nécessaire pour me procurer desaliments, que je fixai toujours, durant
cette occupation, à la marée haute, afin que je pusse être prêt pour le
jusant. Alors j'avais assez amassé de charpentes, de planches et de
ferrures pour construire un bon bateau si j'eusse su comment. Je parvins
aussi à recueillir, en différentes fois et en différents morceaux, près
de cent livres de plomb laminé.
=JUIN=
Le 16.--En descendant sur le rivage je trouvai un grand chélone ou
tortue de mer, le premier que je vis. C'était assurément pure mauvaise
chance, car ils n'étaient pas rares sur cette terre; et s'il m'était
arrivé d'être sur le côté opposé de l'île, j'aurais pu en avoir par
centaines touts les jours, comme je le fis plus tard; mais peut-être les
aurais-je payés assez cher.
Le 17.--J'employai ce jour à faire cuire ma tortue: je trouvai dedans
soixante œufs, et sa chair me parut la plus agréable et la plus
savoureuse que j'eusse goûtée de ma vie, n'ayant eu d'autre viande que
celle de chèvre ou d'oiseau depuis que j'avais abordé à cet horrible
séjour.
Le 18.--Il plut toute la journée, et je ne sortis pas. La pluie me
semblait froide, j'étais transi, chose extraordinaire dans cette
latitude.
Le 19.--J'étais fort mal, et je grelottais comme si le temps eût été
froid.
Le 20.--Je n'eus pas de repos de toute la nuit, mais la fièvre et de
violentes douleurs dans la tête.
Le 21.--Je fus très-mal, et effrayé presque à la mort par l'appréhension
d'être en ma triste situation, malade et sans secours. Je priai Dieu
pour la première fois depuis la tourmente essuyée au large de Hull; mais
je savais à peine ce que je disais ou pourquoi je le disais: toutes mes
pensées étaient confuses.
Le 22.--J'étais un peu mieux, mais dans l'affreuse transe de faire une
maladie.
Le 23.--Je fus derechef fort mal; j'étais glacé et frissonnant et
j'avais une violente migraine.
Le 24.--Beaucoup de mieux.
Le 25.--Fièvre violente; l'accès, qui me dura sept heures, était
alternativement froid et chaud et accompagné de sueurs affaiblissantes.
Le 26.--Il y eut du mieux; et, comme je n'avais point de vivres, je pris
mon fusil, mais je me sentis très-faible. Cependant je tuai une chèvre,
que je traînai jusque chez moi avec beaucoup de difficulté; j'en grillai
quelques morceaux, que je mangeai. J'aurais désiré les faire bouillir
pour avoir du consommé, mais je n'avais point de pot.
Le 27.--La fièvre redevint si aiguë, que je restai au lit tout le jour,
sans boire ni manger. Je mourais de soif, mais j'étais si affaibli que
je n'eus pas la force de me lever pour aller chercher de l'eau.
J'invoquai Dieu de nouveau, mais j'étais dans le délire; et quand il fut
passé, j'étais si ignorant que je ne savais que dire; seulement j'étais
étendu et je criais:--Seigneur, jette un regard sur moi! Seigneur, aie
pitié de moi! Seigneur fais moi miséricorde! Je suppose que je ne fis
rien autre chose pendant deux ou trois heures, jusqu'à ce que, l'accès
ayant cessé, je m'endormis pour ne me réveiller que fort avant dans la
nuit. À mon réveil, je me sentis soulagé, mais faible et excessivement
altéré. Néanmoins, comme je n'avais point d'eau dans toute mon
habitation, je fus forcé de rester couché jusqu'au matin, et je me
rendormis. Dans ce second sommeil j'eus ce terrible songe:
Il me semblait que j'étais étendu sur la terre, en dehors de ma
muraille, à la place où je me trouvais quand après le tremblement de
terre éclata l'ouragan, et que je voyais un homme qui, d'une nuée
épaisse et noire, descendait à terre au milieu d'un tourbillon éclatant
de lumière et de feu. Il était de pied en cap resplendissant comme une
flamme, tellement que je ne pouvais le fixer du regard. Sa contenance
était vraiment effroyable: la dépeindre par des mots serait impossible.
Quand il posa le pied sur le sol la terre me parut s'ébranler, juste
comme elle avait fait lors du tremblement, et tout l'air sembla, en mon
imagination, sillonné de traits de feu.
