Il y avait, Dieu le sait, plus de sincérité que de science dans toutes

les méthodes que je pris pour l'instruction de cette malheureuse

créature, et je dois reconnaître ce que tout autre, je pense, éprouvera

en pareil cas, qu'en lui exposant les choses d'une façon évidente, je

m'instruisis moi-même en plusieurs choses que j'ignorais ou que je

n'avais pas approfondies auparavant, mais qui se présentèrent

naturellement à mon esprit quand je me pris à les fouiller pour

l'enseignement de ce pauvre Sauvage. En cette occasion je mis même à la

recherche de ces choses plus de ferveur que je ne m'en étais senti de ma

vie. Si bien que j'aie réussi ou non avec cet infortuné, je n'en avais

pas moins de fortes raisons pour remercier le Ciel de me l'avoir envoyé.

Le chagrin glissait plus légèrement sur moi; mon habitation devenait

excessivement confortable; et quand je réfléchissais que, dans cette vie

solitaire à laquelle j'avais été condamné, je n'avais pas été seulement

conduit à tourner mes regards vers le Ciel et à chercher le bras qui

m'avait exilé, mais que j'étais devenu un instrument de la Providence

pour sauver la vie et sans doute l'âme d'un pauvre Sauvage, et pour

l'amener à la vraie science de la religion et de la doctrine

chrétiennes, afin qu'il pût connaître le Christ Jésus, afin qu'il pût

connaître celui qui est la vie éternelle; quand, dis-je, je

réfléchissais sur toutes ces choses, une joie secrète s'épanouissait

dans mon âme, et souvent même je me félicitais d'avoir été amené en ce

lieu, ce que j'avais tant de fois regardé comme la plus terrible de

toutes les afflictions qui eussent pu m'advenir.

Dans cet esprit de reconnaissance j'achevai le reste de mon exil. Mes

conversations avec Vendredi employaient si bien mes heures, que je

passai les trois années que nous vécûmes là ensemble parfaitement et

complètement heureux, si toutefois il est une condition sublunaire qui

puisse être appelée bonheur parfait. Le Sauvage était alors un bon

Chrétien, un bien meilleur Chrétien que moi; quoique, Dieu en soit béni!

j'aie quelque raison d'espérer que nous étions également pénitents, et

des pénitents consolés et régénérés.--Nous avions la parole de Dieu à

lire et son Esprit pour nous diriger, tout comme si nous eussions été en

Angleterre.

Je m'appliquais constamment à lire l'Écriture et à lui expliquer de mon

mieux le sens de ce que je lisais; et lui, à son tour, par ses examens

et ses questions sérieuses, me rendait, comme je le disais

tout-à-l'heure, un docteur bien plus habile dans la connaissance des

deux Testaments que je ne l'aurais jamais été si j'eusse fait une

lecture privée. Il est encore une chose, fruit de l'expérience de cette

portion de ma vie solitaire, que je ne puis passer sous silence: oui,

c'est un bonheur infini et inexprimable que la science de Dieu et la

doctrine du salut par Jésus-Christ soient si clairement exposées dans

les Testaments, et qu'elles soient si faciles à être reçues et

entendues, que leur simple lecture put me donner assez le sentiment de

mon devoir pour me porter directement au grand œuvre de la repentance

sincère de mes péchés, et pour me porter, en m'attachant à un Sauveur,

source de vie et de salut, à pratiquer une réforme et à me soumettre à

touts les commandements de Dieu, et cela sans aucun maître où

précepteur, j'entends humain. Cette simple instruction se trouva de même

suffisante pour éclairer mon pauvre Sauvage et pour en faire un Chrétien

tel, que de ma vie j'en ai peu connu qui le valussent.

Quant aux disputes, aux controverses, aux pointilleries, aux

contestations qui furent soulevées dans le monde touchant la religion,

soit subtilités de doctrine, soit projets de gouvernement

ecclésiastique, elles étaient pour nous tout-à-fait chose vaine, comme,

autant que j'en puis juger, elles l'ont été pour le reste du genre

humain. Nous étions sûrement guidés vers le Ciel par les Écritures; et

nous étions éclairés par l'Esprit consolateur de Dieu, nous enseignant

et nous instruisant par sa parole, nous conduisant à toute vérité et

nous rendant l'un et l'autre soumis et obéissants aux enseignements de

sa loi. Je ne vois pas que nous aurions pu faire le moindre usage de la

connaissance la plus approfondie des points disputés en religion qui

répandirent tant de troubles sur la terre, quand bien même nous eussions

pu y parvenir.--Mais il me faut reprendre le fil de mon histoire, et

suivre chaque chose dans son ordre.

