Ce remous me ramena d'une lieue dans mon chemin, directement vers mon

île, mais à deux lieues plus au Nord que le courant qui m'avait d'abord

drossé. De sorte qu'en approchant de l'île je me trouvai vers sa côte

septentrionale, c'est-à-dire à son extrémité opposée à celle d'où

j'étais parti.

Quand j'eus fait un peu plus d'une lieue à l'aide de ce courant ou de ce

remous, je sentis qu'il était passé et qu'il ne me portait plus. Je

trouvai toutefois qu'étant entre deux courants, celui au Sud qui m'avait

entraîné, et celui au Nord qui s'éloignait du premier de deux lieues

environ sur l'autre côté, je trouvai, dis-je, à l'Ouest de l'île, l'eau

tout-à-fait calme et dormante. La brise m'étant toujours favorable, je

continuai donc de gouverner directement pour l'île, mais je ne faisais

plus un grand sillage, comme auparavant.

Vers quatre heures du soir, étant à une lieue environ de mon île, je

trouvai que la pointe de rochers cause de tout ce malencontre,

s'avançant vers le Sud, comme il est décrit plus haut, et rejetant le

courant plus au Midi, avait formé d'elle même un autre remous vers le

Nord. Ce remous me parut très-fort et porter directement dans le chemin

de ma course, qui était Ouest mais presque plein Nord. À la faveur d'un

bon frais, je cinglai à travers ce remous, obliquement au Nord-Ouest, et

en une heure j'arrivai à un mille de la côte. L'eau était calme: j'eus

bientôt gagné le rivage.

Dès que je fus à terre je tombai à genoux, je remerciai Dieu de ma

délivrance, résolu d'abandonner toutes pensées de fuite sur ma pirogue;

et, après m'être rafraîchi avec ce que j'avais de provisions, je la

hâlai tout contre le bord, dans une petite anse que j'avais découverte

sous quelques arbres, et me mis à sommeiller, épuisé par le travail et

la fatigue du voyage.

J'étais fort embarrassé de savoir comment revenir à la maison avec ma

pirogue. J'avais couru trop de dangers, je connaissais trop bien le cas,

pour penser tenter mon retour par le chemin que j'avais pris en venant;

et ce que pouvait être l'autre côté,--l'Ouest, veux-je dire,--je

l'ignorais et ne voulais plus courir de nouveaux hasards. Je me

déterminai donc, mais seulement dans la matinée, à longer le rivage du

côté du couchant, pour chercher une crique où je pourrais mettre ma

frégate en sûreté, afin de la retrouver si je venais à en avoir besoin.

Ayant côtoyé la terre pendant trois milles ou environ, je découvris une

très-bonne baie, profonde d'un mille et allant en se rétrécissant

jusqu'à l'embouchure d'un petit ruisseau. Là je trouvai pour mon

embarcation un excellent port, où elle était comme dans une darse qui

eût été faite tout exprès pour elle. Je l'y plaçai, et l'ayant

parfaitement abritée, je mis pied à terre pour regarder autour de moi et

voir où j'étais.

Je reconnus bientôt que j'avais quelque peu dépassé le lieu où j'étais

allé lors de mon voyage à pied sur ce rivage; et, ne retirant de ma

pirogue que mon mousquet et mon parasol, car il faisait excessivement

chaud, je me mis en marche. La route était assez agréable, après le

trajet que je venais de faire et j'atteignis sur le soir mon ancienne

tonnelle, où je trouvai chaque chose comme je l'avais laissé: je la

maintenais toujours en bon ordre: car c'était, ainsi que je l'ai déjà

dit, ma maison de campagne.

Je passai par-dessus la palissade, et je me couchai à l'ombre pour

reposer mes membres. J'étais harassé, je m'endormis bientôt. Mais jugez

si vous le pouvez, vous qui lisez mon histoire, quelle dut être ma

surprise quand je fus arraché à mon sommeil par une voix qui m'appela

plusieurs fois par mon nom:--«Robin, Robin, Robin CRUSOE, pauvre

Robinson CRUSOE! Où êtes-vous?--, Robin CRUSOE? Où êtes-vous? Où

êtes-vous allé?»

