Je ne me mis nullement en peine de ce que je ferais de moi quand je

serais parvenu là, de ce que je deviendrais si je tombais entre les

mains des Sauvages; comment je leur échapperais s'ils m'entreprenaient,

comment il me serait possible d'aborder à la côte sans être attaqué par

quelqu'un d'eux de manière à ne pouvoir me délivrer moi-même. Enfin,

s'il advenait que je ne tombasse point en leur pouvoir, comment je me

procurerais des provisions et vers quel lieu je dirigerais ma course.

Aucune de ces pensées, dis-je, ne se présenta à mon esprit: mon idée de

gagner la terre ferme dans ma pirogue l'absorbait. Je regardais ma

position d'alors comme la plus misérable qui pût être, et je ne voyais

pas que je pusse rencontrer rien de pire, sauf la mort. Ne pouvais-je

pas trouver du secours en atteignant le continent, ou ne pouvais-je le

côtoyer comme le rivage d'Afrique, jusqu'à ce que je parvinsse à quelque

pays habité où l'on me prêterait assistance. Après tout, n'était-il pas

possible que je rencontrasse un bâtiment chrétien qui me prendrait à son

bord; et enfin, le pire du pire advenant, je ne pouvais que mourir, ce

qui tout d'un coup mettait fin à toutes mes misères.--Notez, je vous

prie, que tout ceci était le fruit du désordre de mon âme et de mon

esprit véhément, exaspéré, en quelque sorte, par la continuité de mes

souffrances et par le désappointement que j'avais eu à bord du vaisseau

naufragé, où j'avais été si près d'obtenir ce dont j'étais ardemment

désireux, c'est-à-dire quelqu'un à qui parler, quelqu'un qui pût me

donner quelque connaissance du lieu où j'étais et m'enseigner des moyens

probables de délivrance. J'étais donc, dis-je, totalement bouleversé par

ces pensées. Le calme de mon esprit, puisé dans ma résignation à la

Providence et ma soumission aux volontés du Ciel, semblait être

suspendu; et je n'avais pas en quelque sorte la force de détourner ma

pensée de ce projet de voyage, qui m'assiégeait de désirs si impétueux

qu'il était impossible d'y résister.

Après que cette passion m'eut agité pendant deux heures et plus, avec

une telle violence que mon sang bouillonnait et que mon pouls battait

comme si la ferveur extraordinaire de mes désirs m'eût donné la fièvre,

la nature fatiguée, épuisée, me jeta dans un profond sommeil.--On

pourrait croire que mes songes roulèrent sur le même projet, mais non

pas, mais sur rien qui s'y rapportât. Je rêvai que, sortant un matin de

mon château comme de coutume, je voyais sur le rivage deux canots et

onze Sauvages débarquant et apportant avec eux un autre Sauvage pour le

tuer et le manger. Tout-à-coup, comme ils s'apprêtaient à égorger ce

Sauvage, il bondit au loin et se prit à fuir pour sauver sa vie. Alors

je crus voir dans mon rêve que, pour se cacher, il accourait vers le

bocage épais masquant mes fortifications; puis, que, m'appercevant qu'il

était seul et que les autres ne le cherchaient point par ce chemin, je

me découvrais à lui en lui souriant et l'encourageant; et qu'il

s'agenouillait devant moi et semblait implorer mon assistance. Sur ce je

lui montrais mon échelle, je l'y faisais monter et je l'introduisais

dans ma grotte, et il devenait mon serviteur. Sitôt que je me fus acquis

cet homme je me dis: Maintenant je puis certainement me risquer à gagner

le continent, car ce compagnon me servira de pilote, me dira ce qu'il

faut faire, me dira où aller pour avoir des provisions ou ne pas aller

de peur d'être dévoré; bref, les lieux à aborder et ceux à fuir. Je me

réveillai avec cette idée; j'étais encore sous l'inexprimable impression

de joie qu'en rêve j'avais ressentie à l'aspect de ma délivrance; mais

en revenant à moi et en trouvant que ce n'était qu'un songe, je

ressentis un désappointement non moins étrange et qui me jeta dans un

grand abattement d'esprit.

