renaissait avec le beau temps, je m'occupai journellement à préparer
tout pour le voyage. La première chose que je fis, ce fut d'amasser une
certaine quantité de provisions qui devaient nous être nécessaires. Je
me proposais, dans une semaine ou deux, d'ouvrir le bassin et de lancer
notre bateau, quand un matin que j'étais occupé à quelqu'un de ces
apprêts, j'appelai Vendredi et lui dis d'aller au bord de la mer pour
voir s'il ne trouverait pas quelque chélone ou tortue, chose que nous
faisions habituellement une fois par semaine; nous étions aussi friands
des œufs que de la chair de cet animal. Vendredi n'était parti que
depuis peu de temps quand je le vis revenir en courant et franchir ma
fortification extérieure comme si ses pieds ne touchaient pas la terre,
et, avant que j'eusse eu le temps de lui parler, il me cria:--«Ô maître!
ô maître! ô chagrin! ô mauvais!»--«Qu'y a-t-il, Vendredi? lui
dis-je.»--«Oh! Là-bas un, deux, trois canots! un, deux, trois!»--Je
conclus, d'après sa manière de s'exprimer, qu'il y en avait six; mais,
après que je m'en fus enquis, je n'en trouvai que trois,--«Eh bien!
Vendredi, lui dis-je, ne t'effraie pas.»--Je le rassurai ainsi autant
que je pus; néanmoins je m'apperçus que le pauvre garçon était
tout-à-fait hors de lui-même: il s'était fourré en tête que les Sauvages
étaient venus tout exprès pour le chercher, le mettre en pièces et le
dévorer. Il tremblait si fort que je ne savais que faire. Je le
réconfortai de mon mieux, et lui dis que j'étais dans un aussi grand
danger, et qu'ils me mangeraient tout comme lui.--«Mais il faut,
ajoutai-je, nous résoudre à les combattre; peux-tu combattre,
Vendredi?»--«Moi tirer, dit-il, mais là venir beaucoup grand
nombre.»--«Qu'importe! répondis-je, nos fusils épouvanteront ceux qu'ils
ne tueront pas.»--Je lui demandai si, me déterminant à le défendre, il
me défendrait aussi et voudrait se tenir auprès de moi et faire tout ce
que je lui enjoindrais. Il répondit:--«Moi mourir quand vous commander
mourir, maître.» Là-dessus j'allai chercher une bonne goutte de _rum_ et
la lui donnai, car j'avais si bien ménagé mon _rum_ que j'en avais
encore pas mal en réserve. Quand il eut bu, je lui fis prendre les deux
fusils de chasse que nous portions toujours, et je les chargeai de
chevrotines aussi grosses que des petites balles de pistolet; je pris
ensuite quatre mousquets, je les chargeai chacun de deux lingots et de
cinq balles, puis chacun de mes deux pistolets d'une paire de balles
seulement. Je pendis comme à l'ordinaire, mon grand sabre nu à mon côté,
et je donnai à Vendredi sa hachette.
Quand je me fus ainsi préparé, je pris ma lunette d'approche et je
gravis sur le versant de la montagne, pour voir ce que je pourrais
découvrir; j'apperçus aussitôt par ma longue vue qu'il y avait là
vingt-un Sauvages, trois prisonniers et trois pirogues, et que leur
unique affaire semblait être de faire un banquet triomphal de ces trois
corps humains, fête barbare, il est vrai, mais, comme je l'ai observé,
qui n'avait rien parmi eux que d'ordinaire.
Je remarquai aussi qu'ils étaient débarqués non dans le même endroit
d'où Vendredi s'était échappé, mais plus près de ma crique, où le rivage
était bas et où un bois épais s'étendait presque jusqu'à la mer. Cette
observation et l'horreur que m'inspirait l'œuvre atroce que ces
misérables venaient consommer me remplirent de tant d'indignation que je
retournai vers Vendredi, et lui dis que j'étais résolu à fondre sur eux
et à les tuer touts. Puis je lui demandai s'il voulait combattre à mes
côtés. Sa frayeur étant dissipée et ses esprits étant un peu animés par
le _rum_ que je lui avais donné, il me parut plein de courage, et répéta
comme auparavant qu'il mourrait quand je lui ordonnerais de mourir.
