travail: je n'avais point encore apperçu de créature humaine; et voici
que depuis deux ans je vivais dans des transes qui rendaient ma vie
beaucoup moins confortable qu'auparavant, et que peuvent seuls imaginer
ceux qui savent ce que c'est que d'être perpétuellement dans les réseaux
de la peur. Je remarquerai ici avec chagrin que les troubles de mon
esprit influaient extrêmement sur mes soins religieux; car, la crainte
et la frayeur de tomber entre les mains des Sauvages et des cannibales
accablaient tellement mon cœur, que je me trouvais rarement en état de
m'adresser à mon Créateur, au moins avec ce calme rassis et cette
résignation d'âme qui m'avaient été habituels. Je ne priais Dieu que
dans un grand abattement et dans une douloureuse oppression, j'étais
plein de l'imminence du péril, je m'attendais chaque soir, à être
massacré et dévoré avant la fin de la nuit. Je puis affirmer par ma
propre expérience qu'un cœur rempli de paix, de reconnaissance, d'amour
et d'affection, est beaucoup plus propre à la prière qu'un cœur plein de
terreur et de confusion; et que, sous la crainte d'un malheur prochain,
un homme n'est pas plus capable d'accomplir ses devoirs envers Dieu
qu'il n'est capable de repentance sur le lit de mort. Les troubles
affectant l'esprit comme les souffrances affectent le corps, ils doivent
être nécessairement un aussi grand empêchement que les maladies: prier
Dieu est purement un acte de l'esprit.
Mais poursuivons.--Après avoir mis en sûreté une partie de ma petite
provision vivante, je parcourus toute l'île pour chercher un autre lieu
secret propre à recevoir un pareil dépôt. Un jour, m'avançant vers la
pointe occidentale de l'île plus que je ne l'avais jamais fait et
promenant mes regards sur la mer, je crus appercevoir une embarcation
qui voguait à une grande distance. J'avais trouvé une ou deux lunettes
d'approche dans un des coffres de matelot que j'avais sauvés de notre
navire, mais je ne les avais point sur moi, et l'objet était si éloigné
que je ne pus le distinguer, quoique j'y tinsse mes yeux attachés
jusqu'à ce qu'ils fussent incapables de regarder plus long-temps.
Était-ce ou n'était-ce pas un bateau? je ne sais; mais en descendant de
la colline où j'étais monté, je perdis l'objet de vue et n'y songeai
plus; seulement je pris la résolution de ne plus sortir sans une lunette
dans ma poche.
Quand je fus arrivé au bas de la colline, à l'extrémité de l'île, où
vraiment je n'étais jamais allé, je fus tout aussitôt convaincu qu'un
vestige de pied d'homme n'était pas une chose aussi étrange en ce lieu
que je l'imaginais.--Si par une providence spéciale je n'avais pas été
jeté sur le côté de l'île où les Sauvages ne venaient jamais, il
m'aurait été facile de savoir que rien n'était plus ordinaire aux canots
du continent, quand il leur advenait de s'éloigner un peu trop en haute
mer, de relâcher à cette portion de mon île; en outre, que souvent ces
Sauvages se rencontraient dans leurs pirogues, se livraient des combats,
et que les vainqueurs menaient leurs prisonniers sur ce rivage, où
suivant l'horrible coutume cannibale, ils les tuaient et s'en
repaissaient, ainsi qu'on le verra plus tard.
Quand je fus descendu de la colline, à la pointe Sud-Ouest de l'île,
comme je le disais tout-à-l'heure, je fus profondément atterré. Il me
serait impossible d'exprimer l'horreur qui s'empara de mon âme à
l'aspect du rivage, jonché de crânes, de mains, de pieds et autres
ossements. Je remarquai surtout une place où l'on avait fait du feu, et
un banc creusé en rond dans la terre, comme l'arène d'un combat de coqs,
où sans doute ces misérables Sauvages s'étaient placés pour leur atroce
festin de chair humaine.
Je fus si stupéfié à cette vue qu'elle suspendit pour quelque temps
l'idée de mes propres dangers: toutes mes appréhensions étaient
étouffées sous les impressions que me donnaient un tel abyme d'infernale
brutalité et l'horreur d'une telle dégradation de la nature humaine.
