Tout ceci renouvela une réflexion qui m'était souvent venue en l'esprit

lorsque je commençai à comprendre les bénignes dispositions du Ciel à

l'égard des dangers que nous traversons dans cette vie: Que de fois nous

sommes merveilleusement délivrés sans en rien savoir! que de fois, quand

nous sommes en suspens,--comme on dit,--dans le doute ou l'hésitation du

chemin que nous avons à prendre, un vent secret nous pousse vers une

autre route que celle où nous tendions, où nous appelaient nos sens,

notre inclination et peut-être même nos devoirs! Nous ressentons une

étrange impression de l'ignorance où nous sommes des causes et du

pouvoir qui nous entraînent: mais nous découvrons ensuite que, si nous

avions suivi la route que nous voulions prendre et que notre imagination

nous faisait une obligation de prendre, nous aurions couru à notre ruine

et à notre perte.--Par ces réflexions et par quelques autres semblables

je fus amené à me faire une règle d'obéir à cette inspiration secrète

toutes les fois que mon esprit serait dans l'incertitude de faire ou de

ne pas faire une chose, de suivre ou de ne pas suivre un chemin, sans en

avoir d'autre raison que le sentiment ou l'impression même pesant sur

mon âme. Je pourrais donner plusieurs exemples du succès de cette

conduite dans tout le cours de ma vie, et surtout dans la dernière

partie de mon séjour dans cette île infortunée, sans compter quelques

autres occasions que j'aurais probablement observées si j'eusse vu alors

du même œil que je vois aujourd'hui. Mais il n'est jamais trop tard pour

être sage, et je ne puis que conseiller à tout homme judicieux dont la

vie est exposée à des événements extraordinaires comme le fut la mienne,

ou même à de moindres événements, de ne jamais mépriser de pareils

avertissements intimes de la Providence, ou de n'importe quelle

intelligence invisible il voudra. Je ne discuterai pas là-dessus,

peut-être ne saurais-je en rendre compte, mais certainement c'est une

preuve du commerce et de la mystérieuse communication entre les esprits

unis à des corps et ceux immatériels, preuve incontestable que j'aurai

occasion de confirmer dans le reste de ma résidence solitaire sur cette

terre fatale.

Le lecteur, je pense, ne trouvera pas étrange si j'avoue que ces

anxiétés, ces dangers dans lesquels je passais ma vie, avaient mis fin à

mon industrie et à toutes les améliorations que j'avais projetées pour

mon bien-être. J'étais alors plus occupé du soin de ma sûreté que du

soin de ma nourriture. De peur que le bruit que je pourrais faire ne

s'entendît, je ne me souciais plus alors d'enfoncer un clou, de couper

un morceau de bois, et, pour la même raison, encore moins de tirer mon

mousquet. Ce n'était qu'avec la plus grande inquiétude que je faisais du

feu, à cause de la fumée, qui, dans le jour, étant visible à une grande

distance, aurait pu me trahir; et c'était pour cela que j'avais

transporté la fabrication de cette partie de mes objets qui demandaient

l'emploi du feu, comme la cuisson de mes pots et de mes pipes, dans ma

nouvelle habitation des bois, où, après être allé quelque temps, je

découvris à mon grand ravissement une caverne naturelle, où j'ose dire

que jamais Sauvage ni quelque homme que ce soit qui serait parvenu à son

ouverture n'aurait été assez hardi pour pénétrer, à moins qu'il n'eût eu

comme moi un besoin absolu d'une retraite assurée.

L'entrée de cette caverne était au fond d'un grand rocher, où, par un

pur hasard,--dirais-je si je n'avais mille raisons d'attribuer toutes

ces choses à la Providence,--je coupais de grosses branches d'arbre pour

faire du charbon. Avant de poursuivre, je dois faire savoir pourquoi je

faisais ce charbon, ce que voici:

Je craignais de faire de la fumée autour de mon habitation, comme je

l'ai dit tantôt; cependant, comme je ne pouvais vivre sans faire cuire

mon pain et ma viande, j'avais donc imaginé de faire brûler du bois sous

des mottes de gazon, comme je l'avais vu pratiquer en Angleterre. Quand

il était en consomption, j'éteignais le brasier et je conservais le

charbon, pour l'emporter chez moi et l'employer sans risque de fumée à

tout ce qui réclamait l'usage du feu.