Dans cet accès de fureur, je pris et répartis entre nous les armes que
je venais de charger. Je donnai à Vendredi un pistolet pour mettre à sa
ceinture et trois mousquets pour porter sur l'épaule, je pris moi-même
un pistolet et les trois autres mousquets, et dans cet équipage nous
nous mîmes en marche. J'avais eu outre garni ma poche d'une, petite
bouteille de _rum,_ et chargé Vendredi d'un grand sac et de balles.
Quant à la consigne, je lui enjoignis de se tenir sur mes pas, de ne
point bouger, de ne point tirer, de ne faire aucune chose que je ne lui
eusse commandée, et en même temps de ne pas souffler mot. Je fis alors à
ma droite un circuit de près d'un mille, pour éviter la crique et gagner
le bois, afin de pouvoir arriver à portée de fusil des Sauvages avant
qu'ils me découvrissent, ce que, par ma longue vue, j'avais reconnu
chose facile à faire.
Pendant cette marche mes premières idées se réveillèrent et commencèrent
à ébranler ma résolution. Je ne veux pas dire que j'eusse aucune peur de
leur nombre; comme ils n'étaient que des misérables nus et sans armes,
il est certain que je leur étais supérieur, et quand bien même j'aurais
été seul. Mais quel motif, me disais-je, quelle circonstance, quelle
nécessité m'oblige à tremper mes mains dans le sang, à attaquer des
hommes qui ne m'ont jamais fait aucun tort et qui n'ont nulle intention
de m'en faire, des hommes innocents à mon égard? Leur coutume barbare
est leur propre malheur; c'est la preuve que Dieu les a abandonnés aussi
bien que les autres nations de cette partie du monde à leur stupidité, à
leur inhumanité, mais non pas qu'il m'appelle à être le juge de leurs
actions, encore moins l'exécuteur de sa justice! Quand il le trouvera
bon il prendra leur cause dans ses mains, et par un châtiment national
il les punira pour leur crime national; mais cela n'est point mon
affaire.
CHRISTIANUS
Vendredi, il est vrai, peut justifier de cette action: il est leur
ennemi, il est en état de guerre avec ces mêmes hommes, c'est loyal à
lui de les attaquer; mais je n'en puis dire autant quant à moi--Ces
pensées firent une impression si forte sur mon esprit, que je résolus de
me placer seulement près d'eux pour observer leur fête barbare, d'agir
alors suivant que le Ciel m'inspirerait, mais de ne point m'entremettre,
à moins que quelque chose ne se présentât qui fût pour moi une
injonction formelle.
Plein de cette résolution, j'entrai dans le bois, et avec toute la
précaution et le silence possibles,--ayant Vendredi sur mes talons,--je
marchai jusqu'à ce que j'eusse atteint la lisière du côté le plus proche
des Sauvages. Une pointe de bois restait seulement entre eux et moi.
J'appelai doucement Vendredi, et, lui montrant un grand arbre qui était
juste à l'angle du bois, je lui commandai d'y aller et de m'apporter
réponse si de là il pouvait voir parfaitement ce qu'ils faisaient. Il
obéit et revint immédiatement me dire que de ce lieu on les voyait
très-bien; qu'ils étaient touts autour d'un feu, mangeant la chair d'un
de leurs prisonniers, et qu'à peu de distance de là il y en avait un
autre gisant, garrotté sur le sable, qu'ils allaient tuer bientôt,
affirmait-il, ce qui embrasa mon âme de colère. Il ajouta que ce n'était
pas un prisonnier de leur nation, mais un des hommes barbus dont il
m'avait parlé et qui étaient venus dans leur pays sur un bateau. Au seul
mot d'un homme blanc et barbu je fus rempli d'horreur; j'allai à
l'arbre, et je distinguai parfaitement avec ma longue-vue un homme blanc
couché sur la grève de la mer, pieds et mains liés avec des glayeuls ou
quelque chose de semblable à des joncs; je distinguai aussi qu'il était
Européen et qu'il avait des vêtements.
