En un mot la nature et l'expérience m'apprirent, après mûre réflexion,

que toutes les bonnes choses de l'univers ne sont bonnes pour nous que

suivant l'usage que nous en faisons, et qu'on n'en jouit qu'autant qu'on

s'en sert ou qu'on les amasse pour les donner aux autres, et pas plus.

Le ladre le plus rapace de ce monde aurait été guéri de son vice de

convoitise, s'il se fût trouvé à ma place; car je possédais infiniment

plus qu'il ne m'était loisible de dépenser. Je n'avais rien à désirer si

ce n'est quelques babioles qui me manquaient et qui pourtant m'auraient

été d'une grande utilité. J'avais, comme je l'ai déjà consigné, une

petite somme de monnaie, tant en or qu'en argent, environ trente-six

livres sterling: hélas! cette triste vilenie restait là inutile; je n'en

avais que faire, et je pensais souvent en moi-même que j'en donnerais

volontiers une poignée pour quelques pipes à tabac ou un moulin à bras

pour moudre mon blé; voire même que je donnerais le tout pour six

_penny_ de semence de navet et de carotte d'Angleterre, ou pour une

poignée de pois et de fèves et une bouteille d'encre. En ma situation je

n'en pouvais tirer ni avantage ni bénéfice: cela restait là dans un

tiroir, cela pendant la saison pluvieuse se moisissait à l'humidité de

ma grotte. J'aurais eu ce tiroir plein de diamants, que c'eût été la

même chose, et ils n'auraient pas eu plus de valeur pour moi, à cause de

leur inutilité.

J'avais alors amené mon état de vie à être en soi beaucoup plus heureux

qu'il ne l'avait été premièrement, et beaucoup plus heureux pour mon

esprit et pour mon corps. Souvent je m'asseyais pour mon repas avec

reconnaissance, et j'admirais la main de la divine Providence qui

m'avait ainsi dressé une table dans le désert. Je m'étudiais à regarder

plutôt le côté brillant de ma condition que le côté sombre, et à

considérer ce dont je jouissais plutôt que ce dont je manquais. Cela me

donnait quelquefois de secrètes consolations ineffables. J'appuie ici

sur ce fait pour le bien inculquer dans l'esprit de ces gens mécontents

qui ne peuvent jouir confortablement des biens que Dieu leur a donnés,

parce qu'ils tournent leurs regards et leur convoitise vers des choses

qu'il ne leur a point départies. Touts nos tourments sur ce qui nous

manque me semblent procéder du défaut de gratitude pour ce que nous

avons.

Une autre réflexion m'était d'un grand usage et sans doute serait de

même pour quiconque tomberait dans une détresse semblable à la mienne:

je comparais ma condition présente à celle à laquelle je m'étais

premièrement attendu, voire même avec ce qu'elle aurait nécessairement

été, si la bonne providence de Dieu n'avait merveilleusement ordonné que

le navire échouât près du rivage, d'où non-seulement j'avais pu

l'atteindre, mais où j'avais pu transporter tout ce que j'en avais tiré

pour mon soulagement et mon bien-être; et sans quoi j'aurais manqué

d'outils pour travailler, d'armes pour ma défense et de poudre et de

plomb pour me procurer ma nourriture.

Je passais des heures entières, je pourrais dire des jours entiers à me

représenter sous la plus vive couleur ce qu'il aurait fallu que je

fisse, si je n'avais rien sauvé du navire; à me représenter que j'aurais

pu ne rien attraper pour ma subsistance, si ce n'est quelques poissons

et quelques tortues; et toutefois, comme il s'était écoulé un temps

assez long avant que j'en eusse rencontré que nécessairement j'aurais dû

périr tout d'abord; ou que si je n'avais pas péri j'aurais dû vivre

comme un vrai Sauvage; enfin à me représenter que, si j'avais tué une

chèvre ou un oiseau par quelque stratagème, je n'aurais pu le dépecer ou

l'ouvrir, l'écorcher, le vider ou le découper; mais qu'il m'aurait fallu

le ronger avec mes dents et le déchirer avec mes griffes, comme une

bête.