Après que Vendredi et moi eûmes fait une plus intime connaissance,

lorsqu'il put comprendre presque tout ce que je lui disais et parler

couramment, quoiqu'en mauvais anglais, je lui fis le récit de mes

aventures ou de celles qui se rattachaient à ma venue dans l'île;

comment j'y avais vécu et depuis combien de temps. Je l'initiai au

mystère,--car c'en était un pour lui,--de la poudre et des balles, et je

lui appris à tirer. Je lui donnai un couteau, ce qui lui fit un plaisir

extrême; et je lui ajustai un ceinturon avec un fourreau suspendu,

semblable à ceux où l'on porte en Angleterre les couteaux de chasse;

mais dans la gaine, au lieu de coutelas, je mis une hachette, qui

non-seulement était une bonne arme en quelques occasions, mais une arme

beaucoup plus utile dans une foule d'autres.

HOMMES BARBUS AU PAYS DE VENDREDI

Je lui fis une description des contrées de l'Europe, et particulièrement

de l'Angleterre, ma patrie. Je lui contai comment nous vivions, comment

nous adorions Dieu, comment nous nous conduisions les uns envers les

autres, et comment, dans des vaisseaux, nous trafiquions avec toutes les

parties du monde. Je lui donnai une idée du bâtiment naufragé à bord

duquel j'étais allé, et lui montrai d'aussi près que je pus la place où

il avait échoué; mais depuis long-temps il avait été mis en pièces et

avait entièrement disparu.

Je lui montrai aussi les débris de notre chaloupe, que nous perdîmes

quand nous nous sauvâmes de notre bord, et qu'avec touts mes efforts, je

n'avais jamais pu remuer; mais elle était alors presque entièrement

délabrée. En appercevant cette embarcation, Vendredi demeura fort

long-temps pensif et sans proférer un seul mot. Je lui demandai ce à

quoi il songeait; enfin il me dit: «Moi voir pareil bateau ainsi venir

au lieu à ma nation.»

Je fus long-temps sans deviner ce que cela signifiait; mais à la fin, en

y réfléchissant bien, je compris qu'une chaloupe pareille avait dérivé

sur le rivage qu'il habitait, c'est-à-dire, comme il me l'expliqua, y

avait été entraînée par une tempête. Aussitôt j'imaginai que quelque

vaisseau européen devait avoir fait naufrage sur cette côte, et que sa

chaloupe, s'étant sans doute détachée, avait été jetée à terre; mais je

fus si stupide que je ne songeai pas une seule fois à des hommes

s'échappant d'un naufrage, et ne m'informai pas d'où ces embarcations

pouvaient venir. Tout ce que je demandai, ce fut la description de ce

bateau.

Vendredi me le décrivit assez bien, mais il me mit beaucoup mieux à même

de le comprendre lorsqu'il ajouta avec chaleur:--«Nous sauver hommes

blancs de noyer.»--Il y avait donc, lui dis-je, des hommes blancs dans

le bateau?»--«Oui, répondit-il, le bateau plein d'hommes blancs.»--Je le

questionnai sur leur nombre; il compta sur ses doigts jusqu'à

dix-sept.--«Mais, repris-je alors, que sont-ils devenus?»--«Ils vivent,

ils demeurent chez ma nation.»

Ce récit me mit en tête de nouvelles pensées: j'imaginai aussitôt que ce

pouvaient être les hommes appartenant au vaisseau échoué en vue de mon

île, comme je l'appelais alors; que ces gens, après que le bâtiment eut

donné contre le rocher, le croyant inévitablement perdu, s'étaient jetés

dans leur chaloupe et avaient abordé à cette terre barbare parmi les

Sauvages.

Sur ce, je m'enquis plus curieusement de ce que ces hommes étaient

devenus. Il m'assura qu'ils vivaient encore, qu'il y avait quatre ans

qu'ils étaient là, que les Sauvages les laissaient tranquilles et leur

donnaient de quoi manger. Je lui demandai comment il se faisait qu'ils

n'eussent point été tués et mangés:--«Non, me dit-il, eux faire frère

avec eux»--C'est-à-dire, comme je le compris, qu'ils avaient fraternisé.

