Cependant il n'y avait d'autre remède que d'attendre et de voir ce

qu'offrirait l'issue des choses.--Après que les sept hommes furent

descendus à terre, les trois hommes restés dans l'esquif remontèrent à

une bonne distance du rivage, et mirent à l'ancre pour les attendre.

Ainsi il nous était impossible de parvenir jusqu'à eux.

Ceux qui avaient mis pied à terre se tenaient serrés touts ensemble et

marchaient vers le sommet de la petite éminence au-dessous de laquelle

était située mon habitation, et nous les pouvions voir parfaitement sans

en être apperçus. Nous aurions été enchantés qu'ils vinssent plus près

de nous, afin de faire feu dessus, ou bien qu'ils s'éloignassent

davantage pour que nous pussions nous-mêmes nous débusquer.

Quand ils furent parvenus sur le versant de la colline d'où ils

pouvaient planer au loin sur les vallées et les bois qui s'étendaient au

Nord-Ouest, dans la partie la plus basse de l'île, ils se mirent à

appeler et à crier jusqu'à n'en pouvoir plus. Là, n'osant pas sans doute

s'aventurer loin du rivage, ni s'éloigner l'un de l'autre, ils

s'assirent touts ensemble sous un arbre pour délibérer. S'ils avaient

trouvé bon d'aller là pour s'y endormir, comme avait fait la première

bande, c'eût été notre affaire; mais ils étaient trop remplis de

l'appréhension du danger pour s'abandonner au sommeil, bien

qu'assurément ils ne pussent se rendre compte de l'espèce de péril

qu'ils avaient à craindre.

Le capitaine fit une ouverture fort sage au sujet de leur

délibération.--«Ils vont peut-être, disait-il, faire une nouvelle salve

générale pour tâcher de se faire entendre de leurs compagnons; fondons

touts sur eux juste au moment où leurs mousquets seront déchargés; à

coup sûr ils demanderont quartier, et nous nous en rendrons maîtres sans

effusion de sang.»--J'approuvai cette proposition, pourvu qu'elle fût

exécutée lorsque nous serions assez près d'eux pour les assaillir avant

qu'ils eussent pu recharger leurs armes.

Mais le cas prévu n'advint, pas, et nous demeurâmes encore long-temps

fort irrésolus sur le parti à prendre. Enfin je dis à mon monde que mon

opinion était qu'il n'y avait rien à faire avant la nuit; qu'alors,

s'ils n'étaient pas retournés à leur embarcation, nous pourrions

peut-être trouver moyen de nous jeter entre eux et le rivage, et quelque

stratagème pour attirer à terre ceux restés dans l'esquif.

Nous avions attendu fort long-temps, quoique très-impatients de les voir

s'éloigner et fort mal à notre aise, quand, après d'interminables

consultations, nous les vîmes touts se lever et descendre vers la mer.

Il paraît que de si terribles appréhensions du danger de cette place

pesaient sur eux, qu'ils avaient résolu de regagner le navire, pour

annoncer à bord la perte de leurs compagnons, et poursuivre leur voyage

projeté.

Sitôt que je les apperçus se diriger vers le rivage, j'imaginai,--et

cela était réellement,--qu'ils renonçaient à leurs recherches et se

décidaient à s'en retourner. À cette seule appréhension le capitaine, à

qui j'avais communiqué cette pensée, fut près de tomber en défaillance;

mais, sur-le-champ, pour les faire revenir sur leurs pas, je m'avisai

d'un stratagème qui répondit complètement à mon but.

J'ordonnai à Vendredi et au second du capitaine d'aller de l'autre côté

de la crique à l'Ouest, vers l'endroit où étaient parvenus les Sauvages

lorsque je sauvai Vendredi; sitôt qu'ils seraient arrivés à une petite

butte distante d'un demi-mille environ, je leur recommandai de crier

aussi fort qu'ils pourraient, et d'attendre jusqu'à ce que les matelots

les eussent entendus; puis, dès que les matelots leur auraient répondu,

de rebrousser chemin, et alors, se tenant hors de vue, répondant

toujours quand les autres appelleraient, de prendre un détour pour les

attirer au milieu des bois, aussi avant dans l'île que possible; puis

enfin de revenir vers moi par certaines routes que je leur indiquai.