Mais que cela soit dit en passant. Tandis que là j'abattais du bois,

j'avais donc apperçu derrière l'épais branchage d'un hallier une espèce

de cavité, dont je fus curieux de voir l'intérieur. Parvenu, non sans

difficulté, à son embouchure, je trouvai qu'il était assez spacieux,

c'est-à-dire assez pour que je pusse m'y tenir debout, moi et peut-être

une seconde personne; mais je dois avouer que je me retirai avec plus de

hâte que je n'étais entré, lorsque, portant mes regards vers le fond de

cet antre, qui était entièrement obscur, j'y vis deux grands yeux

brillants. Étaient-ils de diable ou d'homme, je ne savais; mais la

sombre lueur de l'embouchure de la caverne s'y réfléchissant, ils

étincelaient comme deux étoiles.

Toutefois, après une courte pause, je revins à moi, me traitant mille

fois de fou, et me disant que ce n'était pas à celui qui avait vécu

vingt ans tout seul dans cette île à s'effrayer du diable, et que je

devais croire qu'il n'y avait rien dans cet antre de plus effroyable que

moi-même. Là-dessus, reprenant courage, je saisis un tison enflammé et

me précipitai dans la caverne avec ce brandon à la main. Je n'y eus pas

fait trois pas que je fus presque aussi effrayé qu'auparavant; car

j'entendis un profond soupir pareil à celui d'une âme en peine, puis un

bruit entrecoupé comme des paroles à demi articulées, puis encore un

profond soupir. Je reculai tellement stupéfié, qu'une sueur froide me

saisit, et que si j'eusse eu mon chapeau sur ma tête, assurément mes

cheveux l'auraient jeté à terre. Mais, rassemblant encore mes esprits du

mieux qu'il me fut possible, et ranimant un peu mon courage en songeant

que le pouvoir et la présence de Dieu règnent partout et partout

pouvaient me protéger, je m'avançai de nouveau, et à la lueur de ma

torche, que je tenais au-dessus de ma tête, je vis gisant sur la terre

un vieux, un monstrueux et épouvantable bouc, semblant, comme on dit,

lutter avec la mort; il se mourait de vieillesse.

Je le poussai un peu pour voir s'il serait possible de le faire sortir;

il essaya de se lever, mais en vain. Alors je pensai qu'il pouvait fort

bien rester là, car de même qu'il m'avait effrayé, il pourrait, tant

qu'il aurait un souffle de vie, effrayer les Sauvages s'il s'en trouvait

d'assez hardis pour pénétrer en ce repaire.

FESTIN

Revenu alors de mon trouble, je commençai à regarder autour de moi et je

trouvai cette caverne fort petite: elle pouvait avoir environ douze

pieds; mais elle était sans figure régulière, ni ronde ni carrée, car la

main de la nature y avait seule travaillé. Je remarquai aussi sur le

côté le plus profond une ouverture qui s'enfonçait plus avant, mais si

basse, que je fus obligé de me traîner sur les mains et sur les genoux

pour y passer. Où aboutissait-elle, je l'ignorais. N'ayant point de

flambeau, je remis la partie à une autre fois, et je résolus de revenir

le lendemain pourvu de chandelles, et d'un briquet que j'avais fait avec

une batterie de mousquet dans le bassinet de laquelle je mettais une

pièce d'artifice.

En conséquence, le jour suivant je revins muni de six grosses chandelles

de ma façon,--car alors je m'en fabriquais de très-bonnes avec du suif

de chèvre;--j'allai à l'ouverture étroite, et je fus obligé de ramper à

quatre pieds, comme je l'ai dit, à peu près l'espace de dix verges: ce

qui, je pense, était une tentative assez téméraire, puisque je ne savais

pas jusqu'où ce souterrain pouvait aller, ni ce qu'il y avait au bout.

Quand j'eus passé ce défilé je me trouvai sous une voûte d'environ vingt

pieds de hauteur. Je puis affirmer que dans toute l'île il n'y avait pas

un spectacle plus magnifique à voir que les parois et le berceau de

cette voûte ou de cette caverne. Ils réfléchissaient mes deux chandelles

de cent mille manières. Qu'y avait-il dans le roc? Étaient-ce des

diamants ou d'autres pierreries, ou de l'or,--ce que je suppose plus

volontiers?--je l'ignorais.

