puis je les laissai partir,
leur souhaitant un bon voyage et convenant avec eux qu'à leur retour ils
déploieraient certain signal par lequel, quand ils reviendraient, je les
reconnaîtrais de loin, avant qu'ils n'atteignissent au rivage.
DÉBARQUEMENT DU CAPITAINE ANGLAIS
Ils s'éloignèrent avec une brise favorable le jour où la lune était dans
son plein, et, selon mon calcul, dans le mois d'octobre. Quant au compte
exact des jours, après que je l'eus perdu une fois je ne pus jamais le
retrouver; je n'avais pas même gardé assez ponctuellement le chiffre des
années pour être sûr qu'il était juste; cependant, quand plus tard je
vérifiai mon calcul, je reconnus que j'avais tenu un compte fidèle des
années.
Il n'y avait pas moins de huit jours que je les attendais, quand survint
une aventure étrange et inopinée dont la pareille est peut-être inouïe
dans l'histoire.--J'étais un matin profondément endormi dans ma _huche;_
tout-à-coup mon serviteur Vendredi vint en courant vers moi et me
cria:--«Maître, maître, ils sont venus! ils sont venus!»
Je sautai à bas du lit, et, ne prévoyant aucun danger, je m'élançai,
aussitôt que j'eus enfilé mes vêtements, à travers mon petit bocage,
qui, soit dit en passant, était alors devenu un bois très-épais. Je dis
ne prévoyant aucun danger, car je sortis sans armes, contre ma coutume;
mais je fus bien surpris quand, tournant mes yeux vers la mer,
j'apperçus à environ une lieue et demie de distance, une embarcation qui
portait le cap sur mon île, avec une voile en _épaule de mouton,_ comme
on l'appelle, et à la faveur d'un assez bon vent. Je remarquai aussi
tout d'abord qu'elle ne venait point de ce côté où la terre était
située, mais de la pointe la plus méridionale de l'île. Là-dessus
j'appelai Vendredi et lui enjoignis de se tenir caché, car ces gens
n'étaient pas ceux que nous attendions, et nous ne savions pas encore
s'ils étaient amis ou ennemis.
Vite je courus chercher ma longue vue, pour voir ce que j'aurais à
faire. Je dressai mon échelle et je grimpai sur le sommet du rocher,
comme j'avais coutume de faire lorsque j'appréhendais quelque chose et
que je voulais planer au loin sans me découvrir.
À peine avais-je mis le pied sur le rocher, que mon œil distingua
parfaitement un navire à l'ancre, à environ deux lieues et demie de moi
au Sud-Sud-Est, mais seulement à une lieue et demie du rivage. Par mes
observations je reconnus, à n'en pas douter, que le bâtiment devait être
anglais, et l'embarcation une chaloupe anglaise.
Je ne saurais exprimer le trouble où je tombai, bien que la joie de voir
un navire, et un navire que j'avais raison de croire monté par mes
compatriotes, et par conséquent des amis, fût telle, que je ne puis la
dépeindre. Cependant des doutes secrets dont j'ignorais la source
m'enveloppaient et me commandaient de veiller sur moi. Je me pris
d'abord à considérer quelle affaire un vaisseau anglais pouvait avoir
dans cette partie du monde, puisque ce n'était ni pour aller, ni pour
revenir, le chemin d'aucun des pays où l'Angleterre a quelque comptoir.
Je savais qu'aucune tempête n'avait pu le faire dériver de ce côté en
état de détresse. S'ils étaient réellement Anglais, il était donc plus
que probable qu'ils ne venaient pas avec de bons desseins; et il valait
mieux pour moi, demeurer comme j'étais que de tomber entre les mains de
voleurs et de meurtriers.
Que l'homme ne méprise pas les pressentiments et les avertissements
secrets du danger qui parfois lui sont donnés quand il ne peut entrevoir
la possibilité de son existence réelle. Que de tels pressentiments et
avertissements nous soient donnés, je crois que peu de gens ayant fait
quelque observation des choses puissent le nier; qu'ils soient les
manifestations certaines d'un monde invisible, et du commerce des
esprits, on ne saurait non plus le mettre en doute. Et s'ils semblent
tendre à nous avertir du danger, pourquoi ne supposerions nous pas
qu'ils nous viennent de quelque agent propice,--soit suprême ou
inférieur et subordonné, ce n'est pas là que gît la question,--et qu'ils
nous sont donnés pour notre bien?