J'avais bien souvent entendu parler de cela, mais jusque-là je n'avais
jamais été si près de cet horrible spectacle. J'en détournai la face,
mon cœur se souleva, et je serais tombé en faiblesse si la nature ne
m'avait soulagé aussitôt par un violent vomissement. Revenu à moi-même,
je ne pus rester plus long-temps en ce lieu; je remontai en toute hâte
sur la colline, et je me dirigeai vers ma demeure.
Quand je me fus un peu éloigné de cette partie de l'île, je m'arrêtai
tout court comme anéanti. En recouvrant mes sens, dans toute l'affection
de mon âme, je levai au Ciel mes yeux pleins de larmes, et je remerciai
Dieu de ce qu'il m'avait fait naître dans une partie du monde étrangère
à d'aussi abominables créatures, et de ce que dans ma condition, que
j'avais estimée si misérable, il m'avait donné tant de consolations que
je devais plutôt l'en remercier que m'en plaindre; et par-dessus tout de
ce que dans mon infortune même j'avais été réconforté par sa
connaissance et par l'espoir de ses bénédictions: félicité qui
compensait et au-delà toutes les misères que j'avais souffertes et que
je pouvais souffrir encore.
Plein de ces sentiments de gratitude, je revins à mon château, et je
commençai à être beaucoup plus tranquille sur ma position que je ne
l'avais jamais été; car je remarquai que ces misérables ne venaient
jamais dans l'île à la recherche de quelque butin, n'ayant ni besoin ni
souci de ce qu'elle pouvait renfermer, et ne s'attendant pas à y trouver
quelque chose, après avoir plusieurs fois, sans doute, exploré la partie
couverte et boisée sans y rien découvrir à leur convenance.--J'avais été
plus de dix-huit ans sans rencontrer le moindre vestige d'une créature
humaine. Retiré comme je l'étais alors, je pouvais bien encore en passer
dix-huit autres, si je ne me trahissais moi-même, ce que je pouvais
facilement éviter. Ma seule affaire était donc de me tenir toujours
parfaitement caché où j'étais, à moins que je ne vinsse à trouver des
hommes meilleurs que l'espèce cannibale, des hommes auxquels je pourrais
me faire connaître.
Toutefois je conçus une telle horreur de ces exécrables Sauvages et de
leur atroce coutume de se manger les uns les autres, de s'entre-dévorer,
que je restai sombre et pensif, et me séquestrai dans mon propre
district durant au moins deux ans. Quand je dis mon propre district,
j'entends par cela mes trois plantations: mon _château_, ma _maison de
campagne_, que j'appelais ma tonnelle, et mes _parcs_ dans les bois, où
je n'allais absolument que pour mes chèvres; car l'aversion que la
nature me donnait pour ces abominables Sauvages était telle que je
redoutais leur vue autant que celle du diable. Je ne visitai pas une
seule fois ma pirogue pendant tout ce temps, mais je commençai de songer
à m'en faire une autre; car je n'aurais pas voulu tenter de naviguer
autour de l'île pour ramener cette embarcation dans mes parages, de peur
d'être rencontré en mer par quelques Sauvages: je savais trop bien quel
aurait été mon sort si j'eusse eu le malheur de tomber entre leurs
mains.
Le temps néanmoins et l'assurance où j'étais de ne courir aucun risque
d'être découvert dissipèrent mon anxiété, et je recommençai à vivre
tranquillement, avec cette différence que j'usais de plus de
précautions, que j'avais l'œil plus au guet, et que j'évitais de tirer
mon mousquet, de peur d'être entendu des Sauvages s'il s'en trouvait
dans l'île.
DIGRESSION HISTORIQUE
C'était donc une chose fort heureuse pour moi que je ne fusse pourvu
d'une race de chèvres domestiques, afin de ne pas être dans la nécessité
de chasser au tir dans les bois. Si par la suite j'attrapai encore
quelques chèvres, ce ne fut qu'au moyen de trappes et de traquenards;
car je restai bien deux ans sans tirer une seule fois mon mousquet,
quoique je ne sortisse jamais sans cette arme. Des trois pistolets que
j'avais sauvés du navire, j'en portais toujours au moins deux à ma
ceinture de peau de chèvre. J'avais fourbi un de mes grands coutelas que
j'avais aussi tirés du vaisseau, et je m'étais fait un ceinturon pour le
mettre. J'étais vraiment formidable à voir dans mes sorties, si l'on
ajoute à la première description que j'ai faite de moi-même les deux
pistolets et le grand sabre qui sans fourreau pendait à mon côté.
