terrain moins élevé, j'avais deux pièces à blé, que je cultivais et
ensemençais exactement, et qui me rendaient exactement leur moisson en
saison opportune. Si j'avais eu besoin d'une plus grande quantité de
grains, j'avais d'autres terres adjacentes propres à être emblavées.
Outre cela j'avais ma maison de campagne, qui pour lors était une assez
belle plantation. Là se trouvait ma tonnelle, que j'entretenais avec
soin, c'est-à-dire que je tenais la haie qui l'entourait constamment
émondée à la même hauteur, et son échelle toujours postée en son lieu,
sur le côté intérieur de l'enceinte. Pour les arbres, qui d'abord
n'avaient été que des pieux, mais qui étaient devenus hauts et forts, je
les entretenais et les élaguais de manière à ce qu'ils pussent
s'étendre, croître épais et touffus, et former un agréable ombrage, ce
qu'ils faisaient tout-à-fait à mon gré. Au milieu de cette tonnelle ma
tente demeurait toujours dressée; c'était une pièce de voile tendue sur
des perches plantées tout exprès, et qui n'avaient jamais besoin d'être
réparées ou renouvelées. Sous cette tente je m'étais fait un lit de
repos avec les peaux de touts les animaux que j'avais tués, et avec
d'autres choses molles sur lesquelles j'avais étendu une couverture
provenant des strapontins que j'avais sauvés du vaisseau, et une grande
houppelande qui servait à me couvrir. Voilà donc la maison de campagne
où je me rendais toutes les fois que j'avais occasion de m'absenter de
mon principal manoir.
Adjacent à ceci j'avais mon parc pour mon bétail, c'est-à-dire pour mes
chèvres. Comme j'avais pris une peine inconcevable pour l'enceindre et
le protéger, désireux de voir sa clôture parfaite, je ne m'étais arrêté
qu'après avoir garni le côté extérieur de la haie de tant de petits
pieux plantés si près l'un de l'autre, que c'était plus une palissade
qu'une haie, et qu'à peine y pouvait-on fourrer la main. Ces pieux,
ayant poussé dès la saison pluvieuse qui suivit, avaient rendu avec le
temps cette clôture aussi forte, plus forte même que la meilleure
muraille.
Ces travaux témoignent que je n'étais pas oisif et que je n'épargnais
pas mes peines pour accomplir tout ce qui semblait nécessaire à mon
bien-être; car je considérais que l'entretien d'une race d'animaux
domestiques à ma disposition m'assurerait un magasin vivant de viande,
de lait, de beurre et de fromage pour tout le temps, que je serais en ce
lieu, dussé-je y vivre quarante ans; et que la conservation de cette
race dépendait entièrement de la perfection de mes clôtures, qui, somme
toute, me réussirent si bien, que dès la première pousse des petits
pieux je fus obligé, tant ils étaient plantés dru, d'en arracher
quelques-uns.
Dans ce canton croissaient aussi les vignes d'où je tirais pour l'hiver
ma principale provision de raisins, que je conservais toujours avec
beaucoup de soin, comme le meilleur et le plus délicat de touts mes
aliments. C'était un manger non-seulement agréable, mais sain,
médicinal, nutritif et rafraîchissant au plus haut degré.
Comme d'ailleurs cet endroit se trouvait à mi-chemin de mon autre
habitation et du lieu où j'avais laissé ma pirogue, je m'y arrêtais
habituellement, et j'y couchais dans mes courses de l'un à l'autre; car
je visitais fréquemment de tout ce qui en dépendait. Quelquefois je la
montais et je voguais pour me divertir, mais je ne faisais plus de
voyages aventureux; à peine allais-je à plus d'un ou deux jets de pierre
du rivage, tant je redoutais d'être entraîné de nouveau par des
courants, le vent ou quelque autre malencontre.--Mais me voici arrivé à
une nouvelle scène de ma vie.
