car il est probable que ce navire, quel qu'il fût, n'ayant aucune
connaissance de ces roches entièrement cachées sous l'eau, y avait été
poussé durant la nuit par un vent violent soufflant de l'Est et de
l'Est-Nord-Est. Si l'équipage avait découvert l'île, ce que je ne puis
supposer, il aurait nécessairement tenté de se sauver à terre dans la
chaloupe.--Les coups de canon qu'il avait tirés, surtout en voyant mon
feu, comme je l'imaginais, me remplirent la tête d'une foule de
conjectures: tantôt je pensais qu'appercevant mon fanal il s'était jeté
dans la chaloupe pour tâcher de gagner le rivage; mais que la lame étant
très-forte, il avait été emporté; tantôt je m'imaginais qu'il avait
commencé par perdre sa chaloupe, ce qui arrive souvent lorsque les
flots, se brisant sur un navire, forcent les matelots à défoncer et à
mettre en pièces leur embarcation ou à la jeter par-dessus le bord.
D'autres fois je me figurais que le vaisseau ou les vaisseaux qui
allaient de conserve avec celui-ci, avertis par les signaux de détresse,
avaient recueilli et emmené cet équipage. Enfin dans d'autres moments je
pensais que touts les hommes du bord étaient descendus dans leur
chaloupe, et que, drossés par le courant qui m'avait autrefois entraîné,
ils avaient été emportés dans le grand Océan, où ils ne trouveraient
rien que la misère et la mort, où peut-être ils seraient réduits par la
faim à se manger les uns les autres.
Mais, comme cela n'était que des conjectures, je ne pouvais, en ma
position, que considérer l'infortune de ces pauvres gens et m'apitoyer.
Ce qui eut sur moi la bonne influence de me rendre de plus en plus
reconnaissant envers Dieu, dont la providence avait pris dans mon
malheur un soin si généreux de moi, que, de deux équipages perdus sur
ces côtes, moi seul avais été préservé. J'appris de là encore qu'il est
rare que Dieu nous plonge dans une condition si basse, dans une misère
si grande, que nous ne puissions trouver quelque sujet de gratitude, et
trouver de nos semblable jetés dans des circonstances pires que les
nôtres.
Tel était le sort de cet équipage, dont il n'était pas probable qu'aucun
homme eût échappé,--rien ne pouvant faire croire qu'il n'avait pas péri
tout entier,--à moins de supposer qu'il eût été sauvé par quelque autre
bâtiment allant avec lui de conserve; mais ce n'était qu'une pure
possibilité; car je n'avais vu aucun signe, aucune apparence de rien de
semblable.
Je ne puis trouver d'assez énergiques paroles pour exprimer l'ardent
désir, l'étrange envie que ce naufrage éveilla en mon âme et qui souvent
s'en exhalait ainsi:--«Oh! si une ou deux, une seule âme avait pu être
sauvée du navire, avait pu en réchapper, afin que je pusse avoir un
compagnon, un semblable, pour parler et pour vivre avec moi!»--Dans tout
le cours de ma vie solitaire je ne désirai jamais si ardemment la
société des hommes, et je n'éprouvai jamais un plus profond regret d'en
être séparé.
Il y a dans nos passions certaines sources secrètes qui, lorsqu'elles
sont vivifiées par des objets présents ou absents, mais rendus présents
à notre esprit par la puissance de notre imagination, entraînent notre
âme avec tant d'impétuosité vers les objets de ses désirs, que la non
possession en devient vraiment insupportable.
Telle était l'ardeur de mes souhaits pour la conservation d'un seul
homme, que je répétai, je crois, mille fois ces mots:--«Oh! qu'un homme
ait été sauvé, oh! qu'un seul homme ait été sauvé!--J'étais si
violemment irrité par ce désir en prononçant ces paroles, que mes mains
se saisissaient, que mes doigts pressaient la paume de mes mains et avec
tant de rage que si j'eusse tenu quelque chose de fragile je l'eusse
brisé involontairement; mes dents claquaient dans ma bouche et se
serraient si fortement que je fus quelque temps avant de pouvoir les
séparer.
