un sens que je n'avais point saisi; jusque-là je n'avais eu notion
d'aucune chose qui pût être appelée délivrance, si ce n'est
l'affranchissement de la captivité où je gémissais; car, bien que je
fusse dans un lieu étendu, cependant cette île était vraiment une prison
pour moi, et cela dans le pire sens de ce mot. Mais alors j'appris à
voir les choses sous un autre jour: je jetai un regard en arrière sur ma
vie passée avec une telle horreur, et mes péchés me parurent si énormes,
que mon âme n'implora plus de Dieu que la délivrance du fardeau de ses
fautes, qui l'oppressait. Quant à ma vie solitaire, ce n'était plus
rien; je ne priais seulement pas Dieu de m'en affranchir, je n'y pensais
pas: tout mes autres maux n'étaient rien au prix de celui-ci. J'ajoute
enfin ceci pour bien faire entendre à quiconque lira cet écrit qu'à
prendre le vrai sens des choses, c'est une plus grande bénédiction
d'être délivré du poids d'un crime que d'une affliction.
Mais laissons cela, et retournons à mon _journal_.
Quoique ma vie fût matériellement toujours aussi misérable, ma situation
morale commençait cependant à s'améliorer. Mes pensées étant dirigées
par une constante lecture de l'Écriture Sainte, et par la prière vers
des choses d'une nature plus élevée, j'y puisais mille consolations qui
m'avaient été jusqu'alors inconnues; et comme ma santé et ma vigueur
revenaient, je m'appliquais à me pourvoir de tout ce dont j'avais besoin
et à me faire une habitude de vie aussi régulière qu'il m'était
possible.
Du 4 au 14.--Ma principale occupation fut de me promener avec mon fusil
à la main; mais je faisais mes promenades fort courtes, comme un homme
qui rétablit ses forces au sortir d'une maladie; car il serait difficile
d'imaginer combien alors j'étais bas, et à quel degré de faiblesse
j'étais réduit. Le remède dont j'avais fait usage était tout-à-fait
nouveau, et n'avait peut-être jamais guéri de fièvres auparavant; aussi
ne puis-je recommander à qui que ce soit d'en faire l'expérience: il
chassa, il est vrai, mes accès de fièvre, mais il contribua beaucoup à
m'affaiblir, et me laissa pour quelque temps des tremblements nerveux et
des convulsions dans touts les membres.
J'appris aussi en particulier de cette épreuve que c'était la chose la
plus pernicieuse à la santé que de sortir dans la saison pluvieuse,
surtout si la pluie était accompagnée de tempêtes et d'ouragans. Or,
comme les pluies qui tombaient dans la saison sèche étaient toujours
accompagnées de violents orages, je reconnus qu'elles étaient beaucoup
plus dangereuses que celles de septembre et d'octobre.
Il y avait près de dix mois que j'étais dans cette île infortunée; toute
possibilité d'en sortir semblait m'être ôtée à toujours, et je croyais
fermement que jamais créature humaine n'avait mis le pied en ce lieu.
Mon habitation étant alors à mon gré parfaitement mise à couvert,
j'avais un grand désir d'entreprendre une exploration plus complète de
l'île, et de voir si je ne découvrirais point quelques productions que
je ne connaissais point encore.
Ce fut le 15 que je commençai à faire cette visite exacte de mon île.
J'allai d'abord à la crique dont j'ai déjà parlé, et où j'avais abordé
avec mes radeaux. Quand j'eus fait environ deux mille en la côtoyant, je
trouvai que le flot de la marée ne remontait pas plus haut, et que ce
n'était plus qu'un petit ruisseau d'eau courante très-douce et
très-bonne. Comme c'était dans la saison sèche, il n'y avait presque
point d'eau dans certains endroits, ou au moins point assez pour que le
courant fût sensible.
Sur les bords de ce ruisseau je trouvai plusieurs belles savanes ou
prairies unies, douces et couvertes de verdures. Dans leurs parties
élevées proche des hautes terres, qui, selon toute apparence, ne
devaient jamais être inondées, je découvris une grande quantité de
tabacs verts, qui jetaient de grandes et fortes tiges. Il y avait là
diverses autres plantes que je ne connaissais point, et qui peut-être
avaient des vertus que je ne pouvais imaginer.