Il advint qu'un jour, vers midi, comme j'allais à ma pirogue, je fus
excessivement surpris en découvrant le vestige humain d'un pied nu
parfaitement empreint sur le sable. Je m'arrêtai court, comme frappé de
la foudre, ou comme si j'eusse entrevu un fantôme. J'écoutai, je
regardai autour de moi, mais je n'entendis rien ni ne vis rien. Je
montai sur un tertre pour jeter au loin mes regards, puis je revins sur
le rivage et descendis jusqu'à la rive. Elle était solitaire, et je ne
pus rencontrer aucun autre vestige que celui-là. J'y retournai encore
pour m'assurer s'il n'y en avait pas quelque autre, ou si ce n'était
point une illusion; mais non, le doute n'était point possible: car
c'était bien l'empreinte d'un pied, l'orteil, le talon, enfin toutes les
parties d'un pied. Comment cela était-il venu là? je ne le savais ni ne
pouvais l'imaginer. Après mille pensées désordonnées, comme un homme
confondu, égaré, je m'enfuis à ma forteresse, ne sentant pas, comme on
dit, la terre où je marchais. Horriblement épouvanté, je regardais
derrière moi touts les deux ou trois pas, me méprenant à chaque arbre, à
chaque buisson, et transformant en homme chaque tronc dans
l'éloignement.--Il n'est pas possible de décrire les formes diverses
dont une imagination frappée revêt touts les objets. Combien d'idées
extravagantes me vinrent à la tête! Que d'étranges et d'absurdes
bizarreries assaillirent mon esprit durant le chemin!
Quand j'arrivai à mon château, car c'est ainsi que je le nommai toujours
depuis lors, je m'y jetai comme un homme poursuivi. Y rentrai-je
d'emblée par l'échelle ou par l'ouverture dans le roc que j'appelais une
porte, je ne puis me le remémorer, car jamais lièvre effrayé ne se
cacha, car jamais renard ne se terra avec plus d'effroi que moi dans
cette retraite.
Je ne pus dormir de la nuit. À mesure que je m'éloignais de la cause de
ma terreur, mes craintes augmentaient, contrairement à toute loi des
choses et surtout à la marche, ordinaire de la peur chez les animaux.
J'étais toujours si troublé de mes propres imaginations que je
n'entrevoyais rien que de sinistre. Quelquefois je me figurais qu'il
fallait que ce fût le diable, et j'appuyais cette supposition sur ce
raisonnement: Comment quelque autre chose ayant forme humaine
aurait-elle pu parvenir en cet endroit? Où était le vaisseau qui
l'aurait amenée? Quelle trace y avait-il de quelque autre pas? et
comment était-il possible qu'un homme fût venu là? Mais d'un autre côté
je retombais dans le même embarras quand je me demandais pourquoi Satan
se serait incarné en un semblable lieu, sans autre but que celui de
laisser une empreinte de son pied, ce qui même n'était pas un but, car
il ne pouvait avoir l'assurance que je la rencontrerais. Je considérai
d'ailleurs que le diable aurait eu pour m'épouvanter bien d'autres
moyens que la simple marque de son pied; et que, lorsque je vivais
tout-à-fait de l'autre côté de l'île, il n'aurait pas été assez simple
pour laisser un vestige dans un lieu où il y avait dix mille à parier
contre un que je ne le verrais pas, et qui plus est, sur du sable où la
première vague de la mer et la première rafale pouvaient l'effacer
totalement. En un mot, tout cela me semblait contradictoire en soi, et
avec toutes les idées communément admises sur la subtilité du démon.
Quantité de raisons semblables détournèrent mon esprit de toute
appréhension du diable; et je conclus que ce devaient être de plus
dangereuses créatures, c'est-à-dire des Sauvages de la terre ferme
située à l'opposite, qui, rôdant en mer dans leurs pirogues, avaient été
entraînés par les courants ou les vents contraires, et jetés sur mon
île; d'où, après être descendus au rivage, ils étaient repartis, ne se
souciant sans doute pas plus de rester sur cette île déserte que je ne
me serais soucié moi-même de les y avoir.
