Le passage--«Invoque-moi et je te délivrerai»,--me parut enfin contenir

un sens que je n'avais point saisi; jusque-là je n'avais eu notion

d'aucune chose qui pût être appelée délivrance, si ce n'est

l'affranchissement de la captivité où je gémissais; car, bien que je

fusse dans un lieu étendu, cependant cette île était vraiment une prison

pour moi, et cela dans le pire sens de ce mot. Mais alors j'appris à

voir les choses sous un autre jour: je jetai un regard en arrière sur ma

vie passée avec une telle horreur, et mes péchés me parurent si énormes,

que mon âme n'implora plus de Dieu que la délivrance du fardeau de ses

fautes, qui l'oppressait. Quant à ma vie solitaire, ce n'était plus

rien; je ne priais seulement pas Dieu de m'en affranchir, je n'y pensais

pas: tout mes autres maux n'étaient rien au prix de celui-ci. J'ajoute

enfin ceci pour bien faire entendre à quiconque lira cet écrit qu'à

prendre le vrai sens des choses, c'est une plus grande bénédiction

d'être délivré du poids d'un crime que d'une affliction.

Mais laissons cela, et retournons à mon _journal_.

Quoique ma vie fût matériellement toujours aussi misérable, ma situation

morale commençait cependant à s'améliorer. Mes pensées étant dirigées

par une constante lecture de l'Écriture Sainte, et par la prière vers

des choses d'une nature plus élevée, j'y puisais mille consolations qui

m'avaient été jusqu'alors inconnues; et comme ma santé et ma vigueur

revenaient, je m'appliquais à me pourvoir de tout ce dont j'avais besoin

et à me faire une habitude de vie aussi régulière qu'il m'était

possible.

Du 4 au 14.--Ma principale occupation fut de me promener avec mon fusil

à la main; mais je faisais mes promenades fort courtes, comme un homme

qui rétablit ses forces au sortir d'une maladie; car il serait difficile

d'imaginer combien alors j'étais bas, et à quel degré de faiblesse

j'étais réduit. Le remède dont j'avais fait usage était tout-à-fait

nouveau, et n'avait peut-être jamais guéri de fièvres auparavant; aussi

ne puis-je recommander à qui que ce soit d'en faire l'expérience: il

chassa, il est vrai, mes accès de fièvre, mais il contribua beaucoup à

m'affaiblir, et me laissa pour quelque temps des tremblements nerveux et

des convulsions dans touts les membres.

J'appris aussi en particulier de cette épreuve que c'était la chose la

plus pernicieuse à la santé que de sortir dans la saison pluvieuse,

surtout si la pluie était accompagnée de tempêtes et d'ouragans. Or,

comme les pluies qui tombaient dans la saison sèche étaient toujours

accompagnées de violents orages, je reconnus qu'elles étaient beaucoup

plus dangereuses que celles de septembre et d'octobre.

Il y avait près de dix mois que j'étais dans cette île infortunée; toute

possibilité d'en sortir semblait m'être ôtée à toujours, et je croyais

fermement que jamais créature humaine n'avait mis le pied en ce lieu.

Mon habitation étant alors à mon gré parfaitement mise à couvert,

j'avais un grand désir d'entreprendre une exploration plus complète de

l'île, et de voir si je ne découvrirais point quelques productions que

je ne connaissais point encore.

Ce fut le 15 que je commençai à faire cette visite exacte de mon île.

J'allai d'abord à la crique dont j'ai déjà parlé, et où j'avais abordé

avec mes radeaux. Quand j'eus fait environ deux mille en la côtoyant, je

trouvai que le flot de la marée ne remontait pas plus haut, et que ce

n'était plus qu'un petit ruisseau d'eau courante très-douce et

très-bonne. Comme c'était dans la saison sèche, il n'y avait presque

point d'eau dans certains endroits, ou au moins point assez pour que le

courant fût sensible.

Sur les bords de ce ruisseau je trouvai plusieurs belles savanes ou

prairies unies, douces et couvertes de verdures. Dans leurs parties

élevées proche des hautes terres, qui, selon toute apparence, ne

devaient jamais être inondées, je découvris une grande quantité de

tabacs verts, qui jetaient de grandes et fortes tiges. Il y avait là

diverses autres plantes que je ne connaissais point, et qui peut-être

avaient des vertus que je ne pouvais imaginer.

