Ceci me donna souvent occasion d'observer, et avec étonnement, que si

toutefois il avait plu à Dieu, dans sa sagesse et dans le gouvernement

des œuvres de ses mains, de détacher un grand nombre de ses créatures du

bon usage auquel sont applicables leurs facultés et les puissances de

leur âme, il leur avait pourtant accordé les mêmes forces, la même

raison, les mêmes affections, les mêmes sentiments d'amitié et

d'obligeance, les mêmes passions, le même ressentiment pour les

outrages, le même sens de gratitude, de sincérité, de fidélité, enfin

toutes les capacités, pour faire et recevoir le bien, qui nous ont été

données à nous-mêmes; et que, lorsqu'il plaît à Dieu de leur envoyer

l'occasion d'exercer leurs facultés, ces créatures sont aussi disposées,

même mieux disposées que nous, à les appliquer au bon usage pour lequel

elles leur ont été départies. Je devenais parfois très-mélancolique

lorsque je réfléchissais au médiocre emploi que généralement nous

faisons de toutes ces facultés, quoique notre intelligence soit éclairée

par le flambeau de l'instruction et l'Esprit de Dieu, et que notre

entendement soit agrandi par la connaissance de sa parole. Pourquoi, me

demandais-je, plaît-il à Dieu de cacher cette connaissance salutaire à

tant de millions d'âmes qui, à en juger par ce pauvre Sauvage, en

auraient fait un meilleur usage que nous?

De là j'étais quelquefois entraîné si loin que je m'attaquais à la

souveraineté de la Providence, et que j'accusais en quelque sorte sa

justice d'une disposition assez arbitraire pour cacher la lumière aux

uns, la révéler aux autres, et cependant attendre de touts les mêmes

devoirs. Mais aussitôt je coupais court à ces pensées et les réprimais

par cette conclusion: que nous ignorons selon quelle lumière et quelle

loi seront condamnées ces créatures; que Dieu étant par son essence

infiniment saint et équitable, si elles étaient sentenciées, ce ne

pourrait être pour ne l'avoir point connu, mais pour avoir péché contre

cette lumière qui, comme dit l'Écriture, était une loi pour elles, et

par des préceptes que leur propre conscience aurait reconnus être

justes, bien que le principe n'en fût point manifeste pour nous;

qu'enfin nous sommes touts _comme l'argile entre les mains du potier, à

qui nul vase n'a droit de dire: Pourquoi m'as tu fait ainsi?_

Mais retournons à mon nouveau compagnon. J'étais enchanté de lui, et je

m'appliquais à lui enseigner à faire tout ce qui était propre à le

rendre utile, adroit, entendu, mais surtout à me parler et à me

comprendre, et je le trouvai le meilleur écolier qui fût jamais. Il

était si gai, si constamment assidu et si content quand il pouvait

m'entendre ou se faire entendre de moi, qu'il m'était vraiment agréable

de causer avec lui. Alors ma vie commençait à être si douce que je me

disais: si je n'avais pas à redouter les Sauvages, volontiers je

demeurerais en ce lieu aussi long-temps que je vivrais.

Trois ou quatre jours après mon retour au château je pensai que, pour

détourner Vendredi de son horrible nourriture accoutumée et de son

appétit cannibale, je devais lui faire goûter d'autre viande: je

l'emmenai donc un matin dans les bois. J'y allais, au fait, dans

l'intention de tuer un cabri de mon troupeau pour l'apporter et

l'apprêter au logis; mais, chemin faisant, je vis une chèvre couchée à

l'ombre, avec deux jeunes chevreaux à ses côtés. Là dessus j'arrêtai

Vendredi. Holà! ne bouge pas, lui dis-je en lui faisant signe de ne pas

remuer. Au même instant je mis mon fusil en joue, je tirai et je tuai un

des chevreaux. Le pauvre diable, qui m'avait vu, il est vrai, tuer à une

grande distance le Sauvage son ennemi, mais qui n'avait pu imaginer

comment cela s'était fait, fut jeté dans une étrange surprise. Il

tremblait, il chancelait, et avait l'air si consterné que je pensai le

voir tomber en défaillance. Il ne regarda pas le chevreau sur lequel

j'avais fait feu ou ne s'apperçut pas que je l'avais tué, mais il

arracha sa veste pour s'assurer s'il n'était point blessé lui-même. Il

croyait sans doute que j'avais résolu de me défaire de lui; car il vint

s'agenouiller devant moi, et, embrassant mes genoux, il me dit une

multitude de choses où je n'entendis rien, sinon qu'il me suppliait de

ne pas le tuer.

