lorsque je commençai à comprendre les bénignes dispositions du Ciel à
l'égard des dangers que nous traversons dans cette vie: Que de fois nous
sommes merveilleusement délivrés sans en rien savoir! que de fois, quand
nous sommes en suspens,--comme on dit,--dans le doute ou l'hésitation du
chemin que nous avons à prendre, un vent secret nous pousse vers une
autre route que celle où nous tendions, où nous appelaient nos sens,
notre inclination et peut-être même nos devoirs! Nous ressentons une
étrange impression de l'ignorance où nous sommes des causes et du
pouvoir qui nous entraînent: mais nous découvrons ensuite que, si nous
avions suivi la route que nous voulions prendre et que notre imagination
nous faisait une obligation de prendre, nous aurions couru à notre ruine
et à notre perte.--Par ces réflexions et par quelques autres semblables
je fus amené à me faire une règle d'obéir à cette inspiration secrète
toutes les fois que mon esprit serait dans l'incertitude de faire ou de
ne pas faire une chose, de suivre ou de ne pas suivre un chemin, sans en
avoir d'autre raison que le sentiment ou l'impression même pesant sur
mon âme. Je pourrais donner plusieurs exemples du succès de cette
conduite dans tout le cours de ma vie, et surtout dans la dernière
partie de mon séjour dans cette île infortunée, sans compter quelques
autres occasions que j'aurais probablement observées si j'eusse vu alors
du même œil que je vois aujourd'hui. Mais il n'est jamais trop tard pour
être sage, et je ne puis que conseiller à tout homme judicieux dont la
vie est exposée à des événements extraordinaires comme le fut la mienne,
ou même à de moindres événements, de ne jamais mépriser de pareils
avertissements intimes de la Providence, ou de n'importe quelle
intelligence invisible il voudra. Je ne discuterai pas là-dessus,
peut-être ne saurais-je en rendre compte, mais certainement c'est une
preuve du commerce et de la mystérieuse communication entre les esprits
unis à des corps et ceux immatériels, preuve incontestable que j'aurai
occasion de confirmer dans le reste de ma résidence solitaire sur cette
terre fatale.
Le lecteur, je pense, ne trouvera pas étrange si j'avoue que ces
anxiétés, ces dangers dans lesquels je passais ma vie, avaient mis fin à
mon industrie et à toutes les améliorations que j'avais projetées pour
mon bien-être. J'étais alors plus occupé du soin de ma sûreté que du
soin de ma nourriture. De peur que le bruit que je pourrais faire ne
s'entendît, je ne me souciais plus alors d'enfoncer un clou, de couper
un morceau de bois, et, pour la même raison, encore moins de tirer mon
mousquet. Ce n'était qu'avec la plus grande inquiétude que je faisais du
feu, à cause de la fumée, qui, dans le jour, étant visible à une grande
distance, aurait pu me trahir; et c'était pour cela que j'avais
transporté la fabrication de cette partie de mes objets qui demandaient
l'emploi du feu, comme la cuisson de mes pots et de mes pipes, dans ma
nouvelle habitation des bois, où, après être allé quelque temps, je
découvris à mon grand ravissement une caverne naturelle, où j'ose dire
que jamais Sauvage ni quelque homme que ce soit qui serait parvenu à son
ouverture n'aurait été assez hardi pour pénétrer, à moins qu'il n'eût eu
comme moi un besoin absolu d'une retraite assurée.
L'entrée de cette caverne était au fond d'un grand rocher, où, par un
pur hasard,--dirais-je si je n'avais mille raisons d'attribuer toutes
ces choses à la Providence,--je coupais de grosses branches d'arbre pour
faire du charbon. Avant de poursuivre, je dois faire savoir pourquoi je
faisais ce charbon, ce que voici:
Je craignais de faire de la fumée autour de mon habitation, comme je
l'ai dit tantôt; cependant, comme je ne pouvais vivre sans faire cuire
mon pain et ma viande, j'avais donc imaginé de faire brûler du bois sous
des mottes de gazon, comme je l'avais vu pratiquer en Angleterre. Quand
il était en consomption, j'éteignais le brasier et je conservais le
charbon, pour l'emporter chez moi et l'employer sans risque de fumée à
tout ce qui réclamait l'usage du feu.