Je me mis à chercher le manioc, dont la racine ou cassave sert à faire

du pain aux Indiens de tout ce climat; il me fut impossible d'en

découvrir. Je vis d'énormes plantes d'agave ou d'aloès, mais je n'en

connaissais pas encore les propriétés. Je vis aussi quelques cannes à

sucre sauvages, et, faute de culture, imparfaites. Je me contentai de

ces découvertes pour cette fois, et je m'en revins en réfléchissant au

moyen par lequel je pourrais m'instruire de la vertu et de la bonté des

plantes et des fruits que je découvrirais; mais je n'en vins à aucune

conclusion; car j'avais si peu observé pendant mon séjour au Brésil, que

je connaissais peu les plantes des champs, ou du moins le peu de

connaissance que j'en avais acquis ne pouvait alors me servir de rien

dans ma détresse.

VENDANGES

Le lendemain, le 16, je repris le même chemin, et, après m'être avancé

un peu plus que je n'avais fait la veille, je vis que le ruisseau et les

savanes ne s'étendaient pas au-delà, et que la campagne commençait à

être plus boisée. Là je trouvai différents fruits, particulièrement des

melons en abondance sur le sol, et des raisins sur les arbres, où les

vignes s'étaient entrelacées; les grappes étaient juste dans leur

primeur, bien fournies et bien mûres. C'était là une surprenante

découverte, j'en fus excessivement content; mais je savais par

expérience qu'il ne fallait user que modérément de ces fruits; je me

ressouvenais d'avoir vu mourir, tandis que j'étais en Barbarie,

plusieurs de nos Anglais qui s'y trouvaient esclaves, pour avoir gagné

la fièvre et des ténesmes en mangeant des raisins avec excès. Je trouvai

cependant moyen d'en faire un excellent usage en les faisant sécher et

passer au soleil comme des raisins de garde; je pensai que de cette

manière ce serait un manger aussi sain qu'agréable pour la saison où je

n'en pourrais avoir de frais: mon espérance ne fut point trompée.

Je passai là tout l'après-midi, et je ne retournai point à mon

habitation; ce fut la première fois que je puis dire avoir couché hors

de chez moi. À la nuit j'eus recours à ma première ressource: je montai

sur un arbre, où je dormis parfaitement. Le lendemain au matin,

poursuivant mon exploration, je fis près de quatre milles, autant que

j'en pus juger par l'étendue de la vallée, et je me dirigeai toujours

droit au Nord, ayant des chaînes de collines au Nord et au Sud de moi.

Au bout de cette marche je trouvai un pays découvert qui semblait porter

sa pente vers l'Ouest; une petite source d'eau fraîche, sortant du flanc

d'un monticule voisin, courait à l'opposite, c'est-à-dire droit à l'Est.

Toute cette contrée paraissait si tempérée, si verte, si fleurie, et

tout y était si bien dans la primeur du printemps qu'on l'aurait prise

pour un jardin artificiel.

Je descendis un peu sur le coteau de cette délicieuse vallée, la

contemplant et songeant, avec une sorte de plaisir secret,--quoique mêlé

de pensées affligeantes,--que tout cela était mon bien, et que j'étais

Roi et Seigneur absolu de cette terre, que j'y avais droit de

possession, et que je pouvais la transmettre comme si je l'avais eue en

héritance, aussi incontestablement qu'un lord d'Angleterre son manoir.

J'y vis une grande quantité de cacaoyers, d'orangers, de limoniers et de

citronniers, touts sauvages, portant peu de fruits, du moins dans cette

saison. Cependant les cédrats verts que je cueillis étaient

non-seulement fort agréables à manger, mais très-sains; et, dans la

suite, j'en mêlai le jus avec de l'eau, ce qui la rendait salubre,

très-froide et très-rafraîchissante.

Je trouvai alors que j'avais une assez belle besogne pour cueillir ces

fruits et les transporter chez moi; car j'avais résolu de faire une

provision de raisins, de cédrats et de limons pour la saison pluvieuse,

que je savais approcher.

À cet effet je fis d'abord un grand monceau de raisins, puis un moindre,

puis un gros tas de citrons et de limons, et, prenant avec moi un peu de

l'un et de l'autre, je me mis en route pour ma demeure, bien résolu de

revenir avec un sac, ou n'importe ce que je pourrais fabriquer, pour

transporter le reste à la maison.