Je trouvai bientôt un moyen de le convaincre que je ne voulais point lui

faire de mal: je le pris par la main et le relevai en souriant, et lui

montrant du doigt le chevreau que j'avais atteint, je lui fis signe de

l'aller quérir. Il obéit. Tandis qu'il s'émerveillait et cherchait à

voir comment cet animal avait été tué, je rechargeai mon fusil, et au

même instant j'apperçus, perché sur un arbre à portée de mousquet, un

grand oiseau semblable à un faucon. Afin que Vendredi comprît un peu ce

que j'allais faire, je le rappelai vers moi en lui montrant l'oiseau;

c'était, au fait, un perroquet, bien que je l'eusse pris pour un faucon.

Je lui désignai donc le perroquet, puis mon fusil, puis la terre

au-dessous du perroquet, pour lui indiquer que je voulais l'abattre et

lui donner à entendre que je voulais tirer sur cet oiseau et le tuer. En

conséquence je fis feu; je lui ordonnai de regarder, et sur-le-champ il

vit tomber le perroquet. Nonobstant tout ce que je lui avais dit, il

demeura encore là comme un effaré. Je conjecturai qu'il était épouvanté

ainsi parce qu'il ne m'avait rien vu mettre dans mon fusil, et qu'il

pensait que c'était une source merveilleuse de mort et de destruction

propre à tuer hommes, bêtes, oiseaux, ou quoi que ce fût, de près ou de

loin.

ÉDUCATION DE VENDREDI

Son étonnement fut tel, que de long-temps il n'en put revenir; et je

crois que si je l'eusse laissé faire il m'aurait adoré moi et mon fusil.

Quant au fusil lui-même, il n'osa pas y toucher de plusieurs jours; mais

lorsqu'il en était près il lui parlait et l'implorai comme s'il eût pu

lui répondre. C'était, je l'appris dans la suite, pour le prier de ne

pas le tuer.

Lorsque sa frayeur se fut un peu dissipée, je lui fis signe de courir

chercher l'oiseau que j'avais frappé, ce qu'il fit; mais il fut assez

long-temps absent, car le perroquet, n'étant pas tout-à-fait mort,

s'était traîné à une grande distance de l'endroit où je l'avais abattu.

Toutefois il le trouva, le ramassa et vint me l'apporter. Comme je

m'étais apperçu de son ignorance à l'égard de mon fusil, je profitai de

son éloignement pour le recharger sans qu'il pût me voir, afin d'être

tout prêt s'il se présentait une autre occasion: mais plus rien ne

s'offrit alors.--J'apportai donc le chevreau à la maison, et le même

soir je l'écorchai et je le dépeçai de mon mieux. Comme j'avais un vase

convenable, j'en mis bouillir ou consommer quelques morceaux, et je fis

un excellent bouillon. Après que j'eus tâté de cette viande, j'en donnai

à mon serviteur, qui en parut très-content et trouva cela fort de son

goût. Mais ce qui le surprit beaucoup, ce fut de me voir manger du sel

avec la viande. Il me fit signe que le sel n'était pas bon à manger, et,

en ayant mis un peu dans sa bouche, son cœur sembla se soulever, il le

cracha et le recracha, puis se rinça la bouche avec de l'eau fraîche. À

mon tour je pris une bouchée de viande sans sel, et je me mis à cracher

et à crachoter aussi vite qu'il avait fait; mais cela ne le décida

point, et il ne se soucia jamais de saler sa viande ou son bouillon, si

ce n'est que fort long-temps après, et encore ce ne fut que très-peu.

Après lui avoir fait ainsi goûter du bouilli et du bouillon, je résolus

de le régaler le lendemain d'une pièce de chevreau rôti. Pour la faire

cuire je la suspendis à une ficelle devant le feu,--comme je l'avais vu

pratiquer à beaucoup de gens en Angleterre,--en plantant deux pieux, un

sur chaque côté du brasier, avec un troisième pieu posé en travers sur

leur sommet, en attachant la ficelle à cette traverse et en faisant

tourner la viande continuellement. Vendredi s'émerveilla de cette

invention; et quand il vint à manger de ce rôti, il s'y prit de tant de

manières pour me faire savoir combien il le trouvait à son goût, que je

n'eusse pu ne pas le comprendre. Enfin il me déclara que désormais il ne

mangerait plus d'aucune chair humaine, ce dont je fus fort aise.