Il y avait un autre arbre et au-delà un petit hallier plus près d'eux
que la place ou j'étais d'environ cinquante verges. Je vis qu'en faisant
un petit détour je pourrais y parvenir sans être découvert, et qu'alors
je n'en serais plus qu'à demi-portée de fusil. Je retins donc ma colère,
quoique vraiment je fusse outré au plus haut degré, et, rebroussant
d'environ trente pas, je marchai derrière quelques buissons qui
couvraient tout le chemin, jusqu'à ce que je fusse arrivé vers l'autre
arbre. Là je gravis sur un petit tertre d'où ma vue plongeait librement
sur les Sauvages à la distance de quatre-vingts verges environ.
Il n'y avait pas alors un moment à perdre; car dix-neuf de ces atroces
misérables étaient assis à terre touts pêle-mêle, et venaient justement
d'envoyer deux d'entre eux pour égorger le pauvre Chrétien et peut-être
l'apporter membre à membre à leur feu: déjà même ils étaient baissés
pour lui délier les pieds. Je me tournai vers Vendredi:--«Maintenant,
lui dis-je, fais ce que je te commanderai.» Il me le promit.--«Alors,
Vendredi, repris-je, fais exactement ce que tu me verras faire sans y
manquer en rien.»--Je posai à terre un des mousquets et mon fusil de
chasse, et Vendredi m'imita; puis avec mon autre mousquet je couchai en
joue les Sauvages, en lui ordonnant de faire de même.--«Es-tu prêt? lui
dis-je alors.»--«Oui,» répondit-il.--«Allons, feu sur touts!»--Et au
même instant je tirai aussi.
Vendredi avait tellement mieux visé que moi, qu'il en tua deux et en
blessa trois, tandis que j'en tuai un et en blessai deux. Ce fut,
soyez-en sûr, une terrible consternation: touts ceux qui n'étaient pas
blessés se dressèrent subitement sur leurs pieds; mais ils ne savaient
de quel côté fuir, quel chemin prendre, car ils ignoraient d'où leur
venait la mort. Vendredi avait toujours les yeux attachés sur moi, afin,
comme je le lui avais enjoint, de pouvoir suivre touts mes mouvements.
Aussitôt après la première décharge je jetai mon arme et pris le fusil
de chasse, et Vendredi fit de même. J'armai et couchai en joue, il arma
et ajusta aussi.--«Es-tu prêt, Vendredi,» lui dis-je.--«Oui,
répondit-il.--«Feu donc, au nom de Dieu!» Et au même instant nous
tirâmes touts deux sur ces misérables épouvantés. Comme nos armes
n'étaient chargées que de ce que j'ai appelé chevrotines ou petites
balles de pistolet, il n'en tomba que deux; mais il y en eut tant de
frappés, que nous les vîmes courir çà et là tout couverts de sang,
criant et hurlant comme des insensés et cruellement blessés pour la
plupart. Bientôt après trois autres encore tombèrent, mais non pas
tout-à-fait morts.