Après avoir employé trois jours à ce voyage, je rentrai donc chez

moi;--désormais c'est ainsi que j'appellerai ma tente et ma

grotte;--mais avant que j'y fusse arrivé, mes raisins étaient perdus:

leur poids et leur jus abondant les avaient affaissés et broyés, de

sorte qu'ils ne valaient rien ou peu de chose. Quant aux cédrats, ils

étaient en bon état, mais je n'en avais pris qu'un très-petit nombre.

Le jour suivant, qui était le 19, ayant fait deux sacs, je retournai

chercher ma récolte; mais en arrivant à mon amas de raisins, qui étaient

si beaux et si alléchants quand je les avais cueillis, je fus surpris de

les voir tout éparpillés, foulés, traînés çà et là, et dévorés en grande

partie. J'en conclus qu'il y avait dans le voisinage quelques créatures

sauvages qui avaient fait ce dégât; mais quelles créatures étaient-ce?

Je l'ignorais.

Quoi qu'il en soit, voyant que je ne pouvais ni les laisser là en

monceaux, ni les emporter dans un sac, parce que d'une façon ils

seraient dévorés, et que de l'autre ils seraient écrasés par leur propre

poids, j'eus recours à un autre moyen; je cueillis donc une grande

quantité de grappes, et je les suspendis à l'extrémité des branches des

arbres pour les faire sécher au soleil; mais quant aux cédrats et aux

limons, j'en emportai ma charge.

À mon retour de ce voyage je contemplai avec un grand plaisir la

fécondité de cette vallée, les charmes de sa situation à l'abri des

vents de mer, et les bois qui l'ombrageaient: j'en conclus que j'avais

fixé mon habitation dans la partie la plus ingrate de l'île. En somme,

je commençai de songer à changer ma demeure, et à me choisir, s'il était

possible, dans ce beau vallon un lieu aussi sûr que celui que j'habitais

alors.

Ce projet me roula long-temps dans la tête, et j'en raffolai long-temps,

épris de la beauté du lieu; mais quand je vins à considérer les choses

de plus près et à réfléchir que je demeurais proche de la mer, où il

était au moins possible que quelque chose à mon avantage y pût advenir;

que la même fatalité qui m'y avait poussé pourrait y jeter d'autres

malheureux, et que, bien qu'il fût à peine plausible que rien de pareil

y dût arriver, néanmoins m'enfermer au milieu des collines et des bois,

dans le centre de l'île, c'était vouloir prolonger ma captivité et

rendre un tel événement non-seulement improbable, mais impossible. Je

compris donc qu'il était de mon devoir de ne point changer d'habitation.

Cependant j'étais si enamouré de ce lieu que j'y passai presque tout le

reste du mois de juillet, et, malgré qu'après mes réflexions j'eusse

résolu de ne point déménager, je m'y construisis pourtant une sorte de

tonnelle, que j'entourai à distance d'une forte enceinte formée d'une

double haie, aussi haute que je pouvais atteindre, bien palissadée et

bien fourrée de broussailles. Là, tranquille, je couchais quelquefois

deux ou trois nuits de suite, passant et repassant par-dessus la haie,

au moyen d'une échelle, comme je le pratiquais déjà. Dès lors je me

figurai avoir ma maison de campagne et ma maison maritime. Cet ouvrage

m'occupa jusqu'au commencement d'août.

=AOÛT=

Comme j'achevais mes fortifications et commençais à jouir de mon labeur,

les pluies survinrent et m'obligèrent à demeurer à la maison; car, bien

que dans ma nouvelle habitation j'eusse fait avec un morceau de voile

très-bien tendu une tente semblable à l'autre, cependant je n'avais

point la protection d'une montagne pour me garder des orages, et

derrière moi une grotte pour me retirer quand les pluies étaient

excessives.

Vers le 1er de ce mois, comme je l'ai déjà dit, j'avais achevé ma

tonnelle et commencé à en jouir.

Le 3.--Je trouvai les raisins que j'avais suspendus parfaitement secs;

et, au fait, c'étaient d'excellentes passerilles[23]; aussi me mis-je à

les ôter de dessus les arbres; et ce fut très-heureux que j'eusse fait

ainsi; car les pluies qui survinrent les auraient gâtés, et m'auraient

fait perdre mes meilleures provisions d'hiver: j'en avais au moins deux

cents belles grappes. Je ne les eus pas plus tôt dépendues et

transportées en grande partie à ma grotte, qu'il tomba de l'eau. Depuis

le 14 il plut chaque jour plus ou moins jusqu'à la mi-octobre, et

quelquefois si violemment que je ne pouvais sortir de ma grotte durant

plusieurs jours.