Mais que cela soit dit en passant. Tandis que là j'abattais du bois,
j'avais donc apperçu derrière l'épais branchage d'un hallier une espèce
de cavité, dont je fus curieux de voir l'intérieur. Parvenu, non sans
difficulté, à son embouchure, je trouvai qu'il était assez spacieux,
c'est-à-dire assez pour que je pusse m'y tenir debout, moi et peut-être
une seconde personne; mais je dois avouer que je me retirai avec plus de
hâte que je n'étais entré, lorsque, portant mes regards vers le fond de
cet antre, qui était entièrement obscur, j'y vis deux grands yeux
brillants. Étaient-ils de diable ou d'homme, je ne savais; mais la
sombre lueur de l'embouchure de la caverne s'y réfléchissant, ils
étincelaient comme deux étoiles.
Toutefois, après une courte pause, je revins à moi, me traitant mille
fois de fou, et me disant que ce n'était pas à celui qui avait vécu
vingt ans tout seul dans cette île à s'effrayer du diable, et que je
devais croire qu'il n'y avait rien dans cet antre de plus effroyable que
moi-même. Là-dessus, reprenant courage, je saisis un tison enflammé et
me précipitai dans la caverne avec ce brandon à la main. Je n'y eus pas
fait trois pas que je fus presque aussi effrayé qu'auparavant; car
j'entendis un profond soupir pareil à celui d'une âme en peine, puis un
bruit entrecoupé comme des paroles à demi articulées, puis encore un
profond soupir. Je reculai tellement stupéfié, qu'une sueur froide me
saisit, et que si j'eusse eu mon chapeau sur ma tête, assurément mes
cheveux l'auraient jeté à terre. Mais, rassemblant encore mes esprits du
mieux qu'il me fut possible, et ranimant un peu mon courage en songeant
que le pouvoir et la présence de Dieu règnent partout et partout
pouvaient me protéger, je m'avançai de nouveau, et à la lueur de ma
torche, que je tenais au-dessus de ma tête, je vis gisant sur la terre
un vieux, un monstrueux et épouvantable bouc, semblant, comme on dit,
lutter avec la mort; il se mourait de vieillesse.
Je le poussai un peu pour voir s'il serait possible de le faire sortir;
il essaya de se lever, mais en vain. Alors je pensai qu'il pouvait fort
bien rester là, car de même qu'il m'avait effrayé, il pourrait, tant
qu'il aurait un souffle de vie, effrayer les Sauvages s'il s'en trouvait
d'assez hardis pour pénétrer en ce repaire.
FESTIN
Revenu alors de mon trouble, je commençai à regarder autour de moi et je
trouvai cette caverne fort petite: elle pouvait avoir environ douze
pieds; mais elle était sans figure régulière, ni ronde ni carrée, car la
main de la nature y avait seule travaillé. Je remarquai aussi sur le
côté le plus profond une ouverture qui s'enfonçait plus avant, mais si
basse, que je fus obligé de me traîner sur les mains et sur les genoux
pour y passer. Où aboutissait-elle, je l'ignorais. N'ayant point de
flambeau, je remis la partie à une autre fois, et je résolus de revenir
le lendemain pourvu de chandelles, et d'un briquet que j'avais fait avec
une batterie de mousquet dans le bassinet de laquelle je mettais une
pièce d'artifice.
En conséquence, le jour suivant je revins muni de six grosses chandelles
de ma façon,--car alors je m'en fabriquais de très-bonnes avec du suif
de chèvre;--j'allai à l'ouverture étroite, et je fus obligé de ramper à
quatre pieds, comme je l'ai dit, à peu près l'espace de dix verges: ce
qui, je pense, était une tentative assez téméraire, puisque je ne savais
pas jusqu'où ce souterrain pouvait aller, ni ce qu'il y avait au bout.
Quand j'eus passé ce défilé je me trouvai sous une voûte d'environ vingt
pieds de hauteur. Je puis affirmer que dans toute l'île il n'y avait pas
un spectacle plus magnifique à voir que les parois et le berceau de
cette voûte ou de cette caverne. Ils réfléchissaient mes deux chandelles
de cent mille manières. Qu'y avait-il dans le roc? Étaient-ce des
diamants ou d'autres pierreries, ou de l'or,--ce que je suppose plus
volontiers?--je l'ignorais.