Bien que tout-à-fait sombre, c'était la plus délicieuse grotte qu'on

puisse se figurer. L'aire en était unie et sèche et couverte d'une sorte

de gravier fin et mouvant. On n'y voyait point d'animaux immondes, et il

n'y avait ni eau ni humidité sur les parois de la voûte. La seule

difficulté, c'était l'entrée; difficulté que toutefois je considérais

comme un avantage, puisqu'elle en faisait une place forte, un abri sûr

dont j'avais besoin. Je fus vraiment ravi de ma découverte, et je

résolus de transporter sans délai dans cette retraite tout ce dont la

conservation m'importait le plus, surtout ma poudre et toutes mes armes

de réserve, c'est-à-dire deux de mes trois fusils de chasse et trois de

mes mousquets: j'en avais huit. À mon château je n'en laissai donc que

cinq, qui sur ma redoute extérieure demeuraient toujours braqués comme

des pièces de canon, et que je pouvais également prendre en cas

d'expédition.

Pour ce transport de mes munitions je fus obligé d'ouvrir le baril de

poudre que j'avais retiré de la mer et qui avait été mouillé. Je trouvai

que l'eau avait pénétré de touts côtés à la profondeur de trois ou

quatre pouces, et que la poudre détrempée avait en se séchant formé une

croûte qui avait conservé l'intérieur comme un fruit dans sa coque; de

sorte qu'il y avait bien au centre du tonneau soixante livres de bonne

poudre: ce fut une agréable découverte pour moi en ce moment. Je

l'emportai toute à ma caverne, sauf deux ou trois livres que je gardai

dans mon château, de peur de n'importe quelle surprise. J'y portai aussi

tout le plomb que j'avais réservé pour me faire des balles.

Je me croyais alors semblable à ces anciens géants qui vivaient, dit-on,

dans des cavernes et des trous de rocher inaccessibles; car j'étais

persuadé que, réfugié en ce lieu, je ne pourrais être dépisté par les

Sauvages, fussent-ils cinq cents à me pourchasser; ou que, s'ils le

faisaient, ils ne voudraient point se hasarder à m'y donner l'attaque.

Le vieux bouc que j'avais trouvé expirant mourut à l'entrée de la

caverne le lendemain du jour où j'en fis la découverte. Il me parut plus

commode, au lieu de le tirer dehors, de creuser un grand trou, de l'y

jeter et de le recouvrir de terre. Je l'enterrai ainsi pour me préserver

de toute odeur infecte.

J'étais alors dans la vingt-troisième année de ma résidence dans cette

île, et si accoutumé à ce séjour et à mon genre de vie, que si j'eusse

eu l'assurance que les Sauvages ne viendraient point me troubler,

j'aurais volontiers signé la capitulation de passer là le reste de mes

jours jusqu'au dernier moment, jusqu'à ce que je fusse gisant, et que je

mourusse comme le vieux bouc dans la caverne. Je m'étais ménagé quelques

distractions et quelques amusements qui faisaient passer le temps plus

vite et plus agréablement qu'autrefois. J'avais, comme je l'ai déjà dit,

appris à parler à mon Poll; et il le faisait si familièrement, et il

articulait si distinctement, si pleinement, que c'était pour moi un

grand plaisir de l'entendre. Il vécut avec moi non moins de vingt-six

ans: combien vécut-il ensuite? je l'ignore. On prétend au Brésil que ces

animaux peuvent vivre cent ans. Peut-être quelques-uns de mes perroquets

existent-ils encore et appellent-ils encore en ce moment le pauvre Robin

CRUSOE. Je ne souhaite pas qu'un Anglais ait le malheur d'aborder mon

île et de les y entendre jaser; mais si cela advenait, assurément il

croirait que c'est le diable. Mon chien me fut un très-agréable et

très-fidèle compagnon pendant seize ans: il mourut de pure vieillesse.