LA CAPITULATION

Ils étaient justement sur le point d'entrer dans la chaloupe, quand

Vendredi et le second se mirent à crier. Ils les entendirent aussitôt,

et leur répondirent tout en courant le long du rivage à l'Ouest, du côté

de la voix qu'ils avaient entendue; mais tout-à-coup ils furent arrêtés

par la crique. Les eaux étant hautes, ils ne pouvaient traverser, et

firent venir la chaloupe pour les passer sur l'autre bord comme je

l'avais prévu.

Quand ils eurent traversé, je remarquai que, la chaloupe ayant été

conduite assez avant dans la crique, et pour ainsi dire dans un port,

ils prirent avec eux un des trois hommes qui la montaient, et n'en

laissèrent seulement que deux, après l'avoir amarrée au tronc d'un petit

arbre sur le rivage.

C'était là ce que je souhaitais. Laissant Vendredi et le second du

capitaine à leur besogne, j'emmenai sur-le-champ les autres avec moi,

et, me rendant en tapinois au-delà de la crique, nous surprîmes les deux

matelots avant qu'ils fussent sur leurs gardes, l'un couché sur le

rivage, l'autre dans la chaloupe. Celui qui se trouvait à terre flottait

entre le sommeil et le réveil; et, comme il allait se lever, le

capitaine, qui était le plus avancé, courut sur lui, l'assomma, et cria

à l'autre, qui était dans l'esquif:--«Rends-toi ou tu es mort.»

Il ne fallait pas beaucoup d'arguments pour soumettre un seul homme, qui

voyait cinq hommes contre lui et son camarade étendu mort. D'ailleurs

c'était, à ce qu'il paraît, un des trois matelots qui avaient pris moins

de part à la mutinerie que le reste de l'équipage. Aussi non-seulement

il se décida facilement à se rendre, mais dans la suite il se joignit

sincèrement à nous.

Dans ces entrefaites Vendredi et le second du capitaine gouvernèrent si

bien leur affaire avec les autres mutins qu'en criant et répondant, ils

les entraînèrent d'une colline à une autre et d'un bois à un autre,

jusqu'à ce qu'ils les eussent horriblement fatigués, et ils ne les

laissèrent que lorsqu'ils furent certains qu'ils ne pourraient regagner

la chaloupe avant la nuit. Ils étaient eux-mêmes harassés quand ils

revinrent auprès de nous.

Il ne nous restait alors rien autre à faire qu'à les épier dans

l'obscurité, pour fondre sur eux et en avoir bon marché.

Ce ne fut que plusieurs heures après le retour de Vendredi qu'ils

arrivèrent à leur chaloupe; mais long-temps auparavant nous pûmes

entendre les plus avancés crier aux traîneurs de se hâter, et ceux-ci

répondre et se plaindre qu'ils étaient las et écloppés et ne pouvaient

marcher plus vite: fort heureuse nouvelle pour nous.

Enfin ils atteignirent la chaloupe.--il serait impossible de décrire

quelle fut leur stupéfaction quand ils virent qu'elle était ensablée

dans la crique, que la marée s'était retirée et que leurs deux

compagnons avaient disparu. Nous les entendions s'appeler l'un l'autre

de la façon la plus lamentable, et se dire entre eux qu'ils étaient dans

une île ensorcelée; que, si elle était habitée par des hommes, ils

seraient touts massacrés; que si elle l'était par des démons ou des

esprits, ils seraient touts enlevés et dévorés.

Ils se mirent à crier de nouveau, et appelèrent un grand nombre de fois

leurs deux camarades par leurs noms; mais point de réponse. Un moment

après nous pouvions les voir, à la faveur du peu de jour qui restait,

courir çà et là en se tordant les mains comme des hommes au désespoir.

Tantôt ils allaient s'asseoir dans la chaloupe pour se reposer, tantôt

ils en sortaient pour rôder de nouveau sur le rivage, et pendant assez

long-temps dura ce manége.

Mes gens auraient bien désiré que je leur permisse de tomber brusquement

sur eux dans l'obscurité; mais je ne voulais les assaillir qu'avec

avantage, afin de les épargner et d'en tuer le moins que je pourrais. Je

voulais surtout n'exposer aucun de mes hommes à la mort, car je savais

l'ennemi bien armé. Je résolus donc d'attendre pour voir s'ils ne se

sépareraient point; et, à dessein de m'assurer d'eux, je fis avancer mon

embuscade, et j'ordonnai à Vendredi et au capitaine de se glisser à

quatre pieds, aussi à plat ventre qu'il leur serait possible, pour ne

pas être découverts, et de s'approcher d'eux le plus qu'ils pourraient

avant de faire feu.

