La seule rencontre d'un vestige de pied d'homme me coûta tout ce

travail: je n'avais point encore apperçu de créature humaine; et voici

que depuis deux ans je vivais dans des transes qui rendaient ma vie

beaucoup moins confortable qu'auparavant, et que peuvent seuls imaginer

ceux qui savent ce que c'est que d'être perpétuellement dans les réseaux

de la peur. Je remarquerai ici avec chagrin que les troubles de mon

esprit influaient extrêmement sur mes soins religieux; car, la crainte

et la frayeur de tomber entre les mains des Sauvages et des cannibales

accablaient tellement mon cœur, que je me trouvais rarement en état de

m'adresser à mon Créateur, au moins avec ce calme rassis et cette

résignation d'âme qui m'avaient été habituels. Je ne priais Dieu que

dans un grand abattement et dans une douloureuse oppression, j'étais

plein de l'imminence du péril, je m'attendais chaque soir, à être

massacré et dévoré avant la fin de la nuit. Je puis affirmer par ma

propre expérience qu'un cœur rempli de paix, de reconnaissance, d'amour

et d'affection, est beaucoup plus propre à la prière qu'un cœur plein de

terreur et de confusion; et que, sous la crainte d'un malheur prochain,

un homme n'est pas plus capable d'accomplir ses devoirs envers Dieu

qu'il n'est capable de repentance sur le lit de mort. Les troubles

affectant l'esprit comme les souffrances affectent le corps, ils doivent

être nécessairement un aussi grand empêchement que les maladies: prier

Dieu est purement un acte de l'esprit.

Mais poursuivons.--Après avoir mis en sûreté une partie de ma petite

provision vivante, je parcourus toute l'île pour chercher un autre lieu

secret propre à recevoir un pareil dépôt. Un jour, m'avançant vers la

pointe occidentale de l'île plus que je ne l'avais jamais fait et

promenant mes regards sur la mer, je crus appercevoir une embarcation

qui voguait à une grande distance. J'avais trouvé une ou deux lunettes

d'approche dans un des coffres de matelot que j'avais sauvés de notre

navire, mais je ne les avais point sur moi, et l'objet était si éloigné

que je ne pus le distinguer, quoique j'y tinsse mes yeux attachés

jusqu'à ce qu'ils fussent incapables de regarder plus long-temps.

Était-ce ou n'était-ce pas un bateau? je ne sais; mais en descendant de

la colline où j'étais monté, je perdis l'objet de vue et n'y songeai

plus; seulement je pris la résolution de ne plus sortir sans une lunette

dans ma poche.

Quand je fus arrivé au bas de la colline, à l'extrémité de l'île, où

vraiment je n'étais jamais allé, je fus tout aussitôt convaincu qu'un

vestige de pied d'homme n'était pas une chose aussi étrange en ce lieu

que je l'imaginais.--Si par une providence spéciale je n'avais pas été

jeté sur le côté de l'île où les Sauvages ne venaient jamais, il

m'aurait été facile de savoir que rien n'était plus ordinaire aux canots

du continent, quand il leur advenait de s'éloigner un peu trop en haute

mer, de relâcher à cette portion de mon île; en outre, que souvent ces

Sauvages se rencontraient dans leurs pirogues, se livraient des combats,

et que les vainqueurs menaient leurs prisonniers sur ce rivage, où

suivant l'horrible coutume cannibale, ils les tuaient et s'en

repaissaient, ainsi qu'on le verra plus tard.

Quand je fus descendu de la colline, à la pointe Sud-Ouest de l'île,

comme je le disais tout-à-l'heure, je fus profondément atterré. Il me

serait impossible d'exprimer l'horreur qui s'empara de mon âme à

l'aspect du rivage, jonché de crânes, de mains, de pieds et autres

ossements. Je remarquai surtout une place où l'on avait fait du feu, et

un banc creusé en rond dans la terre, comme l'arène d'un combat de coqs,

où sans doute ces misérables Sauvages s'étaient placés pour leur atroce

festin de chair humaine.

Je fus si stupéfié à cette vue qu'elle suspendit pour quelque temps

l'idée de mes propres dangers: toutes mes appréhensions étaient

étouffées sous les impressions que me donnaient un tel abyme d'infernale

brutalité et l'horreur d'une telle dégradation de la nature humaine.