Quant à mes chats, ils multiplièrent, comme je l'ai dit, et à un tel

point que je fus d'abord obligé d'en tuer plusieurs pour les empêcher de

me dévorer moi et tout ce que j'avais. Mais enfin, après la mort des

deux vieux que j'avais apportés du navire, les ayant pendant quelque

temps continuellement chassés et laissés sans nourriture, ils

s'enfuirent touts dans les bois et devinrent sauvages, excepté deux ou

trois favoris que je gardai auprès de moi. Ils faisaient partie de ma

famille; mais j'eus toujours grand soin quand ils mettaient bas de noyer

touts leurs petits. En outre je gardai toujours autour de moi deux ou

trois chevreaux domestiques que j'avais accoutumés à manger dans ma

main, et deux autres perroquets qui jasaient assez bien pour dire Robin

CRUSOE, pas aussi bien toutefois que le premier: à la vérité, pour eux

je ne m'étais pas donné autant de peine. J'avais aussi quelques oiseaux

de mer apprivoisés dont je ne sais pas les noms; je les avais attrapés

sur le rivage et leur avais coupé les ailes. Les petits pieux que

j'avais plantés en avant de la muraille de mon château étant devenus un

bocage épais et touffu, ces oiseaux y nichaient et y pondaient parmi les

arbrisseaux, ce qui était fort agréable pour moi. En résumé, comme je le

disais tantôt, j'aurais été fort content de la vie que je menais si elle

n'avait point été troublée par la crainte des Sauvages.

Mais il en était ordonné autrement. Pour touts ceux qui liront mon

histoire il ne saurait être hors de propos de faire cette juste

observation: Que de fois n'arrive-t-il pas, dans le cours de notre vie,

que le mal que nous cherchons le plus à éviter, et qui nous paraît le

plus terrible quand nous y sommes tombés, soit la porte de notre

délivrance, l'unique moyen de sortir de notre affliction! Je pourrais en

trouver beaucoup d'exemples dans le cours de mon étrange vie; mais

jamais cela n'a été plus remarquable que dans les dernières années de ma

résidence solitaire dans cette île.

Ce fut au mois de décembre de la vingt-troisième année de mon séjour,

comme je l'ai dit, à l'époque du solstice méridional,--car je ne puis

l'appeler solstice d'hiver,--temps particulier de ma moisson, qui

m'appelai presque toujours aux champs, qu'un matin, sortant de

très-bonne heure avant même le point du jour, je fus surpris de voir la

lueur d'un feu sur le rivage, à la distance d'environ deux milles, vers

l'extrémité de l'île où j'avais déjà observé que les Sauvages étaient

venus; mais ce n'était point cette fois sur l'autre côté, mais bien, à

ma grande affliction, sur le côté que j'habitais.

À cette vue, horriblement effrayé, je m'arrêtai court, et n'osai pas

sortir de mon bocage, de peur d'être surpris; encore n'y étais-je pas

tranquille: car j'étais plein de l'appréhension que, si les Sauvages en

rôdant venaient à trouver ma moisson pendante ou coupée, ou n'importe

quels travaux et quelles cultures, ils en concluraient immédiatement que

l'île était habitée et ne s'arrêteraient point qu'ils ne m'eussent

découvert. Dans cette angoisse je retournai droit à mon château; et,

ayant donné à toutes les choses extérieures un aspect aussi sauvage,

aussi naturel que possible, je retirai mon échelle après moi.

Alors je m'armai et me mis en état de défense. Je chargeai toute mon

artillerie, comme je l'appelais, c'est-à-dire mes mousquets montés sur

mon nouveau retranchement, et touts mes pistolets, bien résolu à

combattre jusqu'au dernier soupir. Je n'oubliai pas de me recommander

avec ferveur à la protection divine et de supplier Dieu de me délivrer

des mains des barbares. Dans cette situation, ayant attendu deux heures,

je commençai à être fort impatient de savoir ce qui se passait au

dehors: je n'avais point d'espion à envoyer à la découverte.

Après être demeuré là encore quelque temps, et après avoir songé à ce

que j'avais à faire en cette occasion, il me fut impossible de supporter

davantage l'ignorance où j'étais. Appliquant donc mon échelle sur le

flanc du rocher où se trouvait une plate-forme, puis la retirant après

moi et la replaçant de nouveau, je parvins au sommet de la colline. Là,

couché à plat-ventre sur la terre, je pris ma longue-vue, que j'avais

apportée à dessein et je la braquai. Je vis aussitôt qu'il n'y avait pas

moins de neuf Sauvages assis en rond autour d'un petit feu, non pas pour

se chauffer, car la chaleur était extrême, mais, comme je le supposai,

pour apprêter quelque atroce mets de chair humaine qu'ils avaient

apportée avec eux, ou morte ou vive, c'est ce que je ne pus savoir.