À peine était-il descendu sur la terre qu'il s'avança pour me tuer avec
une longue pique qu'il tenait à la main; et, quand il fut parvenu vers
une éminence peu éloignée, il me parla, et j'ouïs une voix si terrible
qu'il me serait impossible d'exprimer la terreur qui s'empara de moi;
tout ce que je puis dire, c'est que j'entendis ceci:--«Puisque toutes
ces choses ne t'ont point porté au repentir, tu mourras!»--À ces mots il
me sembla qu'il levait sa lance pour me tuer.
Que nul de ceux qui liront jamais cette relation ne s'attende à ce que
je puisse dépeindre les angoisses de mon âme lors de cette terrible
vision, qui me fit souffrir même durant mon rêve; et il ne me serait pas
plus possible de rendre impression qui resta gravée dans mon esprit
après mon réveil, après que j'eus reconnu que ce n'était qu'un songe.
J'avais, hélas! perdu toute connaissance de Dieu; ce que je devais aux
bonnes instructions de mon père avait été effacé par huit années
successives de cette vie licencieuse que mènent les gens de mer, et par
la constante et seule fréquentation de tout ce qui était, comme moi,
pervers et libertin au plus haut degré. Je ne me souviens pas d'avoir eu
pendant tout ce temps une seule pensée qui tendit à m'élever à Dieu ou à
me faire descendre en moi-même pour réfléchir sur ma conduite.
Sans désir du bien, sans conscience du mal, j'étais plongé dans une
sorte de stupidité d'âme. Je valais tout au juste ce qu'on pourrait
supposer valoir le plus endurci, le plus insouciant, le plus impie
d'entre touts nos marins, n'ayant pas le moindre sentiment, ni de
crainte de Dieu dans les dangers, ni de gratitude après la délivrance.
En se remémorant la portion déjà passée de mon histoire, on répugnera
moins à me croire, lorsque j'ajouterai qu'à travers la foule de misères
qui jusqu'à ce jour m'étaient advenues je n'avais pas en une seule fois
la pensée que c'était la main de Dieu qui me frappait, que c'était un
juste châtiment pour ma faute, pour ma conduite rebelle à mon père, pour
l'énormité de mes péchés présents, ou pour le cours général de ma
coupable vie. Lors de mon expédition désespérée sur la côte d'Afrique,
je n'avais jamais songé à ce qu'il adviendrait de moi, ni souhaité que
Dieu me dirigeât dans ma course, ni qu'il me gardât des dangers qui
vraisemblablement m'environnaient, soit de la voracité des bêtes, soit
de la cruauté des Sauvages. Je ne prenais aucun souci de Dieu ou de la
Providence j'obéissais purement, comme la brute, aux mouvements de ma
nature, et c'était tout au plus si je suivais les principes du sens
commun.
Quand je fus délivré et recueilli en mer par le capitaine portugais, qui
en usa si bien avec moi et me traita avec tant d'équité et de
bienveillance, je n'eus pas le moindre sentiment de gratitude. Après mon
second naufrage, après que j'eus été ruiné et en danger de périr à
l'abord de cette île, bien loin d'avoir quelques remords et de regarder
ceci comme un châtiment du Ciel, seulement je me disais souvent que
j'étais un malheureux chien, né pour être toujours misérable.
LA SAINTE BIBLE
Il est vrai qu'aussitôt que j'eus pris terre et que j'eus vu que tout
l'équipage était noyé et moi seul épargné, je tombai dans une sorte
d'extase et de ravissement d'âme qui, fécondés de la grâce de Dieu,
auraient pu aboutir à une sincère reconnaissance; mais cet élancement
passa comme un éclair, et se termina en un commun mouvement de joie de
se retrouver en vie[22], sans la moindre réflexion sur la bonté
signalée de la main qui m'avait préservé, qui m'avait mis à part pour
être préservé, tandis que tout le reste avait péri; je ne me demandai
pas même pourquoi la Providence avait eu ainsi pitié de moi. Ce fut une
joie toute semblable à celle qu'éprouvent communément les marins qui
abordent à terre après un naufrage, dont ils noient le souvenir dans un
_bowl_ de _punch,_ et qu'ils oublient presque aussitôt qu'il
estpassé.--Et tout lecours de ma vie avait été comme cela!