Ces réflexions me rendaient très-sensible à la bonté de la Providence

envers moi et très-reconnaissant de ma condition présente, malgré toutes

ses misères et toutes ses disgrâces. Je dois aussi recommander ce

passage aux réflexions de ceux qui sont sujets à dire dans leur

infortune:--«Est-il une affliction semblable à la mienne?»--Qu'ils

considèrent combien est pire le sort de tant de gens, et combien le leur

aurait pu être pire si la Providence l'avait jugé convenable.

Je faisais encore une autre réflexion qui m'aidait aussi à repaître mon

âme d'espérances; je comparais ma condition présente avec celle que

j'avais méritée et que j'avais droit d'attendre de la justice divine.

J'avais mené une vie mauvaise, entièrement dépouillée de toute

connaissance et de toute crainte de Dieu. J'avais été bien éduqué par

mon père et ma mère; ni l'un ni l'autre n'avaient manqué de m'inspirer

de bonne heure un religieux respect de Dieu, le sentiment de mes devoirs

et de ce que la nature et ma fin demandaient de moi; mais, hélas! tombé

bientôt dans la vie de marin, de toutes les vies la plus dénuée de la

crainte de Dieu, quoiqu'elle soit souvent face à face avec ses terreurs;

tombé, dis-je, de bonne heure dans la vie et dans la société de marins,

tout le peu de religion que j'avais conservé avait été étouffé par les

dérisions de mes camarades, par un endurcissement et un mépris des

dangers, par la vue de la mort devenue habituelle pour moi, par mon

absence de toute occasion de m'entretenir si ce n'était avec mes

pareils, ou d'entendre quelque chose qui fût profitable ou qui tendit au

bien.

J'étais alors si dépourvu de tout ce qui est bien, du moindre sentiment

de ce que j'étais ou devais être, que dans les plus grandes faveurs dont

j'avais joui,--telles que ma fuite de Sallé, l'accueil du capitaine

portugais, le succès de ma plantation au Brésil, la réception de ma

cargaison d'Angleterre,--je n'avais pas eu une seule fois ces

mots:--«Merci, ô mon Dieu!»--ni dans le cœur ni à la bouche. Dans mes

plus grandes détresses je n'avais seulement jamais songé à l'implorer ou

à lui dire:--«Seigneur, ayez pitié de moi!»--Je ne prononçais le nom de

Dieu que pour jurer et blasphémer.

J'eus en mon esprit de terribles réflexions durant quelques mois, comme

je l'ai déjà remarqué, sur l'endurcissement et l'impiété de ma vie

passée; et, quand je songeais à moi, et considérais quelle providence

particulière avait pris soin de moi depuis mon arrivée dans l'île, et

combien Dieu m'avait traité généreusement, non-seulement en me punissant

moins que ne le méritait mon iniquité, mais encore en pourvoyant si

abondamment à ma subsistance, je concevais alors l'espoir que mon

repentir était accepté et que je n'avais pas encore lassé la miséricorde

de Dieu.

J'accoutumais mon esprit non-seulement à la résignation aux volontés de

Dieu dans la disposition des circonstances présentes, mais encore à une

sincère gratitude de mon sort, par ces sérieuses réflexions que, moi,

qui étais encore vivant, je ne devais pas me plaindre, puisque je

n'avais pas reçu le juste châtiment de mes péchés; que je jouissais de

bien des faveurs que je n'aurais pu raisonnablement espérer en ce lieu;

que, bien loin de murmurer contre ma condition, je devais en être fort

aise, et rendre grâce chaque jour du pain quotidien qui n'avait pu

m'être envoyé que par une suite de prodiges; que je devais considérer

que j'avais été nourri par un miracle aussi grand que celui d'Élie

nourri par les corbeaux; voire même par une longue série de miracles!

enfin, que je pourrais à peine dans les parties inhabitées du monde

nommer un lieu où j'eusse pu être jeté plus à mon avantage; une place

où, comme dans celle-ci, j'eusse été privé de toute société, ce qui d'un

côté faisait mon affliction, mais où aussi je n'eusse trouvé ni bêtes

féroces, ni loups, ni tigres furieux pour menacer ma vie; ni venimeuses,

ni vénéneuses créatures dont j'eusse pu manger pour ma perte, ni

Sauvages pour me massacrer et me dévorer.