Les choses se gouvernèrent ainsi quelque temps. Sauf ces précautions,
j'avais repris mon premier genre de vie calme et paisible. Je fus de
plus en plus amené à reconnaître combien ma condition était loin d'être
misérable au prix de quelques autres même de beaucoup d'autres qui, s'il
eût plu à Dieu, auraient pu être aussi mon sort; et je fis cette
réflexion, qu'il y aurait peu de murmures parmi les hommes, quelle que
soit leur situation, s'ils se portaient à la reconnaissance en comparant
leur existence avec celles qui sont pires, plutôt que de nourrir leurs
plaintes en jetant sans cesse les regards sur de plus heureuses
positions.
Comme peu de chose alors me faisait réellement faute, je pense que les
frayeurs où m'avaient plongé ces méchants Sauvages et le soin que
j'avais pris de ma propre conservation avaient émoussé mon esprit
imaginatif dans la recherche de mon bien-être. J'avais même négligé un
excellent projet qui m'avait autrefois occupé: celui d'essayer à faire
de la drège une partie de mon orge et de brasser de la bière. C'était
vraiment un dessein bizarre, dont je me reprochais souvent la naïveté;
car je voyais parfaitement qu'il me manquerait pour son exécution, bien,
des choses nécessaires auxquelles il me serait impossible de suppléer:
d'abord je n'avais point de tonneaux pour conserver ma bière; et, comme
je l'ai déjà fait observer, j'avais employé plusieurs jours, plusieurs
semaines, voire même plusieurs mois, à essayer d'en construire, mais
tout-à-fait en vain. En second lieu, je n'avais ni houblon pour la
rendre de bonne garde, ni levure pour la faire fermenter, ni chaudron ni
chaudière pour la faire bouillir; et cependant, sans l'appréhension des
Sauvages, j'aurais entrepris ce travail, et peut-être en serais-je venu
à bout; car j'abandonnais rarement une chose avant de l'avoir accomplie,
quand une fois elle m'était entrée dans la tête assez obstinément pour
m'y faire mettre la main.
Mais alors mon imagination s'était tournée d'un tout autre côté: je ne
faisais nuit et jour que songer aux moyens de tuer quelques-uns de ces
monstres au milieu de leurs fêtes sanguinaires, et, s'il était possible,
de sauver les victimes qu'ils venaient égorger sur le rivage. Je
remplirais un volume plus gros que ne le sera celui-ci tout entier, si
je consignais touts les stratagèmes que je combinai, ou plutôt que je
couvai en mon esprit pour détruire ces créatures ou au moins les
effrayer et les dégoûter à jamais de revenir dans l'île; mais tout
avortait, mais, livré à mes propres ressources, rien ne pouvait
s'effectuer. Que pouvait faire un seul homme contre vingt ou trente
Sauvages armés de sagaies ou d'arcs et de flèches, dont ils se servaient
aussi à coup sûr que je pouvais faire de mon mousquet?
Quelquefois je songeais à creuser un trou sous l'endroit qui leur
servait d'âtre, pour y placer cinq ou six livres de poudre à canon, qui,
venant à s'enflammer lorsqu'ils allumeraient leur feu, feraient sauter
tout ce qui serait à l'entour. Mais il me fâchait de prodiguer tant de
poudre, ma provision n'étant plus alors que d'un baril, sans avoir la
certitude que l'explosion se ferait en temps donné pour les surprendre:
elle pouvait fort bien ne leur griller que les oreilles et les effrayer,
ce qui n'eût pas été suffisant pour leur faire évacuer la place. Je
renonçai donc à ce projet, et je me proposai alors de me poster en
embuscade, en un lieu convenable, avec mes trois mousquets chargés à
deux balles, et de faire feu au beau milieu de leur sanglante cérémonie
quand je serais sûr d'en tuer ou d'en blesser deux ou trois peut-être à
chaque coup. Fondant ensuite sur eux avec mes trois pistolets et mon
sabre, je ne doutais pas, fussent-ils vingt, de les tuer touts. Cette
idée me sourit pendant quelques semaines, et j'en étais si plein que
j'en rêvais souvent, et que dans mon sommeil je me voyais quelquefois
juste au moment de faire feu sur les Sauvages.