Que les naturalistes expliquent ces choses, leur raison et leur nature;
quant à moi, je ne puis que consigner ce fait, qui me parut toujours
surprenant et dont je ne pus jamais me rendre compte. C'était sans doute
l'effet de la fougue de mon désir et de l'énergie de mes idées me
représentant toute la consolation que j'aurais puisée dans la société
d'un Chrétien comme moi.
Mais cela ne devait pas être: leur destinée ou la mienne ou toutes deux
peut-être l'interdisaient; car jusqu'à la dernière année de mon séjour
dans l'île j'ai ignoré si quelqu'un s'était ou ne s'était pas sauvé du
naufrage; j'eus seulement quelques jours après l'affliction de voir le
corps d'un jeune garçon noyé jeté sur le rivage, à l'extrémité de l'île,
proche le vaisseau naufragé. Il n'avait pour tout vêtement qu'une veste
de matelot, un caleçon de toile ouvert aux genoux et une chemise bleue.
Rien ne put me faire deviner quelle était sa nation: il n'avait dans ses
poches que deux pièces de huit et une pipe à tabac qui avait dix fois
plus de valeur pour moi.
La mer était calme alors, et j'avais grande envie de m'aventurer dans ma
pirogue jusqu'au navire. Je ne doutais nullement que je pusse trouver à
bord quelque chose pour mon utilité; mais ce n'était pas là le motif qui
m'y portait le plus: j'y étais entraîné par la pensée que je trouverais
peut-être quelque créature dont je pourrais sauver la vie, et par là
réconforter la mienne au plus haut degré. Cette pensée me tenait
tellement au cœur, que je n'avais de repos ni jour ni nuit, et qu'il
fallut que je me risquasse à aller à bord de ce vaisseau. Je
m'abandonnai donc à la providence de Dieu, persuadé que j'étais qu'une
impulsion si forte, à laquelle je ne pouvais résister, devait venir
d'une invisible direction, et que je serais coupable envers moi si je ne
le faisais point.
VOYAGE AU VAISSEAU NAUFRAGÉ
Sous le coup de cette impression, je regagnai à grands pas mon château
afin de préparer tout pour mon voyage. Je pris une bonne quantité de
pain, un grand pot d'eau fraîche, une boussole pour me gouverner, une
bouteille de _rum,_--j'en avais encore beaucoup en réserve,--et une
pleine corbeille de raisins. Chargé ainsi, je retournai à ma pirogue, je
vidai l'eau qui s'y trouvait, je la mis à flot, et j'y déposai toute ma
cargaison. Je revins ensuite chez moi prendre une seconde charge,
composée d'un grand sac de riz, de mon parasol--pour placer au-dessus de
ma tête et me donner de l'ombre,--d'un second pot d'eau fraîche, de deux
douzaines environ de mes petits pains ou gâteaux d'orge, d'une bouteille
de lait de chèvre et d'un fromage. Je portai tout cela à mon
embarcation, non sans beaucoup de peine et de sueur. Ayant prié Dieu de
diriger mon voyage, je me mis en route, et, ramant ou pagayant le long
du rivage, je parvins enfin à l'extrême pointe de l'île sur le côté
Nord-Est. Là il s'agissait de se lancer dans l'Océan, de s'aventurer ou
de ne pas s'aventurer. Je regardai les courants rapides qui à quelque
distance régnaient des deux côtés de l'île. Le souvenir des dangers que
j'avais courus me rendit ce spectacle bien terrible, et le cœur commença
à me manquer; car je pressentis que si un de ces courants m'entraînait,
je serais emporté en haute mer, peut-être hors de la vue de mon île; et
qu'alors, comme ma pirogue était fort légère, pour peu qu'un joli frais
s'élevât, j'étais inévitablement perdu.