En un mot, si d'un côté ma vie était une vie d'affliction, de l'autre

c'était une vie de miséricorde; et il ne me manquait pour en faire une

vie de bien-être que le sentiment de la bonté de Dieu et du soin qu'il

prenait en cette solitude d'être ma consolation de chaque jour. Puis

ensuite je faisais une juste récapitulation de toutes ces choses, je

secouais mon âme, et je n'étais plus mélancolique.

Il y avait déjà si long-temps que j'étais dans l'île, que bien des

choses que j'y avais apportées pour mon soulagement étaient ou

entièrement finies ou très-usées et proche d'être consommées.

Mon encre, comme je l'ai dit plus haut, tirait à sa fin depuis quelque

temps, il ne m'en restait que très-peu, que de temps à autre

j'augmentais avec de l'eau, jusqu'à ce qu'elle devint si pâle qu'à peine

laissait-elle quelque apparence de noir sur le papier. Tant qu'elle dura

j'en fis usage pour noter les jours du mois où quelque chose de

remarquable m'arrivait. Ce mémorial du temps passé me fait ressouvenir

qu'il y avait un étrange rapport de dates entre les divers événements

qui m'étaient advenus, et que si j'avais eu quelque penchant

superstitieux à observer des jours heureux et malheureux j'aurais eu

lieu de le considérer avec un grand sentiment de curiosité.

D'abord,--je l'avais remarqué,--le même jour où je rompis avec mon père

et mes parents et m'enfuis à Hull pour m'embarquer, ce même jour, dans

la suite, je fus pris par le corsaire de Sallé et fait esclave.

Le même jour de l'année où j'échappai du naufrage dans la rade

d'Yarmouth, ce même jour, dans la suite, je m'échappai de Sallé dans un

bateau.

Le même jour que je naquis, c'est-à-dire le 20 septembre, le même jour

ma vie fut sauvée vingt-six ans après, lorsque je fus jeté sur mon île.

Ainsi ma vie coupable et ma vie solitaire ont commencé toutes deux le

même jour.

La première chose consommée après mon encre fut le pain, je veux dire le

biscuit que j'avais tiré du navire. Je l'avais ménagé avec une extrême

réserve, ne m'allouant qu'une seule galette par jour durant à peu près

une année. Néanmoins je fus un an entier sans pain avant que d'avoir du

blé de mon crû. Et grande raison j'avais d'être reconnaissant d'en

avoir, sa venue étant, comme on l'a vu, presque miraculeuse.

Mes habits aussi commençaient à s'user; quant au linge je n'en avais

plus depuis long-temps, excepté quelques chemises rayées que j'avais

trouvées dans les coffres des matelots, et que je conservais

soigneusement, parce que souvent je ne pouvais endurer d'autres

vêtements qu'une chemise. Ce fut une excellente chose pour moi que j'en

eusse environ trois douzaines parmi les hardes des marins du navire, où

se trouvaient aussi quelques grosses houppelandes de matelots, que je

laissais en réserve parce qu'elles étaient trop chaudes pour les porter.

Bien qu'il est vrai les chaleurs fussent si violentes que je n'avais pas

besoin d'habits, cependant je ne pouvais aller entièrement nu et quand

bien même je l'eusse voulu, ce qui n'était pas. Quoique je fusse tout

seul, je n'en pouvais seulement supporter la pensée.