Bien que tout-à-fait sombre, c'était la plus délicieuse grotte qu'on
puisse se figurer. L'aire en était unie et sèche et couverte d'une sorte
de gravier fin et mouvant. On n'y voyait point d'animaux immondes, et il
n'y avait ni eau ni humidité sur les parois de la voûte. La seule
difficulté, c'était l'entrée; difficulté que toutefois je considérais
comme un avantage, puisqu'elle en faisait une place forte, un abri sûr
dont j'avais besoin. Je fus vraiment ravi de ma découverte, et je
résolus de transporter sans délai dans cette retraite tout ce dont la
conservation m'importait le plus, surtout ma poudre et toutes mes armes
de réserve, c'est-à-dire deux de mes trois fusils de chasse et trois de
mes mousquets: j'en avais huit. À mon château je n'en laissai donc que
cinq, qui sur ma redoute extérieure demeuraient toujours braqués comme
des pièces de canon, et que je pouvais également prendre en cas
d'expédition.
Pour ce transport de mes munitions je fus obligé d'ouvrir le baril de
poudre que j'avais retiré de la mer et qui avait été mouillé. Je trouvai
que l'eau avait pénétré de touts côtés à la profondeur de trois ou
quatre pouces, et que la poudre détrempée avait en se séchant formé une
croûte qui avait conservé l'intérieur comme un fruit dans sa coque; de
sorte qu'il y avait bien au centre du tonneau soixante livres de bonne
poudre: ce fut une agréable découverte pour moi en ce moment. Je
l'emportai toute à ma caverne, sauf deux ou trois livres que je gardai
dans mon château, de peur de n'importe quelle surprise. J'y portai aussi
tout le plomb que j'avais réservé pour me faire des balles.
Je me croyais alors semblable à ces anciens géants qui vivaient, dit-on,
dans des cavernes et des trous de rocher inaccessibles; car j'étais
persuadé que, réfugié en ce lieu, je ne pourrais être dépisté par les
Sauvages, fussent-ils cinq cents à me pourchasser; ou que, s'ils le
faisaient, ils ne voudraient point se hasarder à m'y donner l'attaque.
Le vieux bouc que j'avais trouvé expirant mourut à l'entrée de la
caverne le lendemain du jour où j'en fis la découverte. Il me parut plus
commode, au lieu de le tirer dehors, de creuser un grand trou, de l'y
jeter et de le recouvrir de terre. Je l'enterrai ainsi pour me préserver
de toute odeur infecte.
J'étais alors dans la vingt-troisième année de ma résidence dans cette
île, et si accoutumé à ce séjour et à mon genre de vie, que si j'eusse
eu l'assurance que les Sauvages ne viendraient point me troubler,
j'aurais volontiers signé la capitulation de passer là le reste de mes
jours jusqu'au dernier moment, jusqu'à ce que je fusse gisant, et que je
mourusse comme le vieux bouc dans la caverne. Je m'étais ménagé quelques
distractions et quelques amusements qui faisaient passer le temps plus
vite et plus agréablement qu'autrefois. J'avais, comme je l'ai déjà dit,
appris à parler à mon Poll; et il le faisait si familièrement, et il
articulait si distinctement, si pleinement, que c'était pour moi un
grand plaisir de l'entendre. Il vécut avec moi non moins de vingt-six
ans: combien vécut-il ensuite? je l'ignore. On prétend au Brésil que ces
animaux peuvent vivre cent ans. Peut-être quelques-uns de mes perroquets
existent-ils encore et appellent-ils encore en ce moment le pauvre Robin
CRUSOE. Je ne souhaite pas qu'un Anglais ait le malheur d'aborder mon
île et de les y entendre jaser; mais si cela advenait, assurément il
croirait que c'est le diable. Mon chien me fut un très-agréable et
très-fidèle compagnon pendant seize ans: il mourut de pure vieillesse.