Ces pensées oppressèrent tellement mon âme, que je commençai à
abandonner mon entreprise: je halai ma barque dans une crique du rivage,
je gagnai un petit tertre et je m'y assis inquiet et pensif, flottant
entre la crainte et le désir de faire mon voyage. Tandis que j'étais à
réfléchir, je m'apperçus que la marée avait changé et que le flot
montait, ce qui rendait pour quelque temps mon départ impraticable. Il
me vint alors à l'esprit de gravir sur la butte la plus haute que je
pourrais trouver, et d'observer les mouvements de la marée pendant le
flux, afin de juger si, entraîné par l'un de ces courants, je ne
pourrais pas être ramené par l'autre avec la même rapidité. Cela ne me
fut pas plus tôt entré dans la tête, que je jetai mes regards sur un
monticule qui dominait suffisamment les deux côtes, et d'où je vis
clairement la direction de la marée et la route que j'avais à suivre
pour mon retour: le courant du jusant sortait du côté de la pointe Sud
de l'île, le courant du flot rentrait du côté du Nord. Tout ce que
j'avais à faire pour opérer mon retour était donc de serrer la pointe
septentrionale de l'île.
Enhardi par cette observation, je résolus de partir le lendemain matin
avec le commencement de la marée, ce que je fis en effet après avoir
reposé la nuit dans mon canot sous la grande houppelande dont j'ai fait
mention. Je gouvernai premièrement plein Nord, jusqu'à ce que je me
sentisse soulevé par le courant qui portait à l'Est, et qui m'entraîna à
une grande distance, sans cependant me désorienter, ainsi que l'avait
fait autrefois le courant sur le côté Sud, et sans m'ôter toute la
direction de ma pirogue. Comme je faisais un bon sillage avec ma pagaie,
j'allai droit au navire échoué, et en moins de deux heures je
l'atteignis.
C'était un triste spectacle à voir! Le bâtiment, qui me parut espagnol
par sa construction, était fiché et enclavé entre deux roches; la poupe
et la hanche avaient été mises en pièces par la mer; et comme le
gaillard d'avant avait donné contre les rochers avec une violence
extrême, le grand mât et le mât de misaine s'étaient brisés rez-pied;
mais le beaupré était resté en bon état et l'avant et l'éperon
paraissaient fermes.--Lorsque je me fus approché, un chien parut sur le
tillac: me voyant venir, il se mit à japper et à aboyer. Aussitôt que je
l'appelai il sauta à la mer pour venir à moi, et je le pris dans ma
barque. Le trouvant à moitié mort de faim et de soif, je lui donnai un
de mes pains qu'il engloutit comme un loup vorace ayant jeûné quinze
jours dans la neige; ensuite je donnai de l'eau fraîche à cette pauvre
bête, qui, si je l'avais laissée faire, aurait bu jusqu'à en crever.
Après cela j'allai à bord. La première chose que j'y rencontrai ce fut,
dans la cuisine, sur le gaillard d'avant, deux hommes noyés et qui se
tenaient embrassés. J'en conclus, cela est au fait probable, qu'au
moment où, durant la tempête, le navire avait touché, les lames
brisaient si haut et avec tant de rapidité, que ces pauvres gens
n'avaient pu s'en défendre, et avaient été étouffés par la continuelle
chute des vagues, comme s'ils eussent été sous l'eau.--Outre le chien,
il n'y avait rien à bord qui fût en vie, et toutes les marchandises que
je pus voir étaient avariées. Je trouvai cependant arrimés dans la cale
quelques tonneaux de liqueurs. Était-ce du vin ou de l'eau-de-vie, je ne
sais. L'eau en se retirant les avait laissés à découvert, mais ils
étaient trop gros pour que je pusse m'en saisir. Je trouvai aussi
plusieurs coffres qui me parurent avoir appartenu à des matelots, et
j'en portai deux dans ma barque sans examiner ce qu'ils contenaient.
Si la poupe avait été garantie et que la proue eût été brisée, je suis
persuadé que j'aurais fait un bon voyage; car, à en juger par ce que je
trouvai dans les coffres, il devait y avoir à bord beaucoup de
richesses. Je présume par la route qu'il tenait qu'il devait venir de
Buenos-Ayres ou de Rio de la Plata, dans l'Amérique méridionale, en delà
du Brésil, et devait aller à la Havane dans le golfe du Mexique, et de
là peut-être en Espagne. Assurément ce navire recelait un grand trésor,
mais perdu à jamais pour tout le monde. Et qu'était devenu le reste de
son équipage, je ne le sus pas alors.