LES OSSEMENTS
Pendant que ces réflexions roulaient en mon esprit, je rendais grâce au
Ciel de ce que j'avais été assez heureux pour ne pas me trouver alors
dans ces environs, et pour qu'ils n'eussent pas apperçu mon embarcation;
car ils en auraient certainement conclu qu'il y avait des habitants en
cette place, ce qui peut-être aurait pu les porter à pousser leurs
recherches jusqu'à moi.--Puis de terribles pensées assaillaient mon
esprit: j'imaginais qu'ayant découvert mon bateau et reconnu par là que
l'île était habitée, ils reviendraient assurément en plus grand nombre,
et me dévoreraient; que, s'il advenait que je pusse me soustraire,
toutefois ils trouveraient mon enclos, détruiraient tout mon blé,
emmèneraient tout mon troupeau de chèvres: ce qui me condamnerait à
mourir de faim.
La crainte bannissait ainsi de mon âme tout mon religieux espoir, toute
ma première confiance en Dieu, fondée sur la merveilleuse expérience que
j'avais faite de sa bonté; comme si Celui qui jusqu'à cette heure
m'avait nourri miraculeusement n'avait pas la puissance de me conserver
les biens que sa libéralité avait amassés pour moi. Dans cette
inquiétude, je me reprochai de n'avoir semé du blé que pour un an, que
juste ce dont j'avais besoin jusqu'à la saison prochaine, comme s'il ne
pouvait point arriver un accident qui détruisît ma moisson en herbe; et
je trouvai ce reproche si mérité que je résolus d'avoir à l'avenir deux
ou trois années de blé devant moi, pour n'être pas, quoi qu'il pût
advenir, réduit à périr faute de pain.
Quelle œuvre étrange et bizarre de la Providence que la vie de l'homme!
Par combien de voies secrètes et contraires les circonstances diverses
ne précipitent-elles pas nos affections! Aujourd'hui nous aimons ce que
demain nous haïrons; aujourd'hui nous recherchons ce que nous fuirons
demain; aujourd'hui nous désirons ce qui demain nous fera peur, je dirai
même trembler à la seule appréhension! J'étais alors un vivant et
manifeste exemple de cette vérité; car moi, dont la seule affliction
était de me voir banni de la société humaine, seul, entouré par le vaste
Océan, retranché de l'humanité et condamné à ce que j'appelais une vie
silencieuse; moi qui étais un homme que le Ciel jugeait indigne d'être
compté parmi les vivants et de figurer parmi le reste de ses créatures;
moi pour qui la vue d'un être de mon espèce aurait semblé un retour de
la mort à la vie, et la plus grande bénédiction qu'après ma félicité
éternelle le Ciel lui-même pût m'accorder; moi, dis-je, je tremblais à
la seule idée de voir un homme, et j'étais près de m'enfoncer sous terre
à cette ombre, à cette apparence muette qu'un homme avait mis le pied
dans l'île!
Voilà les vicissitudes de la vie humaine, voilà ce qui me donna de
nombreux et de curieux sujets de méditation quand je fus un peu revenu
de ma première stupeur.--Je considérai alors que c'était l'infiniment
sage et bonne providence de Dieu qui m'avait condamné à cet état de vie;
qu'incapable de pénétrer les desseins de la sagesse divine à mon égard,
je ne pouvais pas décliner la souveraineté d'un Être qui, comme mon
Créateur, avait le droit incontestable et absolu de disposer de moi à
son bon plaisir, et qui pareillement avait le pouvoir judiciaire de me
condamner, moi, sa créature, qui l'avais offensé, au châtiment qu'il
jugeait convenable; et que je devais me résigner à supporter sa colère,
puisque j'avais péché contre lui.
Puis je fis réflexion que Dieu, non-seulement équitable, mais tout
puissant, pouvait me délivrer de même qu'il m'avait puni et affligé
quand il l'avait jugé convenable, et que, s'il ne jugeait pas convenable
de le faire, mon devoir était de me résigner entièrement et absolument à
sa volonté. D'ailleurs, il était aussi de mon devoir d'espérer en lui,
de l'implorer, et de me laisser aller tranquillement aux mouvements et
aux inspirations de sa providence de chaque jour.
Ces pensées m'occupèrent des heures, des jours, je puis dire même des
semaines et des mois, et je n'en saurais omettre cet effet particulier:
un matin, de très-bonne heure, étant couché dans mon lit, l'âme
préoccupée de la dangereuse apparition des Sauvages, je me trouvais dans
un profond abattement, quand tout-à-coup me revinrent en l'esprit ces
paroles de la Sainte Écriture:--«Invoque-moi au jour de ton affliction,
et je te délivrerai, et tu me glorifieras.»