Il n'y avait pas long-temps qu'ils étaient dans cette posture quand le

maître d'équipage, qui avait été le principal meneur de la révolte, et

qui se montrait alors le plus lâche et le plus abattu de touts, tourna

ses pas de leur côté, avec deux autres de la bande. Le capitaine était

tellement animé en sentant ce principal vaurien si bien en son pouvoir,

qu'il avait à peine la patience de le laisser assez approcher pour le

frapper à coup sûr; car jusque là il n'avait qu'entendu sa voix; et, dès

qu'ils furent à sa portée, se dressant subitement sur ses pieds, ainsi

que Vendredi, ils firent feu dessus.

Le maître d'équipage fut tué sur la place; un autre fut atteint au corps

et tomba près de lui, mais il n'expira qu'une ou deux heures après; le

troisième prit la fuite.

À cette détonation, je m'approchai immédiatement avec toute mon armée,

qui était alors de huit hommes, savoir: moi, généralissime; Vendredi,

mon lieutenant-général; le capitaine et ses deux compagnons, et les

trois prisonniers de guerre auxquels il avait confié des armes.

Nous nous avançâmes sur eux dans l'obscurité, de sorte qu'on ne pouvait

juger de notre nombre.--J'ordonnai au matelot qu'ils avaient laissé dans

la chaloupe, et qui était alors un des nôtres, de les appeler par leurs

noms, afin d'essayer si je pourrais les amener à parlementer, et par là

peut-être à des termes d'accommodement;--ce qui nous réussit à

souhait;--car il était en effet naturel de croire que, dans l'état où

ils étaient alors, ils capituleraient très-volontiers. Ce matelot se mit

donc à crier de toute sa force à l'un d'entre eux:--«Tom Smith! Tom

Smith!»--Tom Smith répondit aussitôt:--«Est-ce toi, Robinson?»--Car il

paraît qu'il avait reconnu sa voix.--«Oui, oui, reprit l'autre. Au nom

de Dieu, Tom Smith, mettez bas les armes et rendez-vous, sans quoi vous

êtes touts morts à l'instant.»

--À qui faut-il nous rendre? répliqua Smith; où sont-ils?»--«Ils sont

ici, dit Robinson: c'est notre capitaine avec cinquante hommes qui vous

pourchassent depuis deux heures. Le maître d'équipage est tué, Will Frye

blessé, et moi je suis prisonnier. Si vous ne vous rendez pas, vous êtes

touts perdus.»

--«Nous donnera-t-on quartier? dit Tom Smith, si nous nous

rendons?»--«Je vais le demander, si vous promettez de vous rendre,»

répondit Robinson.--Il s'adressa donc au capitaine, et le capitaine

lui-même se mit alors à crier:--«Toi, Smith, tu connais ma voix; si vous

déposez immédiatement les armes et vous soumettez, vous aurez touts la

vie sauve, hormis WILL ATKINS.»

Sur ce, WILL ATKINS s'écria:--Au nom de Dieu! capitaine, donnez-moi

quartier! Qu'ai-je fait? Ils sont touts aussi coupables que moi.»--Ce

qui, au fait, n'était pas vrai; car il paraît que ce WILL ATKINS avait

été le premier à se saisir du capitaine au commencement de la révolte,

et qu'il l'avait cruellement maltraité en lui liant les mains et en

l'accablant d'injures. Quoi qu'il en fût, le capitaine le somma de se

rendre à discrétion et de se confier à la miséricorde du gouverneur:

c'est moi dont il entendait parler, car ils m'appelaient touts

gouverneur.

Bref, ils déposèrent touts les armes et demandèrent la vie; et j'envoyai

pour les garrotter l'homme qui avait parlementé avec deux de ses

compagnons. Alors ma grande armée de cinquante d'hommes, laquelle, y

compris les trois en détachement, se composait en tout de huit hommes,

s'avança et fit main basse sur eux et leur chaloupe. Mais je me tins

avec un des miens hors de leur vue, pour des raisons d'État.

Notre premier soin fut de réparer la chaloupe et de songer à recouvrer

le vaisseau. Quant au capitaine, il eut alors le loisir de pourparler

avec ses prisonniers. Il leur reprocha l'infamie de leurs procédés à son

égard, et l'atrocité de leur projet, qui, assurément, les aurait

conduits enfin à la misère et à l'opprobre, et peut-être à la potence.