J'étais si profondément endormi, fatigué d'avoir ramé, ou pagayé, comme

cela s'appelle, toute la première partie du jour et marché durant toute

l'autre, que je ne me réveillai pas entièrement. Je flottais entre le

sommeil et le réveil, je croyais songer que quelqu'un me parlait. Comme

la voix continuait de répéter: «Robin CRUSOE, Robin CRUSOE»,--je

m'éveillai enfin tout-à-fait, horriblement épouvanté et dans la plus

grande consternation. Mais à peine eus-je ouvert les yeux que je vis mon

Poll perché sur la cime de la haie, et reconnus aussitôt que c'était lui

qui me parlait. Car c'était justement le langage lamentable que j'avais

coutume de lui tenir et de lui apprendre; et lui l'avait si bien retenu,

qu'il venait se poser sur mon doigt, approcher son bec de mon visage, et

crier:--«Pauvre Robin CRUSOE, où êtes-vous? où êtes-vous allé? comment

êtes-vous venu ici?»--et autres choses semblables que je lui avais

enseignées.

Cependant, bien que j'eusse reconnu que c'était le perroquet, et qu'au

fait ce ne pouvait être personne d'autre, je fus assez long-temps à me

remettre. J'étais étonné que cet animal fût venu là, et je cherchais

quand et comment il y était venu, plutôt qu'ailleurs. Lorsque je fus

bien assuré que ce n'était personne d'autre que mon fidèle Poll, je lui

tendis la main, je l'appelai par son nom, Poll; et l'aimable oiseau vint

à moi, se posa sur mon pouce, comme il avait habitude de faire, et

continua de me dire:--«Pauvre Robin CRUSOE, comment êtes-vous venu là,

où êtes-vous allé?--» juste comme s'il eût été enchanté de me revoir; et

je l'emportai ainsi avec moi au logis.

J'avais alors pour quelque temps tout mon content de courses sur mer;

j'en avais bien assez pour demeurer tranquille quelques jours et

réfléchir sur les dangers que j'avais courus. J'aurais été fort aise

d'avoir ma pirogue sur mon côté de l'île, mais je ne voyais pas qu'il

fût possible de l'y amener. Quant à la côte orientale que j'avais

parcourue, j'étais payé pour ne plus m'y aventurer; rien que d'y penser

mon cœur se serrait et mon sang se glaçait dans mes veines; et pour

l'autre côté de l'île, j'ignorais ce qu'il pouvait être; mais, en

supposant que le courant portât contre le rivage avec la même force qu'à

l'Est, je pouvais courir le même risque d'être drossé, et emporté loin

de l'île ainsi que je l'avais été déjà. Toutes ces raisons firent que je

me résignai à me passer de ma pirogue, quoiqu'elle fût le produit de

tant de mois de travail pour la faire et de tant de mois pour la lancer.

Dans cette sagesse d'esprit je vécus près d'un an, d'une vie retirée et

sédentaire, comme on peut bien se l'imaginer. Mes pensées étant

parfaitement accommodées à ma condition, et m'étant tout-à-fait consolé

en m'abandonnant aux dispensations de la Providence, sauf l'absence de

société, je pensais mener une vie réellement heureuse en touts points.

Durant cet intervalle je me perfectionnai dans touts les travaux

mécaniques auxquels mes besoins me forçaient de m'appliquer, et je

serais porté à croire, considérant surtout combien j'avais peu d'outils

que j'aurais pu faire un très-bon charpentier.

J'arrivai en outre à une perfection inespérée en poterie de terre, et

j'imaginai assez bien de la fabriquer avec une roue, ce que je trouvai

infiniment mieux et plus commode, parce que je donnais une forme ronde

et bien proportionnée aux mêmes choses que je faisais auparavant

hideuses à voir. Mais jamais je ne fus plus glorieux, je pense, de mon

propre ouvrage, plus joyeux de quelque découverte, que lorsque je

parvins à me façonner une pipe. Quoique fort laide, fort grossière et en

terre cuite rouge comme mes autres poteries, elle était cependant ferme

et dure, et aspirait très-bien, ce dont j'éprouvai une excessive

satisfaction, car j'avais toujours eu l'habitude de fumer. À bord de

notre navire il se trouvait bien des pipes, mais j'avais premièrement

négligé de les prendre, ne sachant pas qu'il y eût du tabac dans l'île,

et plus tard, quand je refouillai le bâtiment, je ne pus mettre la main

sur aucune.