Puis il ajouta:--«Eux manger non hommes que quand la guerre fait

battre,»--c'est-à-dire qu'ils ne mangent aucun homme qui ne se soit

battu contre eux et n'ait été fait prisonnier de guerre.

Il arriva, assez long-temps après ceci, que, se trouvant sur le sommet

de la colline, à l'Est de l'île, d'où, comme je l'ai narré, j'avais dans

un jour serein découvert le continent de l'Amérique, il arriva, dis-je,

que Vendredi, le temps étant fort clair, regarda fixement du côté de la

terre ferme, puis, dans une sorte d'ébahissement, qu'il se prit à

sauter, et à danser, et à m'appeler, car j'étais à quelque distance. Je

lui en demandai le sujet:--«Ô joie! ô joyeux! s'écriait-il, là voir mon

pays, là ma nation!

Je remarquai un sentiment de plaisir extraordinaire épanoui sur sa face;

ses yeux étincelaient, sa contenance trahissait une étrange passion,

comme s'il eût eu un désir véhément de retourner dans sa patrie. Cet

air, cette expression éveilla en moi une multitude de pensées qui me

laissèrent moins tranquille que je l'étais auparavant sur le compte de

mon nouveau serviteur Vendredi; et je ne mis pas en doute que si jamais

il pouvait retourner chez sa propre nation, non-seulement il oublierait

toute sa religion, mais toutes les obligations qu'il m'avait, et qu'il

ne fût assez perfide pour donner des renseignements sur moi à ses

compatriotes, et revenir peut-être, avec quelques centaines des siens,

pour faire de moi un festin auquel il assisterait aussi joyeux qu'il

avait eu pour habitude de l'être aux festins de ses ennemis faits

prisonniers de guerre.

Mais je faisais une violente injustice à cette pauvre et honnête

créature, ce dont je fus très-chagrin par la suite. Cependant, comme ma

défiance s'accrut et me posséda pendant quelques semaines, je devins

plus circonspect, moins familier et moins affable avec lui; en quoi

aussi j'eus assurément tort: l'honnête et agréable garçon n'avait pas

une seule pensée qui ne découlât des meilleurs principes, tout à la fois

comme un Chrétien religieux et comme un ami reconnaissant, ainsi que

plus tard je m'en convainquis, à ma grande satisfaction.

Tant que durèrent mes soupçons on peut bien être sûr que chaque jour je

le sondai pour voir si je ne découvrirais pas quelques-unes des

nouvelles idées que je lui supposais; mais je trouvai dans tout ce qu'il

disait tant de candeur et d'honnêteté que je ne pus nourrir long-temps

ma défiance; et que, mettant de côté toute inquiétude, je m'abandonnai

de nouveau entièrement à lui. Il ne s'était seulement pas apperçu de mon

trouble; c'est pourquoi je ne saurais le soupçonner de fourberie.

Un jour que je me promenais sur la même colline et que le temps était

brumeux en mer, de sorte qu'on ne pouvait appercevoir le continent,

j'appelai Vendredi et lui dis:--«Ne désirerais-tu pas retourner dans ton

pays, chez ta propre nation?»--«Oui, dit-il, moi être beaucoup Ô joyeux

d'être dans ma propre nation.»--«Qu'y ferais-tu? repris-je: voudrais-tu

redevenir barbare, manger de la chair humaine et retomber dans l'état

sauvage où tu étais auparavant?»--Il prit un air chagrin, et, secouant

la tête, il répondit:--«Non, non, Vendredi leur conter vivre bon, leur

conter prier Dieu, leur conter manger pain de blé, chair de troupeau,

lait; non plus manger hommes.»--«Alors ils te tueront.»--À ce mot il

devint sérieux, et répliqua:--«Non, eux pas tuer moi, eux volontiers

aimer apprendre.»--Il entendait par là qu'ils étaient très-portés à

s'instruire. Puis il ajouta qu'ils avaient appris beaucoup de choses des

hommes barbus qui étaient venus dans le bateau. Je lui demandai alors

s'il voudrait s'en retourner; il sourit à cette question, et me dit

qu'il ne pourrait pas nager si loin. Je lui promis de lui faire un

canot. Il me dit alors qu'il irait si j'allais avec lui:--«Moi partir

avec toi! m'écriai-je; mais ils me mangeront si j'y vais.»--«Non, non,

moi faire eux non manger vous, moi faire eux beaucoup aimer vous.»--Il

entendait par là qu'il leur raconterait comment j'avais tué ses ennemis

et sauvé sa vie, et qu'il me gagnerait ainsi leur affection. Alors il me

narra de son mieux combien ils avaient été bons envers les dix-sept

hommes blancs ou barbus, comme il les appelait, qui avaient abordé à

leur rivage dans la détresse.