SÉJOUR SUR LA COLLINE

La raison pour laquelle je ne pouvais aller tout-à-fait nu, c'est que

l'ardeur du soleil m'était plus insupportable quand j'étais ainsi que

lorsque j'avais quelques vêtements. La grande chaleur me faisait même

souvent venir des ampoules sur la peau; mais quand je portais une

chemise, le vent l'agitait et soufflait par-dessous, et je me trouvais

doublement au frais. Je ne pus pas davantage m'accoutumer à aller au

soleil sans un bonnet ou un chapeau: ses rayons dardent si violemment

dans ces climats, qu'en tombant d'aplomb sur ma tête, ils me donnaient

immédiatement des migraines, qui se dissipaient aussitôt que je m'étais

couvert.

À ces fins je commençai de songer à mettre un peu d'ordre dans les

quelques haillons que j'appelais des vêtements. J'avais usé toutes mes

vestes: il me fallait alors essayer à me fabriquer des jaquettes avec de

grandes houppelandes et les autres effets semblables que je pouvais

avoir. Je me mis donc à faire le métier de tailleur, ou plutôt de

ravaudeur, car je faisais de la piteuse besogne. Néanmoins je vins à

bout de bâtir deux ou trois casaques, dont j'espérais me servir

long-temps. Quant aux caleçons, ou hauts-de-chausses, je les fis d'une

façon vraiment pitoyable.

J'ai noté que je conservais les peaux de touts les animaux que je tuais,

des bêtes à quatre pieds, veux-je dire. Comme je les étendais au soleil

sur des bâtons, quelques-unes étaient devenues si sèches et si dures

qu'elles n'étaient bonnes à rien; mais d'autres me furent réellement

très-profitables. La première chose que je fis de ces peaux fut un grand

bonnet, avec le poil tourné en dehors pour rejeter la pluie; et je m'en

acquittai si bien qu'aussitôt après j'entrepris un habillement tout

entier, c'est-à-dire une casaque et des hauts-de-chausses ouverts aux

genoux, le tout fort lâche, car ces vêtements devaient me servir plutôt

contre la chaleur que contre le froid. Je dois avouer qu'ils étaient

très-méchamment faits; si j'étais mauvais charpentier, j'étais encore

plus mauvais tailleur. Néanmoins ils me furent d'un fort bon usage; et

quand j'étais en course, s'il venait à pleuvoir, le poil de ma casaque

et de mon bonnet étant extérieur, j'étais parfaitement garanti.

J'employai ensuite beaucoup de temps et de peines à me fabriquer un

parasol, dont véritablement j'avais grand besoin et grande envie, J'en

avais vu faire au Brésil, où ils sont d'une très-grande utilité dans les

chaleurs excessives qui s'y font sentir, et celles que je ressentais en

mon île étaient pour le moins tout aussi fortes, puisqu'elle est plus

proche de l'équateur. En somme, fort souvent obligé d'aller au loin,

c'était pour moi une excellente chose par les pluies comme par les

chaleurs. Je pris une peine infinie, et je fus extrêmement long-temps

sans rien pouvoir faire qui y ressemblât. Après même que j'eus pensé

avoir atteint mon but, j'en gâtai deux ou trois avant d'en trouver à ma

fantaisie. Enfin j'en façonnai un qui y répondait assez bien. La

principale difficulté fut de le rendre fermant; car si j'eusse pu

l'étendre et n'eusse pu le ployer, il m'aurait toujours fallu le porter

au-dessus de ma tête, ce qui eût été impraticable. Enfin, ainsi que je

le disais, j'en fis un qui m'agréait assez; je le couvris de peau, le

poil en dehors, de sorte qu'il rejetait la pluie comme un auvent, et

repoussait si bien le soleil, que je pouvais marcher dans le temps le

plus chaud avec plus d'agrément que je ne le faisais auparavant dans le

temps le plus frais. Quand je n'en avais pas besoin je le fermais et le

portais sous mon bras.