Le jour suivant je l'occupai à piler du blé et à bluter, suivant la

manière que je mentionnai autrefois. Il apprit promptement à faire cela

aussi bien que moi, après surtout qu'il eut compris quel en était le

but, et que c'était pour faire du pain, car ensuite je lui montrai à

pétrir et à cuire au four. En peu de temps Vendredi devint capable

d'exécuter toute ma besogne aussi bien que moi-même.

Je commençai alors à réfléchir qu'ayant deux bouches à nourrir au lieu

d'une, je devais me pourvoir de plus de terrain pour ma moisson et semer

une plus grande quantité de grain que de coutume. Je choisis donc une

plus grande pièce de terre, et me mis à l'enclorre de la même façon que

mes autres champs, ce à quoi Vendredi travailla non-seulement volontiers

et de tout cœur mais très-joyeusement. Je lui dis que c'était pour avoir

du blé de quoi faire plus de pain, parce qu'il était maintenant avec moi

et afin que je pusse en avoir assez pour lui et pour moi même. Il parut

très-sensible à cette attention et me fit connaître qu'il pensait que je

prenais beaucoup plus de peine pour lui que pour moi, et qu'il

travaillerait plus rudement si je voulais lui dire ce qu'il fallait

faire.

Cette année fut la plus agréable de toutes celles que je passai dans

l'île. Vendredi commençait à parler assez bien et à entendre le nom de

presque toutes les choses que j'avais occasion de nommer et de touts les

lieux où j'avais à l'envoyer. Il jasait beaucoup, de sorte qu'en peu de

temps je recouvrai l'usage de ma langue, qui auparavant m'était fort peu

utile, du moins quant à la parole. Outre le plaisir que je puisais dans

sa conversation, j'avais à me louer de lui-même tout particulièrement;

sa simple et naïve candeur m'apparaissait de plus en plus chaque jour.

Je commençais réellement à aimer cette créature, qui, de son côté, je

crois, m'aimait plus que tout ce qu'il lui avait été possible d'aimer

jusque là.

Un jour j'eus envie de savoir s'il n'avait pas quelque penchant à

retourner dans sa patrie; et, comme je lui avais si bien appris

l'anglais qu'il pouvait répondre à la plupart de mes questions, je lui

demandai si la nation à laquelle il appartenait ne vainquait jamais dans

les batailles. À cela il se mit à sourire et me dit:--«Oui, oui, nous

toujours se battre le meilleur;»--il voulait dire: nous avons toujours

l'avantage dans le combat. Et ainsi nous commençâmes l'entretien

suivant:--Vous toujours se battre le meilleur; d'où vient alors,

Vendredi, que tu as été fait prisonnier?

Vendredi.--Ma nation battre beaucoup pour tout cela.

Le maître.--Comment battre! si ta nation les a battus, comment se

fait-il que tu aies été pris?

Vendredi.--Eux plus que ma nation dans la place où moi étais; eux

prendre un, deux, trois et moi. Ma nation battre eux tout-à-fait dans la

place là-bas où moi n'être pas; là ma nation prendre un, deux, grand

mille.

Le maître.--Mais pourquoi alors ne te reprit-elle pas des mains de

l'ennemi?

Vendredi.--Eux emporter un, deux, trois et moi, et faire aller dans le

canot; ma nation n'avoir pas canot cette fois.

Le maître.--Eh bien, Vendredi, que fait ta nation des hommes qu'elle

prend? les emmène-t-elle et les mange-t-elle aussi?

Vendredi.--Oui, ma nation manger hommes aussi, manger touts.

Le maître.--Où les mène-t-elle?

Vendredi.--Aller à toute place où elle pense.

Le maître.--Vient-elle ici?

Vendredi.--Oui, oui; elle venir ici, venir autre place.

Le maître.--Es-tu venu ici avec vos gens?

Vendredi.--Oui, moi venir là.--Il montrait du doigt le côté Nord-Ouest

de l'île qui, à ce qu'il paraît, était le côté qu'ils affectionnaient.