Je fis aussi de grands progrès en vannerie; je tressai, aussi bien que

mon invention me le permettait, une multitude de corbeilles nécessaires,

qui, bien qu'elles ne fussent pas fort élégantes, ne laissaient pas de

m'être fort commodes pour entreposer bien des choses et en transporter

d'autres à la maison. Par exemple, si je tuais au loin une chèvre, je la

suspendais à un arbre, je l'écorchais, je l'habillais, et je la coupais

en morceau, que j'apportais au logis, dans une corbeille; de même pour

une tortue: je l'ouvrais, je prenais ses œufs et une pièce ou deux de sa

chair, ce qui était bien suffisant pour moi, je les emportais dans un

panier, et j'abandonnais tout le reste. De grandes et profondes

corbeilles me servaient de granges pour mon blé que j'égrainais et

vannais toujours aussitôt qu'il était sec, et de grandes mannes me

servaient de grainiers.

ROBINSON ET SA COUR

Je commençai alors à m'appercevoir que ma poudre diminuait

considérablement: c'était une perte à laquelle il m'était impossible de

suppléer; je me mis à songer sérieusement à ce qu'il faudrait que je

fisse quand je n'en aurais plus, c'est-à-dire à ce qu'il faudrait que je

fisse pour tuer des chèvres. J'avais bien, comme je l'ai rapporté, dans

la troisième année de mon séjour, pris une petite bique, que j'avais

apprivoisée, dans l'espoir d'attraper un biquet, mais je n'y pus

parvenir par aucun moyen avant que ma bique ne fût devenue une vieille

chèvre. Mon cœur répugna toujours à la tuer: elle mourut de vieillesse.

J'étais alors dans la onzième année de ma résidence, et, comme je l'ai

dit, mes munitions commençaient à baisser: je m'appliquai à inventer

quelque stratagème pour traquer et empiéger des chèvres, et pour voir si

je ne pourrais pas en attraper quelques-unes vivantes. J'avais besoin

par-dessus tout d'une grande bique avec son cabri.

À cet effet je fis des traquenards pour les happer: elles s'y prirent

plus d'une fois sans doute; mais, comme les garnitures n'en étaient pas

bonnes,--je n'avais point de fil d'archal,--je les trouvai toujours

rompues et mes amorces mangées.

Je résolus d'essayer à les prendre au moyen d'une trappe. Je creusai

donc dans la terre plusieurs grandes fosses dans les endroits où elles

avaient coutume de paître, et sur ces fosses je plaçai des claies de ma

façon, chargées d'un poids énorme. Plusieurs fois j'y semai des épis

d'orge et du riz sec sans y pratiquer de bascule, et je reconnus

aisément par l'empreinte de leurs pieds que les chèvres y étaient

venues. Finalement, une nuit, je dressai trois trappes, et le lendemain

matin je les retrouvai toutes tendues, bien que les amorces fussent

mangées. C'était vraiment décourageant. Néanmoins je changeai mon

système de trappe; et, pour ne point vous fatiguer par trop de détails,

un matin, allant visiter mes piéges, je trouvai dans l'un d'eux un vieux

bouc énorme, et dans un autre trois chevreaux, mâle et deux femelles.

Quant au vieux bouc, je n'en savais que faire: il était si farouche que

je n'osais descendre dans sa fosse pour tâcher de l'emmener en vie, ce

que pourtant je désirais beaucoup. J'aurais pu le tuer, mais cela

n'était point mon affaire et ne répondait point à mes vues. Je le tirai

donc à moitié dehors, et il s'enfuit comme s'il eût été fou d'épouvante.

Je ne savais pas alors, ce que j'appris plus tard, que la faim peut

apprivoiser même un lion. Si je l'avais laissé là trois ou quatre jours

sans nourriture, et qu'ensuite je lui eusse apporté un peu d'eau à boire

et quelque peu de blé, il se serait privé comme un des biquets, car ces

animaux sont pleins d'intelligence et de docilité quand on en use bien

avec eux.

Quoi qu'il en soit, je le laissai partir, n'en sachant pas alors

davantage. Puis j'allai aux trois chevreaux, et, les prenant un à un, je

les attachai ensemble avec des cordons et les amenai au logis, non sans

beaucoup de peine.

Il se passa un temps assez long avant qu'ils voulussent manger; mais le

bon grain que je leur jetais les tenta, et ils commencèrent à se

familiariser. Je reconnus alors que, pour me nourrir de la viande de

chèvre, quand je n'aurais plus ni poudre ni plomb, il me fallait faire

multiplier des chèvres apprivoisées, et que par ce moyen je pourrais en

avoir un troupeau autour de ma maison.

