Je continuai ce travail jusqu'au 15 juin, en exceptant le temps

nécessaire pour me procurer desaliments, que je fixai toujours, durant

cette occupation, à la marée haute, afin que je pusse être prêt pour le

jusant. Alors j'avais assez amassé de charpentes, de planches et de

ferrures pour construire un bon bateau si j'eusse su comment. Je parvins

aussi à recueillir, en différentes fois et en différents morceaux, près

de cent livres de plomb laminé.

=JUIN=

Le 16.--En descendant sur le rivage je trouvai un grand chélone ou

tortue de mer, le premier que je vis. C'était assurément pure mauvaise

chance, car ils n'étaient pas rares sur cette terre; et s'il m'était

arrivé d'être sur le côté opposé de l'île, j'aurais pu en avoir par

centaines touts les jours, comme je le fis plus tard; mais peut-être les

aurais-je payés assez cher.

Le 17.--J'employai ce jour à faire cuire ma tortue: je trouvai dedans

soixante œufs, et sa chair me parut la plus agréable et la plus

savoureuse que j'eusse goûtée de ma vie, n'ayant eu d'autre viande que

celle de chèvre ou d'oiseau depuis que j'avais abordé à cet horrible

séjour.

Le 18.--Il plut toute la journée, et je ne sortis pas. La pluie me

semblait froide, j'étais transi, chose extraordinaire dans cette

latitude.

Le 19.--J'étais fort mal, et je grelottais comme si le temps eût été

froid.

Le 20.--Je n'eus pas de repos de toute la nuit, mais la fièvre et de

violentes douleurs dans la tête.

Le 21.--Je fus très-mal, et effrayé presque à la mort par l'appréhension

d'être en ma triste situation, malade et sans secours. Je priai Dieu

pour la première fois depuis la tourmente essuyée au large de Hull; mais

je savais à peine ce que je disais ou pourquoi je le disais: toutes mes

pensées étaient confuses.

Le 22.--J'étais un peu mieux, mais dans l'affreuse transe de faire une

maladie.

Le 23.--Je fus derechef fort mal; j'étais glacé et frissonnant et

j'avais une violente migraine.

Le 24.--Beaucoup de mieux.

Le 25.--Fièvre violente; l'accès, qui me dura sept heures, était

alternativement froid et chaud et accompagné de sueurs affaiblissantes.

Le 26.--Il y eut du mieux; et, comme je n'avais point de vivres, je pris

mon fusil, mais je me sentis très-faible. Cependant je tuai une chèvre,

que je traînai jusque chez moi avec beaucoup de difficulté; j'en grillai

quelques morceaux, que je mangeai. J'aurais désiré les faire bouillir

pour avoir du consommé, mais je n'avais point de pot.

Le 27.--La fièvre redevint si aiguë, que je restai au lit tout le jour,

sans boire ni manger. Je mourais de soif, mais j'étais si affaibli que

je n'eus pas la force de me lever pour aller chercher de l'eau.

J'invoquai Dieu de nouveau, mais j'étais dans le délire; et quand il fut

passé, j'étais si ignorant que je ne savais que dire; seulement j'étais

étendu et je criais:--Seigneur, jette un regard sur moi! Seigneur, aie

pitié de moi! Seigneur fais moi miséricorde! Je suppose que je ne fis

rien autre chose pendant deux ou trois heures, jusqu'à ce que, l'accès

ayant cessé, je m'endormis pour ne me réveiller que fort avant dans la

nuit. À mon réveil, je me sentis soulagé, mais faible et excessivement

altéré. Néanmoins, comme je n'avais point d'eau dans toute mon

habitation, je fus forcé de rester couché jusqu'au matin, et je me

rendormis. Dans ce second sommeil j'eus ce terrible songe:

Il me semblait que j'étais étendu sur la terre, en dehors de ma

muraille, à la place où je me trouvais quand après le tremblement de

terre éclata l'ouragan, et que je voyais un homme qui, d'une nuée

épaisse et noire, descendait à terre au milieu d'un tourbillon éclatant

de lumière et de feu. Il était de pied en cap resplendissant comme une

flamme, tellement que je ne pouvais le fixer du regard. Sa contenance

était vraiment effroyable: la dépeindre par des mots serait impossible.