Dès ce moment, je l'avoue, je conçus l'envie de m'aventurer en mer, pour

tenter s'il m'était possible de joindre ces hommes barbus, qui devaient

être, selon moi, des Espagnols ou des Portugais, ne doutant pas, si je

réussissais, qu'étant sur le continent et en nombreuse compagnie, je ne

pusse trouver quelque moyen de m'échapper de là plutôt que d'une île

éloignée de quarante milles de la côte, et où j'étais seul et sans

secours. Quelques jours après je sondai de nouveau Vendredi, par manière

de conversation, et je lui dis que je voulais lui donner un bateau pour

retourner chez sa nation. Je le menai par conséquent vers ma petite

frégate, amarrée de l'autre côté de l'île; puis, l'ayant vidée,--car je

la tenais toujours enfoncée sous l'eau,--je la mis à flot, je la lui fis

voir, et nous y entrâmes touts les deux.

Je vis que c'était un compagnon fort adroit à la manœuvre: il la faisait

courir aussi rapidement et plus habilement que je ne l'eusse pu faire.

Tandis que nous voguions, je lui dis:--«Eh bien! maintenant, Vendredi,

irons-nous chez ta nation?»--À ces mots il resta tout stupéfait, sans

doute parce que cette embarcation lui paraissait trop petite pour aller

si loin. Je lui dis alors que j'enavais une plus grande. Le lendemain

donc je le conduisis au lieu où gisait la première pirogue que j'avais

faite, mais que je n'avais pu mettre à la mer. Il la trouva suffisamment

grande; mais, comme je n'en avais pris aucun soin, qu'elle était couchée

là depuis vingt-deux ou vingt-trois ans, et que le soleil l'avait fendue

et séchée, elle était pourrie en quelque sorte. Vendredi m'affirma qu'un

bateau semblable ferait l'affaire, et transporterait--beaucoup assez

vivres, boire, pain:--c'était là sa manière de parler.

En somme, je fus alors si affermi dans ma résolution de gagner avec lui

le continent, que je lui dis qu'il fallait nous mettre à en faire une de

cette grandeur-là pour qu'il pût s'en retourner chez lui. Il ne répliqua

pas un mot, mais il devint sérieux et triste. Je lui demandai ce qu'il

avait. Il me répondit ainsi:--«Pourquoi vous colère avec Vendredi? Quoi

moi fait?»--Je le priai de s'expliquer et lui protestai que je n'étais

point du tout en colère.--«Pas colère! pas colère! reprit-il en répétant

ces mots plusieurs fois; pourquoi envoyer Vendredi loin chez ma

nation?»--«Pourquoi!... Mais ne m'as-tu pas dit que tu souhaitais y

retourner?»--«Oui, oui, s'écria-t-il, souhaiter être touts deux là:

Vendredi là et pas maître là.»--En un mot il ne pouvait se faire à

l'idée de partir sans moi.--«Moi aller avec toi, Vendredi! m'écriai-je;

mais que ferais-je là?»--Il me répliqua très-vivement là-dessus:--«Vous

faire grande quantité beaucoup bien, vous apprendre Sauvages hommes être

hommes bons, hommes sages, hommes apprivoisés; vous leur enseigner

connaître Dieu, prier Dieu et vivre nouvelle vie.»--«Hélas! Vendredi,

répondis-je, tu ne sais ce que tu dis, je ne suis moi-même qu'un

ignorant.»--«Oui, oui, reprit-il, vous enseigna moi bien, vous enseigner

eux bien.»--«Non, non, Vendredi, te dis-je, tu partiras sans moi;

laisse-moi vivre ici tout seul comme autrefois.»--À ces paroles il

retomba dans le trouble, et, courant à une des hachettes qu'il avait

coutume de porter, il s'en saisit à la hâte et me la donna.--«Que

faut-il que j'en fasse, lui dis-je?»--«Vous prendre, vous tuer

Vendredi.»--«Moi te tuer! Et pourquoi?»--«Pourquoi, répliqua-t-il

prestement, vous envoyer Vendredi loin?... Prendre, tuer Vendredi, pas

renvoyer Vendredi loin.»--Il prononça ces paroles avec tant de

componction, que je vis ses yeux se mouiller de larmes. En un mot, je

découvris clairement en lui une si profonde affection pour moi et une si

ferme résolution, que je lui dis alors, et souvent depuis, que je ne

l'éloignerais jamais tant qu'il voudrait rester avec moi.