Quant à mes chats, ils multiplièrent, comme je l'ai dit, et à un tel
point que je fus d'abord obligé d'en tuer plusieurs pour les empêcher de
me dévorer moi et tout ce que j'avais. Mais enfin, après la mort des
deux vieux que j'avais apportés du navire, les ayant pendant quelque
temps continuellement chassés et laissés sans nourriture, ils
s'enfuirent touts dans les bois et devinrent sauvages, excepté deux ou
trois favoris que je gardai auprès de moi. Ils faisaient partie de ma
famille; mais j'eus toujours grand soin quand ils mettaient bas de noyer
touts leurs petits. En outre je gardai toujours autour de moi deux ou
trois chevreaux domestiques que j'avais accoutumés à manger dans ma
main, et deux autres perroquets qui jasaient assez bien pour dire Robin
CRUSOE, pas aussi bien toutefois que le premier: à la vérité, pour eux
je ne m'étais pas donné autant de peine. J'avais aussi quelques oiseaux
de mer apprivoisés dont je ne sais pas les noms; je les avais attrapés
sur le rivage et leur avais coupé les ailes. Les petits pieux que
j'avais plantés en avant de la muraille de mon château étant devenus un
bocage épais et touffu, ces oiseaux y nichaient et y pondaient parmi les
arbrisseaux, ce qui était fort agréable pour moi. En résumé, comme je le
disais tantôt, j'aurais été fort content de la vie que je menais si elle
n'avait point été troublée par la crainte des Sauvages.
Mais il en était ordonné autrement. Pour touts ceux qui liront mon
histoire il ne saurait être hors de propos de faire cette juste
observation: Que de fois n'arrive-t-il pas, dans le cours de notre vie,
que le mal que nous cherchons le plus à éviter, et qui nous paraît le
plus terrible quand nous y sommes tombés, soit la porte de notre
délivrance, l'unique moyen de sortir de notre affliction! Je pourrais en
trouver beaucoup d'exemples dans le cours de mon étrange vie; mais
jamais cela n'a été plus remarquable que dans les dernières années de ma
résidence solitaire dans cette île.
Ce fut au mois de décembre de la vingt-troisième année de mon séjour,
comme je l'ai dit, à l'époque du solstice méridional,--car je ne puis
l'appeler solstice d'hiver,--temps particulier de ma moisson, qui
m'appelai presque toujours aux champs, qu'un matin, sortant de
très-bonne heure avant même le point du jour, je fus surpris de voir la
lueur d'un feu sur le rivage, à la distance d'environ deux milles, vers
l'extrémité de l'île où j'avais déjà observé que les Sauvages étaient
venus; mais ce n'était point cette fois sur l'autre côté, mais bien, à
ma grande affliction, sur le côté que j'habitais.
À cette vue, horriblement effrayé, je m'arrêtai court, et n'osai pas
sortir de mon bocage, de peur d'être surpris; encore n'y étais-je pas
tranquille: car j'étais plein de l'appréhension que, si les Sauvages en
rôdant venaient à trouver ma moisson pendante ou coupée, ou n'importe
quels travaux et quelles cultures, ils en concluraient immédiatement que
l'île était habitée et ne s'arrêteraient point qu'ils ne m'eussent
découvert. Dans cette angoisse je retournai droit à mon château; et,
ayant donné à toutes les choses extérieures un aspect aussi sauvage,
aussi naturel que possible, je retirai mon échelle après moi.
Alors je m'armai et me mis en état de défense. Je chargeai toute mon
artillerie, comme je l'appelais, c'est-à-dire mes mousquets montés sur
mon nouveau retranchement, et touts mes pistolets, bien résolu à
combattre jusqu'au dernier soupir. Je n'oubliai pas de me recommander
avec ferveur à la protection divine et de supplier Dieu de me délivrer
des mains des barbares. Dans cette situation, ayant attendu deux heures,
je commençai à être fort impatient de savoir ce qui se passait au
dehors: je n'avais point d'espion à envoyer à la découverte.
Après être demeuré là encore quelque temps, et après avoir songé à ce
que j'avais à faire en cette occasion, il me fut impossible de supporter
davantage l'ignorance où j'étais. Appliquant donc mon échelle sur le
flanc du rocher où se trouvait une plate-forme, puis la retirant après
moi et la replaçant de nouveau, je parvins au sommet de la colline. Là,
couché à plat-ventre sur la terre, je pris ma longue-vue, que j'avais
apportée à dessein et je la braquai. Je vis aussitôt qu'il n'y avait pas
moins de neuf Sauvages assis en rond autour d'un petit feu, non pas pour
se chauffer, car la chaleur était extrême, mais, comme je le supposai,
pour apprêter quelque atroce mets de chair humaine qu'ils avaient
apportée avec eux, ou morte ou vive, c'est ce que je ne pus savoir.