Outre ces coffres, j'y trouvai un petit tonneau plein d'environ vingt
gallons de liqueur, que je transportai dans ma pirogue, non sans
beaucoup de difficulté. Dans une cabine je découvris plusieurs mousquets
et une grande poire à poudre en contenant environ quatre livres. Quant
aux mousquets je n'en avais pas besoin: je les laissai donc, mais je
pris le cornet à poudre. Je pris aussi une pelle et des pincettes, qui
me faisaient extrêmement faute, deux chaudrons de cuivre, un gril et une
chocolatière. Avec cette cargaison et le chien, je me mis en route quand
la marée commença à porter vers mon île, que le même soir, à une heure
de la nuit environ, j'atteignis, harassé, épuisé de fatigues.
Je reposai cette nuit dans ma pirogue, et le matin je résolus de ne
point porter mes acquisitions dans mon château, mais dans ma nouvelle
caverne. Après m'être restauré, je débarquai ma cargaison et je me mis à
en faire l'inventaire. Le tonneau de liqueur contenait une sorte de
_rum,_ mais non pas de la qualité de celui qu'on boit au Brésil: en un
mot, détestable. Quand j'en vins à ouvrir les coffres je découvris
plusieurs choses dont j'avais besoin: par exemple, dans l'un je trouvai
un beau coffret renfermant des flacons de forme extraordinaire et
remplis d'eaux cordiales fines et très-bonnes. Les flacons, de la
contenance de trois pintes, étaient tout garnis d'argent. Je trouvai
deux pots d'excellentes confitures si bien bouchés que l'eau n'avait pu
y pénétrer, et deux autres qu'elle avait tout-à-fait gâtés. Je trouvai
en outre de fort bonnes chemises qui furent les bien venues, et environ
une douzaine et demie de mouchoirs de toile blanche et de cravates de
couleur. Les mouchoirs furent aussi les bien reçus, rien n'étant plus
rafraîchissant pour m'essuyer le visage dans les jours de chaleur.
Enfin, lorsque j'arrivai au fond du coffre, je trouvai trois grands sacs
de pièces de huit, qui contenaient environ onze cents pièces en tout, et
dans l'un de ces sacs six doublons d'or enveloppés dans un papier, et
quelques petites barres ou lingots d'or qui, je le suppose, pesaient à
peu près une livre.
Dans l'autre coffre il y avait quelques vêtements, mais de peu de
valeur. Je fus porté à croire que celui-ci avait appartenu au maître
canonnier, par cette raison qu'il ne s'y trouvait point de poudre, mais
environ deux livres de pulverin dans trois flasques, mises en réserve,
je suppose, pour charger des armes de chasse dans l'occasion. Somme
toute, par ce voyage, j'acquis peu de chose qui me fût d'un très-grand
usage; car pour l'argent, je n'en avais que faire: il était pour moi
comme la boue sous mes pieds; je l'aurais donné pour trois ou quatre
paires de bas et de souliers anglais, dont j'avais grand besoin. Depuis
bien des années j'étais réduit à m'en passer. J'avais alors, il est
vrai, deux paires de souliers que j'avais pris aux pieds des deux hommes
noyés que j'avais découverts à bord, et deux autres paires que je
trouvai dans l'un des coffres, ce qui me fut fort agréable; mais ils ne
valaient pas nos souliers anglais, ni pour la commodité ni pour le
service, étant plutôt ce que nous appelons des escarpins que des
souliers. Enfin je tirai du second coffre environ cinquante pièces de
huit en réaux, mais point d'or. Il est à croire qu'il avait appartenu à
un marin plus pauvre que le premier, qui doit avoir eu quelque officier
pour maître.
Je portai néanmoins cet argent dans ma caverne, et je l'y serrai comme
le premier que j'avais sauvé de notre bâtiment. Ce fut vraiment grand
dommage, comme je le disais tantôt, que l'autre partie du navire n'eût
pas été accessible, je suis certain que j'aurais pu en tirer de l'argent
de quoi charger plusieurs fois ma pirogue; argent qui, si je fusse
jamais parvenu à m'échapper et à m'enfuir en Angleterre, aurait pu
rester en sûreté dans ma caverne jusqu'à ce que je revinsse le chercher.