Là-dessus je me levai, non-seulement le cœur empli de joie et de
courage, mais porté à prier Dieu avec ferveur pour ma délivrance.
Lorsque j'eus achevé ma prière, je pris ma Bible, et, en l'ouvrant, le
premier passage qui s'offrit à ma vue fut celui-ci:--«Sers le Seigneur,
et aie bon courage, et il fortifiera ton cœur; sers, dis-je, le
Seigneur.»--Il serait impossible d'exprimer combien ces paroles me
réconfortèrent. Plein de reconnaissance, je posai le livre, et je ne fus
plus triste au moins à ce sujet.
Au milieu de ces pensées, de ces appréhensions et de ces méditations, il
me vint un jour en l'esprit que je m'étais créé des chimères, et que le
vestige de ce pas pouvait bien être une empreinte faite sur le rivage
par mon propre pied en me rendant à ma pirogue. Cette idée contribua
aussi à me ranimer: je commençai à me persuader que ce n'était qu'une
illusion, et que ce pas était réellement le mien. N'avais-je pas pu
prendre ce chemin, soit en allant à ma pirogue soit en revenant?
D'ailleurs je reconnus qu'il me serait impossible de me rappeler si
cette route était ou n'était pas celle que j'avais prise; et je compris
que, si cette marque était bien celle de mon pied, j'avais joué le rôle
de ces fous qui s'évertuent à faire des histoires de spectres et
d'apparitions dont ils finissent eux-mêmes par être plus effrayés que
tout autre.
Je repris donc courage, et je regardai dehors en tapinois. N'étant pas
sorti de mon château depuis trois jours et trois nuits, je commençais à
languir de besoin: je n'avais plus chez moi que quelques biscuits d'orge
et de l'eau. Je songeai alors que mes chèvres avaient grand besoin que
je les trayasse,--ce qui était ordinairement ma récréation du soir,--et
que les pauvres bêtes devaient avoir bien souffert de cet abandon. Au
fait quelques-unes s'en trouvèrent fort incommodées: leur lait avait
tari.
Raffermi par la croyance que ce n'était rien que le vestige de l'un de
mes propres pieds,--je pouvais donc dire avec vérité que j'avais eu peur
de mon ombre,--je me risquai à sortir et j'allai à ma maison des champs
pour traire mon troupeau; mais, à voir avec quelle peur j'avançais,
regardant souvent derrière moi, près à chaque instant de laisser là ma
corbeille et de m'enfuir pour sauver ma vie, on m'aurait pris pour un
homme troublé par une mauvaise conscience, ou sous le coup d'un horrible
effroi: ce qui, au fait, était vrai.
Toutefois, ayant fait ainsi cette course pendant deux ou trois jours, je
m'enhardis et me confirmai dans le sentiment que j'avais été dupe de mon
imagination. Je ne pouvais cependant me le persuader complètement avant
de retourner au rivage, avant de revoir l'empreinte de ce pas, de le
mesurer avec le mien, de m'assurer s'il avait quelque similitude ou
quelque conformité, afin que je pusse être convaincu que c'était bien là
mon pied. Mais quand j'arrivai au lieu même, je reconnus qu'évidemment,
lorsque j'avais abrité ma pirogue, je n'avais pu passer par là ni aux
environs. Bien plus, lorsque j'en vins à mesurer la marque, je trouvai
qu'elle était de beaucoup plus large que mon pied. Ce double
désappointement remplit ma tête de nouvelles imaginations et mon cœur de
la plus profonde mélancolie. Un frisson me saisit comme si j'eusse eu la
fièvre, et je m'en retournai chez moi, plein de l'idée qu'un homme ou
des hommes étaient descendus sur ce rivage, ou que l'île était habitée,
et que je pouvais être pris à l'improviste. Mais que faire pour ma
sécurité? je ne savais.