Je me mis à chercher le manioc, dont la racine ou cassave sert à faire
du pain aux Indiens de tout ce climat; il me fut impossible d'en
découvrir. Je vis d'énormes plantes d'agave ou d'aloès, mais je n'en
connaissais pas encore les propriétés. Je vis aussi quelques cannes à
sucre sauvages, et, faute de culture, imparfaites. Je me contentai de
ces découvertes pour cette fois, et je m'en revins en réfléchissant au
moyen par lequel je pourrais m'instruire de la vertu et de la bonté des
plantes et des fruits que je découvrirais; mais je n'en vins à aucune
conclusion; car j'avais si peu observé pendant mon séjour au Brésil, que
je connaissais peu les plantes des champs, ou du moins le peu de
connaissance que j'en avais acquis ne pouvait alors me servir de rien
dans ma détresse.
VENDANGES
Le lendemain, le 16, je repris le même chemin, et, après m'être avancé
un peu plus que je n'avais fait la veille, je vis que le ruisseau et les
savanes ne s'étendaient pas au-delà, et que la campagne commençait à
être plus boisée. Là je trouvai différents fruits, particulièrement des
melons en abondance sur le sol, et des raisins sur les arbres, où les
vignes s'étaient entrelacées; les grappes étaient juste dans leur
primeur, bien fournies et bien mûres. C'était là une surprenante
découverte, j'en fus excessivement content; mais je savais par
expérience qu'il ne fallait user que modérément de ces fruits; je me
ressouvenais d'avoir vu mourir, tandis que j'étais en Barbarie,
plusieurs de nos Anglais qui s'y trouvaient esclaves, pour avoir gagné
la fièvre et des ténesmes en mangeant des raisins avec excès. Je trouvai
cependant moyen d'en faire un excellent usage en les faisant sécher et
passer au soleil comme des raisins de garde; je pensai que de cette
manière ce serait un manger aussi sain qu'agréable pour la saison où je
n'en pourrais avoir de frais: mon espérance ne fut point trompée.
Je passai là tout l'après-midi, et je ne retournai point à mon
habitation; ce fut la première fois que je puis dire avoir couché hors
de chez moi. À la nuit j'eus recours à ma première ressource: je montai
sur un arbre, où je dormis parfaitement. Le lendemain au matin,
poursuivant mon exploration, je fis près de quatre milles, autant que
j'en pus juger par l'étendue de la vallée, et je me dirigeai toujours
droit au Nord, ayant des chaînes de collines au Nord et au Sud de moi.
Au bout de cette marche je trouvai un pays découvert qui semblait porter
sa pente vers l'Ouest; une petite source d'eau fraîche, sortant du flanc
d'un monticule voisin, courait à l'opposite, c'est-à-dire droit à l'Est.
Toute cette contrée paraissait si tempérée, si verte, si fleurie, et
tout y était si bien dans la primeur du printemps qu'on l'aurait prise
pour un jardin artificiel.
Je descendis un peu sur le coteau de cette délicieuse vallée, la
contemplant et songeant, avec une sorte de plaisir secret,--quoique mêlé
de pensées affligeantes,--que tout cela était mon bien, et que j'étais
Roi et Seigneur absolu de cette terre, que j'y avais droit de
possession, et que je pouvais la transmettre comme si je l'avais eue en
héritance, aussi incontestablement qu'un lord d'Angleterre son manoir.
J'y vis une grande quantité de cacaoyers, d'orangers, de limoniers et de
citronniers, touts sauvages, portant peu de fruits, du moins dans cette
saison. Cependant les cédrats verts que je cueillis étaient
non-seulement fort agréables à manger, mais très-sains; et, dans la
suite, j'en mêlai le jus avec de l'eau, ce qui la rendait salubre,
très-froide et très-rafraîchissante.
Je trouvai alors que j'avais une assez belle besogne pour cueillir ces
fruits et les transporter chez moi; car j'avais résolu de faire une
provision de raisins, de cédrats et de limons pour la saison pluvieuse,
que je savais approcher.
À cet effet je fis d'abord un grand monceau de raisins, puis un moindre,
puis un gros tas de citrons et de limons, et, prenant avec moi un peu de
l'un et de l'autre, je me mis en route pour ma demeure, bien résolu de
revenir avec un sac, ou n'importe ce que je pourrais fabriquer, pour
transporter le reste à la maison.