Même, lorsque dans la suite des considérations obligées m'eurent fait
connaître ma situation, et en quel horrible lieu j'avais été jeté hors
de toute société humaine, sans aucune espérance de secours, et sans
aucun espoir de délivrance, aussitôt que j'entrevis la possibilité de
vivre et que je ne devais point périr de faim tout le sentiment de mon
affliction s'évanouit; je commençai à être fort aise: je me mis à
travailler à ma conservation et à ma subsistance, bien éloigné de
m'affliger de ma position comme d'un jugement du Ciel, et de penser que
le bras de Dieu s'était appesanti sur moi. De semblables pensées
n'avaient pas accoutumé de me venir à l'esprit.
La croissance du blé, dont j'ai fait mention dans mon journal, eut
premièrement une petite influence sur moi; elle me toucha assez
fortement aussi long-temps que j'y crus voir quelque chose de
miraculeux; mais dès que cette idée tomba, l'impression que j'en avais
reçue tomba avec elle, ainsi que je l'ai déjà dit.
Il en fut de même du tremblement de terre, quoique rien en soi ne
saurait être plus terrible, ni conduire plus immédiatement à l'idée de
la puissance invisible qui seule gouverne de si grandes choses;
néanmoins, à peine la première frayeur passée, l'impression qu'il avait
faite sur moi s'en alla aussi: je n'avais pas plus le sentiment de Dieu
ou de ses jugements et que ma présente affliction était l'œuvre de ses
mains, que si j'avais été dans l'état le plus prospère de la vie.
Mais quand je tombai malade et que l'image des misères de la mort vint
peu à peu se placer devant moi, quand mes esprits commencèrent à
s'affaisser sous le poids d'un mal violent et que mon corps fut épuisé
par l'ardeur de la fièvre, ma conscience, si long-temps endormie, se
réveilla; je me reprochai ma vie passée, dont l'insigne perversité avait
provoqué la justice de Dieu à m'infliger des châtiments inouïs et à me
traiter d'une façon si cruelle.
Ces réflexions m'oppressèrent dès le deuxième ou le troisième jour de
mon indisposition, et dans la violence de la fièvre et des âpres
reproches de ma conscience, elles m'arrachèrent quelques paroles qui
ressemblaient à une prière adressée à Dieu. Je ne puis dire cependant
que ce fut une prière faite avec ferveur et confiance, ce fut plutôt un
cri de frayeur et de détresse. Le désordre de mes esprits, mes remords
cuisants, l'horreur de mourir dans un si déplorable état et de
poignantes appréhensions, me faisaient monter des vapeurs au cerveau,
et, dans ce trouble de mon âme, je ne savais ce que ma langue
articulait; ce dut être toutefois quelque exclamation comme
celle-ci:--«Seigneur! Quelle misérable créature je suis! Si je viens à
être malade, assurément je mourrai faute de secours! Seigneur que
deviendrai-je!»--Alors des larmes coulèrent en abondance de mes yeux, et
il se passa un long temps avant que je pusse en proférer davantage.
Dans cet intervalle me revinrent à l'esprit les bons avis de mon père,
et sa prédiction, dont j'ai parlé au commencement de cette histoire, que
si je faisais ce coup de tête Dieu ne me bénirait point, et que j'aurais
dans la suite tout le loisir de réfléchir sur le mépris que j'aurais
fait de ses conseils lorsqu'il n'y aurait personne qui pût me prêter
assistance.--«Maintenant, dis-je à haute voix, les paroles de mon cher
père sont accomplies, la justice de Dieu m'a atteint, et je n'ai
personne pour me secourir ou m'entendre. J'ai méconnu la voix de la
Providence, qui m'avait généreusement placé dans un état et dans un rang
où j'aurais pu vivre dans l'aisance et dans le bonheur; mais je n'ai
point voulu concevoir cela, ni apprendre de mes parents à connaître les
biens attachés à cette condition. Je les ai délaissés pleurant sur ma
folie; et maintenant, abandonné, je pleure sur les conséquences de cette
folie. J'ai refusé leur aide et leur appui, qui auraient pu me produire
dans le monde et m'y rendre toute chose facile; maintenant j'ai des
difficultés à combattre contre lesquelles la nature même ne prévaudrait
pas, et je n'ai ni assistance, ni aide, ni conseil, ni réconfort.»--Et
je m'écriai alors:--«Seigneur viens à mon aide, car je suis dans une
grande détresse!»