Ils avaient avec eux deux pirogues halées sur le rivage; et, comme
c'était alors le temps du jusant, ils me semblèrent attendre le retour
du flot pour s'en retourner. Il n'est pas facile de se figurer le
trouble où me jeta ce spectacle, et surtout leur venue si proche de moi
et sur mon côté de l'île. Mais quand je considérai que leur débarquement
devait toujours avoir lieu au jusant, je commençai à retrouver un peu de
calme, certain de pouvoir sortir en toute sûreté pendant le temps du
flot, si personne n'avait abordé au rivage auparavant. Cette observation
faite, je me remis à travailler à ma moisson avec plus de tranquillité.
La chose arriva comme je l'avais prévue; car aussitôt que la marée porta
à l'Ouest je les vis touts monter dans leurs pirogues et touts ramer ou
pagayer, comme cela s'appelle. J'aurais dû faire remarquer qu'une heure
environ avant de partir ils s'étaient mis à danser, et qu'à l'aide de ma
longue-vue j'avais pu appercevoir leurs postures et leurs
gesticulations. Je reconnu, par la plus minutieuse observation, qu'ils
étaient entièrement nus, sans le moindre vêtement sur le corps; mais
étaient-ce des hommes ou des femmes? il me fut impossible de le
distinguer.
Sitôt qu'ils furent embarqués et partis, je sortis avec deux mousquets
sur mes épaules, deux pistolets à ma ceinture, mon grand sabre sans
fourreau à mon côté, et avec toute la diligence dont j'étais capable je
me rendis à la colline où j'avais découvert la première de toutes les
traces. Dès que j'y fus arrivé, ce qui ne fut qu'au bout de deux
heures,--car je ne pouvais aller vite chargé d'armes comme je
l'étais,--je vis qu'il y avait eu en ce lieu trois autres pirogues de
Sauvages; et, regardant au loin, je les apperçus toutes ensemble faisant
route pour le continent.
Ce fut surtout pour moi un terrible spectacle quand en descendant au
rivage je vis les traces de leur affreux festin, du sang, des os, des
tronçons de chair humaine qu'ils avaient mangée et dévorée, avec joie.
Je fus si rempli d'indignation à cette vue, que je recommençai à
méditer, le massacre des premiers que je rencontrerais, quels qu'ils
pussent être et quelque nombreux qu'ils fussent.
LE FANAL
Il me paraît évident que leurs visites dans l'île devaient être assez
rares, car il se passa plus de quinze mois avant qu'ils ne revinssent,
c'est-à-dire que durant tout ce temps je n'en revis ni trace ni vestige.
Dans la saison des pluies il était sûr qu'ils ne pouvaient sortir de
chez eux, du moins pour aller si loin. Cependant durant cet intervalle
je vivais misérablement: l'appréhension d'être pris à l'improviste
m'assiégeait sans relâche; d'où je déduis que l'expectative du mal est
plus amère que le mal lui-même, quand surtout on ne peut se défaire de
cette attente ou de ces appréhensions.
Pendant tout ce temps-là mon humeur meurtrière ne m'abandonna pas, et
j'employai la plupart des heures du jour, qui auraient pu être beaucoup
mieux dépensées, à imaginer comment je les circonviendrais et les
assaillirais à la première rencontre, surtout s'ils étaient divisés en
deux parties comme la dernière fois. Je ne considérais nullement que si
j'en tuais une bande, je suppose de dix ou douze, et que le lendemain,
la semaine ou le mois suivant j'en tuasse encore d'autres, et ainsi de
suite à l'infini, je deviendrais aussi meurtrier qu'ils étaient mangeurs
d'hommes, et peut-être plus encore.
J'usais ma vie dans une grande perplexité et une grande anxiété
d'esprit; je m'attendais à tomber un jour ou l'autre entre les mains de
ces impitoyables créatures. Si je me hasardais quelquefois dehors, ce
n'était qu'en promenant mes regards inquiets autour de moi, et avec tout
le soin, toute la précaution imaginable. Je sentis alors, à ma grande
consolation, combien c'était chose heureuse pour moi que je me fusse
pourvu d'un troupeau ou d'une harde de chèvres; car je n'osais en aucune
occasion tirer mon fusil, surtout du côté de l'île fréquenté par les
Sauvages, de peur de leur donner une alerte. Peut-être se seraient-ils
enfuis d'abord; mais bien certainement ils seraient revenus au bout de
quelques jours avec deux ou trois cents pirogues: je savais ce à quoi je
devais m'attendre alors.