Après avoir employé trois jours à ce voyage, je rentrai donc chez
moi;--désormais c'est ainsi que j'appellerai ma tente et ma
grotte;--mais avant que j'y fusse arrivé, mes raisins étaient perdus:
leur poids et leur jus abondant les avaient affaissés et broyés, de
sorte qu'ils ne valaient rien ou peu de chose. Quant aux cédrats, ils
étaient en bon état, mais je n'en avais pris qu'un très-petit nombre.
Le jour suivant, qui était le 19, ayant fait deux sacs, je retournai
chercher ma récolte; mais en arrivant à mon amas de raisins, qui étaient
si beaux et si alléchants quand je les avais cueillis, je fus surpris de
les voir tout éparpillés, foulés, traînés çà et là, et dévorés en grande
partie. J'en conclus qu'il y avait dans le voisinage quelques créatures
sauvages qui avaient fait ce dégât; mais quelles créatures étaient-ce?
Je l'ignorais.
Quoi qu'il en soit, voyant que je ne pouvais ni les laisser là en
monceaux, ni les emporter dans un sac, parce que d'une façon ils
seraient dévorés, et que de l'autre ils seraient écrasés par leur propre
poids, j'eus recours à un autre moyen; je cueillis donc une grande
quantité de grappes, et je les suspendis à l'extrémité des branches des
arbres pour les faire sécher au soleil; mais quant aux cédrats et aux
limons, j'en emportai ma charge.
À mon retour de ce voyage je contemplai avec un grand plaisir la
fécondité de cette vallée, les charmes de sa situation à l'abri des
vents de mer, et les bois qui l'ombrageaient: j'en conclus que j'avais
fixé mon habitation dans la partie la plus ingrate de l'île. En somme,
je commençai de songer à changer ma demeure, et à me choisir, s'il était
possible, dans ce beau vallon un lieu aussi sûr que celui que j'habitais
alors.
Ce projet me roula long-temps dans la tête, et j'en raffolai long-temps,
épris de la beauté du lieu; mais quand je vins à considérer les choses
de plus près et à réfléchir que je demeurais proche de la mer, où il
était au moins possible que quelque chose à mon avantage y pût advenir;
que la même fatalité qui m'y avait poussé pourrait y jeter d'autres
malheureux, et que, bien qu'il fût à peine plausible que rien de pareil
y dût arriver, néanmoins m'enfermer au milieu des collines et des bois,
dans le centre de l'île, c'était vouloir prolonger ma captivité et
rendre un tel événement non-seulement improbable, mais impossible. Je
compris donc qu'il était de mon devoir de ne point changer d'habitation.
Cependant j'étais si enamouré de ce lieu que j'y passai presque tout le
reste du mois de juillet, et, malgré qu'après mes réflexions j'eusse
résolu de ne point déménager, je m'y construisis pourtant une sorte de
tonnelle, que j'entourai à distance d'une forte enceinte formée d'une
double haie, aussi haute que je pouvais atteindre, bien palissadée et
bien fourrée de broussailles. Là, tranquille, je couchais quelquefois
deux ou trois nuits de suite, passant et repassant par-dessus la haie,
au moyen d'une échelle, comme je le pratiquais déjà. Dès lors je me
figurai avoir ma maison de campagne et ma maison maritime. Cet ouvrage
m'occupa jusqu'au commencement d'août.
=AOÛT=
Comme j'achevais mes fortifications et commençais à jouir de mon labeur,
les pluies survinrent et m'obligèrent à demeurer à la maison; car, bien
que dans ma nouvelle habitation j'eusse fait avec un morceau de voile
très-bien tendu une tente semblable à l'autre, cependant je n'avais
point la protection d'une montagne pour me garder des orages, et
derrière moi une grotte pour me retirer quand les pluies étaient
excessives.
Vers le 1er de ce mois, comme je l'ai déjà dit, j'avais achevé ma
tonnelle et commencé à en jouir.
Le 3.--Je trouvai les raisins que j'avais suspendus parfaitement secs;
et, au fait, c'étaient d'excellentes passerilles[23]; aussi me mis-je à
les ôter de dessus les arbres; et ce fut très-heureux que j'eusse fait
ainsi; car les pluies qui survinrent les auraient gâtés, et m'auraient
fait perdre mes meilleures provisions d'hiver: j'en avais au moins deux
cents belles grappes. Je ne les eus pas plus tôt dépendues et
transportées en grande partie à ma grotte, qu'il tomba de l'eau. Depuis
le 14 il plut chaque jour plus ou moins jusqu'à la mi-octobre, et
quelquefois si violemment que je ne pouvais sortir de ma grotte durant
plusieurs jours.