J'avais bien souvent entendu parler de cela, mais jusque-là je n'avais

jamais été si près de cet horrible spectacle. J'en détournai la face,

mon cœur se souleva, et je serais tombé en faiblesse si la nature ne

m'avait soulagé aussitôt par un violent vomissement. Revenu à moi-même,

je ne pus rester plus long-temps en ce lieu; je remontai en toute hâte

sur la colline, et je me dirigeai vers ma demeure.

Quand je me fus un peu éloigné de cette partie de l'île, je m'arrêtai

tout court comme anéanti. En recouvrant mes sens, dans toute l'affection

de mon âme, je levai au Ciel mes yeux pleins de larmes, et je remerciai

Dieu de ce qu'il m'avait fait naître dans une partie du monde étrangère

à d'aussi abominables créatures, et de ce que dans ma condition, que

j'avais estimée si misérable, il m'avait donné tant de consolations que

je devais plutôt l'en remercier que m'en plaindre; et par-dessus tout de

ce que dans mon infortune même j'avais été réconforté par sa

connaissance et par l'espoir de ses bénédictions: félicité qui

compensait et au-delà toutes les misères que j'avais souffertes et que

je pouvais souffrir encore.

Plein de ces sentiments de gratitude, je revins à mon château, et je

commençai à être beaucoup plus tranquille sur ma position que je ne

l'avais jamais été; car je remarquai que ces misérables ne venaient

jamais dans l'île à la recherche de quelque butin, n'ayant ni besoin ni

souci de ce qu'elle pouvait renfermer, et ne s'attendant pas à y trouver

quelque chose, après avoir plusieurs fois, sans doute, exploré la partie

couverte et boisée sans y rien découvrir à leur convenance.--J'avais été

plus de dix-huit ans sans rencontrer le moindre vestige d'une créature

humaine. Retiré comme je l'étais alors, je pouvais bien encore en passer

dix-huit autres, si je ne me trahissais moi-même, ce que je pouvais

facilement éviter. Ma seule affaire était donc de me tenir toujours

parfaitement caché où j'étais, à moins que je ne vinsse à trouver des

hommes meilleurs que l'espèce cannibale, des hommes auxquels je pourrais

me faire connaître.

Toutefois je conçus une telle horreur de ces exécrables Sauvages et de

leur atroce coutume de se manger les uns les autres, de s'entre-dévorer,

que je restai sombre et pensif, et me séquestrai dans mon propre

district durant au moins deux ans. Quand je dis mon propre district,

j'entends par cela mes trois plantations: mon _château_, ma _maison de

campagne_, que j'appelais ma tonnelle, et mes _parcs_ dans les bois, où

je n'allais absolument que pour mes chèvres; car l'aversion que la

nature me donnait pour ces abominables Sauvages était telle que je

redoutais leur vue autant que celle du diable. Je ne visitai pas une

seule fois ma pirogue pendant tout ce temps, mais je commençai de songer

à m'en faire une autre; car je n'aurais pas voulu tenter de naviguer

autour de l'île pour ramener cette embarcation dans mes parages, de peur

d'être rencontré en mer par quelques Sauvages: je savais trop bien quel

aurait été mon sort si j'eusse eu le malheur de tomber entre leurs

mains.

Le temps néanmoins et l'assurance où j'étais de ne courir aucun risque

d'être découvert dissipèrent mon anxiété, et je recommençai à vivre

tranquillement, avec cette différence que j'usais de plus de

précautions, que j'avais l'œil plus au guet, et que j'évitais de tirer

mon mousquet, de peur d'être entendu des Sauvages s'il s'en trouvait

dans l'île.

DIGRESSION HISTORIQUE

C'était donc une chose fort heureuse pour moi que je ne fusse pourvu

d'une race de chèvres domestiques, afin de ne pas être dans la nécessité

de chasser au tir dans les bois. Si par la suite j'attrapai encore

quelques chèvres, ce ne fut qu'au moyen de trappes et de traquenards;

car je restai bien deux ans sans tirer une seule fois mon mousquet,

quoique je ne sortisse jamais sans cette arme. Des trois pistolets que

j'avais sauvés du navire, j'en portais toujours au moins deux à ma

ceinture de peau de chèvre. J'avais fourbi un de mes grands coutelas que

j'avais aussi tirés du vaisseau, et je m'étais fait un ceinturon pour le

mettre. J'étais vraiment formidable à voir dans mes sorties, si l'on

ajoute à la première description que j'ai faite de moi-même les deux

pistolets et le grand sabre qui sans fourreau pendait à mon côté.