Par là je compris que mon serviteur Vendredi avait été jadis du nombre

des Sauvages qui avaient coutume de venir au rivage dans la partie la

plus éloignée de l'île, pour manger de la chair humaine qu'ils y

apportaient; et quelque temps, après, lorsque je pris le courage d'aller

avec lui de ce côté, qui était le même dont je fis mention autrefois, il

reconnut l'endroit de prime-abord, et me dit que là il était venu une

fois, qu'on y avait mangé vingt hommes, deux femmes et un enfant. Il ne

savait pas compter jusqu'à vingt en anglais; mais il mit autant de

pierres sur un même rang et me pria de les compter.

J'ai narré ce fait parce qu'il est l'introduction de ce qui suit.--Après

que j'eus eu cet entretien avec lui, je lui demandai combien il y avait

de notre île au continent, et si les canots rarement périssaient. Il me

répondit qu'il n'y avait point de danger, que jamais il ne se perdait un

canot; qu'un peu plus avant en mer on trouvait dans la matinée toujours

le même courant et le même vent, et dans l'après-midi un vent et un

courant opposés.

Je m'imaginai d'abord que ce n'était autre chose que les mouvements de

la marée, le jusant et le flot; mais je compris dans la suite que la

cause de cela était le grand flux et reflux de la puissante rivière de

l'Orénoque,--dans l'embouchure de laquelle, comme je le reconnus plus

tard, notre île était située,--et que la terre que je découvrais à

l'Ouest et au Nord-Ouest était la grande île de la Trinité, sise à la

pointe septentrionale des bouches de ce fleuve. J'adressai à Vendredi

mille questions touchant la contrée, les habitants, la mer, les côtes et

les peuples qui en étaient voisins, et il me dit tout ce qu'il savait

avec la plus grande ouverture de cœur imaginable. Je lui demandai aussi

les noms de ces différentes nations; mais je ne pus obtenir pour toute

réponse que _Caribs_, d'où je déduisis aisément que c'étaient les

_Caribes_, que nos cartes placent dans cette partie de l'Amérique qui

s'étend de l'embouchure du fleuve de l'Orénoque vers la Guyane et

jusqu'à Sainte-Marthe. Il me raconta que bien loin par delà la lune, il

voulait dire par delà le couchant de la lune, ce qui doit être à l'Ouest

de leur contrée, il y avait, me montrant du doigt mes grandes

moustaches, dont autrefois je fis mention, des hommes blancs et barbus

comme moi, et qu'ils avaient tué _beaucoup hommes_, ce fut son

expression. Je compris qu'il désignait par là les Espagnols, dont les

cruautés en Amérique se sont étendues sur touts ces pays, cruautés dont

chaque nation garde un souvenir qui se transmet de père en fils.

Je lui demandai encore s'il savait comment je pourrais aller de mon île

jusqu'à ces hommes blancs. Il me répondit:--«Oui, oui, pouvoir y aller

dans deux canots.»--Je n'imaginais pas ce qu'il voulait dire par _deux

canots_. À la fin cependant je compris, non sans grande difficulté,

qu'il fallait être dans un grand et large bateau aussi gros que deux

pirogues.

Cette partie du discours de Vendredi me fit grand plaisir; et depuis

lors je conçus quelque espérance de pouvoir trouver une fois ou autre

l'occasion de m'échapper de ce lieu avec l'assistance que ce pauvre

Sauvage me prêterait.

Durant tout le temps que Vendredi avait passé avec moi, depuis qu'il

avait commencé à me parler et à me comprendre, je n'avais pas négligé de

jeter dans son âme le fondement des connaissances religieuses. Un jour,

entre autres, je lui demandai Qui l'avait fait. Le pauvre garçon ne me

comprit pas du tout, et pensa que je lui demandais qui était son père.

Je donnai donc un autre tour à ma question, et je lui demandai qui avait

fait la mer, la terre où il marchait, et les montagnes et les bois. Il

me répondit que c'était le vieillard Benamuckée, qui vivait au-delà de

tout. Il ne put rien ajouter sur ce grand personnage, sinon qu'il était

très-vieux; beaucoup plus vieux, disait-il, que la mer ou la terre, que

la lune ou les étoiles. Je lui demandai alors si ce vieux personnage

avait fait toutes choses, pourquoi toutes choses ne l'adoraient pas. Il

devint très-sérieux, et avec un air parfait d'innocence il me

repartit:--«Toute chose lui dit: Ô!»--Mais, repris-je, les gens qui

meurent dans ce pays s'en vont-ils quelque part?--«Oui, répliqua-t-il,

eux touts aller vers Benamuckée.»--Enfin je lui demandai si ceux qu'on

mange y vont de même,--et il répondit: Oui.