--«Maintenant, Vendredi, m'écriai-je en posant à terre les armes vides
et en prenant le mousquet qui était encore chargé, suis moi!»--Ce qu'il
fit avec beaucoup de courage. Là-dessus je me précipitai hors du bois
avec Vendredi sur mes talons, et je me découvris moi-même. Sitôt qu'ils
m'eurent apperçu je poussai un cri effroyable, j'enjoignis à Vendredi
d'en faire autant; et, courant aussi vite que je pouvais, ce qui n'était
guère, chargé d'armes comme je l'étais, j'allai droit à la pauvre
victime qui gisait, comme je l'ai dit, sur la grève, entre la place du
festin et la mer. Les deux bouchers qui allaient se mettre en besogne
sur lui l'avaient abandonné de surprise à notre premier feu, et
s'étaient enfuis, saisis d'épouvante, vers le rivage, où ils s'étaient
jetés dans un canot, ainsi que trois de leurs compagnons. Je me tournai
vers Vendredi, et je lui ordonnai d'avancer et de tirer dessus. Il me
comprit aussitôt, et, courant environ la longueur de quarante verges
pour s'approcher d'eux, il fit feu. Je crus d'abord qu'il les avait
touts tués, car ils tombèrent en tas dans le canot; mais bientôt j'en
vis deux se relever. Toutefois il en avait expédié deux et blessé un
troisième, qui resta comme mort au fond du bateau.
Tandis que mon serviteur Vendredi tiraillait, je pris mon couteau et je
coupai les glayeuls qui liaient le pauvre prisonnier. Ayant débarrassé
ses pieds et ses mains, je le relevai et lui demandai en portugais qui
il était. Il répondit en latin: _Christianus_. Mais il était si faible
et si languissant qu'il pouvait à peine se tenir ou parler. Je tirai ma
bouteille de ma poche, et la lui présentai en lui faisant signe de
boire, ce qu'il fit; puis je lui donnai un morceau de pain qu'il mangea.
Alors je lui demandai de quel pays il était: il me répondit: _Español_.
Et, se remettant un peu, il me fit connaître par touts les gestes
possibles combien il m'était redevable pour sa délivrance.--«Señor, lui
dis-je avec tout l'espagnol que je pus rassembler, nous parlerons plus
tard; maintenant il nous faut combattre. S'il vous reste quelque force,
prenez ce pistolet et ce sabre et vengez-vous.»--il les prit avec
gratitude, et n'eut pas plus tôt ces armes dans les mains, que, comme si
elles lui eussent communiqué une nouvelle énergie, il se rua sur ses
meurtriers avec furie, et en tailla deux en pièces en un instant; mais
il est vrai que tout ceci était si étrange pour eux, que les pauvres
misérables, effrayés du bruit de nos mousquets, tombaient de pur
étonnement et de peur, et étaient aussi incapables de chercher à
s'enfuir que leur chair de résister à nos balles. Et c'était là juste le
cas des cinq sur lesquels Vendredi avait tiré dans la pirogue; car si
trois tombèrent des blessures qu'ils avaient reçues, deux tombèrent
seulement d'effroi.
Je tenais toujours mon fusil à la main sans tirer, voulant garder mon
coup tout prêt, parce que j'avais donné à l'Espagnol mon pistolet et mon
sabre. J'appelai Vendredi et lui ordonnai de courir à l'arbre d'où nous
avions fait feu d'abord, pour rapporter les armes déchargées que nous
avions laissées là; ce qu'il fit avec une grande célérité. Alors je lui
donnai mon mousquet, je m'assis pour recharger les autres armes, et
recommandai à mes hommes de revenir vers moi quand ils en auraient
besoin.
Tandis que j'étais à cette besogne un rude combat s'engagea entre
l'Espagnol et un des Sauvages, qui lui portait des coups avec un de
leurs grands sabres de bois, cette même arme qui devait servir à lui
ôter la vie si je ne l'avais empêché. L'Espagnol était aussi hardi et
aussi brave qu'on puisse l'imaginer: quoique faible, il combattait déjà
cet Indien depuis long-temps et lui avait fait deux larges blessures à
la tête; mais le Sauvage, qui était un vaillant et un robuste compagnon,
l'ayant étreint dans ses bras, l'avait renversé et s'efforçait de lui
arracher mon sabre des mains. Alors l'Espagnol le lui abandonna
sagement, et, prenant son pistolet à sa ceinture, lui tira au travers du
corps et l'étendit mort sur la place avant que moi, qui accourais, au
secours, j'eusse eu le temps de le joindre.