Ce fut la première prière, si je puis l'appeler ainsi, que j'eusse faite
depuis plusieurs années. Mais je retourne à mon journal.
Le 28.--Un tant soit peu soulagé par le repos que j'avais pris, et mon
accès étant tout-à-fait passé, je me levai. Quoique je fusse encore
plein de l'effroi et de la terreur de mon rêve; je fis réflexion
cependant que l'accès de fièvre reviendrait le jour suivant, et qu'il
fallait en ce moment me procurer de quoi me rafraîchir et me soutenir
quand je serais malade. La première chose que je fis, ce fut de mettre
de l'eau dans une grande bouteille carrée et de la placer sur ma table,
à portée de mon lit; puis, pour enlever la crudité et la qualité
fiévreuse de l'eau, j'y versai et mêlai environ un quart de pinte de
_rum._ J'aveins alors un morceau de viande de bouc, je le fis griller
sur des charbons, mais je n'en pus manger que fort peu. Je sortis pour
me promener; mais j'étais très-faible et très-mélancolique, j'avais le
cœur navré de ma misérable condition et j'appréhendais le retour de mon
mal pour le lendemain. À la nuit je fis mon souper de trois œufs de
tortue, que je fis cuire sous la cendre, et que je mangeai à la coque,
comme on dit. Ce fut là, autant que je puis m'en souvenir, le premier
morceau pour lequel je demandai la bénédiction de Dieu depuis qu'il
m'avait donné la vie.
Après avoir mangé, j'essayai de me promener; mais je me trouvai si
affaibli que je pouvais à peine porter mon mousquet,--car je ne sortais
jamais sans lui.--Aussi je n'allai pas loin, et je m'assis à terre,
contemplant la mer qui s'étendait devant moi calme et douce. Tandis que
j'étais assis là il me vint à l'esprit ces pensées:
«Qu'est-ce que la terre et la mer dont j'ai vu tant de régions? d'où
cela a-t-il été produit? que suis-je moi même? que sont toutes les
créatures, sauvages ou policées, humaines ou brutes? d'où sortons-nous?
«Sûrement nous avons touts été faits par quelque secrète puissance, qui
a formé la terre et l'océan, l'air et les cieux, mais quelle est-elle?»
J'inférai donc naturellement de ces propositions que c'est Dieu qui a
créé tout cela.--«Bien! Mais si Dieu a fait toutes ces choses, il les
guide et les gouverne toutes, ainsi que tout ce qui les concerne; car
l'Être qui a pu engendrer toutes ces choses doit certainement avoir la
puissance de les conduire et de les diriger.
«S'il en est ainsi, rien ne peut arriver dans le grand département de
ces œuvres sans sa connaissance ou sans son ordre.
«Et si rien ne peut arriver sans qu'il le sache, il sait que je suis ici
dans une affreuse condition, et si rien n'arrive sans son ordre, il a
ordonné que tout ceci m'advînt.»
Il ne se présenta rien à mon esprit qui pût combattre une seule de ces
conclusions; c'est pourquoi je demeurai convaincu que Dieu avait ordonné
tout ce qui m'était survenu, et que c'était par sa volonté que j'avais
été amené à cette affreuse situation, Dieu seul étant le maître
non-seulement de mon sort, mais de toutes choses qui se passent dans le
monde; et il s'ensuivit immédiatement cette réflexion:
«Pourquoi Dieu a-t-il agi ainsi envers moi? Qu'ai-je fait pour être
ainsi traité?»
Alors ma conscience me retint court devant cet examen, comme si j'avais
blasphémé, et il me sembla qu'une voix me criait:--«Malheureux! tu
demandes ce que tu as fait? Jette un regard en arrière sur ta vie
coupable et dissipée, et demande-toi ce que tu n'as pas fait! Demande
pourquoi tu n'as pas été anéanti il y a long-temps? pourquoi tu n'as pas
été noyé dans la rade d'Yarmouth? pourquoi tu n'as pas été tué dans le
combat lorsque le corsaire de Sallé captura le vaisseau? pourquoi tu
n'as pas été dévoré par les bêtes féroces de la côte d'Afrique, ou
englouti _là_, quand tout l'équipage périt excepté toi? Et après cela te
rediras-tu: Qu'ai-je donc fait?