J'allai si loin dans mon indignation, que j'employai plusieurs jours à
chercher un lieu propre à me mettre en embuscade pour les épier, et que
même je me rendis fréquemment à l'endroit de leurs festins, avec lequel
je commençais à me familiariser, surtout dans ces moments où j'étais
rempli de sentiments de vengeance, et de l'idée d'en passer vingt ou
trente au fil de l'épée; mais mon animosité reculait devant l'horreur
que je ressentais à cette place et à l'aspect des traces de ces
misérables barbares s'entre-dévorant.
Enfin je trouvai un lieu favorable sur le versant de la colline, où je
pouvais guetter en sûreté l'arrivée de leurs pirogues, puis, avant même
qu'ils n'aient abordé au rivage, me glisser inapperçu dans un massif
d'arbres dont un avait un creux assez grand pour me cacher tout entier.
Là je pouvais me poster et observer toutes leurs abominables actions, et
les viser à la tête quand ils se trouveraient touts ensemble, et si
serrés, qu'il me serait presque impossible de manquer mon coup et de ne
pas en blesser trois ou quatre à la première décharge.
Résolu d'accomplir en ce lieu mon dessein, je préparai en conséquence
deux mousquets et mon fusil de chasse ordinaire: je chargeai les deux
mousquets avec chacun deux lingots et quatre ou cinq balles de calibre
de pistolet, mon fusil de chasse d'une poignée de grosses chevrotines et
mes pistolets de chacun quatre balles. Dans cet état, bien pourvu de
munitions pour une seconde et une troisième charge, je me disposai à me
mettre en campagne.
Une fois que j'eus ainsi arrêté le plan de mon expédition et qu'en
imagination je l'eus mis en pratique, je me rendis régulièrement chaque
matin sur le sommet de la colline éloignée de mon château d'environ
trois milles au plus, pour voir si je ne découvrirais pas en mer
quelques bateaux abordant à l'île ou faisant route de son côté. Mais
après deux ou trois mois de faction assidue, je commençai à me lasser de
cette fatigue, m'en retournant toujours sans avoir fait aucune
découverte. Durant tout ce temps je n'entrevis pas la moindre chose,
non-seulement sur ou près le rivage, mais sur la surface de l'Océan,
aussi loin que ma vue ou mes lunettes d'approche pouvaient s'étendre de
toutes parts.
Aussi long-temps que je fis ma tournée journalière à la colline mon
dessein subsista dans toute sa vigueur, et mon esprit me parut toujours
être en disposition convenable pour exécuter l'outrageux massacre d'une
trentaine de Sauvages sans défense, et cela pour un crime dont la
discussion ne m'était pas même entrée dans l'esprit, ma colère s'étant
tout d'abord enflammée par l'horreur que j'avais conçue de la
monstrueuse coutume du peuple de cette contrée, à qui, ce semble, la
Providence avait permis, en sa sage disposition du monde, de n'avoir
d'autre guide que leurs propres passions perverses et abominables, et
qui par conséquent étaient livrés peut-être depuis plusieurs siècles à
cette horrible coutume, qu'ils recevaient par tradition, et où rien ne
pouvait les porter, qu'une nature entièrement abandonnée du Ciel et
entraînée par une infernale dépravation.--Mais lorsque je commençai à me
lasser, comme je l'ai dit, de cette infructueuse excursion que je
faisais chaque matin si loin et depuis si long-temps, mon opinion
elle-même commença aussi à changer, et je considérai avec plus de calme
et de sang-froid la mêlée où j'allais m'engager. Quelle autorité, quelle
mission avais-je pour me prétendre juge et bourreau de ces hommes
criminels lorsque Dieu avait décrété convenable de les laisser impunis
durant plusieurs siècles, pour qu'ils fussent en quelque sorte les
exécuteurs réciproques de ses jugements? Ces peuples étaient loin de
m'avoir offensé, de quel droit m'immiscer à la querelle de sang qu'ils
vidaient entre eux?--Fort souvent s'élevait en moi ce débat: Comment
puis-je savoir ce que Dieu lui-même juge en ce cas tout particulier? Il
est certain que ces peuples ne considèrent pas ceci comme un crime; ce
n'est point réprouvé par leur conscience, leurs lumières ne le leur
reprochent point. Ils ignorent que c'est mal, et ne le commettent point
pour braver la justice divine, comme nous faisons dans presque touts les
péchés dont nous nous rendons coupables. Ils ne pensent pas plus que ce
soit un crime de tuer un prisonnier de guerre que nous de tuer un bœuf,
et de manger de la chair humaine que nous de manger du mouton.