Dans cette saison l'accroissement de ma famille me causa une grande
surprise. J'étais inquiet de la perte d'une de mes chattes qui s'en
était allée, ou qui, à ce que je croyais, était morte et je n'y comptais
plus, quand, à mon grand étonnement, vers la fin du mois d'août, elle
revint avec trois petits. Cela fut d'autant plus étrange pour moi, que
l'animal que j'avais tué avec mon fusil et que j'avais appelé chat
sauvage, m'avait paru entièrement différent de nos chats d'Europe;
pourtant les petits minets étaient de la race domestique comme ma
vieille chatte, et pourtant je n'avais que deux femelles: cela était
bien étrange! Quoi qu'il en soit, de ces trois chats il sortit une si
grande postérité de chats, que je fus forcé de les tuer comme des vers
ou des bêtes farouches, et de les chasser de ma maison autant que
possible.
Depuis le 14 jusqu'au 26, pluie incessante, de sorte que je ne pus
sortir; j'étais devenu très-soigneux de me garantir de l'humidité.
Durant cet emprisonnement, comme je commençais à me trouver à court de
vivres, je me hasardai dehors deux fois: la première fois je tuai un
bouc, et la seconde fois, qui était le 26, je trouvai une grosse tortue,
qui fut pour moi un grand régal. Mes repas étaient réglés ainsi: à mon
déjeûner je mangeais une grappe de raisin, à mon dîner un morceau de
chèvre ou de tortue grillé;--car, à mon grand chagrin, je n'avais pas de
vase pour faire bouillir ou étuver quoi que ce fût.--Enfin deux ou trois
œufs de tortue faisaient mon souper.
Pendant que la pluie me tint ainsi claquemuré, je travaillai chaque jour
deux ou trois heures à agrandir ma grotte, et, peu à peu, dirigeant ma
fouille obliquement, je parvins jusqu'au flanc du rocher, où je
pratiquai une porte ou une issue qui débouchait un peu au-delà de mon
enceinte. Par ce chemin je pouvais entrer et sortir; toutefois je
n'étais pas très-aise de me voir ainsi à découvert. Dans l'état de chose
précédent, je m'estimais parfaitement en sûreté, tandis qu'alors je me
croyais fort exposé, et pourtant je n'avais apperçu aucun être vivant
qui pût me donner des craintes, car la plus grosse créature que j'eusse
encore vue dans l'île était un bouc.
=SEPTEMBRE=
Le 30.--J'étais arrivé au triste anniversaire de mon débarquement;
j'additionnai les hoches de mon poteau, et je trouvai que j'étais sur ce
rivage depuis trois cent soixante-cinq jours. Je gardai durant cette
journée un jeûne solemnel, la consacrant tout entière à des exercices
religieux, me prosternant à terre dans la plus profonde humiliation, me
confessant à Dieu, reconnaissant la justice de ses jugements sur moi, et
l'implorant de me faire miséricorde au nom de Jésus-Christ. Je m'abstins
de toute nourriture pendant douze heures jusqu'au coucher du soleil,
après quoi je mangeai un biscuit et une grappe de raisin; puis, ayant
terminé cette journée comme je l'avais commencée, j'allai me mettre au
lit.
Jusque-là je n'avais observé aucun dimanche; parce que, n'ayant eu
d'abord aucun sentiment de religion dans le cœur, j'avais omis au bout
de quelque temps de distinguer la semaine en marquant une hoche plus
longue pour le dimanche; ainsi je ne pouvais plus réellement le
discerner des autres jours. Mais, quand j'eus additionné mes jours,
comme j'ai dit plus haut, et que j'eus reconnu que j'étais là depuis un
an, je divisai cette année en semaines, et je pris le septième jour de
chacune pour mon dimanche. À la fin de mon calcul je trouvai pourtant un
jour ou deux de mécompte.
SOUVENIR D'ENFANCE
Peu de temps après je m'apperçus que mon encre allait bientôt me
manquer; je me contentai donc d'en user avec un extrême ménagement, et
de noter seulement les événements les plus remarquables de ma vie, sans
continuer un mémorial journalier de toutes choses.