Ils avaient avec eux deux pirogues halées sur le rivage; et, comme

c'était alors le temps du jusant, ils me semblèrent attendre le retour

du flot pour s'en retourner. Il n'est pas facile de se figurer le

trouble où me jeta ce spectacle, et surtout leur venue si proche de moi

et sur mon côté de l'île. Mais quand je considérai que leur débarquement

devait toujours avoir lieu au jusant, je commençai à retrouver un peu de

calme, certain de pouvoir sortir en toute sûreté pendant le temps du

flot, si personne n'avait abordé au rivage auparavant. Cette observation

faite, je me remis à travailler à ma moisson avec plus de tranquillité.

La chose arriva comme je l'avais prévue; car aussitôt que la marée porta

à l'Ouest je les vis touts monter dans leurs pirogues et touts ramer ou

pagayer, comme cela s'appelle. J'aurais dû faire remarquer qu'une heure

environ avant de partir ils s'étaient mis à danser, et qu'à l'aide de ma

longue-vue j'avais pu appercevoir leurs postures et leurs

gesticulations. Je reconnu, par la plus minutieuse observation, qu'ils

étaient entièrement nus, sans le moindre vêtement sur le corps; mais

étaient-ce des hommes ou des femmes? il me fut impossible de le

distinguer.

Sitôt qu'ils furent embarqués et partis, je sortis avec deux mousquets

sur mes épaules, deux pistolets à ma ceinture, mon grand sabre sans

fourreau à mon côté, et avec toute la diligence dont j'étais capable je

me rendis à la colline où j'avais découvert la première de toutes les

traces. Dès que j'y fus arrivé, ce qui ne fut qu'au bout de deux

heures,--car je ne pouvais aller vite chargé d'armes comme je

l'étais,--je vis qu'il y avait eu en ce lieu trois autres pirogues de

Sauvages; et, regardant au loin, je les apperçus toutes ensemble faisant

route pour le continent.

Ce fut surtout pour moi un terrible spectacle quand en descendant au

rivage je vis les traces de leur affreux festin, du sang, des os, des

tronçons de chair humaine qu'ils avaient mangée et dévorée, avec joie.

Je fus si rempli d'indignation à cette vue, que je recommençai à

méditer, le massacre des premiers que je rencontrerais, quels qu'ils

pussent être et quelque nombreux qu'ils fussent.

LE FANAL

Il me paraît évident que leurs visites dans l'île devaient être assez

rares, car il se passa plus de quinze mois avant qu'ils ne revinssent,

c'est-à-dire que durant tout ce temps je n'en revis ni trace ni vestige.

Dans la saison des pluies il était sûr qu'ils ne pouvaient sortir de

chez eux, du moins pour aller si loin. Cependant durant cet intervalle

je vivais misérablement: l'appréhension d'être pris à l'improviste

m'assiégeait sans relâche; d'où je déduis que l'expectative du mal est

plus amère que le mal lui-même, quand surtout on ne peut se défaire de

cette attente ou de ces appréhensions.

Pendant tout ce temps-là mon humeur meurtrière ne m'abandonna pas, et

j'employai la plupart des heures du jour, qui auraient pu être beaucoup

mieux dépensées, à imaginer comment je les circonviendrais et les

assaillirais à la première rencontre, surtout s'ils étaient divisés en

deux parties comme la dernière fois. Je ne considérais nullement que si

j'en tuais une bande, je suppose de dix ou douze, et que le lendemain,

la semaine ou le mois suivant j'en tuasse encore d'autres, et ainsi de

suite à l'infini, je deviendrais aussi meurtrier qu'ils étaient mangeurs

d'hommes, et peut-être plus encore.

J'usais ma vie dans une grande perplexité et une grande anxiété

d'esprit; je m'attendais à tomber un jour ou l'autre entre les mains de

ces impitoyables créatures. Si je me hasardais quelquefois dehors, ce

n'était qu'en promenant mes regards inquiets autour de moi, et avec tout

le soin, toute la précaution imaginable. Je sentis alors, à ma grande

consolation, combien c'était chose heureuse pour moi que je me fusse

pourvu d'un troupeau ou d'une harde de chèvres; car je n'osais en aucune

occasion tirer mon fusil, surtout du côté de l'île fréquenté par les

Sauvages, de peur de leur donner une alerte. Peut-être se seraient-ils

enfuis d'abord; mais bien certainement ils seraient revenus au bout de

quelques jours avec deux ou trois cents pirogues: je savais ce à quoi je

devais m'attendre alors.