Ces réflexions me stupéfièrent; je ne trouvai pas un mot à dire, pas un
mot à me répondre. Triste et pensif, je me relevai, je rebroussai vers
ma retraite, et je passai par-dessus ma muraille, comme pour aller me
coucher; mais mon esprit était péniblement agité, je n'avais nulle envie
de dormir. Je m'assis sur une chaise, et j'allumai ma lampe, car il
commençait à faire nuit. Comme j'étais alors fortement préoccupé du
retour de mon indisposition, il me revint en la pensée que les
Brésiliens, dans toutes leurs maladies, ne prennent d'autres remèdes que
leur tabac, et que dans un de mes coffres j'en avais un bout de rouleau
tout-à-fait préparé, et quelque peu de vert non complètement trié.
J'allai à ce coffre, conduit par le Ciel sans doute, car j'y trouvai
tout à la fois la guérison de mon corps et de mon âme. Je l'ouvris et
j'y trouvai ce que je cherchais, le tabac; et, comme le peu de livres
que j'avais sauvés y étaient aussi renfermés, j'en tirai une des Bibles
dont j'ai parlé plus haut, et que jusque alors je n'avais pas ouvertes,
soit faute de loisir, soit par indifférence. J'aveins donc une Bible, et
je l'apportai avec le tabac sur ma table.
Je ne savais quel usage faire de ce tabac, ni s'il était convenable ou
contraire à ma maladie; pourtant j'en fis plusieurs essais, comme si
j'avais décidé qu'il devait être bon d'une façon ou d'une autre. J'en
mis d'abord un morceau de feuille dans ma bouche et je le chiquai: cela
m'engourdit de suite le cerveau, parce que ce tabac était vert et fort,
et que je n'y étais pas très-accoutumé. J'en fis ensuite infuser pendant
une heure ou deux dans un peu de _rum_ pour prendre cette potion en me
couchant; enfin j'en fis brûler sur un brasier, et je me tins le nez
au-dessus aussi près et aussi long-temps que la chaleur et la virulence
purent me le permettre; j'y restai presque jusqu'à suffocation.
Durant ces opérations je pris la Bible et je commençai à lire; mais
j'avais alors la tête trop troublée par le tabac pour supporter une
lecture. Seulement, ayant ouvert le livre au hasard, les premières
paroles que je rencontrai furent celles-ci:--«Invoque-moi au jour de ton
affliction, et je te délivrerai, et tu me glorifieras.»
LA SAVANE
Ces paroles étaient tout-à-fait applicables à ma situation; elles firent
quelque impression sur mon esprit au moment où je les lus, moins
pourtant qu'elles n'en firent par la suite; car le mot délivrance
n'avait pas de son pour moi, si je puis m'exprimer ainsi. C'était chose
si éloignée et à mon sentiment si impossible, que je commençai à parler
comme firent les enfants d'Israël quand il leur fut promis de la chair à
manger--«Dieu peut-il dresser une table dans le désert?»--moi je
disais:--«Dieu lui-même peut-il me tirer de ce lieu?»--Et, comme ce ne
fut qu'après de longues années que quelque lueur d'espérance brilla, ce
doute prévalait très-souvent dans mon esprit; mais, quoi qu'il en soit,
ces paroles firent une très-grande impression sur moi, et je méditai sur
elles fréquemment. Cependant il se faisait tard, et le tabac m'avait,
comme je l'ai dit, tellement appesanti la tête qu'il me prit envie de
dormir, de sorte que, laissant ma lampe allumée dans ma grotte de
crainte que je n'eusse besoin de quelque chose pendant la nuit, j'allai
me mettre au lit; mais avant de me coucher, je fis ce que je n'avais
fait de ma vie, je m'agenouillai et je priai Dieu d'accomplir pour moi
la promesse de me délivrer si je l'invoquais au jour de ma détresse.
Après cette prière brusque et incomplète je bus le _rum_ dans lequel
j'avais fait tremper le tabac; mais il en était si chargé et si fort que
ce ne fut qu'avec beaucoup de peine que je l'avalai. Là-dessus je me mis
au lit et je sentis aussitôt cette potion me porter violemment à la
tête; mais je tombai dans un si profond sommeil que je ne m'éveillai que
le lendemain vers trois heures de l'après-midi, autant que j'en pus
juger par le soleil; je dirai plus, je suis à peu près d'opinion que je
dormis tout le jour, toute la nuit suivante et une partie du
surlendemain; car autrement je ne sais comment j'aurais pu oublier une
journée dans mon calcul des jours de la semaine, ainsi que je le
reconnus quelques années après. Si j'avais commis cette erreur en
traçant et retraçant la même ligne, j'aurais dû oublier plus d'un jour.