De ces réflexions il s'ensuivit nécessairement que j'étais injuste, et
que ces peuples n'étaient pas plus des meurtriers dans le sens que je
les avais d'abord condamnés en mon esprit, que ces Chrétiens qui souvent
mettent à mort les prisonniers faits dans le combat, ou qui plus souvent
encore passent sans quartier des armées entières au fil de l'épée,
quoiqu'elles aient mis bas les armes et se soient soumises.
Tout brutal et inhumain que pouvait être l'usage de s'entre-dévorer, il
me vint ensuite à l'esprit que cela réellement ne me regardait en rien:
ces peuples ne m'avaient point offensé; s'ils attentaient à ma vie ou si
je voyais que pour ma propre conservation il me fallût tomber sur eux,
il n'y aurait rien à redire à cela; mais étant hors de leur pouvoir,
mais ces gens n'ayant aucune connaissance de moi, et par conséquent
aucun projet sur moi, il n'était pas juste de les assaillir: c'eût été
justifier la conduite des Espagnols et toutes les atrocités qu'ils
pratiquèrent en Amérique, où ils ont détruit des millions de ces
peuples, qui, bien qu'ils fussent idolâtres et barbares, et qu'ils
observassent quelques rites sanglants, tels que de faire des sacrifices
humains, n'étaient pas moins de fort innocentes gens par rapport aux
Espagnols. Aussi, aujourd'hui, les Espagnols eux-mêmes et toutes les
autres nations chrétiennes de l'Europe parlent-ils de cette
extermination avec la plus profonde horreur et la plus profonde
exécration, et comme d'une boucherie et d'une œuvre monstrueuse de
cruauté et de sang, injustifiable devant Dieu et devant les hommes! Par
là le nom d'_Espagnol_ est devenu odieux et terrible pour toute âme
pleine d'humanité ou de compassion chrétienne; comme si l'Espagne était
seule vouée à la production d'une race d'hommes sans entrailles pour les
malheureux, et sans principes de cette tolérance marque avérée des cœurs
magnanimes.
Ces considérations m'arrêtèrent. Je fis une sorte de halte, et je
commençai petit à petit à me détourner de mon dessein et à conclure que
c'était une chose injuste que ma résolution d'attaquer les Sauvages; que
mon affaire n'était point d'en venir aux mains avec eux, à moins qu'ils
ne m'assaillissent les premiers, ce qu'il me fallait prévenir autant que
possible. Je savais d'ailleurs quel était mon devoir s'ils venaient à me
découvrir et à m'attaquer.
LA CAVERNE
D'un autre côté, je reconnus que ce projet serait le sûr moyen non
d'arriver à ma délivrance, mais à ma ruine totale et à ma perte, à moins
que je ne fusse assuré de tuer non-seulement touts ceux qui seraient
alors à terre, mais encore touts ceux qui pourraient y venir plus tard;
car si un seul m'échappait pour aller dire à ses compatriotes ce qui
était advenu, ils reviendraient par milliers venger la mort de leurs
compagnons, et je n'aurais donc fait qu'attirer sur moi une destruction
certaine, dont je n'étais point menacé.
Somme toute, je conclus que ni en morale ni en politique, je ne devais
en aucune façon m'entremettre dans ce démêlé; que mon unique affaire
était par touts les moyens possibles de me tenir caché, et de ne pas
laisser la moindre trace qui pût faire conjecturer qu'il y avait dans
l'île quelque créature vivante, j'entends de forme humaine.
La religion se joignant à la prudence, j'acquis alors la conviction que
j'étais tout-à-fait sorti de mes devoirs en concertant des plans
sanguinaires pour la destruction d'innocentes créatures, j'entends
innocentes par rapport à moi. Quant à leurs crimes, ils s'en rendaient
coupables les uns envers les autres, je n'avais rien à y faire. Pour les
offenses nationales il est des punitions nationales, et c'est à Dieu
qu'il appartient d'infliger des châtiments publics à ceux qui l'ont
publiquement offensé.