Ils parurent touts fort repentants et implorèrent la vie. Il leur

répondit là-dessus qu'ils n'étaient pas ses prisonniers, mais ceux du

gouverneur de l'île; qu'ils avaient cru le jeter sur le rivage d'une île

stérile et déserte, mais qu'il avait plu à Dieu de les diriger vers une

île habitée, dont le gouverneur était Anglais, et pouvait les y faire

pendre touts, si tel était son plaisir; mais que, comme il leur avait

donné quartier, il supposait qu'il les enverrait en Angleterre pour y

être traités comme la justice le requérait, hormis ATKINS, à qui le

gouverneur lui avait enjoint de dire de se préparer à la mort, car il

serait pendu le lendemain matin.

Quoique tout ceci ne fût qu'une fiction de sa part, elle produisit

cependant tout l'effet désiré. ATKINS se jeta à genoux et supplia le

capitaine d'intercéder pour lui auprès du gouverneur, et touts les

autres le conjurèrent au nom de Dieu, afin de n'être point envoyés en

Angleterre.

Il me vint alors à l'esprit que le moment de notre délivrance était

venu, et que ce serait une chose très-facile que d'amener ces gens à

s'employer de tout cœur à recouvrer le vaisseau. Je m'éloignai donc dans

l'ombre pour qu'ils ne pussent voir quelle sorte de gouverneur ils

avaient, et j'appelai à moi le capitaine. Quand j'appelai, comme si

j'étais à une bonne distance, un de mes hommes reçut l'ordre de parler à

son tour, et il dit au capitaine:--«Capitaine, le commandant vous

appelle.»--Le capitaine répondit aussitôt:--«Dites à son Excellence que

je viens à l'instant.»--Ceci les trompa encore parfaitement, et ils

crurent touts que le gouverneur était près de là avec ses cinquante

hommes.

Quand le capitaine vint à moi, je lui communiquai mon projet pour la

prise du vaisseau. Il le trouva parfait, et résolut de le mettre à

exécution le lendemain.

Mais, pour l'exécuter avec plus d'artifice et en assurer le succès, je

lui dis qu'il fallait que nous séparassions les prisonniers, et qu'il

prît ATKINS et deux autres d'entre les plus mauvais, pour les envoyer,

bras liés, à la caverne où étaient déjà les autres. Ce soin fut remis à

Vendredi et aux deux hommes qui avaient été débarqués avec le capitaine.

Ils les emmenèrent à la caverne comme à une prison; et c'était au fait

un horrible lieu, surtout pour des hommes dans leur position.

Je fis conduire les autres à ma tonnelle, comme je l'appelais, et dont

j'ai donné une description complète. Comme elle était enclose, et qu'ils

avaient les bras liés, la place était assez sûre, attendu que de leur

conduite dépendait leur sort.

À ceux-ci dans la matinée j'envoyai le capitaine pour entrer en

pourparler avec eux; en un mot, les éprouver et me dire s'il pensait

qu'on pût ou non se fier à eux pour aller à bord et surprendre le

navire. Il leur parla de l'outrage qu'ils lui avaient fait, de la

condition dans laquelle ils étaient tombés, et leur dit que, bien que le

gouverneur leur eût donné quartier actuellement, ils seraient à coup sûr

mis au gibet si on les envoyait en Angleterre; mais que s'ils voulaient

s'associer à une entreprise aussi loyale que celle de recouvrer le

vaisseau, il aurait du gouverneur la promesse de leur grâce.

On devine avec quelle hâte une semblable proposition fut acceptée par

des hommes dans leur situation. Ils tombèrent aux genoux du capitaine,

et promirent avec les plus énergiques imprécations qu'ils lui seraient

fidèles jusqu'à la dernière goutte de leur sang; que, lui devant la vie,

ils le suivraient en touts lieux, et qu'ils le regarderaient comme leur

père tant qu'ils vivraient.

--«Bien, reprit le capitaine; je m'en vais reporter au gouverneur ce que

vous m'avez dit, et voir ce que je puis faire pour l'amener à donner son

consentement.»--Il vint donc me rendre compte de l'état d'esprit dans

lequel il les avait trouvés, et m'affirma qu'il croyait vraiment qu'ils

seraient fidèles.