Quand il posa le pied sur le sol la terre me parut s'ébranler, juste

comme elle avait fait lors du tremblement, et tout l'air sembla, en mon

imagination, sillonné de traits de feu.

À peine était-il descendu sur la terre qu'il s'avança pour me tuer avec

une longue pique qu'il tenait à la main; et, quand il fut parvenu vers

une éminence peu éloignée, il me parla, et j'ouïs une voix si terrible

qu'il me serait impossible d'exprimer la terreur qui s'empara de moi;

tout ce que je puis dire, c'est que j'entendis ceci:--«Puisque toutes

ces choses ne t'ont point porté au repentir, tu mourras!»--À ces mots il

me sembla qu'il levait sa lance pour me tuer.

Que nul de ceux qui liront jamais cette relation ne s'attende à ce que

je puisse dépeindre les angoisses de mon âme lors de cette terrible

vision, qui me fit souffrir même durant mon rêve; et il ne me serait pas

plus possible de rendre impression qui resta gravée dans mon esprit

après mon réveil, après que j'eus reconnu que ce n'était qu'un songe.

J'avais, hélas! perdu toute connaissance de Dieu; ce que je devais aux

bonnes instructions de mon père avait été effacé par huit années

successives de cette vie licencieuse que mènent les gens de mer, et par

la constante et seule fréquentation de tout ce qui était, comme moi,

pervers et libertin au plus haut degré. Je ne me souviens pas d'avoir eu

pendant tout ce temps une seule pensée qui tendit à m'élever à Dieu ou à

me faire descendre en moi-même pour réfléchir sur ma conduite.

Sans désir du bien, sans conscience du mal, j'étais plongé dans une

sorte de stupidité d'âme. Je valais tout au juste ce qu'on pourrait

supposer valoir le plus endurci, le plus insouciant, le plus impie

d'entre touts nos marins, n'ayant pas le moindre sentiment, ni de

crainte de Dieu dans les dangers, ni de gratitude après la délivrance.

En se remémorant la portion déjà passée de mon histoire, on répugnera

moins à me croire, lorsque j'ajouterai qu'à travers la foule de misères

qui jusqu'à ce jour m'étaient advenues je n'avais pas en une seule fois

la pensée que c'était la main de Dieu qui me frappait, que c'était un

juste châtiment pour ma faute, pour ma conduite rebelle à mon père, pour

l'énormité de mes péchés présents, ou pour le cours général de ma

coupable vie. Lors de mon expédition désespérée sur la côte d'Afrique,

je n'avais jamais songé à ce qu'il adviendrait de moi, ni souhaité que

Dieu me dirigeât dans ma course, ni qu'il me gardât des dangers qui

vraisemblablement m'environnaient, soit de la voracité des bêtes, soit

de la cruauté des Sauvages. Je ne prenais aucun souci de Dieu ou de la

Providence j'obéissais purement, comme la brute, aux mouvements de ma

nature, et c'était tout au plus si je suivais les principes du sens

commun.

Quand je fus délivré et recueilli en mer par le capitaine portugais, qui

en usa si bien avec moi et me traita avec tant d'équité et de

bienveillance, je n'eus pas le moindre sentiment de gratitude. Après mon

second naufrage, après que j'eus été ruiné et en danger de périr à

l'abord de cette île, bien loin d'avoir quelques remords et de regarder

ceci comme un châtiment du Ciel, seulement je me disais souvent que

j'étais un malheureux chien, né pour être toujours misérable.