Je pris de là occasion de l'instruire dans la connaissance du vrai Dieu.

Je lui dis que le grand Créateur de toutes choses vit là-haut, en lui

désignant du doigt le ciel; qu'il gouverne le monde avec le même pouvoir

et la même providence par lesquels il l'a créé; qu'il est tout-puissant

et peut faire tout pour nous, nous donner tout, et nous ôter tout.

Ainsi, par degrés, je lui ouvris les yeux. Il m'écoutait avec une grande

attention, et recevait avec plaisir la notion de Jésus-Christ--envoyé

pour nous racheter--et de notre manière de prier Dieu, qui peut nous

entendre, même dans le ciel. Il me dit un jour que si notre Dieu pouvait

nous entendre de par-delà le soleil, il devait être un plus grand Dieu

que leur Benamuckée, qui ne vivait pas si loin, et cependant ne pouvait

les entendre, à moins qu'ils ne vinssent lui parler sur les grandes

montagnes, où il faisait sa demeure.

DIEU

Je lui demandai s'il était jamais allé lui parler. Il me répondit que

non; que les jeunes gens n'y allaient jamais, que personne n'y allait

que les vieillards, qu'il nommait leur Oowookakée, c'est-à-dire, je me

le fis expliquer par lui, leurs religieux ou leur clergé, et que ces

vieillards allaient lui dire: Ô!--c'est ainsi qu'il appelait faire des

prières;--puisque lorsqu'ils revenaient ils leur rapportaient ce que

Benamuckée avait dit. Je remarquai par là qu'il y a des fraudes pieuses

même parmi les plus aveugles et les plus ignorants idolâtres du monde,

et que la politique de faire une religion secrète, afin de conserver au

clergé la vénération du peuple, ne se trouve pas seulement dans le

catholicisme, mais peut-être dans toutes les religions de la terre,

voire même celles des Sauvages les plus brutes et les plus barbares.

Je fis mes efforts pour rendre sensible à mon serviteur Vendredi la

supercherie de ces vieillards, en lui disant que leur prétention d'aller

sur les montagnes pour dire Ô! à leur dieu Benamuckée était une

imposture, que les paroles qu'ils lui attribuaient l'étaient bien plus

encore, et que s'ils recevaient là quelques réponses et parlaient

réellement avec quelqu'un, ce devait être avec un mauvais esprit. Alors

j'entrai en un long discours touchant le diable, son origine, sa

rébellion contre Dieu, sa haine pour les hommes, la raison de cette

haine, son penchant à se faire adorer dans les parties obscures du monde

au lieu de Dieu et comme Dieu, et la foule de stratagèmes dont il use

pour entraîner le genre humain à sa ruine, enfin l'accès secret qu'il se

ménage auprès de nos passions et de nos affections pour adapter ses

piéges si bien à nos inclinations, qu'il nous rend nos propres

tentateurs, et nous fait courir à notre perte par notre propre choix.

Je trouvai qu'il n'était pas aussi facile d'imprimer dans son esprit de

justes notions sur le diable qu'il l'avait été de lui en donner sur

l'existence d'un Dieu. La nature appuyait touts mes arguments pour lui

démontrer même la nécessité d'une grande cause première, d'un suprême

pouvoir dominateur, d'une secrète Providence directrice, et l'équité et

la justice du tribut d'hommages que nous devons lui payer. Mais rien de

tout cela ne se présentait dans la notion sur le malin esprit sur son

origine, son existence, sa nature, et principalement son inclination à

faire le mal et à nous entraîner à le faire aussi.--Le pauvre garçon

m'embarrassa un jour tellement par une question purement naturelle et

innocente, que je sus à peine que lui dire. Je lui avais parlé

longuement du pouvoir de Dieu, de sa toute-puissance, de sa terrible

détestation du péché, du feu dévorant qu'il a préparé pour les _ouvriers

d'iniquité_; enfin, nous ayant touts créés, de son pouvoir de nous

détruire, de détruire l'univers en un moment; et tout ce temps il

m'avait écouté avec un grand sérieux.