Mais il me vint incontinent à la pensée que si je ne tenais point mes

chevreaux hors de l'atteinte des boucs étrangers, ils redeviendraient

sauvages en grandissant, et que, pour les préserver de ce contact, il me

fallait avoir un terrain bien défendu par une haie ou palissade, que

ceux du dedans ne pourraient franchir et que ceux du dehors ne

pourraient forcer.

L'entreprise était grande pour un seul homme, mais une nécessité absolue

m'enjoignait de l'exécuter. Mon premier soin fut de chercher une pièce

de terre convenable c'est-à-dire où il y eût de l'herbage pour leur

pâture, de l'eau pour les abreuver et de l'ombre pour les garder du

soleil.

Ceux qui s'entendent à faire ces sortes d'enclos trouveront que ce fut

une maladresse de choisir pour place convenable, dans une prairie ou

_savane_,--comme on dit dans nos colonies occidentales,--un lieu plat et

ouvert, ombragé à l'une de ses extrémités, et où serpentaient deux ou

trois filets d'eau; ils ne pourront, dis-je, s'empêcher de sourire de ma

prévoyance quand je leur dirai que je commençai la clôture de ce terrain

de telle manière, que ma haie ou ma palissade aurait eu au moins deux

milles de circonférence. Ce n'était pas en la dimension de cette

palissade que gisait l'extravagance de mon projet, car elle aurait eu

dix milles que j'avais assez de temps pour la faire, mais en ce que je

n'avais pas considéré que mes chèvres seraient tout aussi sauvages dans

un si vaste enclos, que si elles eussent été en liberté dans l'île, et

que dans un si grand espace je ne pourrais les attraper.

Ma haie était commencée, et il y en avait bien cinquante verges

d'achevées lorsque cette pensée me vint. Je m'arrêtai aussitôt, et je

résolus de n'enclorre que cent cinquante verges en longueur et cent

verges en largeur, espace suffisant pour contenir tout autant de chèvres

que je pourrais en avoir pendant un temps raisonnable, étant toujours à

même d'agrandir mon parc suivant que mon troupeau s'accroîtrait.

C'était agir avec prudence, et je me mis à l'œuvre avec courage. Je fus

trois mois environ à entourer cette première pièce. Jusqu'à ce que ce

fût achevé je fis paître les trois chevreaux, avec des entraves aux

pieds, dans le meilleur pacage et aussi près de moi que possible, pour

les rendre familiers. Très-souvent je leur portais quelques épis d'orge

et une poignée de riz, qu'ils mangeaient dans ma main. Si bien qu'après

l'achèvement de mon enclos, lorsque je les eus débarrassés de leurs

liens, ils me suivaient partout, bêlant après moi pour avoir une poignée

de grains.

Ceci répondit à mon dessein, et au bout d'un an et demi environ j'eus un

troupeau de douze têtes: boucs, chèvres et chevreaux; et deux ans après

j'en eus quarante-trois, quoique j'en eusse pris et tué plusieurs pour

ma nourriture. J'entourai ensuite cinq autres pièces de terre à leur

usage, y pratiquant de petits parcs où je les faisais entrer pour les

prendre quand j'en avais besoin, et des portes pour communiquer d'un

enclos à l'autre.

Ce ne fut pas tout; car alors j'eus à manger quand bon me semblait,

non-seulement la viande de mes chèvres, mais leur lait, chose à laquelle

je n'avais pas songé dans le commencement, et qui lorsqu'elle me vint à

l'esprit me causa une joie vraiment inopinée. J'établis aussitôt ma

laiterie, et quelquefois en une journée j'obtins jusqu'à deux gallons de

lait. La nature, qui donne aux créatures les aliments qui leur sont

nécessaires, leur suggère en même temps les moyens d'en faire usage.

Ainsi, moi, qui n'avais jamais trait une vache, encore moins une chèvre,

qui n'avais jamais vu faire ni beurre ni fromage, je parvins, après il

est vrai beaucoup d'essais infructueux, à faire très-promptement et

très-adroitement et du beurre et du fromage, et depuis je n'en eus

jamais faute.

Que notre sublime Créateur peut traiter miséricordieusement ses

créatures, même dans ces conditions où elles semblent être plongées dans

la désolation! Qu'il sait adoucir nos plus grandes amertumes, et nous

donner occasion de le glorifier du fond même de nos cachots! Quelle

table il m'avait dressée dans le désert, où je n'avais d'abord entrevu

que la faim et la mort!