Tout cela me parut si évident, que ce fut une grande satisfaction pour
moi d'avoir été préservé de commettre une action qui eût été, je le
voyais alors avec raison, tout aussi criminelle qu'un meurtre
volontaire. À deux genoux je rendis grâce à Dieu de ce qu'il avait ainsi
détourné de moi cette tache de sang, en le suppliant de m'accorder la
protection de sa providence, afin que je ne tombasse pas entre les mains
des barbares, ou que je ne portasse pas mes mains sur eux à moins
d'avoir reçu du Ciel la mission manifeste de le faire pour la défense de
ma vie.
Je restai près d'une année entière dans cette disposition. J'étais si
éloigné de rechercher l'occasion de tomber sur les Sauvages, que durant
tout ce temps je ne montai pas une fois sur la colline pour voir si je
n'en découvrirais pas, pour savoir s'ils étaient ou n'étaient pas venus
sur le rivage, de peur de réveiller mes projets contre eux ou d'être
tenté de les assaillir par quelque occasion avantageuse qui se
présenterait. Je ramenai seulement mon canot, qui était sur l'autre côté
de l'île, et le conduisis à l'extrémité orientale. Là je le halai dans
une petite anse que je trouvai au pied de quelques roches élevées, où je
savais qu'en raison des courants les Sauvages n'oseraient pas ou au
moins ne voudraient pas venir avec leurs pirogues pour quelque raison
que ce fût.
J'emportai avec mon canot tout ce qui en dépendait, et que j'avais
laissé là, c'est-à-dire un mât, une voile, et cette chose en manière
d'ancre, mais qu'au fait je ne saurais appeler ni ancre ni grappin:
c'était pourtant ce que j'avais pu faire de mieux. Je transportai toutes
ces choses, pour que rien ne pût provoquer une découverte et pour ne
laisser aucun indice d'embarcation ou d'habitation dans l'île.
Hors cela je me tins, comme je l'ai dit, plus retiré que jamais, ne
sortant guère de ma cellule que pour mes occupations habituelles,
c'est-à-dire pour traire mes chèvres et soigner mon petit troupeau dans
les bois, qui, parqué tout-à-fait de l'autre côté de l'île, était à
couvert de tout danger; car il est positif que les Sauvages qui
hantaient l'île n'y venaient jamais dans le but d'y trouver quelque
chose, et par conséquent ne s'écartaient jamais de la côte; et je ne
doute pas qu'après que mes appréhensions m'eurent rendu si précautionné,
ils ne soient descendus à terre plusieurs fois tout aussi bien
qu'auparavant. Je ne pouvais réfléchir sans horreur à ce qu'eût été mon
sort si je les eusse rencontrés et si j'eusse été découvert autrefois,
quand, nu et désarmé, n'ayant pour ma défense qu'un fusil qui souvent
n'était chargé que de petit plomb, je parcourais toute mon île, guignant
et furetant pour voir si je n'attraperais rien. Quelle eût été alors ma
terreur si, au lieu du découvrir l'empreinte d'un pied d'homme, j'eusse
apperçu quinze ou vingt Sauvages qui m'eussent donné la chasse, et si je
n'eusse pu échapper à la vitesse de leur course?
Quelquefois ces pensées oppressaient mon âme, et affaissaient tellement
mon esprit, que je ne pouvais de long-temps recouvrer assez de calme
pour songer à ce que j'eusse fait. Non-seulement je n'aurais pu opposer
quelque résistance, mais je n'aurais même pas eu assez de présence
d'esprit pour m'aider des moyens qui auraient été en mon pouvoir, moyens
bien inférieurs à ceux que je possédais à cette heure, après tant de
considérations et de préparations. Quand ces idées m'avaient
sérieusement occupé, je tombais dans une grande mélancolie qui parfois
durait fort long-temps, mais qui se résolvait enfin en sentiments de
gratitude envers la Providence, qui m'avait délivré de tant de périls
invisibles, et préservé de tant de malheurs dont j'aurais été incapable
de m'affranchir moi-même, car je n'avais pas le moindre soupçon de leur
imminence ou de leur possibilité.