Néanmoins je fus un an et trois mois avant d'en revoir aucun; mais

comment en revis-je, c'est ce dont il sera parlé bientôt. Il est

possible que durant cet intervalle ils soient revenus deux ou trois

fois, mais ils ne séjournèrent pas ou au moins n'en eus-je point

connaissance. Ce fut donc, d'après mon plus exact calcul, au mois de mai

et dans la vingt-quatrième année de mon isolement que j'eus avec eux

l'étrange rencontre dont il sera discouru en son lieu.

La perturbation de mon âme fut très-grande pendant ces quinze ou seize

mois. J'avais le sommeil inquiet, je faisais des songes effrayants, et

souvent je me réveillais en sursaut. Le jour des troubles violents

accablaient mon esprit; la nuit je rêvais fréquemment que je tuais des

sauvages, et je pesais les raisons qui pouvaient me justifier de cet

acte.--Mais laissons tout cela pour quelque temps. C'était vers le

milieu de mai, le seizième jour, je pense, autant que je pus m'en

rapporter à mon pauvre calendrier de bois, où je faisais toujours mes

marques; c'était, dis-je, le seize mai: un violent ouragan souffla tout

le jour, accompagné de quantité d'éclairs et de coups de tonnerre. La

nuit suivante fut épouvantable. Je ne sais plus quel en était le motif

particulier, mais je lisais la Bible, et faisais de sérieuses réflexions

sur ma situation, quand je fus surpris par un bruit semblable à un coup

de canon tiré en mer.

Ce fut pour moi une surprise d'une nature entièrement différente de

toutes celles que j'avais eues jusque alors, car elle éveilla en mon

esprit de tout autres idées. Je me levai avec toute la hâte imaginable,

et en un tour de main j'appliquai mon échelle contre le rocher; je

montai à mi-hauteur, puis je la retirai après moi, je la replaçai et

j'escaladai jusqu'au sommet. Au même instant une flamme me prépara à

entendre un second coup de canon, qui en effet au bout d'une demi-minute

frappa mon oreille. Je reconnus par le son qu'il devait être dans cette

partie de la mer où ma pirogue avait été drossée par les courants.

Je songeai aussitôt que ce devait être un vaisseau en péril, qui, allant

de conserve avec quelque autre navire, tirait son canon en signal de

détresse pour en obtenir du secours, et j'eus sur-le-champ la présence

d'esprit de penser que bien que je ne pusse l'assister, peut-être lui

m'assisterait-il. Je rassemblai donc tout le bois sec qui se trouvait

aux environs, et j'en fis un assez beau monceau que j'allumai sur la

colline. Le bois étant sec, il s'enflamma facilement, et malgré la

violence du vent il flamba à merveille: j'eus alors la certitude que, si

toutefois c'était un navire, ce feu serait immanquablement apperçu; et

il le fut sans aucun doute: car à peine mon bois se fut-il embrasé que

j'entendis un troisième coup de canon, qui fut suivi de plusieurs

autres, venant touts du même point. J'entretins mon feu toute la nuit

jusqu'à l'aube, et quand il fit grand jour et que l'air se fut éclairci,

je vis quelque chose en mer, tout-à-fait à l'Est de l'île. Était-ce un

navire ou des débris de navire? je ne pus le distinguer, voire même avec

mes lunettes d'approche, la distance étant trop grande et le temps

encore trop brumeux, du moins en mer.

Durant tout le jour je regardai fréquemment cet objet: je m'apperçus

bientôt qu'il ne se mouvait pas, et j'en conclus que ce devait être un

navire à l'ancre. Brûlant de m'en assurer, comme on peut bien le croire,

je pris mon fusil à la main, et je courus vers la partie méridionale de

l'île, vers les rochers où j'avais été autrefois entraîné par les

courants; je gravis sur leur sommet, et, le temps étant alors

parfaitement clair, je vis distinctement, mais à mon grand chagrin, la

carcasse d'un vaisseau échoué pendant la nuit sur les roches à fleur

d'eau que j'avais trouvées en me mettant en mer avec ma chaloupe, et

qui, résistant à la violence du courant, faisaient cette espèce de

contre-courant ou remous par lequel j'avais été délivré de la position

la plus désespérée et la plus désespérante où je me sois trouvé dans ma

vie.

Robinson Crusoe (I/II) · 第 16 / 25 段