Vendredi, laissé à sa liberté, poursuivait les misérables fuyards sans
autre arme au poing que sa hachette, avec laquelle il dépêcha
premièrement ces trois qui, blessés d'abord, tombèrent ensuite, comme je
l'ai dit plus haut, puis après touts ceux qu'il put attraper. L'Espagnol
m'ayant demandé un mousquet, je lui donnai un des fusils de chasse, et
il se mit à la poursuite de deux Sauvages, qu'il blessa touts deux;
mais, comme il ne pouvait courir, ils se réfugièrent dans le bois, où
Vendredi les pourchassa, et en tua un: l'autre, trop agile pour lui,
malgré ses blessures, plongea dans la mer et nagea de toutes ses forces
vers ses camarades qui s'étaient sauvés dans le canot. Ces trois
rembarqués, avec un autre, qui avait été blessé sans que nous pussions
savoir s'il était mort ou vif, furent des vingt-un les seuls qui
s'échappèrent de nos mains.--
3 Tués à notre première décharge partie de l'arbre.
2 Tués à la décharge suivante.
2 Tués par Vendredi dans le bateau.
2 Tués par le même, de ceux qui avaient été blessés d'abord.
1 Tué par le même dans les bois.
3 Tués par l'Espagnol.
4 Tués, qui tombèrent çà et là de leurs blessures ou à qui Vendredi donna
la chasse.
4 Sauvés dans le canot, parmi lesquels un blessé, si non mort.
21 en tout.
Ceux qui étaient dans le canot manœuvrèrent rudement pour se mettre hors
de la portée du fusil; et, quoique Vendredi leur tirât deux ou trois
coups encore, je ne vis pas qu'il en eût blessé aucun. Il désirait
vivement que je prisse une de leurs pirogues et que je les poursuivisse;
et, au fait, moi-même j'étais très-inquiet de leur fuite; je redoutais
qu'ils ne portassent de mes nouvelles dans leur pays, et ne revinssent
peut-être avec deux ou trois cents pirogues pour nous accabler par leur
nombre. Je consentis donc à leur donner la chasse en mer, et courant à
un de leurs canots, je m'y jetai et commandai à Vendredi de me suivre;
mais en y entrant quelle fut ma surprise de trouver un pauvre Sauvage,
étendu pieds et poings liés, destiné à la mort comme l'avait été
l'Espagnol, et presque expirant de peur, ne sachant pas ce qui se
passait car il n'avait pu regarder par-dessus le bord du bateau. Il
était lié si fortement de la tête aux pieds et avait été garrotté si
long-temps qu'il ne lui restait plus qu'un souffle de vie.
Je coupai aussitôt les glayeuls ou les joncs tortillés qui
l'attachaient, et je voulus l'aider à se lever; mais il ne pouvait ni se
soutenir ni parler; seulement il gémissait très-piteusement, croyant
sans doute qu'on ne l'avait délié que pour le faire mourir.
Lorsque Vendredi se fut approché, je le priai de lui parler et de
l'assurer de sa délivrance; puis, tirant ma bouteille, je fis donner une
goutte de _rum_ à ce pauvre malheureux; ce qui, avec la nouvelle de son
salut, le ranima, et il s'assit dans le bateau. Mais quand Vendredi vint
à l'entendre parler et à le regarder en face, ce fut un spectacle à
attendrir jusqu'aux larmes, de le voir baiser, embrasser et étreindre ce
Sauvage; de le voir pleurer, rire, crier, sauter à l'entour, danser,
chanter, puis pleurer encore, se tordre les mains, se frapper la tête et
la face, puis chanter et sauter encore à l'entour comme un insensé. Il
se passa un long temps avant que je pusse lui arracher une parole et lui
faire dire ce dont il s'agissait; mais quand il fut un peu revenu à
lui-même, il s'écria:--«C'est mon père!»