J'en tirai toutefois cette conclusion, que le seul moyen d'effectuer

quelque tentative de fuite, c'était de m'acquérir un Sauvage, surtout,

si c'était possible, quelque prisonnier condamné à être mangé et amené à

terre pour être égorgé. Mais une difficulté s'élevait encore. Il était

impossible d'exécuter ce dessein sans assaillir et massacrer toute une

caravane: vrai coup de désespoir qui pouvait si facilement manquer! D'un

autre côté j'avais de grands scrupules sur la légitimité de cet acte, et

mon cœur bondissait à la seule pensée de verser tant de sang, bien que

ce fût pour ma délivrance. Il n'est pas besoin de répéter ici les

arguments qui venaient plaider contre ce bon sentiment: ce sont les

mêmes que ceux dont il a été déjà fait mention; mais, quoique j'eusse

encore d'autres raisons à exposer alors, c'est-à-dire que ces hommes

étaient mes ennemis et me dévoreraient s'il leur était possible; que

c'était réellement pour ma propre conservation que je devais me délivrer

de cette mort dans la vie, et que j'agissais pour ma propre défense tout

aussi bien que s'ils m'attaquaient; quoique, dis-je, toutes ces raisons

militassent pour moi, cependant la pensée de verser du sang humain pour

ma délivrance m'était si terrible, que j'eus beau faire, je ne pus de

long-temps me concilier avec elle.

Néanmoins, enfin, après beaucoup de délibérations intimes, après de

grandes perplexités,--car touts ces arguments pour et contre s'agitèrent

long-temps dans ma tête,--mon véhément désir prévalut et étouffa tout le

reste, et je me déterminai, coûte que coûte, à m'emparer de quelqu'un de

ces Sauvages. La question était alors de savoir comment m'y prendre, et

c'était chose difficile à résoudre; mais, comme aucun moyen probable ne

se présentait à mon choix, je résolus donc de faire seulement sentinelle

pour guetter quand ils débarqueraient, de n'arrêter mes mesures que dans

l'occasion, de m'abandonner à l'événement, de le laisser être ce qu'il

voudrait.

Plein de cette résolution, je me mis en vedette aussi souvent que

possible, si souvent même que je m'en fatiguai profondément; car pendant

un an et demi je fis le guet et allai une grande partie de ce temps au

moins une fois par jour à l'extrémité Ouest et Sud-Ouest de l'île pour

découvrir des canots, mais sans que j'apperçusse rien. C'était vraiment

décourageant, et je commençai à m'inquiéter beaucoup, bien que je ne

puisse dire qu'en ce cas mes désirs se soient émoussés comme autrefois.

Ma passion croissait avec l'attente. En un mot je n'avais pas été

d'abord plus soigneux de fuir la vue des Sauvages et d'éviter d'être

apperçu par eux, que j'étais alors désireux de les entreprendre.

FIN DE LA VIE SOLITAIRE

Alors je me figurais même que si je m'emparais de deux ou trois

Sauvages, j'étais capable de les gouverner de façon à m'en faire

esclaves, à me les assujétir complètement et à leur ôter à jamais tout

moyen de me nuire. Je me complaisais dans cette idée, mais toujours rien

ne se présentait: toutes mes volontés, touts mes plans n'aboutissaient à

rien, car il ne venait point de Sauvages.

Un an et demi environ après que j'eus conçu ces idées, et que par une

longue réflexion j'eus en quelque manière décidé qu'elles demeureraient

sans résultat faute d'occasion, je fus surpris un matin, de très-bonne

heure, en ne voyant pas moins de cinq canots touts ensemble au rivage

sur mon côté de l'île. Les Sauvages à qui ils appartenaient étaient déjà

à terre et hors de ma vue. Le nombre de ces canots rompait toutes mes

mesures; car, n'ignorant pas qu'ils venaient toujours quatre ou six,

quelquefois plus, dans chaque embarcation, je ne savais que penser de

cela, ni quel plan dresser pour attaquer moi seul vingt ou trente

hommes. Aussi demeurai-je dans mon château embarrassé et abattu.