La saison sèche et la saison pluvieuse commençaient déjà à me paraître
régulières; je savais les diviser et me prémunir contre elles en
conséquence. Mais j'achetai chèrement cette expérience, et ce que je
vais rapporter est l'école la plus décourageante que j'aie faite de ma
vie. J'ai raconté plus haut que j'avais mis en réserve le peu d'orge et
de riz que j'avais cru poussés spontanément et merveilleusement; il
pouvait bien y avoir trente tiges de riz et vingt d'orge. Les pluies
étant passées et le soleil entrant en s'éloignant de moi dans sa
position méridionale, je crus alors le temps propice pour faire mes
semailles.
Je bêchai donc une pièce de terre du mieux que je pus avec ma pelle de
bois, et, l'ayant divisée en deux portions, je me mis à semer mon grain.
Mais, pendant cette opération, il me vint par hasard à la pensée que je
ferais bien de ne pas tout semer en une seule fois, ne sachant point si
alors le temps était favorable; je ne risquai donc que les deux tiers de
mes grains, réservant à peu près une poignée de chaque sorte. Ce fut
plus tard une grande satisfaction pour moi que j'eusse fait ainsi. De
touts les grains que j'avais semés pas un seul ne leva; parce que, les
mois suivants étant secs, et la terre ne recevant point de pluie, ils
manquèrent d'humidité pour leur germination. Rien ne parut donc jusqu'au
retour de la saison pluvieuse, où ils jetèrent des tiges comme s'ils
venaient d'être nouvellement semés.
Voyant que mes premières semences ne croissaient point, et devinant
facilement que la sécheresse en était cause, je cherchai un terrain,
plus humide pour faire un nouvel essai. Je bêchai donc une pièce de
terre proche de ma nouvelle tonnelle, et je semai le reste de mon grain
en février, un peu avant l'équinoxe du printemps. Ce grain, ayant pour
l'humecter les mois pluvieux de mars et d'avril, poussa
très-agréablement et donna une fort bonne récolte. Mais, comme ce
n'était seulement qu'une portion du blé que j'avais mis en réserve,
n'ayant pas osé aventurer tout ce qui m'en restait encore, je n'eus en
résultat qu'une très-petite moisson, qui ne montait pas en tout à
demi-picotin de chaque sorte.
Toutefois cette expérience m'avait fait passer maître: je savais alors
positivement quelle était la saison propre à ensemencer, et que je
pouvais faire en une année deux semailles et deux moissons.
Tandis que mon blé croissait, je fis une petite découverte qui me fut
très-utile par la suite. Aussitôt que les pluies furent passées et que
le temps commença à se rassurer, ce qui advint vers le mois de novembre,
j'allai faire un tour à ma tonnelle, où, malgré une absence de quelques
mois, je trouvai tout absolument comme je l'avais laissé. Le cercle ou
la double haie que j'avais faite était non-seulement ferme et entière,
mais les pieux que j'avais coupés sur quelques arbres qui s'élevaient
dans les environs, avaient touts bourgeonné et jeté de grandes branches,
comme font ordinairement les saules, qui repoussent la première année
après leur étêtement. Je ne saurais comment appeler les arbres qui
m'avaient fourni ces pieux. Surpris et cependant enchanté de voir
pousser ces jeunes plants, je les élaguai, et je les amenai à croître
aussi également que possible. On ne saurait croire la belle figure
qu'ils firent au bout de trois ans. Ma haie formait un cercle d'environ
trente-cinq verges de diamètre; cependant ces arbres, car alors je
pouvais les appeler ainsi, la couvrirent bientôt entièrement, et
formèrent une salle d'ombrage assez touffue et assez épaisse pour loger
dessous durant toute la saison sèche.
Ceci me détermina à couper encore d'autres pieux pour me faire,
semblable à celle-ci, une haie en demi-cercle autour de ma muraille,
j'entends celle de ma première demeure; j'exécutai donc ce projet et je
plantai un double rang de ces arbres ou de ces pieux à la distance de
huit verges de mon ancienne palissade. Ils poussèrent aussitôt, et
formèrent un beau couvert pour mon habitation; plus tard ils me
servirent aussi de défense, comme je le dirai en son lieu.
J'avais reconnu alors que les saisons de l'année pouvaient en général se
diviser, non en été et en hiver, comme en Europe, mais en temps de pluie
et de sécheresse, qui généralement se succèdent ainsi:
Moitié de Février, Mars, moitié d'Avril:
Pluie, le soleil étant dans son proche équinoxe.