Je vivais ainsi très-confortablement; mon esprit s'était calmé en se

résignant à la volonté de Dieu, et je m'abandonnais entièrement aux

dispositions de sa providence. Cela rendait même ma vie meilleure que la

vie sociale; car lorsque je venais à regretter le manque de

conversation, je me disais:--«Converser ainsi mutuellement avec mes

propres pensées et avec mon Créateur lui-même par mes élancements et mes

prières, n'est-ce pas bien préférable à la plus grande jouissance de la

société des hommes?»

Je ne saurais dire qu'après ceci, durant cinq années, rien

d'extraordinaire me soit advenu. Ma vie suivit le même cours dans la

même situation et dans les mêmes lieux qu'auparavant. Outre la culture

annuelle de mon orge et de mon riz et la récolte de mes raisins,--je

gardais de l'un et de l'autre toujours assez pour avoir devant moi une

provision d'un an;--outre ce travail annuel, dis-je, et mes sorties

journalières avec mon fusil, j'eus une occupation principale, la

construction d'une pirogue qu'enfin je terminai, et que, par un canal

que je creusai large de six pieds et profond de quatre, j'amenai dans la

crique, éloignée d'un demi-mille environ. Pour la première, si

démesurément grande, que j'avais entreprise sans considérer d'abord,

comme je l'eusse dû faire, si je pourrais la mettre à flot, me trouvant

toujours dans l'impossibilité de l'amener jusqu'à l'eau ou d'amener

l'eau jusqu'à elle, je fus obligé de la laisser où elle était, comme un

commémoratif pour m'enseigner à être plus sage la prochaine fois. Au

fait, cette prochaine fois, bien que je n'eusse pu trouver un arbre

convenable, bien qu'il fût dans un lieu où je ne pouvais conduire l'eau,

et, comme je l'ai dit, à une distance d'environ un demi-mille, ni voyant

point la chose impraticable, je ne voulus point l'abandonner. Je fus à

peu près deux ans à ce travail, dont je ne me plaignis jamais, soutenu

par l'espérance d'avoir une barque et de pouvoir enfin gagner la haute

mer.

Cependant quand ma petite pirogue fut terminée, sa dimension ne répondit

point du tout au dessein que j'avais eu en vue en entreprenant la

première, c'est-à-dire de gagner la terre ferme, éloignée d'environ

quarante milles. La petitesse de mon embarcation mit donc fin à projet,

et je n'y pensai plus; mais je résolus de faire le tour de l'île.

J'étais allé sur un seul point de l'autre côté, en prenant la traverse

dans les terres, ainsi que je l'ai déjà narré, et les découvertes que

j'avais faites en ce voyage m'avaient rendu très-curieux de voir les

autres parties des côtes. Comme alors rien ne s'y opposait, je ne

songeai plus qu'à faire cette reconnaissance.

Dans ce dessein, et pour que je pusse opérer plus sûrement et plus

régulièrement, j'adaptai un petit mât à ma pirogue, et je fis une voile

de quelques pièces de celles du navire mises en magasin et que j'avais

en grande quantité par-devers moi.

Ayant ajusté mon mât et ma voile, je fis l'essai de ma barque, et je

trouvai qu'elle cinglait très-bien. À ses deux extrémités je construisis

alors de petits équipets et de petits coffres pour enfermer mes

provisions, mes munitions, et les garantir de la pluie et des

éclaboussures de la mer; puis je creusai une longue cachette où pouvait

tenir mon mousquet, et je la recouvris d'un abattant pour le garantir de

toute humidité.

À la poupe je plaçais mon parasol, fiché dans une carlingue comme un

mât, pour me défendre de l'ardeur du soleil et me servir de tendelet;

équipé de la sorte, je faisais de temps en temps une promenade sur mer,

mais je n'allais pas loin et ne m'éloignais pas de la crique. Enfin,

impatient de connaître la circonférence de mon petit Royaume, je me

décidai à faire ce voyage, et j'avitaillai ma pirogue en conséquence.