Les choses se gouvernèrent ainsi quelque temps. Sauf ces précautions,

j'avais repris mon premier genre de vie calme et paisible. Je fus de

plus en plus amené à reconnaître combien ma condition était loin d'être

misérable au prix de quelques autres même de beaucoup d'autres qui, s'il

eût plu à Dieu, auraient pu être aussi mon sort; et je fis cette

réflexion, qu'il y aurait peu de murmures parmi les hommes, quelle que

soit leur situation, s'ils se portaient à la reconnaissance en comparant

leur existence avec celles qui sont pires, plutôt que de nourrir leurs

plaintes en jetant sans cesse les regards sur de plus heureuses

positions.

Comme peu de chose alors me faisait réellement faute, je pense que les

frayeurs où m'avaient plongé ces méchants Sauvages et le soin que

j'avais pris de ma propre conservation avaient émoussé mon esprit

imaginatif dans la recherche de mon bien-être. J'avais même négligé un

excellent projet qui m'avait autrefois occupé: celui d'essayer à faire

de la drège une partie de mon orge et de brasser de la bière. C'était

vraiment un dessein bizarre, dont je me reprochais souvent la naïveté;

car je voyais parfaitement qu'il me manquerait pour son exécution, bien,

des choses nécessaires auxquelles il me serait impossible de suppléer:

d'abord je n'avais point de tonneaux pour conserver ma bière; et, comme

je l'ai déjà fait observer, j'avais employé plusieurs jours, plusieurs

semaines, voire même plusieurs mois, à essayer d'en construire, mais

tout-à-fait en vain. En second lieu, je n'avais ni houblon pour la

rendre de bonne garde, ni levure pour la faire fermenter, ni chaudron ni

chaudière pour la faire bouillir; et cependant, sans l'appréhension des

Sauvages, j'aurais entrepris ce travail, et peut-être en serais-je venu

à bout; car j'abandonnais rarement une chose avant de l'avoir accomplie,

quand une fois elle m'était entrée dans la tête assez obstinément pour

m'y faire mettre la main.

Mais alors mon imagination s'était tournée d'un tout autre côté: je ne

faisais nuit et jour que songer aux moyens de tuer quelques-uns de ces

monstres au milieu de leurs fêtes sanguinaires, et, s'il était possible,

de sauver les victimes qu'ils venaient égorger sur le rivage. Je

remplirais un volume plus gros que ne le sera celui-ci tout entier, si

je consignais touts les stratagèmes que je combinai, ou plutôt que je

couvai en mon esprit pour détruire ces créatures ou au moins les

effrayer et les dégoûter à jamais de revenir dans l'île; mais tout

avortait, mais, livré à mes propres ressources, rien ne pouvait

s'effectuer. Que pouvait faire un seul homme contre vingt ou trente

Sauvages armés de sagaies ou d'arcs et de flèches, dont ils se servaient

aussi à coup sûr que je pouvais faire de mon mousquet?

Quelquefois je songeais à creuser un trou sous l'endroit qui leur

servait d'âtre, pour y placer cinq ou six livres de poudre à canon, qui,

venant à s'enflammer lorsqu'ils allumeraient leur feu, feraient sauter

tout ce qui serait à l'entour. Mais il me fâchait de prodiguer tant de

poudre, ma provision n'étant plus alors que d'un baril, sans avoir la

certitude que l'explosion se ferait en temps donné pour les surprendre:

elle pouvait fort bien ne leur griller que les oreilles et les effrayer,

ce qui n'eût pas été suffisant pour leur faire évacuer la place. Je

renonçai donc à ce projet, et je me proposai alors de me poster en

embuscade, en un lieu convenable, avec mes trois mousquets chargés à

deux balles, et de faire feu au beau milieu de leur sanglante cérémonie

quand je serais sûr d'en tuer ou d'en blesser deux ou trois peut-être à

chaque coup. Fondant ensuite sur eux avec mes trois pistolets et mon

sabre, je ne doutais pas, fussent-ils vingt, de les tuer touts. Cette

idée me sourit pendant quelques semaines, et j'en étais si plein que

j'en rêvais souvent, et que dans mon sommeil je me voyais quelquefois

juste au moment de faire feu sur les Sauvages.