Un stoïcien eût souri de me voir assis à dîner au milieu de ma petite

famille. Là régnait ma Majesté le Prince et Seigneur de toute

l'île:--j'avais droit de vie et de mort sur touts mes sujets; je pouvais

les pendre, les vider, leur donner et leur reprendre leur liberté. Point

de rebelles parmi mes peuples!

Seul, ainsi qu'un Roi, je dînais entouré de mes courtisans! Poll, comme

s'il eût été mon favori, avait seul la permission de me parler; mon

chien, qui était alors devenu vieux et infirme, et qui n'avait point

trouvé de compagne de son espèce pour multiplier sa race, était toujours

assis à ma droite; mes deux chats étaient sur la table, l'un d'un côté

et l'autre de l'autre, attendant le morceau que de temps en temps ma

main leur donnait comme une marque de faveur spéciale.

Ces deux chats n'étaient pas ceux que j'avais apportés du navire: ils

étaient morts et avaient été enterrés de mes propres mains proche de mon

habitation; mais l'un d'eux ayant eu des petits de je ne sais quelle

espèce d'animal, j'avais apprivoisé et conservé ces deux-là, tandis que

les autres couraient sauvages dans les bois et par la suite me devinrent

fort incommodes. Ils s'introduisaient souvent chez moi et me pillaient

tellement, que je fus obligé de tirer sur eux et d'en exterminer un

grand nombre. Enfin ils m'abandonnèrent, moi et ma Cour, au milieu de

laquelle je vivais de cette manière somptueuse, ne désirant rien qu'un

peu plus de société: peu de temps après ceci je fus sur le point d'avoir

beaucoup trop.

J'étais assez impatient comme je l'ai déjà fait observer d'avoir ma

pirogue à mon service, mais je ne me souciais pas de courir de nouveau

le hasard; c'est pour cela que quelquefois je m'ingéniais pour trouver

moyen de lui faire faire le tour de l'île, et que d'autres fois je me

résignais assez bien à m'en passer. Mais j'avais une étrange envie

d'aller à la pointe où, dans ma dernière course, j'avais gravi sur une

colline, pour reconnaître la côte et la direction du courant, afin de

voir ce que j'avais à faire. Ce désir augmentait de jour en jour; je

résolus enfin de m'y rendre par terre en suivant le long du rivage: ce

que je fis.--Si quelqu'un venait à rencontrer en Angleterre un homme tel

que j'étais, il serait épouvanté ou il se pâmerait de rire. Souvent je

m'arrêtais pour me contempler moi-même, et je ne pouvais m'empêcher de

sourire à la pensée de traverser le Yorkshire dans un pareil équipage.

Par l'esquisse suivante on peut se former une idée de ma figure:

J'avais un bonnet grand, haut, informe, et fait de peau de chèvre, avec

une basque tombant derrière pour me garantir du soleil et empêcher l'eau

de la pluie de me ruisseler dans le cou. Rien n'est plus dangereux en

ces climats que de laisser pénétrer la pluie entre sa chair et ses

vêtements.

J'avais une jaquette courte, également de peau de chèvre, dont les pans

descendaient à mi-cuisse, et une paire de hauts-de-chausses ouverts aux

genoux. Ces hauts-de-chausses étaient faits de la peau d'un vieux bouc

dont le poil pendait si bas de touts côtés, qu'il me venait, comme un

pantalon, jusqu'à mi-jambe. De bas et de souliers je n'en avais point;

mais je m'étais fait une paire de quelque chose, je sais à peine quel

nom lui donner, assez semblable à des brodequins collant à mes jambes et

se laçant sur le côté comme des guêtres: c'était, de même que tout le

reste de mes vêtements, d'une forme vraiment barbare.

J'avais un large ceinturon de peau de chèvre desséchée, qui s'attachait

avec deux courroies au lieu de boucles; en guise d'épée et de dague j'y

appendais d'un côté une petite scie et de l'autre une hache. J'avais en

outre un baudrier qui s'attachait de la même manière et passait

par-dessus mon épaule. À son extrémité, sous mon bras gauche, pendaient

deux poches faites aussi de peau de chèvre: dans l'une je mettais ma

poudre et dans l'autre mon plomb. Sur mon dos je portais une corbeille,

sur mon épaule un mousquet, et sur ma tête mon grand vilain parasol de

peau de bouc, qui pourtant, après mon fusil, était la chose la plus

nécessaire de mon équipage.