Cependant, dans la même attitude que j'avais prise autrefois, je me

préparai à repousser une attaque; j'étais tout prêt à agir si quelque

chose se fût présenté. Ayant attendu long-temps et long-temps prêté

l'oreille pour écouter s'il se faisait quelque bruit, je m'impatientai

enfin; et, laissant mes deux fusils au pied de mon échelle, je montai

jusqu'au sommet du rocher, en deux escalades, comme d'ordinaire. Là,

posté de façon à ce que ma tête ne parût point au-dessus de la cime,

pour qu'en aucune manière on ne pût m'appercevoir, j'observai à l'aide

de mes lunettes d'approche qu'ils étaient au moins au nombre de trente,

qu'ils avaient allumé un feu et préparé leur nourriture: quel aliment

était-ce et comment l'accommodaient-ils, c'est ce que je ne pus savoir;

mais je les vis touts danser autour du feu, et, suivant leur coutume,

avec je ne sais combien de figures et de gesticulations barbares.

Tandis que je regardais ainsi, j'apperçus par ma longue-vue deux

misérables qu'on tirait des pirogues, où sans doute ils avaient été mis

en réserve, et qu'alors on faisait sortir pour être massacrés. J'en vis

aussitôt tomber un assommé, je pense, avec un casse-tête ou un sabre de

bois, selon l'usage de ces nations. Deux ou trois de ces meurtriers se

mirent incontinent à l'œuvre et le dépecèrent pour leur cuisine, pendant

que l'autre victime demeurait là en attendant qu'ils fussent prêts pour

elle. En ce moment même la nature inspira à ce pauvre malheureux, qui se

voyait un peu en liberté, quelque espoir de sauver sa vie; il s'élança,

et se prit à courir avec une incroyable vitesse, le long des sables,

droit vers moi, j'entends vers la partie de la côte où était mon

habitation.

Je fus horriblement effrayé,--il faut que je l'avoue,--quand je le vis

enfiler ce chemin, surtout quand je m'imaginai le voir poursuivi par

toute la troupe. Je crus alors qu'une partie de mon rêve allait se

vérifier, et qu'à coup sûr il se réfugierait dans mon bocage; mais je ne

comptais pas du tout que le dénouement serait le même, c'est-à-dire que

les autres Sauvages ne l'y pourchasseraient pas et ne l'y trouveraient

point. Je demeurai toutefois à mon poste, et bientôt je recouvrai

quelque peu mes esprits lorsque je reconnus qu'ils n'étaient que trois

hommes à sa poursuite. Je retrouvai surtout du courage en voyant qu'il

les surpassait excessivement à la course et gagnait du terrain sur eux,

de manière que s'il pouvait aller de ce train une demi-heure encore il

était indubitable qu'il leur échapperait.

Il y avait entre eux et mon château la crique dont j'ai souvent parlé

dans la première partie de mon histoire, quand je fis le sauvetage du

navire, et je prévis qu'il faudrait nécessairement que le pauvre

infortuné la passât à la nage ou qu'il fût pris. Mais lorsque le Sauvage

échappé eut atteint jusque là, il ne fit ni une ni deux, malgré la marée

haute, il s'y plongea; il gagna l'autre rive en une trentaine de

brassées ou environ, et se reprit à courir avec une force et une vitesse

sans pareilles. Quand ses trois ennemis arrivèrent à la crique, je vis

qu'il n'y en avait que deux qui sussent nager. Le troisième s'arrêta sur

le bord, regarda sur l'autre côté et n'alla pas plus loin. Au bout de

quelques instants il s'en retourna pas à pas; et, d'après ce qui advint,

ce fut très-heureux pour lui.