Après avoir tout débarqué et tout mis en lieu sûr, je retournai à mon
embarcation. En ramant ou pagayant le long du rivage je la ramenai dans
sa rade ordinaire, et je revins en hâte à ma demeure, où je retrouvai
tout dans la paix et dans l'ordre. Je me remis donc à vivre selon mon
ancienne manière, et à prendre soin de mes affaires domestiques. Pendant
un certain temps mon existence fut assez agréable, seulement j'étais
encore plus vigilant que de coutume; je faisais le guet plus souvent et
ne mettais plus aussi fréquemment le pied dehors. Si parfois je sortais
avec quelque liberté, c'était toujours dans la partie orientale de
l'île, où j'avais la presque certitude que les Sauvages ne venaient pas,
et où je pouvais aller sans tant de précautions, sans ce fardeau d'armes
et de munitions que je portais toujours avec moi lorsque j'allais de
l'autre côté.
Je vécus près de deux ans encore dans cette situation; mais ma
malheureuse tête, qui semblait faite pour rendre mon corps misérable,
fut durant ces deux années toujours emplie de projets et de desseins
pour tenter de m'enfuir de mon île. Quelquefois je voulais faire une
nouvelle visite au navire échoué, quoique ma raison me criât qu'il n'y
restait rien qui valût les dangers du voyage; d'autres fois je songeais
à aller çà et là, tantôt d'un côté, tantôt d'un autre; et je crois
vraiment que si j'avais eu la chaloupe sur laquelle je m'étais échappé
de Sallé, je me serais aventuré en mer pour aller n'importe en quel
lieu, pour aller je ne sais où.
J'ai été dans toutes les circonstances de ma vie un exemple vivant de
ceux qui sont atteints de cette plaie générale de l'humanité, d'où
découle gratuitement la moitié de leurs misères: j'entends la plaie de
n'être point satisfaits de la position où Dieu et la nature les ont
placés. Car sans parler de mon état primitif et de mon opposition aux
excellents conseils de mon père, opposition qui fut, si je puis
l'appeler ainsi, mon péché originel, n'était-ce pas un égarement de même
nature qui avait été l'occasion de ma chute dans cette misérable
condition? Si cette Providence qui m'avait si heureusement établi au
Brésil comme planteur eût limité mes désirs, si je m'étais contenté
d'avancer pas à pas, j'aurais pu être alors, j'entends au bout du temps
que je passai dans mon île, un des plus grands colons du Brésil; car je
suis persuadé, par les progrès que j'avais faits dans le peu d'années
que j'y vécus et ceux que j'aurais probablement faits si j'y fusse
demeuré, que je serais devenu riche à cent mille Moidoires.
LE RÊVE
J'avais bien affaire en vérité de laisser là une fortune assise, une
plantation bien pourvue, s'améliorant et prospérant, pour m'en aller
comme subrécargue chercher des Nègres en Guinée, tandis qu'avec de la
patience et du temps, mon capital s'étant accru, j'en aurais pu acheter
au seuil de ma porte, à ces gens dont le trafic des Noirs était le seul
négoce. Il est vrai qu'ils m'auraient coûté quelque chose de plus, mais
cette différence de prix pouvait-elle compenser de si grands hasards?
La folie est ordinairement le lot des jeunes têtes, et la réflexion sur
les folies passées est ordinairement l'exercice d'un âge plus mûr ou
d'une expérience payée cher. J'en étais là alors, et cependant
l'extravagance avait jeté de si profondes racines dans mon cœur, que je
ne pouvais me satisfaire de ma situation, et que j'avais l'esprit
appliqué sans cesse à rechercher les moyens et la possibilité de
m'échapper de ce lieu.--Pour que je puisse avec le plus grand agrément
du lecteur, entamer le reste de mon histoire, il est bon que je donne
quelque détail sur la conception de mes absurdes projets de fuite, et
que je fasse voir comment et sur quelle fondation j'édifiais.
Qu'on suppose maintenant que je suis retiré dans mon château, après mon
dernier voyage au bâtiment naufragé, que ma frégate est désarmée et
amarrée sous l'eau comme de coutume, et ma condition est rendue à ce
qu'elle était auparavant. J'ai, il est vrai, plus d'opulence; mais je
n'en suis pas plus riche, car je ne fais ni plus de cas ni plus d'usage
de mon or que les Indiens du Pérou avant l'arrivée des Espagnols.