Oh! quelles absurdes résolutions prend un homme quand il est possédé de
la peur! Elle lui ôte l'usage des moyens de salut que lui offre la
raison. La première chose que je me proposai fut de jeter à bas mes
clôtures, de rendre à la vie sauvage des bois mon bétail apprivoisé, de
peur que l'ennemi, venant à le découvrir, ne se prît à fréquenter l'île,
dans l'espoir de trouver un semblable butin. Il va sans dire qu'après
cela je devais bouleverser mes deux champs de blé, pour qu'il ne fût
point attiré par cet appât, et démolir ma tonnelle et ma tente afin
qu'il ne pût trouver nul vestige de mon habitation qui l'eût excité à
pousser ses recherches, dans l'espoir de rencontrer les habitants de
l'île.
Ce fut là le sujet de mes réflexions pendant la nuit qui suivit mon
retour à la maison, quand les appréhensions qui s'étaient emparées de
mon esprit étaient encore dans toute leur force, ainsi que les vapeurs
de mon cerveau. La crainte du danger est dix mille fois plus effrayante
que le danger lui-même, et nous trouvons le poids de l'anxiété plus
lourd de beaucoup que le mal que nous redoutons. Mais le pire dans tout
cela, c'est que dans mon trouble je ne tirais plus aucun secours de la
résignation. J'étais semblable à Saül, qui se plaignait non-seulement de
ce que les Philistins étaient sur lui, mais que Dieu l'avait abandonné;
je n'employais plus les moyens propres à rasséréner mon âme en criant à
Dieu dans ma détresse, et en me reposant pour ma défense et mon Salut
sur sa providence, comme j'avais fait auparavant. Si je l'avais fait,
j'aurais au moins supporté plus courageusement cette nouvelle alarme, et
peut-être l'aurais-je bravée avec plus de résolution.
Ce trouble de mes pensées me tint éveillé toute la nuit, mais je
m'endormis dans la matinée. La fatigue de mon âme et l'épuisement de mes
esprits me procurèrent un sommeil très-profond, et je me réveillai
beaucoup plus calme. Je commençai alors à raisonner de sens rassis, et,
après un long débat avec moi-même, je conclus que cette île, si
agréable, si fertile et si proche de la terre ferme que j'avais vue,
n'était pas aussi abandonnée que je l'avais cru; qu'à la vérité il n'y
avait point d'habitants fixes qui vécussent sur ce rivage, mais
qu'assurément des embarcations y venaient quelquefois du continent, soit
avec dessein, soit poussées par les vents contraires.
Ayant vécu quinze années dans ce lieu, et n'ayant point encore rencontré
l'ombre d'une créature humaine, il était donc probable que si
quelquefois on relâchait à cette île, on se rembarquait aussi tôt que
possible, puisqu'on ne l'avait point jugée propre à s'y établir jusque
alors.
Le plus grand danger que j'avais à redouter c'était donc une semblable
descente accidentelle des gens de la terre ferme, qui, selon toute
apparence, abordant à cette île contre leur gré, s'en éloignaient avec
toute la hâte possible, et n'y passaient que rarement la nuit pour
attendre le retour du jour et de la marée. Ainsi je n'avais rien autre à
faire qu'à me ménager une retraite sûre pour le cas où je verrais
prendre terre à des Sauvages.
Je commençai alors à me repentir d'avoir creusé ma grotte, et de lui
avoir donné une issue qui aboutissait, comme je l'ai dit, au-delà de
l'endroit où ma fortification joignait le rocher. Après mûre
délibération, je résolus de me faire un second retranchement en
demi-cercle, à quelque distance de ma muraille, juste où douze ans
auparavant j'avais planté un double rang d'arbres dont il a été fait
mention. Ces arbres avaient été placés si près les uns des autres qu'il
n'était besoin que d'enfoncer entre eux quelques poteaux pour en faire
aussitôt une muraille épaisse et forte.
EMBUSCADE
De cette manière j'eus un double rempart: celui du dehors était renforcé
de pièces de charpente, de vieux câbles, et de tout ce que j'avais jugé
propre à le consolider, et percé de sept meurtrières assez larges pour
passer le bras. Du côté extérieur je l'épaissis de dix pieds, en
amoncelant contre toute la terre que j'extrayais de ma grotte, et en
piétinant dessus. Dans les sept meurtrières j'imaginai de placer les
mousquets que j'ai dit avoir sauvés du navire au nombre de sept, et de
les monter en guise de canons sur des espèces d'affûts; de sorte que je
pouvais en deux minutes faire feu de toute mon artillerie. Je fus
plusieurs grands mois à achever ce rempart, et cependant je ne me crus
point en sûreté qu'il ne fût fini.