Toutefois j'observai que les deux qui savaient nager mirent à passer la

crique deux fois plus de temps que n'en avait mis le malheureux qui les

fuyait.--Mon esprit conçut alors avec feu, et irrésistiblement, que

l'heure était venue de m'acquérir un serviteur, peut-être un camarade ou

un ami, et que j'étais manifestement appelé par la Providence à sauver

la vie de cette pauvre créature. Aussitôt je descendis en toute hâte par

mes échelles, je pris deux fusils que j'y avais laissés au pied, comme

je l'ai dit tantôt, et, remontant avec la même précipitation, je

m'avançai vers la mer. Ayant coupé par le plus court au bas de la

montagne, je me précipitai entre les poursuivants et le poursuivi, et

j'appelai le fuyard. Il se retourna et fut peut-être d'abord tout aussi

effrayé de moi que moi je l'étais d'eux; mais je lui fis signe de la

main de revenir, et en même temps je m'avançai lentement vers les deux

qui accouraient. Tout-à-coup je me précipitai sur le premier, et je

l'assommai avec la crosse de mon fusil. Je ne me souciais pas de faire

feu, de peur que l'explosion ne fût entendue des autres, quoique à cette

distance cela ne se pût guère; d'ailleurs, comme ils n'auraient pu

appercevoir la fumée, ils n'auraient pu aisément savoir d'où cela

provenait. Ayant donc assommé celui-ci, l'autre qui le suivait s'arrêta

comme s'il eût été effrayé. J'allai à grands pas vers lui; mais quand je

m'en fus approché, je le vis armé d'un arc, et prêt à décocher une

flèche contre moi. Placé ainsi dans la nécessité de tirer le premier, je

le fis et je le tuai du coup. Le pauvre Sauvage échappé avait fait

halte; mais, bien qu'il vît ses deux ennemis mordre la poussière, il

était pourtant si épouvanté du feu et du bruit de mon arme, qu'il

demeura pétrifié, n'osant aller ni en avant ni en arrière. Il me parut

cependant plutôt disposé à s'enfuir encore qu'à s'approcher. Je

l'appelai de nouveau et lui fis signe de venir, ce qu'il comprit

facilement. Il fit alors quelques pas et s'arrêta, puis s'avança un peu

plus et s'arrêta encore; et je m'apperçus qu'il tremblait comme s'il eût

été fait prisonnier et sur le point d'être tué comme ses deux ennemis.