Somme toute, de même que par touts ses discours je découvris en lui une

affection si solide pour moi, que rien ne pourrait l'en séparer, de même

je découvris que tout son désir de retourner dans sa patrie avait sa

source dans sa vive affection pour ses compatriotes, et dans son

espérance que je les rendrais bons, chose que, vu mon peu de science, je

n'avais pas le moindre désir, la moindre intention ou envie

d'entreprendre. Mais je me sentais toujours fortement entraîné à faire

une tentative de délivrance, comme précédemment, fondée sur la

supposition déduite du premier entretien, c'est-à-dire qu'il y avait là

dix-sept hommes barbus; et c'est pourquoi, sans plus de délai, je me mis

en campagne avec Vendredi pour chercher un gros arbre propre à être

abattu et à faire une grande pirogue ou canot pour l'exécution de mon

projet. Il y avait dans l'île assez d'arbres pour construire une

flottille, non-seulement de pirogues ou de canots, mais même de bons

gros vaisseaux. La principale condition à laquelle je tenais, c'était

qu'il fût dans le voisinage de la mer, afin que nous pussions lancer

notre embarcation quand elle serait faite, et éviter la bévue que

j'avais commise la première fois.

CHANTIER DE CONSTRUCTION

À la fin Vendredi en choisit un, car il connaissait mieux que moi quelle

sorte de bois était la plus convenable pour notre dessein; je ne saurais

même aujourd'hui comment nommer l'arbre que nous abattîmes, je sais

seulement qu'il ressemblait beaucoup à celui qu'on appelle _fustok_ et

qu'il était d'un genre intermédiaire entre celui-là et le bois de

Nicaragua, duquel il tenait beaucoup pour la couleur et l'odeur.

Vendredi se proposait de brûler l'intérieur de cet arbre pour en faire

un bateau; mais je lui démontrai qu'il valait mieux le creuser avec des

outils, ce qu'il fit très-adroitement, après que je lui en eus enseigné

la manière. Au bout d'un mois de rude travail, nous achevâmes notre

pirogue, qui se trouva fort élégante, surtout lorsque avec nos haches,

que je lui avais appris à manier, nous eûmes façonné et avivé son

extérieur en forme d'esquif. Après ceci toutefois, elle nous coûta

encore près d'une quinzaine de jours pour l'amener jusqu'à l'eau, en

quelque sorte pouce à pouce, au moyen de grands rouleaux de bois.--Elle

aurait pu porter vingt hommes très-aisément.

Lorsqu'elle fut mise à flot, je fus émerveillé de voir, malgré sa

grandeur, avec quelle dextérité et quelle rapidité mon serviteur

Vendredi savait la manier, la faire virer et avancer à la pagaie. Je lui

demandai alors si elle pouvait aller, et si nous pouvions nous y

aventurer.--«Oui, répondit-il, elle aventurer dedans très-bien, quand

même grand souffler vent.»--Cependant j'avais encore un projet qu'il ne

connaissait point, c'était de faire un mât et une voile, et de garnir ma

pirogue d'une ancre et d'un câble. Pour le mât, ce fut chose assez

aisée. Je choisis un jeune cèdre fort droit que je trouvai près de là,

car il y en avait une grande quantité dans l'île, je chargeai Vendredi

de l'abattre et lui montrai comment s'y prendre pour le façonner et

l'ajuster. Quant à la voile, ce fut mon affaire particulière. Je savais

que je possédais pas mal de vieilles voiles ou plutôt de morceaux de

vieilles voiles; mais, comme il y avait vingt-six ans que je les avais

mises de côté; et que j'avais pris peu de soin pour leur conservation,

n'imaginant pas que je pusse jamais avoir occasion de les employer à un

semblable usage, je ne doutai pas qu'elles ne fussent toutes pourries,

et au fait la plupart l'étaient. Pourtant j'en trouvai deux morceaux qui

me parurent assez bons; je me mis à les travailler; et, après beaucoup

de peines, cousant gauchement et lentement, comme on peut le croire, car

je n'avais point d'aiguilles, je parvins enfin à faire une vilaine chose

triangulaire ressemblant à ce qu'on appelle en Angleterre une voile en

_épaule de mouton,_ qui se dressait avec un gui au bas et un petit pic

au sommet. Les chaloupes de nos navires cinglent d'ordinaire avec une

voile pareille, et c'était celle dont je connaissais le mieux la

manœuvre, parce que la barque dans laquelle je m'étais échappé de

Barbarie en avait une, comme je l'ai relaté dans la première partie de

mon histoire.