Néanmoins je fus un an et trois mois avant d'en revoir aucun; mais
comment en revis-je, c'est ce dont il sera parlé bientôt. Il est
possible que durant cet intervalle ils soient revenus deux ou trois
fois, mais ils ne séjournèrent pas ou au moins n'en eus-je point
connaissance. Ce fut donc, d'après mon plus exact calcul, au mois de mai
et dans la vingt-quatrième année de mon isolement que j'eus avec eux
l'étrange rencontre dont il sera discouru en son lieu.
La perturbation de mon âme fut très-grande pendant ces quinze ou seize
mois. J'avais le sommeil inquiet, je faisais des songes effrayants, et
souvent je me réveillais en sursaut. Le jour des troubles violents
accablaient mon esprit; la nuit je rêvais fréquemment que je tuais des
sauvages, et je pesais les raisons qui pouvaient me justifier de cet
acte.--Mais laissons tout cela pour quelque temps. C'était vers le
milieu de mai, le seizième jour, je pense, autant que je pus m'en
rapporter à mon pauvre calendrier de bois, où je faisais toujours mes
marques; c'était, dis-je, le seize mai: un violent ouragan souffla tout
le jour, accompagné de quantité d'éclairs et de coups de tonnerre. La
nuit suivante fut épouvantable. Je ne sais plus quel en était le motif
particulier, mais je lisais la Bible, et faisais de sérieuses réflexions
sur ma situation, quand je fus surpris par un bruit semblable à un coup
de canon tiré en mer.
Ce fut pour moi une surprise d'une nature entièrement différente de
toutes celles que j'avais eues jusque alors, car elle éveilla en mon
esprit de tout autres idées. Je me levai avec toute la hâte imaginable,
et en un tour de main j'appliquai mon échelle contre le rocher; je
montai à mi-hauteur, puis je la retirai après moi, je la replaçai et
j'escaladai jusqu'au sommet. Au même instant une flamme me prépara à
entendre un second coup de canon, qui en effet au bout d'une demi-minute
frappa mon oreille. Je reconnus par le son qu'il devait être dans cette
partie de la mer où ma pirogue avait été drossée par les courants.
Je songeai aussitôt que ce devait être un vaisseau en péril, qui, allant
de conserve avec quelque autre navire, tirait son canon en signal de
détresse pour en obtenir du secours, et j'eus sur-le-champ la présence
d'esprit de penser que bien que je ne pusse l'assister, peut-être lui
m'assisterait-il. Je rassemblai donc tout le bois sec qui se trouvait
aux environs, et j'en fis un assez beau monceau que j'allumai sur la
colline. Le bois étant sec, il s'enflamma facilement, et malgré la
violence du vent il flamba à merveille: j'eus alors la certitude que, si
toutefois c'était un navire, ce feu serait immanquablement apperçu; et
il le fut sans aucun doute: car à peine mon bois se fut-il embrasé que
j'entendis un troisième coup de canon, qui fut suivi de plusieurs
autres, venant touts du même point. J'entretins mon feu toute la nuit
jusqu'à l'aube, et quand il fit grand jour et que l'air se fut éclairci,
je vis quelque chose en mer, tout-à-fait à l'Est de l'île. Était-ce un
navire ou des débris de navire? je ne pus le distinguer, voire même avec
mes lunettes d'approche, la distance étant trop grande et le temps
encore trop brumeux, du moins en mer.
Durant tout le jour je regardai fréquemment cet objet: je m'apperçus
bientôt qu'il ne se mouvait pas, et j'en conclus que ce devait être un
navire à l'ancre. Brûlant de m'en assurer, comme on peut bien le croire,
je pris mon fusil à la main, et je courus vers la partie méridionale de
l'île, vers les rochers où j'avais été autrefois entraîné par les
courants; je gravis sur leur sommet, et, le temps étant alors
parfaitement clair, je vis distinctement, mais à mon grand chagrin, la
carcasse d'un vaisseau échoué pendant la nuit sur les roches à fleur
d'eau que j'avais trouvées en me mettant en mer avec ma chaloupe, et
qui, résistant à la violence du courant, faisaient cette espèce de
contre-courant ou remous par lequel j'avais été délivré de la position
la plus désespérée et la plus désespérante où je me sois trouvé dans ma
vie.