Par une nuit de la saison pluvieuse de mars, dans la vingt-quatrième
année de ma vie solitaire, j'étais couché dans mon lit ou hamac sans
pouvoir dormir, mais en parfaite santé; je n'avais de plus qu'à
l'ordinaire, ni peine ni indisposition, ni trouble de corps, ni trouble
d'esprit; cependant il m'était impossible de fermer l'œil, du moins pour
sommeiller. De toute la nuit je ne m'assoupis pas autrement que comme il
suit.
Il serait aussi impossible que superflu de narrer la multitude
innombrable de pensées qui durant cette nuit me passèrent par la
mémoire, ce grand chemin du cerveau. Je me représentai toute l'histoire
de ma vie en miniature ou en raccourci, pour ainsi dire, avant et après
ma venue dans l'île. Dans mes réflexions sur ce qu'était ma condition
depuis que j'avais abordé cette terre, je vins à comparer l'état heureux
de mes affaires pendant les premières années de mon exil, à cet état
d'anxiété, de crainte et de précautions dans lequel je vivais depuis que
j'avais vu l'empreinte d'un pied d'homme sur le sable. Il n'est pas
croyable que les Sauvages n'eussent pas fréquenté l'île avant cette
époque: peut-être y étaient-ils descendus au rivage par centaines; mais,
comme je n'en avais jamais rien su et n'avais pu en concevoir aucune
appréhension, ma sécurité était parfaite, bien que le péril fût le même.
J'étais aussi heureux en ne connaissant point les dangers qui
m'entouraient que si je n'y eusse réellement point été exposé.--Cette
vérité fit naître en mon esprit beaucoup de réflexions profitables, et
particulièrement celle-ci: Combien est infiniment bonne cette Providence
qui dans sa sagesse a posé des bornes étroites à la vue et à la science
de l'homme! Quoiqu'il marche au milieu de mille dangers dont le
spectacle, s'ils se découvraient à lui, troublerait son âme et
terrasserait son courage, il garde son calme et sa sérénité, parce que
l'issue des choses est cachée à ses regards, parce qu'il ne sait rien
des dangers qui l'environnent.
Après que ces pensées m'eurent distrait quelque temps, je vins à
réfléchir sérieusement sur les dangers réels que j'avais courus durant
tant d'années dans cette île même où je me promenais dans la plus grande
sécurité, avec toute la tranquillité possible, quand peut-être il n'y
avait que la pointe d'une colline, un arbre, ou les premières ombres de
la nuit, entre moi et le plus affreux de touts les sorts, celui de
tomber entre les mains des Sauvages, des cannibales, qui se seraient
saisis de moi dans le même but que je le faisais d'une chèvre ou d'une
tortue, et n'auraient pas plus pensé faire un crime en me tuant et en me
dévorant, que moi en mangeant un pigeon ou un courlis. Je serais
injustement mon propre détracteur, si je disais que je ne rendis pas
sincèrement grâce à mon divin Conservateur pour toutes les délivrances
inconnues qu'avec la plus grande humilité je confessais devoir à sa
toute particulière protection, sans laquelle je serais inévitablement
tombé entre ces mains impitoyables.
Ces considérations m'amenèrent à faire des réflexions, sur la nature de
ces Sauvages, et à examiner comment il se faisait qu'en ce monde le sage
Dispensateur de toutes choses eût abandonné quelques-unes de ses
créatures à une telle inhumanité, au-dessous de la brutalité même,
qu'elles vont jusqu'à se dévorer dans leur propre espèce. Mais comme
cela n'aboutissait qu'à de vaines spéculations, je me pris à rechercher
dans quel endroit du monde ces malheureux vivaient; à quelle distance
était la côte d'où ils venaient; pourquoi ils s'aventuraient si loin de
chez eux; quelle sorte de bateaux ils avaient, et pourquoi je ne
pourrais pas en ordonner de moi et de mes affaires de façon à être à
même d'aller à eux aussi bien qu'ils venaient à moi.