VENDREDI ET SON PÈRE
Il m'est difficile d'exprimer combien je fus ému des transports de joie
et d'amour filial qui agitèrent ce pauvre Sauvage à la vue de son père
délivré de la mort. Je ne puis vraiment décrire la moitié de ses
extravagances de tendresse. Il se jeta dans la pirogue et en ressortit
je ne sais combien de fois. Quand il y entrait il s'asseyait auprès de
son père, il se découvrait la poitrine, et, pour le ranimer, il lui
tenait la tête appuyée contre son sein des demi-heures entières; puis il
prenait ses bras, ses jambes, engourdis et roidis par les liens, les
réchauffait et les frottait avec ses mains, et moi, ayant vu cela, je
lui donnai du _rum_ de ma bouteille pour faire des frictions, qui eurent
un excellent effet.
Cet événement nous empêcha de poursuivre le canot des Sauvages, qui
était déjà à peu près hors de vue; mais ce fut heureux pour nous: car au
bout de deux heures avant qu'ils eussent pu faire le quart de leur
chemin, il se leva un vent impétueux, qui continua de souffler si
violemment toute la nuit et de souffler Nord-Ouest, ce qui leur était
contraire, que je ne pus supposer que leur embarcation eût résisté et
qu'ils eussent regagné leur côte.
Mais, pour revenir à Vendredi, il était tellement occupé de son père,
que de quelque temps je n'eus pas le cœur de l'arracher de là. Cependant
lorsque je pensai qu'il pouvait le quitter un instant, je l'appelai vers
moi, et il vint sautant et riant, et dans une joie extrême. Je lui
demandai s'il avait donné du pain à son père. Il secoua la tête, et
répondit:--«Non: moi, vilain chien, manger tout moi-même.»--Je lui
donnai donc un gâteau de pain, que je tirai d'une petite poche que je
portais à cet effet. Je lui donnai aussi une goutte de _rum_ pour
lui-même; mais il ne voulut pas y goûter et l'offrit à son père. J'avais
encore dans ma pochette deux ou trois grappes de mes raisins, je lui en
donnai de même une poignée pour son père. À peine la lui eût-il portée
que je le vis sortir de la pirogue et s'enfuir comme s'il eût été
épouvanté. Il courait avec une telle vélocité,--car c'était le garçon le
plus agile de ses pieds que j'aie jamais vu;--il courait avec une telle
vélocité, dis-je, qu'en quelque sorte je le perdis de vue en un instant.
J'eus beau l'appeler et crier après lui, ce fut inutile; il fila son
chemin, et, un quart d'heure après, je le vis revenir, mais avec moins
de vitesse qu'il ne s'en était allé. Quand il s'approcha, je m'apperçus
qu'il avait ralenti son pas, parce qu'il portait quelque chose à la
main.
Arrivé près de moi, je reconnus qu'il était allé à la maison chercher un
pot de terre pour apporter de l'eau fraîche, et qu'il était chargé en
outre de deux gâteaux ou galettes de pain. Il me donna le pain, mais il
porta l'eau à son père. Cependant, comme j'étais moi-même très-altéré,
j'en humai quelque peu. Cette eau ranima le Sauvage beaucoup mieux que
le _rum_ ou la liqueur forte que je lui avais donné, car il se mourait
de soif.
Quand il eut bu, j'appelai Vendredi pour savoir s'il restait encore un
peu d'eau; il me répondit que oui. Je le priai donc de la donner au
pauvre Espagnol, qui en avait tout autant besoin que son père. Je lui
envoyai aussi un des gâteaux que Vendredi avait été chercher. Cet homme,
qui était vraiment très-affaibli, se reposait sur l'herbe à l'ombre d'un
arbre; ses membres étaient roides et très-enflés par les liens dont ils
avaient été brutalement garrottés. Quand, à l'approche de Vendredi lui
apportant de l'eau, je le vis se dresser sur son séant, boire, prendre
le pain et se mettre à le manger, j'allai à lui et lui donnai une
poignée de raisins. Il me regarda avec toutes les marques de gratitude
et de reconnaissance qui peuvent se manifester sur un visage; mais,
quoiqu'il se fût si bien montré dans le combat, il était si défaillant
qu'il ne pouvait se tenir debout; il l'essaya deux ou trois fois, mais
réellement en vain, tant ses chevilles étaient enflées et douloureuses.