Un fait certain, c'est que j'eus ce mécompte, et que je ne sus jamais
d'où il était provenu.
Quoi qu'il en soit, quand je me réveillai je me trouvai parfaitement
rafraîchi, et l'esprit dispos et joyeux. Lorsque je fus levé je me
sentis plus fort que la veille; mon estomac était mieux, j'avais faim;
bref, je n'eus pas d'accès le lendemain, et je continuai d'aller de
mieux en mieux. Ceci se passa le 29.
Le 30.--C'était mon bon jour, mon jour d'intermittence. Je sortis avec
mon mousquet, mais j'eus le soin de ne point trop m'éloigner. Je tuai un
ou deux oiseaux de mer, assez semblables à des oies sauvages; je les
apportai au logis; mais je ne fus point tenté d'en manger, et je me
contentai de quelques œufs de tortue, qui étaient fort bons. Le soir je
réitérai la médecine, que je supposais m'avoir fait du bien,--je veux
dire le tabac infusé dans du _rum,_--seulement j'en bus moins que la
première fois; je n'en mâchai point et je ne pris pas de fumigation.
Néanmoins, le jour suivant, qui était le 1er juillet, je ne fus pas
aussi bien que je l'avais espéré, j'eus un léger ressentiment de
frisson, mais ce ne fut que peu de chose.
=JUILLET=
Le 2.--Je réitérai ma médecine des trois manières; je me l'administrai
comme la première fois, et je doublai la quantité de ma potion.
Le 3.--La fièvre me quitta pour tout de bon; cependant je ne recouvrai
entièrement mes forces que quelques semaines après. Pendant cette
convalescence, je réfléchis beaucoup sur cette parole:--«Je te
délivrerai;»--et l'impossibilité de ma délivrance se grava si avant en
mon esprit qu'elle lui défendit tout espoir. Mais, tandis que je me
décourageais avec de telles pensées, tout-à-coup j'avisai que j'étais si
préoccupé de la délivrance de ma grande affliction, que je méconnaissais
la faveur que je venais de recevoir, et je m'adressai alors moi-même ces
questions:--«N'ai-je pas été miraculeusement délivré d'une maladie, de
la plus déplorable situation qui puisse être et qui était si
épouvantable pour moi? Quelle attention ai-je fait à cela? Comment ai-je
rempli mes devoirs? Dieu m'a délivré et je ne l'ai point glorifié;
c'est-à-dire je n'ai point été reconnaissant, je n'ai point confessé
cette délivrance; comment en attendrais-je une plus grande encore?»
Ces réflexions pénétrèrent mon cœur; je me jetai à genoux, et je
remerciai Dieu à haute voix de m'avoir sauvé de cette maladie.
Le 4.--Dans la matinée je pris la Bible, et, commençant par le
Nouveau-Testament, je m'appliquai sérieusement à sa lecture, et je
m'imposai la loi d'y vaquer chaque matin et chaque soir, sans
m'astreindre à certain nombre de chapitres, mais en poursuivant aussi
long-temps que je le pourrais. Au bout de quelque temps que j'observais
religieusement cette pratique, je sentis mon cœur sincèrement et
profondément contrit de la perversité de ma vie passée. L'impression de
mon songe se raviva, et ces paroles:--«Toutes ces choses ne t'ont point
amené à repentance»--m'affectèrent réellement l'esprit. C'est cette
repentance que je demandais instamment à Dieu, lorsqu'un jour, lisant la
Sainte Écriture, je tombai providentiellement sur ce passage:--«Il est
exalté prince et sauveur pour donner repentance et pour donner
rémission.»--Je laissai choir le livre, et, élevant mon cœur et mes
mains vers le Ciel dans une sorte d'extase de joie, je m'écriai:--«Jésus
fils de David, Jésus, toi sublime prince et sauveur, donne moi
repentance!»
Ce fut là réellement la première fois de ma vie que je fis une prière;
car je priai alors avec le sentiment de ma misère et avec une espérance
toute biblique fondée sur la parole consolante de Dieu, et dès lors je
conçus l'espoir qu'il m'exaucerait.