Je lui fis signe encore de venir à moi, et je lui donnai toutes les

marques d'encouragement que je pus imaginer. De plus près en plus près

il se risqua, s'agenouillant à chaque dix ou douze pas pour me témoigner

sa reconnaissance de lui avoir sauvé la vie. Je lui souriais, je le

regardais aimablement et l'invitais toujours à s'avancer. Enfin il

s'approcha de moi; puis, s'agenouillant encore, baisa la terre, mit sa

tête sur la terre, pris mon pied et mit mon pied sur sa tête: ce fut, il

me semble, un serment juré d'être à jamais mon esclave. Je le relevai,

je lui fis des caresses, et le rassurai par tout ce que je pus. Mais la

besogne n'était pas, achevée; car je m'apperçus alors que le Sauvage que

j'avais assommé n'était pas tué, mais seulement étourdi, et qu'il

commençait à se remettre. Je le montrai du doigt à mon Sauvage, en lui

faisant remarquer qu'il n'était pas mort. Sur ce il me dit quelques

mots, qui, bien que je ne les comprisse pas, me furent bien doux à

entendre; car c'était le premier son de voix humaine, la mienne

exceptée, que j'eusse ouï depuis vingt-cinq ans. Mais l'heure de

m'abandonner à de pareilles réflexions n'était pas venue; le Sauvage

abasourdi avait recouvré assez de force pour se mettre sur son séant et

je m'appercevais que le mien commençait à s'en effrayer. Quand je vis

cela je pris mon second fusil et couchai en joue notre homme, comme si

j'eusse voulu tirer sur lui. Là-dessus, mon Sauvage, car dès lors je

pouvais l'appeler ainsi, me demanda que je lui prêtasse mon sabre qui

pendait nu à mon côté; je le lui donnai: il ne l'eut pas plus tôt, qu'il

courut à son ennemi et d'un seul coup lui trancha la tête si adroitement

qu'il n'y a pas en Allemagne un bourreau qui l'eût fait ni plus vite ni

mieux. Je trouvai cela étrange pour un Sauvage, que je supposais avec

raison n'avoir jamais vu auparavant d'autres sabres que les sabres de

bois de sa nation. Toutefois il paraît, comme je l'appris plus tard, que

ces sabres sont si affilés, sont si pesants et d'un bois si dur, qu'ils

peuvent d'un seul coup abattre une tête ou un bras. Après cet exploit il

revint à moi, riant en signe de triomphe, et avec une foule de gestes

que je ne compris pas il déposa à mes pieds mon sabre et la tête du

Sauvage.

Mais ce qui l'intrigua beaucoup, ce fut de savoir comment de si loin

j'avais pu tuer l'autre Indien, et, me le montrant du doigt, il me fit

des signes pour que je l'y laissasse aller. Je lui répondis donc du

mieux que je pus que je le lui permettais. Quand il s'en fut approché,

il le regarda et demeura là comme un ébahi; puis, le tournant tantôt

d'un côté tantôt d'un autre, il examina la blessure. La balle avait

frappé juste dans la poitrine et avait fait un trou d'où peu de sang

avait coulé: sans doute il s'était épanché intérieurement, car il était

bien mort. Enfin il lui prit son arc et ses flèches et s'en revint. Je

me mis alors en devoir de partir et je l'invitai à me suivre, en lui

donnant à entendre qu'il en pourrait survenir d'autres en plus grand

nombre.

Sur ce il me fit signe qu'il voulait enterrer les deux cadavres, pour

que les autres, s'ils accouraient, ne pussent les voir. Je le lui

permis, et il se jeta à l'ouvrage. En un instant il eut creusé avec ses

mains un trou dans le sable assez grand pour y ensevelir le premier,

qu'il y traîna et qu'il recouvrit; il en fit de même pour l'autre. Je

pense qu'il ne mit pas plus d'un quart d'heure à les enterrer touts les

deux. Je le rappelai alors, et l'emmenai, non dans mon château, mais

dans la caverne que j'avais plus avant dans l'île. Je fis ainsi mentir

cette partie de mon rêve qui lui donnait mon bocage pour abri.

Là je lui offris du pain, une grappe de raisin et de l'eau, dont je vis

qu'il avait vraiment grand besoin à cause de sa course. Lorsqu'il se fut

restauré, je lui fis signe d'aller se coucher et de dormir, en lui

montrant un tas de paille de riz avec une couverture dessus, qui me

servait de lit quelquefois à moi-même. La pauvre créature se coucha donc

et s'endormit.

C'était un grand beau garçon, svelte et bien tourné, et à mon estime

d'environ vingt-six ans. Il avait un bon maintien, l'aspect ni arrogant

ni farouche et quelque chose de très-mâle dans la face; cependant il

avait aussi toute l'expression douce et molle d'un Européen, surtout

quand il souriait. Sa chevelure était longue et noire, et non pas crépue

comme de la laine. Son front était haut et large, ses yeux vifs et

pleins de feu. Son teint n'était pas noir, mais très-basané, sans rien

avoir cependant de ce ton jaunâtre, cuivré et nauséabond des Brésiliens,

des Virginiens et autres naturels de l'Amérique; il approchait plutôt

d'une légère couleur d'olive foncé, plus agréable en soi que facile à

décrire. Il avait le visage rond et potelé, le nez petit et non pas

aplati comme ceux des Nègres, la bouche belle, les lèvres minces, les

dents fines, bien rangées et blanches comme ivoire.--Après avoir

sommeillé plutôt que dormi environ une demi-heure, il s'éveilla et

sortit de la caverne pour me rejoindre; car j'étais allé traire mes

chèvres, parquées dans l'enclos près de là. Quand il m'apperçut il vint

à moi en courant, et se jeta à terre avec toutes les marques possibles

d'une humble reconnaissance, qu'il manifestait par une foule de

grotesques gesticulations. Puis il posa sa tête à plat sur la terre,

prit l'un de mes pieds et le posa sur sa tête, comme il avait déjà fait;