Je fus près de deux mois à terminer ce dernier ouvrage, c'est-à-dire à

gréer et ajuster mon mât et mes voiles. Pour compléter ce gréement,

j'établis un petit étai sur lequel j'adaptai une trinquette pour m'aider

à pincer le vent, et, qui plus est, je fixai à la poupe un gouvernail.

Quoique je fusse un détestable constructeur, cependant comme je sentais

l'utilité et même la nécessité d'une telle chose, bravant la peine, j'y

travaillai avec tant d'application qu'enfin j'en vins à bout; mais, en

considérant la quantité des tristes inventions auxquelles j'eus recours

et qui échouèrent, je suis porté à croire que ce gouvernail me coûta

autant de labeur que le bateau tout entier.

Après que tout ceci fut achevé, j'eus à enseigner à mon serviteur

Vendredi tout ce qui avait rapport à la navigation de mon esquif; car,

bien qu'il sût parfaitement pagayer, il n'entendait rien à la manœuvre

de la voile et du gouvernail, et il fut on ne peut plus émerveillé quand

il me vit diriger et faire virer ma pirogue au moyen de la barre, et

quand il vit ma voile trélucher et s'éventer, tantôt d'un côté, tantôt

de l'autre, suivant que la direction de notre course changeait; alors,

dis-je, il demeura là comme un étonné, comme un ébahi. Néanmoins en peu

de temps je lui rendis toutes ces choses familières, et il devint un

navigateur consommé, sauf l'usage de la boussole, que je ne pus lui

faire comprendre que fort peu. Mais, comme dans ces climats il est rare

d'avoir un temps couvert et que presque jamais il n'y a de brumes, la

boussole n'y est pas de grande nécessité. Les étoiles sont toujours

visibles pendant la nuit, et la terre pendant le jour, excepté dans les

saisons pluvieuses; mais alors personne ne se soucie d'aller au loin ni

sur terre, ni sur mer.

J'étais alors entré dans la vingt-septième année de ma Captivité dans

cette île, quoique les trois dernières années où j'avais eu avec moi mon

serviteur Vendredi ne puissent guère faire partie de ce compte, ma vie

d'alors étant totalement différente de ce qu'elle avait été durant tout

le reste de mon séjour. Je célébrai l'anniversaire de mon arrivée en ce

lieu toujours avec la même reconnaissance envers Dieu pour ses

miséricordes; si jadis j'avais eu sujet d'être reconnaissant, j'avais

encore beaucoup plus sujet de l'être, la Providence m'ayant donné tant

de nouveaux témoignages de sollicitude, et envoyé l'espoir d'une prompte

et sûre délivrance, car j'avais dans l'âme l'inébranlable persuasion que

ma délivrance était proche et que je ne saurais être un an de plus dans

l'île. Cependant je ne négligeai pas mes cultures; comme à l'ordinaire

je bêchai, je semai, je fis des enclos; je recueillis et séchai mes

raisins, et m'occupai de toutes choses nécessaires, de même

qu'auparavant.

La saison des pluies, qui m'obligeait à garder la maison plus que de

coutume, étant alors revenue, j'avais donc mis notre vaisseau aussi en

sûreté que possible, en l'amenant dans la crique où, comme je l'ai dit

au commencement, j'abordai avec mes radeaux. L'ayant halé sur le rivage

pendant la marée haute, je fis creuser à mon serviteur Vendredi un petit

bassin tout juste assez grand pour qu'il pût s'y tenir à flot; puis, à

la marée basse, nous fîmes une forte écluse à l'extrémité pour empêcher

l'eau d'y rentrer: ainsi notre vaisseau demeura à sec et à l'abri du

retour de la marée. Pour le garantir de la pluie, nous le couvrîmes

d'une couche de branches d'arbres si épaisse, qu'il était aussi bien

qu'une maison sous son toit de chaume. Nous attendîmes ainsi les mois de

novembre et de décembre, que j'avais désignés pour l'exécution de mon

entreprise.

Robinson Crusoe (I/II) · 第 20 / 25 段