J'allai si loin dans mon indignation, que j'employai plusieurs jours à

chercher un lieu propre à me mettre en embuscade pour les épier, et que

même je me rendis fréquemment à l'endroit de leurs festins, avec lequel

je commençais à me familiariser, surtout dans ces moments où j'étais

rempli de sentiments de vengeance, et de l'idée d'en passer vingt ou

trente au fil de l'épée; mais mon animosité reculait devant l'horreur

que je ressentais à cette place et à l'aspect des traces de ces

misérables barbares s'entre-dévorant.

Enfin je trouvai un lieu favorable sur le versant de la colline, où je

pouvais guetter en sûreté l'arrivée de leurs pirogues, puis, avant même

qu'ils n'aient abordé au rivage, me glisser inapperçu dans un massif

d'arbres dont un avait un creux assez grand pour me cacher tout entier.

Là je pouvais me poster et observer toutes leurs abominables actions, et

les viser à la tête quand ils se trouveraient touts ensemble, et si

serrés, qu'il me serait presque impossible de manquer mon coup et de ne

pas en blesser trois ou quatre à la première décharge.

Résolu d'accomplir en ce lieu mon dessein, je préparai en conséquence

deux mousquets et mon fusil de chasse ordinaire: je chargeai les deux

mousquets avec chacun deux lingots et quatre ou cinq balles de calibre

de pistolet, mon fusil de chasse d'une poignée de grosses chevrotines et

mes pistolets de chacun quatre balles. Dans cet état, bien pourvu de

munitions pour une seconde et une troisième charge, je me disposai à me

mettre en campagne.

Une fois que j'eus ainsi arrêté le plan de mon expédition et qu'en

imagination je l'eus mis en pratique, je me rendis régulièrement chaque

matin sur le sommet de la colline éloignée de mon château d'environ

trois milles au plus, pour voir si je ne découvrirais pas en mer

quelques bateaux abordant à l'île ou faisant route de son côté. Mais

après deux ou trois mois de faction assidue, je commençai à me lasser de

cette fatigue, m'en retournant toujours sans avoir fait aucune

découverte. Durant tout ce temps je n'entrevis pas la moindre chose,

non-seulement sur ou près le rivage, mais sur la surface de l'Océan,

aussi loin que ma vue ou mes lunettes d'approche pouvaient s'étendre de

toutes parts.

Aussi long-temps que je fis ma tournée journalière à la colline mon

dessein subsista dans toute sa vigueur, et mon esprit me parut toujours

être en disposition convenable pour exécuter l'outrageux massacre d'une

trentaine de Sauvages sans défense, et cela pour un crime dont la

discussion ne m'était pas même entrée dans l'esprit, ma colère s'étant

tout d'abord enflammée par l'horreur que j'avais conçue de la

monstrueuse coutume du peuple de cette contrée, à qui, ce semble, la

Providence avait permis, en sa sage disposition du monde, de n'avoir

d'autre guide que leurs propres passions perverses et abominables, et

qui par conséquent étaient livrés peut-être depuis plusieurs siècles à

cette horrible coutume, qu'ils recevaient par tradition, et où rien ne

pouvait les porter, qu'une nature entièrement abandonnée du Ciel et

entraînée par une infernale dépravation.--Mais lorsque je commençai à me

lasser, comme je l'ai dit, de cette infructueuse excursion que je

faisais chaque matin si loin et depuis si long-temps, mon opinion

elle-même commença aussi à changer, et je considérai avec plus de calme

et de sang-froid la mêlée où j'allais m'engager. Quelle autorité, quelle

mission avais-je pour me prétendre juge et bourreau de ces hommes

criminels lorsque Dieu avait décrété convenable de les laisser impunis

durant plusieurs siècles, pour qu'ils fussent en quelque sorte les

exécuteurs réciproques de ses jugements? Ces peuples étaient loin de

m'avoir offensé, de quel droit m'immiscer à la querelle de sang qu'ils

vidaient entre eux?--Fort souvent s'élevait en moi ce débat: Comment

puis-je savoir ce que Dieu lui-même juge en ce cas tout particulier? Il

est certain que ces peuples ne considèrent pas ceci comme un crime; ce

n'est point réprouvé par leur conscience, leurs lumières ne le leur

reprochent point. Ils ignorent que c'est mal, et ne le commettent point

pour braver la justice divine, comme nous faisons dans presque touts les

péchés dont nous nous rendons coupables. Ils ne pensent pas plus que ce

soit un crime de tuer un prisonnier de guerre que nous de tuer un bœuf,

et de manger de la chair humaine que nous de manger du mouton.