Venant ensuite à lui conter que le démon était l'ennemi de Dieu dans le

cœur de l'homme, et qu'il usait toute sa malice et son habileté à

renverser les bons desseins de la Providence et à ruiner le royaume de

Christ sur la terre:--«Eh bien! interrompit Vendredi, vous dire Dieu est

si fort, si grand; est-il pas beaucoup plus fort, beaucoup plus

puissance que le diable?»--«Oui, oui, dis-je, Vendredi; Dieu est plus

fort que le diable. Dieu est au-dessus du diable, et c'est pourquoi nous

prions Dieu de le mettre sous nos pieds, de nous rendre capables de

résister à ses tentations et d'éteindre ses aiguillons de feu.»--«Mais,

reprit-il, si Dieu beaucoup plus fort, beaucoup plus puissance que le

diable, pourquoi Dieu pas tuer le diable pour faire lui non plus

méchant?»

Je fus étrangement surpris à cette question. Au fait, bien que je fusse

alors un vieil homme, je n'étais pourtant qu'un jeune docteur, n'ayant

guère les qualités requises d'un casuiste ou d'un _résolveur_ de

difficultés. D'abord, ne sachant que dire, je fis semblant de ne pas

l'entendre, et lui demandai ce qu'il disait. Mais il tenait trop à une

réponse pour oublier sa question, et il la répéta de même, dans son

langage décousu. J'avais eu le temps de me remettre un peu; je lui

dis:--«Dieu veut le punir sévèrement à la fin: il le réserve pour le

jour du jugement, où il sera jeté dans l'abyme sans fond, pour demeurer

dans le feu éternel.»--Ceci ne satisfit pas Vendredi; il revint à la

charge en répétant mes paroles:--«Réservé à la fin! moi pas comprendre;

mais pourquoi non tuer le diable maintenant, pourquoi pas tuer grand

auparavant?»--«Tu pourrais aussi bien me demander, repartis-je, pourquoi

Dieu ne nous tuepas, toi et moi, quand nous faisons des choses méchantes

qui l'offensent; il nous conserve pour que nous puissions nous repentir

et puissions être pardonnés. Après avoir réfléchi un moment à

cela:--«Bien, bien, dit-il très-affectueusement, cela est bien; ainsi

vous, moi, diable, touts méchants, touts préserver, touts repentir, Dieu

pardonner touts.»--Je retombai donc encore dans une surprise extrême, et

ceci fut une preuve pour moi que bien que les simples notions de la

nature conduisent les créatures raisonnables à la connaissance de Dieu

et de l'adoration ou hommage dû à son essence suprême comme la

conséquence de notre nature, cependant la divine révélation seule peut

amener à la connaissance de Jésus-Christ, et d'une rédemption opérée

pour nous, d'un Médiateur, d'une nouvelle alliance, et d'un Intercesseur

devant le trône de Dieu. Une révélation venant du ciel peut seule,

dis-je, imprimer ces notions dans l'âme; par conséquent l'Évangile de

Notre Seigneur et Sauveur Jésus-Christ,--j'entends la parole divine,--et

l'Esprit de Dieu promis à son peuple pour guide et sanctificateur, sont

les instructeurs essentiels de l'âme des hommes dans la connaissance

salutaire de Dieu et les voies du salut.

J'interrompis donc le présent entretien entre moi et mon serviteur en me

levant à la hâte, comme si quelque affaire subite m'eût appelé dehors;

et, l'envoyant alors bien loin, sous quelque prétexte, je me mis à prier

Dieu ardemment de me rendre capable d'instruire salutairement cet

infortuné Sauvage en préparant par son Esprit le cœur de cette pauvre

ignorante créature à recevoir la lumière de l'Évangile, en la

réconciliant à lui, et de me rendre capable de l'entretenir si

efficacement de la parole divine, que ses yeux pussent être ouverts, sa

conscience convaincue et son âme sauvée.--Quand il fut de retour,

j'entrai avec lui dans une longue dissertation sur la rédemption des

hommes par le Sauveur du monde, et sur la doctrine de l'Évangile

annoncée de la part du Ciel, c'est-à-dire la repentance envers Dieu et

la foi en notre Sauveur Jésus. Je lui expliquai de mon mieux pourquoi

notre divin Rédempteur n'avait pas revêtu la nature des Anges, mais bien

la race d'Abraham, et comment pour cette raison les Anges tombés étaient

exclus de la Rédemption, venue seulement pour les _brebis égarées de la

maison d'Israël_.

Robinson Crusoe (I/II) · 第 19 / 25 段