Dans cette saison l'accroissement de ma famille me causa une grande

surprise. J'étais inquiet de la perte d'une de mes chattes qui s'en

était allée, ou qui, à ce que je croyais, était morte et je n'y comptais

plus, quand, à mon grand étonnement, vers la fin du mois d'août, elle

revint avec trois petits. Cela fut d'autant plus étrange pour moi, que

l'animal que j'avais tué avec mon fusil et que j'avais appelé chat

sauvage, m'avait paru entièrement différent de nos chats d'Europe;

pourtant les petits minets étaient de la race domestique comme ma

vieille chatte, et pourtant je n'avais que deux femelles: cela était

bien étrange! Quoi qu'il en soit, de ces trois chats il sortit une si

grande postérité de chats, que je fus forcé de les tuer comme des vers

ou des bêtes farouches, et de les chasser de ma maison autant que

possible.

Depuis le 14 jusqu'au 26, pluie incessante, de sorte que je ne pus

sortir; j'étais devenu très-soigneux de me garantir de l'humidité.

Durant cet emprisonnement, comme je commençais à me trouver à court de

vivres, je me hasardai dehors deux fois: la première fois je tuai un

bouc, et la seconde fois, qui était le 26, je trouvai une grosse tortue,

qui fut pour moi un grand régal. Mes repas étaient réglés ainsi: à mon

déjeûner je mangeais une grappe de raisin, à mon dîner un morceau de

chèvre ou de tortue grillé;--car, à mon grand chagrin, je n'avais pas de

vase pour faire bouillir ou étuver quoi que ce fût.--Enfin deux ou trois

œufs de tortue faisaient mon souper.

Pendant que la pluie me tint ainsi claquemuré, je travaillai chaque jour

deux ou trois heures à agrandir ma grotte, et, peu à peu, dirigeant ma

fouille obliquement, je parvins jusqu'au flanc du rocher, où je

pratiquai une porte ou une issue qui débouchait un peu au-delà de mon

enceinte. Par ce chemin je pouvais entrer et sortir; toutefois je

n'étais pas très-aise de me voir ainsi à découvert. Dans l'état de chose

précédent, je m'estimais parfaitement en sûreté, tandis qu'alors je me

croyais fort exposé, et pourtant je n'avais apperçu aucun être vivant

qui pût me donner des craintes, car la plus grosse créature que j'eusse

encore vue dans l'île était un bouc.

=SEPTEMBRE=

Le 30.--J'étais arrivé au triste anniversaire de mon débarquement;

j'additionnai les hoches de mon poteau, et je trouvai que j'étais sur ce

rivage depuis trois cent soixante-cinq jours. Je gardai durant cette

journée un jeûne solemnel, la consacrant tout entière à des exercices

religieux, me prosternant à terre dans la plus profonde humiliation, me

confessant à Dieu, reconnaissant la justice de ses jugements sur moi, et

l'implorant de me faire miséricorde au nom de Jésus-Christ. Je m'abstins

de toute nourriture pendant douze heures jusqu'au coucher du soleil,

après quoi je mangeai un biscuit et une grappe de raisin; puis, ayant

terminé cette journée comme je l'avais commencée, j'allai me mettre au

lit.

Jusque-là je n'avais observé aucun dimanche; parce que, n'ayant eu

d'abord aucun sentiment de religion dans le cœur, j'avais omis au bout

de quelque temps de distinguer la semaine en marquant une hoche plus

longue pour le dimanche; ainsi je ne pouvais plus réellement le

discerner des autres jours. Mais, quand j'eus additionné mes jours,

comme j'ai dit plus haut, et que j'eus reconnu que j'étais là depuis un

an, je divisai cette année en semaines, et je pris le septième jour de

chacune pour mon dimanche. À la fin de mon calcul je trouvai pourtant un

jour ou deux de mécompte.

SOUVENIR D'ENFANCE

Peu de temps après je m'apperçus que mon encre allait bientôt me

manquer; je me contentai donc d'en user avec un extrême ménagement, et

de noter seulement les événements les plus remarquables de ma vie, sans

continuer un mémorial journalier de toutes choses.