De ces réflexions il s'ensuivit nécessairement que j'étais injuste, et

que ces peuples n'étaient pas plus des meurtriers dans le sens que je

les avais d'abord condamnés en mon esprit, que ces Chrétiens qui souvent

mettent à mort les prisonniers faits dans le combat, ou qui plus souvent

encore passent sans quartier des armées entières au fil de l'épée,

quoiqu'elles aient mis bas les armes et se soient soumises.

Tout brutal et inhumain que pouvait être l'usage de s'entre-dévorer, il

me vint ensuite à l'esprit que cela réellement ne me regardait en rien:

ces peuples ne m'avaient point offensé; s'ils attentaient à ma vie ou si

je voyais que pour ma propre conservation il me fallût tomber sur eux,

il n'y aurait rien à redire à cela; mais étant hors de leur pouvoir,

mais ces gens n'ayant aucune connaissance de moi, et par conséquent

aucun projet sur moi, il n'était pas juste de les assaillir: c'eût été

justifier la conduite des Espagnols et toutes les atrocités qu'ils

pratiquèrent en Amérique, où ils ont détruit des millions de ces

peuples, qui, bien qu'ils fussent idolâtres et barbares, et qu'ils

observassent quelques rites sanglants, tels que de faire des sacrifices

humains, n'étaient pas moins de fort innocentes gens par rapport aux

Espagnols. Aussi, aujourd'hui, les Espagnols eux-mêmes et toutes les

autres nations chrétiennes de l'Europe parlent-ils de cette

extermination avec la plus profonde horreur et la plus profonde

exécration, et comme d'une boucherie et d'une œuvre monstrueuse de

cruauté et de sang, injustifiable devant Dieu et devant les hommes! Par

là le nom d'_Espagnol_ est devenu odieux et terrible pour toute âme

pleine d'humanité ou de compassion chrétienne; comme si l'Espagne était

seule vouée à la production d'une race d'hommes sans entrailles pour les

malheureux, et sans principes de cette tolérance marque avérée des cœurs

magnanimes.

Ces considérations m'arrêtèrent. Je fis une sorte de halte, et je

commençai petit à petit à me détourner de mon dessein et à conclure que

c'était une chose injuste que ma résolution d'attaquer les Sauvages; que

mon affaire n'était point d'en venir aux mains avec eux, à moins qu'ils

ne m'assaillissent les premiers, ce qu'il me fallait prévenir autant que

possible. Je savais d'ailleurs quel était mon devoir s'ils venaient à me

découvrir et à m'attaquer.

LA CAVERNE

D'un autre côté, je reconnus que ce projet serait le sûr moyen non

d'arriver à ma délivrance, mais à ma ruine totale et à ma perte, à moins

que je ne fusse assuré de tuer non-seulement touts ceux qui seraient

alors à terre, mais encore touts ceux qui pourraient y venir plus tard;

car si un seul m'échappait pour aller dire à ses compatriotes ce qui

était advenu, ils reviendraient par milliers venger la mort de leurs

compagnons, et je n'aurais donc fait qu'attirer sur moi une destruction

certaine, dont je n'étais point menacé.

Somme toute, je conclus que ni en morale ni en politique, je ne devais

en aucune façon m'entremettre dans ce démêlé; que mon unique affaire

était par touts les moyens possibles de me tenir caché, et de ne pas

laisser la moindre trace qui pût faire conjecturer qu'il y avait dans

l'île quelque créature vivante, j'entends de forme humaine.

La religion se joignant à la prudence, j'acquis alors la conviction que

j'étais tout-à-fait sorti de mes devoirs en concertant des plans

sanguinaires pour la destruction d'innocentes créatures, j'entends

innocentes par rapport à moi. Quant à leurs crimes, ils s'en rendaient

coupables les uns envers les autres, je n'avais rien à y faire. Pour les

offenses nationales il est des punitions nationales, et c'est à Dieu

qu'il appartient d'infliger des châtiments publics à ceux qui l'ont

publiquement offensé.