REPRISE DU NAVIRE

Néanmoins, pour plus de sûreté, je le priai de retourner vers eux, d'en

choisir cinq, et de leur dire, pour leur donner à penser qu'on n'avait

pas besoin d'hommes, qu'il n'en prenait que cinq pour l'aider, et que

les deux autres et les trois qui avaient été envoyés prisonniers au

château,--ma caverne,--le gouverneur voulait les garder comme otages,

pour répondre de la fidélité de ces cinq; et que, s'ils se montraient

perfides dans l'exécution, les cinq otages seraient tout vifs accrochés

à un gibet sur le rivage.

Ceci parut sévère, et les convainquit que c'était chose sérieuse que le

gouverneur. Toutefois ils ne pouvaient qu'accepter, et ce fut alors

autant l'affaire des prisonniers que celle du capitaine d'engager les

cinq autres à faire leur devoir.

Voici quel était l'état de nos forces pour l'expédition: 1º le

capitaine, son second et le passager; 2º les deux prisonniers de la

première escouade, auxquels, sur les renseignements du capitaine,

j'avais donné la liberté et confié des armes; 3º les deux autres, que

j'avais tenus jusqu'alors garrottés dans ma tonnelle, et que je venais

de relâcher, à la sollicitation du capitaine; 4º les cinq élargis en

dernier: ils étaient donc douze en tout, outre les cinq que nous tenions

prisonniers dans la caverne comme otages.

Je demandai au capitaine s'il voulait avec ce monde risquer l'abordage

du navire. Quant à moi et mon serviteur Vendredi, je ne pensai pas qu'il

fût convenable que nous nous éloignassions, ayant derrière nous sept

hommes captifs. C'était bien assez de besogne pour nous que de les

garder à l'écart, et de les fournir de vivres.

Quant aux cinq de la caverne, je résolus de les tenir séquestrés; mais

Vendredi allait deux fois par jour pour leur donner le nécessaire.

J'employais les deux autres à porter les provisions à une certaine

distance, où Vendredi devait les prendre.

Lorsque je me montrai aux deux premiers otages, ce fut avec le

capitaine, qui leur dit que j'étais la personne que le gouverneur avait

désignée pour veiller sur eux; que le bon plaisir du gouverneur était

qu'ils n'allassent nulle part sans mon autorisation; et que, s'ils le

faisaient, ils seraient transférés au château et mis aux fers. Ne leur

ayant jamais permis de me voir comme gouverneur, je jouais donc pour

lors un autre personnage, et leur parlais du gouverneur, de la garnison,

du château et autres choses semblables, en toute occasion.

Le capitaine n'avait plus d'autre difficulté devant lui que de gréer les

deux chaloupes, de reboucher celle défoncée, et de les équiper. Il fit

son passager, capitaine de l'une avec quatre hommes, et lui-même, son

second et cinq matelots montèrent dans l'autre. Ils concertèrent

très-bien leurs plans, car ils arrivèrent au navire vers le milieu de la

nuit. Aussitôt qu'ils en furent à portée de la voix, le capitaine

ordonna à Robinson de héler et de leur dire qu'ils ramenaient les hommes

et la chaloupe, mais qu'ils avaient été bien long-temps avant de les

trouver, et autres choses semblables. Il jasa avec eux jusqu'à ce qu'ils

eussent accosté le vaisseau. Alors le capitaine et son second, avec

leurs armes, se jetant les premiers à bord, assommèrent sur-le-champ à

coups de crosse de mousquet le bosseman et le charpentier; et,

fidèlement secondés par leur monde, ils s'assuraient de touts ceux qui

étaient sur le pont et le gaillard d'arrière, et commençaient à fermer

les écoutilles pour empêcher de monter ceux qui étaient en bas, quand

les gens de l'autre embarcation, abordant par les porte-haubans de

misaine, s'emparèrent du gaillard d'avant et de l'écoutillon[26] qui

descendait à la cuisine, où trois hommes qui s'y trouvaient furent faits

prisonniers.

Ceci fait, tout étant en sûreté sur le pont, le capitaine ordonna à son

second de forcer avec trois hommes la chambre du Conseil, où était posté

le nouveau capitaine rebelle, qui, ayant eu quelque alerte, était monté

et avait pris les armes avec deux matelots et un mouce[27]. Quand le

second eut effondré la porte avec une pince, le nouveau capitaine et ses

hommes firent hardiment feu sur eux. Une balle de mousquet atteignit le

second et lui cassa le bras, deux autres matelots furent aussi blessés,

mais personne ne fut tué.

Le second, appelant à son aide, se précipita cependant, tout blessé

qu'il était, dans la chambre du Conseil, et déchargea son pistolet à

travers la tête du nouveau capitaine. Les balles entrèrent par la

bouche, ressortirent derrière l'oreille et le firent taire à jamais.