J'y embarquai deux douzaines de mes pains d'orge, que je devrais plutôt

appeler des gâteaux,--un pot de terre empli de riz sec, dont je faisais

une grande consommation, une petite bouteille de _rum,_ une moitié de

chèvre, de la poudre et du plomb pour m'en procurer davantage, et deux

grandes houppelandes, de celles dont j'ai déjà fait mention et que

j'avais trouvées dans les coffres des matelots. Je les pris, l'une pour

me coucher dessus et l'autre pour me couvrir pendant la nuit.

Ce fut le 6 novembre, l'an sixième de mon Règne ou de ma Captivité,

comme il vous plaira, que je me mis en route pour ce voyage, qui fut

beaucoup plus long que je ne m'y étais attendu; car, bien que l'île

elle-même ne fût pas très-large, quand je parvins à sa côte orientale,

je trouvai un grand récif de rochers s'étendant à deux lieues en mer,

les uns au-dessus, les autres en dessous l'eau, et par-delà un banc de

sable à sec qui se prolongeait à plus d'une demi-lieue; de sorte que je

fus obligé de faire un grand détour pour doubler cette pointe.

Quand je découvris ce récif, je fus sur le point de renoncer à mon

entreprise et de rebrousser chemin, ne sachant pas de combien il

faudrait m'avancer au large, et par-dessus tout comment je pourrais

revenir. Je jetai donc l'ancre, car je m'en étais fait une avec un

morceau de grappin brisé que j'avais tiré du navire.

Ayant mis en sûreté ma pirogue, je pris mon mousquet, j'allai à terre,

et je gravis sur une colline qui semblait commander ce cap. Là j'en

découvris toute l'étendue, et je résolus de m'aventurer.

En examinant la mer du haut de cette éminence, j'apperçus un rapide, je

dirai même un furieux courant qui portait à l'Est et qui serrait la

pointe. J'en pris une ample connaissance, parce qu'il me semblait y

avoir quelque péril, et qu'y étant une fois tombé, entraîné par sa

violence, je ne pourrais plus regagner mon île. Vraiment, si je n'eusse

pas eu la précaution de monter sur cette colline, je crois que les

choses se seraient ainsi passées; car le même courant régnait du l'autre

côté de l'île, seulement il s'en tenait à une plus grande distance. Je

reconnus aussi qu'il y avait un violent remous sous la terre. Je n'avais

donc rien autre à faire qu'à éviter le premier courant, pour me trouver

aussitôt dans un remous.

Je séjournai cependant deux jours sur cette colline, parce que le vent,

qui soufflait assez fort Est-Sud-Est, contrariait le courant et formait

de violents brisants contre le cap. Il n'était donc sûr pour moi ni de

côtoyer le rivage à cause du ressac, ni de gagner le large à cause du

courant.

Le troisième jour au matin, le vent s'étant abattu durant la nuit, la

mer étant calme, je m'aventurai. Que ceci soit une leçon pour les

pilotes ignorants et téméraires! À peine eus-je atteint le cap,--je

n'étais pas éloigné de la terre de la longueur de mon embarcation,--que

je me trouvai dans des eaux profondes et dans un courant rapide comme

l'écluse d'un moulin. Il drossa ma pirogue avec une telle violence, que

tout ce que je pus faire ne put la retenir près du rivage, et de plus en

plus il m'emporta loin du remous, que je laissai à ma gauche. Comme il

n'y avait point de vent pour me seconder, tout ce que je faisais avec

mes pagaies ne signifiait rien. Alors je commençais à me croire perdu;

car, les courants régnant des deux côtés de l'île, je n'ignorais pas

qu'à la distance de quelques lieues ils devaient se rejoindre, et que là

ce serait irrévocablement fait de moi. N'entrevoyant aucune possibilité

d'en réchapper, je n'avais devant moi que l'image de la mort, et

l'espoir, non d'être submergé, car la mer était assez calme, mais de

périr de faim. J'avais trouvé, il est vrai sur le rivage une grosse

tortue dont j'avais presque ma charge, et que j'avais embarquée; j'avais

une grande jarre d'eau douce, une jarre, c'est-à-dire un de mes pots de

terre; mais qu'était tout cela si je venais à être drossé au milieu du

vaste Océan, où j'avais l'assurance de ne point rencontrer de terres, ni

continent ni île, avant mille lieues tout au moins?