Tout cela me parut si évident, que ce fut une grande satisfaction pour

moi d'avoir été préservé de commettre une action qui eût été, je le

voyais alors avec raison, tout aussi criminelle qu'un meurtre

volontaire. À deux genoux je rendis grâce à Dieu de ce qu'il avait ainsi

détourné de moi cette tache de sang, en le suppliant de m'accorder la

protection de sa providence, afin que je ne tombasse pas entre les mains

des barbares, ou que je ne portasse pas mes mains sur eux à moins

d'avoir reçu du Ciel la mission manifeste de le faire pour la défense de

ma vie.

Je restai près d'une année entière dans cette disposition. J'étais si

éloigné de rechercher l'occasion de tomber sur les Sauvages, que durant

tout ce temps je ne montai pas une fois sur la colline pour voir si je

n'en découvrirais pas, pour savoir s'ils étaient ou n'étaient pas venus

sur le rivage, de peur de réveiller mes projets contre eux ou d'être

tenté de les assaillir par quelque occasion avantageuse qui se

présenterait. Je ramenai seulement mon canot, qui était sur l'autre côté

de l'île, et le conduisis à l'extrémité orientale. Là je le halai dans

une petite anse que je trouvai au pied de quelques roches élevées, où je

savais qu'en raison des courants les Sauvages n'oseraient pas ou au

moins ne voudraient pas venir avec leurs pirogues pour quelque raison

que ce fût.

J'emportai avec mon canot tout ce qui en dépendait, et que j'avais

laissé là, c'est-à-dire un mât, une voile, et cette chose en manière

d'ancre, mais qu'au fait je ne saurais appeler ni ancre ni grappin:

c'était pourtant ce que j'avais pu faire de mieux. Je transportai toutes

ces choses, pour que rien ne pût provoquer une découverte et pour ne

laisser aucun indice d'embarcation ou d'habitation dans l'île.

Hors cela je me tins, comme je l'ai dit, plus retiré que jamais, ne

sortant guère de ma cellule que pour mes occupations habituelles,

c'est-à-dire pour traire mes chèvres et soigner mon petit troupeau dans

les bois, qui, parqué tout-à-fait de l'autre côté de l'île, était à

couvert de tout danger; car il est positif que les Sauvages qui

hantaient l'île n'y venaient jamais dans le but d'y trouver quelque

chose, et par conséquent ne s'écartaient jamais de la côte; et je ne

doute pas qu'après que mes appréhensions m'eurent rendu si précautionné,

ils ne soient descendus à terre plusieurs fois tout aussi bien

qu'auparavant. Je ne pouvais réfléchir sans horreur à ce qu'eût été mon

sort si je les eusse rencontrés et si j'eusse été découvert autrefois,

quand, nu et désarmé, n'ayant pour ma défense qu'un fusil qui souvent

n'était chargé que de petit plomb, je parcourais toute mon île, guignant

et furetant pour voir si je n'attraperais rien. Quelle eût été alors ma

terreur si, au lieu du découvrir l'empreinte d'un pied d'homme, j'eusse

apperçu quinze ou vingt Sauvages qui m'eussent donné la chasse, et si je

n'eusse pu échapper à la vitesse de leur course?

Quelquefois ces pensées oppressaient mon âme, et affaissaient tellement

mon esprit, que je ne pouvais de long-temps recouvrer assez de calme

pour songer à ce que j'eusse fait. Non-seulement je n'aurais pu opposer

quelque résistance, mais je n'aurais même pas eu assez de présence

d'esprit pour m'aider des moyens qui auraient été en mon pouvoir, moyens

bien inférieurs à ceux que je possédais à cette heure, après tant de

considérations et de préparations. Quand ces idées m'avaient

sérieusement occupé, je tombais dans une grande mélancolie qui parfois

durait fort long-temps, mais qui se résolvait enfin en sentiments de

gratitude envers la Providence, qui m'avait délivré de tant de périls

invisibles, et préservé de tant de malheurs dont j'aurais été incapable

de m'affranchir moi-même, car je n'avais pas le moindre soupçon de leur

imminence ou de leur possibilité.

Robinson Crusoe (I/II) · 第 15 / 25 段