Moitié d'Avril, Mai, Juin, Juillet, moitié d'Août:
Sécheresse, le soleil étant alors au Nord de la ligne.
Moitié d'Août, Septembre, moitié d'Octobre:
Pluie, le soleil étant revenu.
Moitié d'Octobre, Novembre, Décembre, Janvier, moitié de Février:
Sécheresse, le soleil étant au Sud de la ligne.
La saison pluvieuse durait plus ou moins long-temps, selon les vents qui
venaient à souffler; mais c'était une observation générale que j'avais
faite. Comme j'avais appris à mes dépens combien il était dangereux de
se trouver dehors par les pluies, j'avais le soin de faire mes
provisions à l'avance, pour n'être point obligé de sortir; et je restais
à la maison autant que possible durant les mois pluvieux.
Pendant ce temps je ne manquais pas de travaux,--même très-convenables à
cette situation,--car j'avais grand besoin de bien des choses, dont je
ne pouvais me fournir que par un rude labeur et une constante
application. Par exemple, j'essayai de plusieurs manières à me tresser
un panier; mais les baguettes que je me procurais pour cela étaient si
cassantes, que je n'en pouvais rien faire. Ce fut alors d'un très-grand
avantage pour moi que, tout enfant, je me fusse plu à m'arrêter chez un
vannier de la ville où mon père résidait, et à le regarder faire ses
ouvrages d'osier. Officieux, comme le sont ordinairement les petits
garçons, et grand observateur de sa manière d'exécuter ses ouvrages,
quelquefois je lui prêtais la main; j'avais donc acquis par ce moyen une
connaissance parfaite des procédés du métier: il ne me manquait que des
matériaux. Je réfléchis enfin que les rameaux de l'arbre sur lequel
j'avais coupé mes pieux, qui avaient drageonné, pourraient bien être
aussi flexibles que le saule, le marsault et l'osier d'Angleterre, et je
résolus de m'en assurer.
Conséquemment le lendemain j'allai à ma maison de campagne, comme je
l'appelais, et, ayant coupé quelques petites branches, je les trouvai
aussi convenables que je pouvais le désirer. Muni d'une hache, je revins
dans les jours suivants, pour en abattre une bonne quantité que je
trouvai sans peine, car il y en avait là en grande abondance. Je les mis
en dedans de mon enceinte ou de mes haies pour les faire sécher, et dès
qu'elles furent propres à être employées, je les portai dans ma grotte,
où, durant la saison suivante, je m'occupai à fabriquer,--aussi bien
qu'il m'était possible, un grand nombre de corbeilles pour porter de la
terre, ou pour transporter ou conserver divers objets dont j'avais
besoin. Quoique je ne les eusse pas faites très-élégamment, elles me
furent pourtant suffisamment utiles; aussi, depuis lors, j'eus
l'attention de ne jamais m'en laisser manquer; et, à mesure que ma
vannerie dépérissait, j'en refaisais de nouvelle. Je fabriquai surtout
des mannes fortes et profondes, pour y serrer mon grain, au lieu de
l'ensacher, quand je viendrais à faire une bonne moisson.
Cette difficulté étant surmontée, ce qui me prit un temps infini, je me
tourmentai l'esprit pour voir s'il ne serait pas possible que je
suppléasse à deux autres besoins. Pour tous vaisseaux qui pussent
contenir des liquides, je n'avais que deux barils encore presque pleins
de _rum,_ quelques bouteilles de verre de médiocre grandeur, et quelques
flacons carrés contenant des eaux et des spiritueux. Je n'avais pas
seulement un pot pour faire bouillir dedans quoi que ce fût, excepté une
chaudière que j'avais sauvée du navire, mais qui était trop grande pour
faire du bouillon ou faire étuver un morceau de viande pour moi seul. La
seconde chose que j'aurais bien désiré avoir, c'était une pipe à tabac;
mais il m'était impossible d'en fabriquer une. Cependant, à la fin, je
trouvai aussi une assez bonne invention pour cela.
Je m'étais occupé tout l'été ou toute la saison sèche à planter mes
seconds rangs de palis ou de pieux, quand une autre affaire vint me
prendre plus de temps que je n'en avais réservé pour mes loisirs.