Je compris alors combien il est facile à la providence de Dieu de rendre

pire la plus misérable condition de l'humanité. Je me représentais alors

mon île solitaire et isolée comme le lieu le plus séduisant du monde, et

l'unique bonheur que souhaitât mon cœur était d'y rentrer. Plein de ce

brûlant désir, je tendais mes bras vers elle.--«Heureux désert,

m'écriais-je, je ne te verrai donc plus! Ô misérable créature! Où

vas-tu?»

POOR ROBIN CRUSOE, WHERE ARE YOU?

Alors je me reprochai mon esprit ingrat. Combien de fois avais-je

murmuré contre ma condition solitaire! Que n'aurais-je pas donné à cette

heure pour remettre le pied sur la plage? Ainsi nous ne voyons jamais le

véritable état de notre position avant qu'il n'ait été rendu évident par

des fortunes contraires, et nous n'apprécions nos jouissances qu'après

que nous les avons perdues. Il serait à peine possible d'imaginer quelle

était ma consternation en me voyant loin de mon île bien-aimée,--telle

elle m'apparaissait alors,--emporté au milieu du vaste Océan. J'en étais

éloigné de plus de deux lieues, et je désespérais à tout jamais de la

revoir. Cependant je travaillai toujours rudement, jusqu'à ce que mes

forces fussent à peu près épuisées, dirigeant du mieux que je pouvais ma

pirogue vers le Nord, c'est-à-dire au côté Nord du courant où se

trouvait le remous. Dans le milieu de la journée, lorsque le soleil

passa au méridien, je crus sentir sur mon visage une brise légère venant

du Sud-Sud-Est. Cela me remit un peu de courage au cœur, surtout quand

au bout d'une demi-heure environ il s'éleva au joli frais. En ce moment

j'étais à une distance effroyable de mon île, et si le moindre nuage ou

la moindre brume fût survenue, je me serais égaré dans ma route; car,

n'ayant point à bord de compas de mer, je n'aurais su comment gouverner

pour mon île si je l'avais une fois perdue de vue. Mais le temps

continuant à être beau, je redressai mon mât, j'aplestai ma voile et

portai le cap au Nord autant que possible pour sortir du courant.

À peine avais-je dressé mon mât et ma voile, à peine la pirogue

commençait-elle à forcer au plus près, que je m'apperçus par la

limpidité de l'eau que quelque changement allait survenir dans le

courant, car l'eau était trouble dans les endroits les plus violents. En

remarquant la clarté de l'eau, je sentis le courant qui s'affaiblissait,

et au même instant je vis à l'Est, à un demi-mille environ, la mer qui

déferlait contre les roches. Ces roches partageaient le courant en deux

parties. La plus grande courait encore au Sud, laissant les roches au

Nord-Est; tandis que l'autre repoussée par l'écueil formait un remous

rapide qui portait avec force vers le Nord-Ouest.

Ceux qui savent ce que c'est que de recevoir sa grâce sur l'échelle,

d'être sauvé de la main des brigands juste au moment d'être égorgé, ou

qui se sont trouvés en d'équivalentes extrémités, ceux-là seulement

peuvent concevoir ce que fut alors ma surprise de joie, avec quel

empressement je plaçai ma pirogue dans la direction de ce remous, avec

quelle hâte, la brise fraîchissant, je lui tendis ma voile, et courus

joyeusement vent arrière, drossé par un reflux impétueux.

Robinson Crusoe (I/II) · 第 12 / 25 段