Là-dessus le reste se rendit, et le navire fut réellement repris sans

qu'aucun autre perdît la vie.

Aussitôt que le bâtiment fut ainsi recouvré, le capitaine ordonna de

tirer sept coups de canon, signal dont il était convenu avec moi pour me

donner avis de son succès. Je vous laisse à penser si je fus aise de les

entendre, ayant veillé tout exprès sur le rivage jusqu'à près de deux

heures du matin.

Après avoir parfaitement entendu le signal, je me couchai; et, comme

cette journée avait été pour moi très-fatigante, je dormis profondément

jusqu'à ce que je fus réveillé en sursaut par un coup de canon. Je me

levai sur-le-champ, et j'entendis quelqu'un m'appeler:--«Gouverneur,

gouverneur!»--Je reconnus de suite la voix du capitaine, et je grimpai

sur le haut du rocher où il était monté. Il me reçut dans ses bras, et,

me montrant du doigt le bâtiment:--«Mon cher ami et libérateur, me

dit-il, voilà votre navire; car il est tout à vous, ainsi que nous et

tout ce qui lui appartient.» Je jetai les yeux sur le vaisseau. Il était

mouillé à un peu plus d'un demi-mille du rivage; car ils avaient

appareillé dès qu'ils en avaient été maîtres; et, comme il faisait beau,

ils étaient venus jeter l'ancre à l'embouchure de la petite crique;

puis, à la faveur de la marée haute, le capitaine amenant la pinace près

de l'endroit où j'avais autrefois abordé avec mes radeaux, il avait

débarqué juste à ma porte.

Je fus d'abord sur le point de m'évanouir de surprise; car je voyais

positivement ma délivrance dans mes mains, toutes choses faciles, et un

grand bâtiment prêt à me transporter s'il me plaisait de partir. Pendant

quelque temps je fus incapable de répondre un seul mot; mais, comme le

capitaine m'avait pris dans ses bras, je m'appuyai fortement sur lui,

sans quoi je serais tombé par terre.

Il s'apperçut de ma défaillance, et, tirant vite une bouteille de sa

poche, me fit boire un trait d'une liqueur cordiale qu'il avait apportée

exprès pour moi. Après avoir bu, je m'assis à terre; et, quoique cela

m'eût rappelé à moi-même, je fus encore long-temps sans pouvoir lui dire

un mot.

Cependant le pauvre homme était dans un aussi grand ravissement que moi,

seulement il n'était pas comme moi sous le coup de la surprise. Il me

disait mille bonnes et tendres choses pour me calmer et rappeler mes

sens. Mais il y avait un tel gonflement de joie dans ma poitrine, que

mes esprits étaient plongés dans la confusion; enfin il débonda par des

larmes, et peu après je recouvrai la parole.

Alors je l'étreignis à mon tour, je l'embrassai comme mon libérateur, et

nous nous abandonnâmes à la joie. Je lui dis que je le regardais comme

un homme envoyé par le Ciel pour me délivrer; que toute cette affaire me

semblait un enchaînement de prodiges; que de telles choses étaient pour

nous un témoignage que la main cachée d'une Providence gouverne

l'univers et une preuve évidente que l'œil d'une puissance infinie sait

pénétrer dans les coins les plus reculés du monde et envoyer aide aux

malheureux toutes fois et quantes qu'il lui plaît.

Je n'oubliai pas d'élever au Ciel mon cœur reconnaissant. Et quel cœur

aurait pu se défendre de le bénir, _Celui_ qui non-seulement avait d'une

façon miraculeuse pourvu aux besoins d'un homme dans un semblable désert

et dans un pareil abandon, mais de qui, il faut incessamment le

reconnaître, toute délivrance procède!

Quand nous eûmes jasé quelque temps, le capitaine me dit qu'il m'avait

apporté tels petits rafraîchissements que pouvait fournir le bâtiment,

et que les misérables qui en avaient été si long-temps maîtres n'avaient

pas gaspillés. Sur ce il appela les gens de la pinace et leur ordonna

d'apporter à terre les choses destinées au gouverneur. C'était

réellement un présent comme pour quelqu'un qui n'eût pas dû s'en aller

avec eux, comme si j'eusse dû toujours demeurer dans l'île, et comme

s'ils eussent dû partir sans moi.

Robinson Crusoe (I/II) · 第 24 / 25 段