Cet ouvrage terminé, pour le masquer, je fichai dans tout le terrain
environnant des bâtons ou des pieux de ce bois semblable à l'osier qui
croissait si facilement. Je crois que j'en plantai bien près de vingt
mille, tout en réservant entre eux et mon rempart une assez grande
esplanade pour découvrir l'ennemi et pour qu'il ne pût, à la faveur de
ces jeunes arbres, si toutefois il le tentait, se glisser jusqu'au pied
de ma muraille extérieure.
Au bout de deux ans j'eus un fourré épais, et au bout de cinq ou six ans
j'eus devant ma demeure un bocage qui avait crû si prodigieusement dru
et fort, qu'il était vraiment impénétrable. Âme qui vive ne se serait
jamais imaginé qu'il y eût quelque chose par derrière, et surtout une
habitation. Comme je ne m'étais point réservé d'avenue, je me servais
pour entrer et sortir de deux échelles: avec la première je montais à un
endroit peu élevé du rocher, où il y avait place pour poser la seconde;
et quand je les avais retirées toutes les deux, il était de toute
impossibilité à un homme de venir à moi sans se blesser; et quand même
il eût pu y parvenir, il se serait encore trouvé au-delà de ma muraille
extérieure.
C'est ainsi que je pris pour ma propre conservation toutes les mesures
que la prudence humaine pouvait me suggérer, et l'on verra par la suite
qu'elles n'étaient pas entièrement dénuées de justes raisons. Je ne
prévoyais rien alors cependant qui ne me fût soufflé par la peur.
Durant ces travaux je n'étais pas tout-à-fait insouciant de mes autres
affaires; je m'intéressais surtout à mon petit troupeau de chèvres, qui
non-seulement suppléait à mes besoins présents et commençait à me
suffire, sans aucune dépense de poudre et de plomb, mais encore
m'exemptait des fatigues de la chasse. Je ne me souciais nullement de
perdre de pareils avantages et de rassembler un troupeau sur de nouveaux
frais.
Après de longues considérations à ce sujet, je ne pus trouver que deux
moyens de le préserver: le premier était de chercher quelque autre
emplacement convenable pour creuser une caverne sous terre, où je
l'enfermerais toutes les nuits; et le second d'enclorre deux ou trois
petits terrains éloignés les uns des autres et aussi cachés que
possible, dans chacun desquels je pusse parquer une demi-douzaine de
chèvres; afin que, s'il advenait quelque désastre au troupeau principal,
je pusse le rétablir en peu de temps et avec peu de peine. Quoique ce
dernier dessein demandât beaucoup de temps et de travail, il me parut le
plus raisonnable.
En conséquence j'employai quelques jours à parcourir les parties les
plus retirées de l'île, et je fis choix d'un lieu aussi caché que je le
désirais. C'était un petit terrain humide au milieu de ces bois épais et
profonds où, comme je l'ai dit, j'avais failli à me perdre autrefois en
essayant à les traverser pour revenir de la côte orientale de l'île. Il
y avait là une clairière de près de trois acres, si bien entourée de
bois que c'était presque un enclos naturel, qui, pour son achèvement,
n'exigeait donc pas autant de travail que les premiers, que j'avais
faits si péniblement.
Je me mis aussitôt à l'ouvrage, et en moins d'un mois j'eus si bien
enfermé cette pièce de terre, que mon troupeau ou ma harde, appelez-le
comme il vous plaira, qui dès lors n'était plus sauvage, pouvait s'y
trouver assez bien en sûreté. J'y conduisis sans plus de délai dix
chèvres et deux boucs; après quoi je continuai à perfectionner cette
clôture jusqu'à ce qu'elle fût aussi solide que l'autre. Toutefois,
comme je la fis plus à loisir, elle m'emporta beaucoup plus de temps.