La saison sèche et la saison pluvieuse commençaient déjà à me paraître

régulières; je savais les diviser et me prémunir contre elles en

conséquence. Mais j'achetai chèrement cette expérience, et ce que je

vais rapporter est l'école la plus décourageante que j'aie faite de ma

vie. J'ai raconté plus haut que j'avais mis en réserve le peu d'orge et

de riz que j'avais cru poussés spontanément et merveilleusement; il

pouvait bien y avoir trente tiges de riz et vingt d'orge. Les pluies

étant passées et le soleil entrant en s'éloignant de moi dans sa

position méridionale, je crus alors le temps propice pour faire mes

semailles.

Je bêchai donc une pièce de terre du mieux que je pus avec ma pelle de

bois, et, l'ayant divisée en deux portions, je me mis à semer mon grain.

Mais, pendant cette opération, il me vint par hasard à la pensée que je

ferais bien de ne pas tout semer en une seule fois, ne sachant point si

alors le temps était favorable; je ne risquai donc que les deux tiers de

mes grains, réservant à peu près une poignée de chaque sorte. Ce fut

plus tard une grande satisfaction pour moi que j'eusse fait ainsi. De

touts les grains que j'avais semés pas un seul ne leva; parce que, les

mois suivants étant secs, et la terre ne recevant point de pluie, ils

manquèrent d'humidité pour leur germination. Rien ne parut donc jusqu'au

retour de la saison pluvieuse, où ils jetèrent des tiges comme s'ils

venaient d'être nouvellement semés.

Voyant que mes premières semences ne croissaient point, et devinant

facilement que la sécheresse en était cause, je cherchai un terrain,

plus humide pour faire un nouvel essai. Je bêchai donc une pièce de

terre proche de ma nouvelle tonnelle, et je semai le reste de mon grain

en février, un peu avant l'équinoxe du printemps. Ce grain, ayant pour

l'humecter les mois pluvieux de mars et d'avril, poussa

très-agréablement et donna une fort bonne récolte. Mais, comme ce

n'était seulement qu'une portion du blé que j'avais mis en réserve,

n'ayant pas osé aventurer tout ce qui m'en restait encore, je n'eus en

résultat qu'une très-petite moisson, qui ne montait pas en tout à

demi-picotin de chaque sorte.

Toutefois cette expérience m'avait fait passer maître: je savais alors

positivement quelle était la saison propre à ensemencer, et que je

pouvais faire en une année deux semailles et deux moissons.

Tandis que mon blé croissait, je fis une petite découverte qui me fut

très-utile par la suite. Aussitôt que les pluies furent passées et que

le temps commença à se rassurer, ce qui advint vers le mois de novembre,

j'allai faire un tour à ma tonnelle, où, malgré une absence de quelques

mois, je trouvai tout absolument comme je l'avais laissé. Le cercle ou

la double haie que j'avais faite était non-seulement ferme et entière,

mais les pieux que j'avais coupés sur quelques arbres qui s'élevaient

dans les environs, avaient touts bourgeonné et jeté de grandes branches,

comme font ordinairement les saules, qui repoussent la première année

après leur étêtement. Je ne saurais comment appeler les arbres qui

m'avaient fourni ces pieux. Surpris et cependant enchanté de voir

pousser ces jeunes plants, je les élaguai, et je les amenai à croître

aussi également que possible. On ne saurait croire la belle figure

qu'ils firent au bout de trois ans. Ma haie formait un cercle d'environ

trente-cinq verges de diamètre; cependant ces arbres, car alors je

pouvais les appeler ainsi, la couvrirent bientôt entièrement, et

formèrent une salle d'ombrage assez touffue et assez épaisse pour loger

dessous durant toute la saison sèche.

Ceci me détermina à couper encore d'autres pieux pour me faire,

semblable à celle-ci, une haie en demi-cercle autour de ma muraille,

j'entends celle de ma première demeure; j'exécutai donc ce projet et je

plantai un double rang de ces arbres ou de ces pieux à la distance de

huit verges de mon ancienne palissade. Ils poussèrent aussitôt, et

formèrent un beau couvert pour mon habitation; plus tard ils me

servirent aussi de défense, comme je le dirai en son lieu.

J'avais reconnu alors que les saisons de l'année pouvaient en général se

diviser, non en été et en hiver, comme en Europe, mais en temps de pluie

et de sécheresse, qui généralement se succèdent ainsi:

Moitié de Février, Mars, moitié d'Avril:

Pluie, le soleil étant dans son proche équinoxe.