LE VESTIGE

Quant à mon visage, son teint n'était vraiment pas aussi hâlé qu'on

l'aurait pu croire d'un homme qui n'en prenait aucun soin et qui vivait

à neuf ou dix degrés de l'équateur. J'avais d'abord laissé croître ma

barbe jusqu'à la longueur d'un quart d'aune; mais, comme j'avais des

ciseaux et des rasoirs, je la coupais alors assez courte, excepté celle

qui poussait sur ma lèvre supérieure, et que j'avais arrangée en manière

de grosses moustaches à la mahométane, telles qu'à Sallé j'en avais vu à

quelques Turcs; car, bien que les Turcs en aient, les Maures n'en

portent point. Je ne dirai pas que ces moustaches ou ces crocs étaient

assez longs pour y suspendre mon chapeau, mais ils étaient d'une

longueur et d'une forme assez monstrueuses pour qu'en Angleterre ils

eussent paru effroyables.

Mais que tout ceci soit dit en passant, car ma tenue devait être si peu

remarquée, qu'elle n'était pas pour moi une chose importante: je n'y

reviendrai plus. Dans cet accoutrement je partis donc pour mon nouveau

voyage, qui me retint absent cinq ou six jours. Je marchai d'abord le

long du rivage de la mer, droit vers le lieu où la première fois j'avais

mis ma pirogue à l'ancre pour gravir sur les roches. N'ayant pas, comme

alors, de barque à mettre en sûreté, je me rendis par le plus court

chemin sur la même colline; d'où, jetant mes regards vers la pointe de

rochers que j'avais eu à doubler avec ma pirogue, comme je l'ai narré

plus haut, je fus surpris de voir la mer tout-à-fait calme et douce: là

comme en toute autre place point de clapotage, point de mouvement, point

de courant.

J'étais étrangement embarrassé pour m'expliquer ce changement, et je

résolus de demeurer quelque temps en observation pour voir s'il n'était

point occasionné par la marée. Je ne tardai pas à être au fait,

c'est-à-dire à reconnaître que le reflux, partant de l'Ouest et se

joignant au cours des eaux de quelque grand fleuve, devait être la cause

de ce courant; et que, selon la force du vent qui soufflait de l'Ouest

ou du Nord, il s'approchait ou s'éloignait du rivage. Je restai aux

aguets jusqu'au soir, et lorsque le reflux arriva, du haut des rochers

je revis le courant comme la première fois, mais il se tenait à une

demi-lieue de la pointe; tandis qu'en ma mésaventure il s'était

tellement approché du bord qu'il m'avait entraîné avec lui, ce qu'en ce

moment il n'aurait pu faire.

Je conclus de cette observation qu'en remarquant le temps du flot et du

jusant de la marée, il me serait très-aisé de ramener mon embarcation.

Mais quand je voulus entamer ce dessein, mon esprit fut pris de terreur

au souvenir du péril que j'avais essuyé, et je ne pus me décider à

l'entreprendre. Bien au contraire, je pris la résolution, plus sûre mais

plus laborieuse, de me construire ou plutôt de me creuser une autre

pirogue, et d'en avoir ainsi une pour chaque côté de l'île.

Vous n'ignorez pas que j'avais alors, si je puis m'exprimer ainsi, deux

plantations dans l'île: l'une était ma petite forteresse ou ma tente,

entourée de sa muraille au pied du rocher, avec son arrière grotte, que

j'avais en ce temps-là agrandie de plusieurs chambres donnant l'une dans

l'autre. Dans l'une d'elles, celle qui était la moins humide et la plus

grande, et qui avait une porte en dehors de mon retranchement,

c'est-à-dire un peu au-delà de l'endroit où il rejoignait le rocher, je

tenais les grands pots de terre dont j'ai parlé avec détail, et quatorze

ou quinze grandes corbeilles de la contenance de cinq ou six boisseaux,

où je conservais mes provisions, surtout mon blé, soit égrainé soit en

épis séparés de la paille.

Pour ce qui est de mon enceinte, les longs pieux ou palis dont elle

avait été faite autrefois avaient crû comme des arbres et étaient

devenus si gros et si touffus qu'il eût été impossible de s'appercevoir

qu'ils masquaient une habitation.

Robinson Crusoe (I/II) · 第 13 / 25 段