Le fait présent me confirme fortement dans la justesse de ce
raisonnement, car si je n'avais pas été fait circonspect par cette
secrète admonition, qu'elle vienne d'où elle voudra, j'aurais été
inévitablement perdu, et dans une condition cent fois pire
qu'auparavant, comme on le verra tout-à-l'heure.
Je ne me tins pas long-temps dans cette position sans voir l'embarcation
approcher du rivage, comme si elle cherchait une crique pour y pénétrer
et accoster la terre commodément. Toutefois, comme elle ne remonta pas
tout-à-fait assez loin, l'équipage n'apperçut pas la petite anse où
j'avais autrefois abordé avec mes radeaux, et tira la chaloupe sur la
grève à environ un demi-mille de moi; ce qui fut très-heureux, car
autrement il aurait pour ainsi dire débarqué juste à ma porte, m'aurait
eu bientôt arraché de mon château, et peut-être m'aurait dépouillé de
tout ce que j'avais.
Quand ils furent sur le rivage, je me convainquis pleinement qu'ils
étaient Anglais, au moins pour la plupart. Un ou deux me semblèrent
Hollandais, mais cela ne se vérifia pas. Il y avait en tout onze hommes,
dont je trouvai que trois étaient sans armes et--autant que je pus
voir--garrottés. Les premiers quatre ou cinq qui descendirent à terre
firent sortir ces trois de la chaloupe, comme des prisonniers. Je pus
distinguer que l'un de ces trois faisait les gestes les plus passionnés,
des gestes d'imploration, de douleur et de désespoir, allant jusqu'à une
sorte d'extravagance. Les deux autres, je le distinguai aussi, levaient
quelquefois leurs mains au Ciel, et à la vérité paraissaient affligés,
mais pas aussi profondément que le premier.
À cette vue je fus jeté dans un grand trouble, et je ne savais quel
serait le sens de tout cela.--Vendredi tout-à-coup s'écria en anglais et
de son mieux possible:--Ô maître! vous voir hommes anglais manger
prisonniers aussi bien qu'hommes sauvages!»--«Quoi! dis-je à Vendredi,
tu penses qu'ils vont les manger?»--«Oui, répondit-il, eux vouloir les
manger.»--«Non, non, répliquai-je: je redoute, à la vérité, qu'ils ne
veuillent les assassiner, mais sois sûr qu'ils ne les mangeront pas.»
Durant tout ce temps je n'eus aucune idée de ce que réellement ce
pouvait être; mais je demeurais tremblant d'horreur à ce spectacle,
m'attendant à tout instant que les trois prisonniers seraient massacrés.
Je vis même une fois un de ces scélérats lever un grand coutelas ou
poignard,--comme l'appellent les marins,--pour frapper un de ces
malheureux hommes. Je crus que c'était fait de lui, tout mon sang se
glaça dans mes veines.
Je regrettais alors du fond du cœur notre Espagnol et le vieux Sauvage
parti avec lui, et je souhaitais de trouver quelque moyen d'arriver
inapperçu à portée de fusil de ces bandits pour délivrer les trois
hommes; car je ne leur voyais point d'armes à feu. Mais un autre
expédient se présenta à mon esprit.
Après avoir remarqué l'outrageux traitement fait aux trois prisonniers
par l'insolent matelot, je vis que ses compagnons se dispersèrent par
toute l'île, comme s'ils voulaient reconnaître le pays. Je remarquai
aussi que les trois autres avaient la liberté d'aller où il leur
plairait; mais ils s'assirent touts trois à terre, très-mornes et l'œil
hagard comme des hommes au désespoir.
Ceci me fit souvenir du premier moment où j'abordai dans l'île et
commençai à considérer ma position. Je me remémorai combien je me
croyais perdu, combien extravagamment je promenais mes regards autour de
moi, quelles terribles appréhensions j'avais, et comment je me logeai
dans un arbre toute la nuit, de peur d'être dévoré par les bêtes
féroces.