Moitié d'Avril, Mai, Juin, Juillet, moitié d'Août:

Sécheresse, le soleil étant alors au Nord de la ligne.

Moitié d'Août, Septembre, moitié d'Octobre:

Pluie, le soleil étant revenu.

Moitié d'Octobre, Novembre, Décembre, Janvier, moitié de Février:

Sécheresse, le soleil étant au Sud de la ligne.

La saison pluvieuse durait plus ou moins long-temps, selon les vents qui

venaient à souffler; mais c'était une observation générale que j'avais

faite. Comme j'avais appris à mes dépens combien il était dangereux de

se trouver dehors par les pluies, j'avais le soin de faire mes

provisions à l'avance, pour n'être point obligé de sortir; et je restais

à la maison autant que possible durant les mois pluvieux.

Pendant ce temps je ne manquais pas de travaux,--même très-convenables à

cette situation,--car j'avais grand besoin de bien des choses, dont je

ne pouvais me fournir que par un rude labeur et une constante

application. Par exemple, j'essayai de plusieurs manières à me tresser

un panier; mais les baguettes que je me procurais pour cela étaient si

cassantes, que je n'en pouvais rien faire. Ce fut alors d'un très-grand

avantage pour moi que, tout enfant, je me fusse plu à m'arrêter chez un

vannier de la ville où mon père résidait, et à le regarder faire ses

ouvrages d'osier. Officieux, comme le sont ordinairement les petits

garçons, et grand observateur de sa manière d'exécuter ses ouvrages,

quelquefois je lui prêtais la main; j'avais donc acquis par ce moyen une

connaissance parfaite des procédés du métier: il ne me manquait que des

matériaux. Je réfléchis enfin que les rameaux de l'arbre sur lequel

j'avais coupé mes pieux, qui avaient drageonné, pourraient bien être

aussi flexibles que le saule, le marsault et l'osier d'Angleterre, et je

résolus de m'en assurer.

Conséquemment le lendemain j'allai à ma maison de campagne, comme je

l'appelais, et, ayant coupé quelques petites branches, je les trouvai

aussi convenables que je pouvais le désirer. Muni d'une hache, je revins

dans les jours suivants, pour en abattre une bonne quantité que je

trouvai sans peine, car il y en avait là en grande abondance. Je les mis

en dedans de mon enceinte ou de mes haies pour les faire sécher, et dès

qu'elles furent propres à être employées, je les portai dans ma grotte,

où, durant la saison suivante, je m'occupai à fabriquer,--aussi bien

qu'il m'était possible, un grand nombre de corbeilles pour porter de la

terre, ou pour transporter ou conserver divers objets dont j'avais

besoin. Quoique je ne les eusse pas faites très-élégamment, elles me

furent pourtant suffisamment utiles; aussi, depuis lors, j'eus

l'attention de ne jamais m'en laisser manquer; et, à mesure que ma

vannerie dépérissait, j'en refaisais de nouvelle. Je fabriquai surtout

des mannes fortes et profondes, pour y serrer mon grain, au lieu de

l'ensacher, quand je viendrais à faire une bonne moisson.

Cette difficulté étant surmontée, ce qui me prit un temps infini, je me

tourmentai l'esprit pour voir s'il ne serait pas possible que je

suppléasse à deux autres besoins. Pour tous vaisseaux qui pussent

contenir des liquides, je n'avais que deux barils encore presque pleins

de _rum,_ quelques bouteilles de verre de médiocre grandeur, et quelques

flacons carrés contenant des eaux et des spiritueux. Je n'avais pas

seulement un pot pour faire bouillir dedans quoi que ce fût, excepté une

chaudière que j'avais sauvée du navire, mais qui était trop grande pour

faire du bouillon ou faire étuver un morceau de viande pour moi seul. La

seconde chose que j'aurais bien désiré avoir, c'était une pipe à tabac;

mais il m'était impossible d'en fabriquer une. Cependant, à la fin, je

trouvai aussi une assez bonne invention pour cela.

Je m'étais occupé tout l'été ou toute la saison sèche à planter mes

seconds rangs de palis ou de pieux, quand une autre affaire vint me

prendre plus de temps que je n'en avais réservé pour mes loisirs.

Robinson Crusoe (I/II) · 第 9 / 25 段