puis il m'adressa touts les signes imaginables d'assujettissement, de

servitude et de soumission, pour me donner à connaître combien était

grand son désir de s'attacher à moi pour la vie. Je le comprenais en

beaucoup de choses, et je lui témoignais que j'étais fort content de

lui.

VENDREDI

En peu de temps je commençai à lui parler et à lui apprendre à me

parler. D'abord je lui fis savoir que son nom serait Vendredi; c'était

le jour où je lui avais sauvé la vie, et je l'appelai ainsi en mémoire

de ce jour. Je lui enseignai également à m'appeler _maître_, à dire

_oui_ et _non_, et je lui appris ce que ces mots signifiaient.--Je lui

donnai ensuite du lait dans un pot de terre; j'en bus le premier, j'y

trempai mon pain et lui donnai un gâteau pour qu'il fît de même: il s'en

accommoda aussitôt et me fit signe qu'il trouvait cela fort bon.

Je demeurai là toute la nuit avec lui; mais dès que le jour parut je lui

fis comprendre qu'il fallait me suivre et que je lui donnerais des

vêtements; il parut charmé de cela, car il était absolument nu. Comme

nous passions par le lieu où il avait enterré les deux hommes, il me le

désigna exactement et me montra les marques qu'il avait faites pour le

reconnaître, en me faisant signe que nous devrions les déterrer et les

manger. Là-dessus je parus fort en colère; je lui exprimai mon horreur

en faisant comme si j'allais vomir à cette pensée, et je lui enjoignis

de la main de passer outre, ce qu'il fit sur-le-champ avec une grande

soumission. Je l'emmenai alors sur le sommet de la montagne, pour voir

si les ennemis étaient partis; et, braquant ma longue-vue, je découvris

parfaitement la place où ils avaient été, mais aucune apparence d'eux ni

de leurs canots. Il était donc positif qu'ils étaient partis et qu'ils

avaient laissé derrière eux leurs deux camarades sans faire aucune

recherche.

Mais cette découverte ne me satisfaisait pas: ayant alors plus de

courage et conséquemment plus de curiosité, je pris mon Vendredi avec

moi, je lui mis une épée à la main, sur le dos l'arc et les flèches,

dont je le trouvai très-adroit à se servir; je lui donnai aussi à porter

un fusil pour moi; j'en pris deux moi-même, et nous marchâmes vers le

lieu où avaient été les Sauvages, car je désirais en avoir de plus

amples nouvelles. Quand j'y arrivai mon sang se glaça dans mes veines,

et mon cœur défaillit à un horrible spectacle. C'était vraiment chose

terrible à voir, du moins pour moi, car cela ne fit rien à Vendredi. La

place était couverte d'ossements humains, la terre teinte de sang; çà et

là étaient des morceaux de chair à moitié mangés, déchirés et rôtis, en

un mot toutes les traces d'un festin de triomphe qu'ils avaient fait là

après une victoire sur leurs ennemis. Je vis trois crânes, cinq mains,

les os de trois ou quatre jambes, des os de pieds et une foule d'autres

parties du corps. Vendredi me fit entendre par ses signes que les

Sauvages avaient amené quatre prisonniers pour les manger, que trois

l'avaient été, et que lui, en se désignant lui-même, était le quatrième;

qu'il y avait eu une grande bataille entre eux et un roi leur

voisin,--dont, ce semble, il était le sujet;--qu'un grand nombre de

prisonniers avaient été faits, et conduits en différents lieux par ceux

qui les avaient pris dans la déroute, pour être mangés, ainsi que

l'avaient été ceux débarqués par ces misérables.