Je l'engageai donc à ne pas bouger, et priai Vendredi de les lui frotter
et de les lui bassiner avec du _rum,_ comme il avait fait à son père.
J'observai que, durant le temps que le pauvre et affectionné Vendredi
fut retenu là, toutes les deux minutes, plus souvent même, il retournait
la tête pour voir si son père était à la même place et dans la même
posture où il l'avait laissé. Enfin, ne l'appercevant plus, il se leva
sans dire mot et courut vers lui avec tant de vitesse, qu'il semblait
que ses pieds ne touchaient pas la terre; mais en arrivant il trouva
seulement qu'il s'était couché pour reposer ses membres. Il revint donc
aussitôt, et je priai alors l'Espagnol de permettre que Vendredi l'aidât
à se lever et le conduisît jusqu'au bateau, pour le mener à notre
demeure, où je prendrais soin de lui. Mais Vendredi, qui était un jeune
et robuste compagnon, le chargea sur ses épaules, le porta au canot et
l'assit doucement sur un des côtés, les pieds tournés dans l'intérieur;
puis, le soulevant encore, le plaça tout auprès de son père. Alors il
ressortit de la pirogue, la mit à la mer, et quoiqu'il fît un vent assez
violent, il pagaya le long du rivage plus vite que je ne pouvais
marcher. Ainsi il les amena touts deux en sûreté dans notre crique, et,
les laissant dans la barque, il courut chercher l'autre canot. Au moment
où il passait près de moi je lui parlai et lui demandai où il allait. Il
me répondit:--«Vais chercher plus bateau.»--Puis il repartit comme le
vent; car assurément jamais homme ni cheval ne coururent comme lui, et
il eut amené le second canot dans la crique presque aussitôt que j'y
arrivai par terre. Alors il me fit passer sur l'autre rive et alla
ensuite aider à nos nouveaux hôtes à sortir du bateau. Mais, une fois
dehors, ils ne purent marcher ni l'un ni l'autre; le pauvre Vendredi ne
savait que faire.
Pour remédier à cela je me pris à réfléchir, et je priai Vendredi de les
inviter à s'asseoir sur le bord tandis qu'il viendrait avec moi. J'eus
bientôt fabriqué une sorte de civière où nous les plaçâmes, et sur
laquelle, Vendredi et moi, nous les portâmes touts deux. Mais quand nous
les eûmes apportés au pied extérieur de notre muraille ou fortification,
nous retombâmes dans un pire embarras qu'auparavant; car il était
impossible de les faire passer par-dessus, et j'étais résolu à ne point
l'abattre. Je me remis donc à l'ouvrage, et Vendredi et moi nous eûmes
fait en deux heures de temps environ une très-jolie tente avec de
vieilles voiles, recouverte de branches d'arbre, et dressée dans
l'esplanade, entre notre retranchement extérieur et le bocage que
j'avais planté. Là nous leur fîmes deux lits de ce que je me trouvais
avoir, c'est-à-dire de bonne paille de riz, avec des couvertures jetées
dessus, l'une pour se coucher et l'autre pour se couvrir.
Mon île était alors peuplée, je me croyais très-riche en sujets; et il
me vint et je fis souvent l'agréable réflexion, que je ressemblais à un
Roi. Premièrement, tout le pays était ma propriété absolue, de sorte que
j'avais un droit indubitable de domination; secondement, mon peuple
était complètement soumis. J'étais souverain seigneur et législateur;
touts me devaient la vie et touts étaient prêts à mourir pour moi si
besoin était. Chose surtout remarquable! je n'avais que trois sujets et
ils étaient de trois religions différentes: Mon homme Vendredi était
protestant, son père était idolâtre et cannibale, et l'Espagnol était
papiste. Toutefois, soit dit en passant, j'accordai la liberté de
conscience dans toute l'étendue de mes États.