Je commandai à Vendredi de ramasser ces crânes, ces os, ces tronçons et

tout ce qui restait, de les mettre en un monceau et de faire un grand

feu dessus pour les réduire en cendres. Je m'apperçusque Vendredi avait

encore un violent appétit pour cette chair, et que son naturel était

encore cannibale; mais je lui montrai tant d'horreur à cette idée, à la

moindre apparence de cet appétit, qu'il n'osa pas le découvrir: car je

lui avais fait parfaitement comprendre que s'il le manifestait je le

tuerais.

Lorsqu'il eut fait cela, nous nous en retournâmes à notre château, et là

je me mis à travailler avec mon serviteur Vendredi. Avant tout je lui

donnai une paire de caleçons de toile que j'avais tirée du coffre du

pauvre canonnier dont il a été fait mention, et que j'avais trouvée dans

le bâtiment naufragé: avec un léger changement, elle lui alla très-bien.

Je lui fabriquai ensuite une casaque de peau de chèvre aussi bien que me

le permit mon savoir: j'étais devenu alors un assez bon tailleur; puis

je lui donnai un bonnet très-commode et assez _fashionable_ que j'avais

fait avec une peau de lièvre. Il fut ainsi passablement habillé pour le

moment, et on ne peut plus ravi de se voir presque aussi bien vêtu que

son maître. À la vérité, il eut d'abord l'air fort empêché dans toutes

ces choses: ses caleçons étaient portés gauchement, ses manches de

casaque le gênaient aux épaules et sous les bras; mais, ayant élargi les

endroits où il se plaignait qu'elles lui faisaient mal, et lui-même s'y

accoutumant, il finit par s'en accommoder fort bien.

Le lendemain du jour où je vins avec lui à ma _huche_ je commençai à

examiner où je pourrais le loger. Afin qu'il fût commodément pour lui et

cependant très-convenablement pour moi, je lui élevai une petite cabane

dans l'espace vide entre mes deux fortifications, en dedans de la

dernière et en dehors de la première. Comme il y avait là une ouverture

donnant dans ma grotte, je façonnai une bonne huisserie et une porte de

planches que je posai dans le passage, un peu en dedans de l'entrée.

Cette porte était ajustée pour ouvrir à l'intérieur. La nuit je la

barrais et retirais aussi mes deux échelles; de sorte que Vendredi

n'aurait pu venir jusqu'à moi dans mon dernier retranchement sans faire,

en grimpant, quelque bruit qui m'aurait immanquablement réveillé; car ce

retranchement avait alors une toiture faite de longues perches couvrant

toute ma tente, s'appuyant contre le rocher et entrelacées de

branchages, en guise de lattes, chargées d'une couche très-épaisse de

paille de riz aussi forte que des roseaux. À la place ou au trou que

j'avais laissé pour entrer ou sortir avec mon échelle, j'avais posé une

sorte de trappe, qui, si elle eût été forcée à l'extérieur, ne se serait

point ouverte, mais serait tombée avec un grand fracas. Quant aux armes,

je les prenais toutes avec moi pendant la nuit.

Mais je n'avais pas besoin de tant de précautions, car jamais homme

n'eut un serviteur plus sincère, plus aimant, plus fidèle que Vendredi.

Sans passions, sans obstination, sans volonté, complaisant et

affectueux, son attachement pour moi était celui d'un enfant pour son

père. J'ose dire qu'il aurait sacrifié sa vie pour sauver la mienne en

toute occasion. La quantité de preuves qu'il m'en donna mit cela hors de

doute, et je fus bientôt convaincu que pour ma sûreté il n'était pas

nécessaire d'user de précautions à son égard.

Robinson Crusoe (I/II) · 第 18 / 25 段