LA SAINTE BIBLE

Il est vrai qu'aussitôt que j'eus pris terre et que j'eus vu que tout

l'équipage était noyé et moi seul épargné, je tombai dans une sorte

d'extase et de ravissement d'âme qui, fécondés de la grâce de Dieu,

auraient pu aboutir à une sincère reconnaissance; mais cet élancement

passa comme un éclair, et se termina en un commun mouvement de joie de

se retrouver en vie[22], sans la moindre réflexion sur la bonté

signalée de la main qui m'avait préservé, qui m'avait mis à part pour

être préservé, tandis que tout le reste avait péri; je ne me demandai

pas même pourquoi la Providence avait eu ainsi pitié de moi. Ce fut une

joie toute semblable à celle qu'éprouvent communément les marins qui

abordent à terre après un naufrage, dont ils noient le souvenir dans un

_bowl_ de _punch,_ et qu'ils oublient presque aussitôt qu'il

estpassé.--Et tout lecours de ma vie avait été comme cela!

Même, lorsque dans la suite des considérations obligées m'eurent fait

connaître ma situation, et en quel horrible lieu j'avais été jeté hors

de toute société humaine, sans aucune espérance de secours, et sans

aucun espoir de délivrance, aussitôt que j'entrevis la possibilité de

vivre et que je ne devais point périr de faim tout le sentiment de mon

affliction s'évanouit; je commençai à être fort aise: je me mis à

travailler à ma conservation et à ma subsistance, bien éloigné de

m'affliger de ma position comme d'un jugement du Ciel, et de penser que

le bras de Dieu s'était appesanti sur moi. De semblables pensées

n'avaient pas accoutumé de me venir à l'esprit.

La croissance du blé, dont j'ai fait mention dans mon journal, eut

premièrement une petite influence sur moi; elle me toucha assez

fortement aussi long-temps que j'y crus voir quelque chose de

miraculeux; mais dès que cette idée tomba, l'impression que j'en avais

reçue tomba avec elle, ainsi que je l'ai déjà dit.

Il en fut de même du tremblement de terre, quoique rien en soi ne

saurait être plus terrible, ni conduire plus immédiatement à l'idée de

la puissance invisible qui seule gouverne de si grandes choses;

néanmoins, à peine la première frayeur passée, l'impression qu'il avait

faite sur moi s'en alla aussi: je n'avais pas plus le sentiment de Dieu

ou de ses jugements et que ma présente affliction était l'œuvre de ses

mains, que si j'avais été dans l'état le plus prospère de la vie.

Mais quand je tombai malade et que l'image des misères de la mort vint

peu à peu se placer devant moi, quand mes esprits commencèrent à

s'affaisser sous le poids d'un mal violent et que mon corps fut épuisé

par l'ardeur de la fièvre, ma conscience, si long-temps endormie, se

réveilla; je me reprochai ma vie passée, dont l'insigne perversité avait

provoqué la justice de Dieu à m'infliger des châtiments inouïs et à me

traiter d'une façon si cruelle.

Ces réflexions m'oppressèrent dès le deuxième ou le troisième jour de

mon indisposition, et dans la violence de la fièvre et des âpres

reproches de ma conscience, elles m'arrachèrent quelques paroles qui

ressemblaient à une prière adressée à Dieu. Je ne puis dire cependant

que ce fut une prière faite avec ferveur et confiance, ce fut plutôt un

cri de frayeur et de détresse. Le désordre de mes esprits, mes remords

cuisants, l'horreur de mourir dans un si déplorable état et de

poignantes appréhensions, me faisaient monter des vapeurs au cerveau,

et, dans ce trouble de mon âme, je ne savais ce que ma langue

articulait; ce dut être toutefois quelque exclamation comme

celle-ci:--«Seigneur! Quelle misérable créature je suis! Si je viens à

être malade, assurément je mourrai faute de secours! Seigneur que

deviendrai-je!»--Alors des larmes coulèrent en abondance de mes yeux, et

il se passa un long temps avant que je pusse en proférer davantage.

Dans cet intervalle me revinrent à l'esprit les bons avis de mon père,

et sa prédiction, dont j'ai parlé au commencement de cette histoire, que

si je faisais ce coup de tête Dieu ne me bénirait point, et que j'aurais

dans la suite tout le loisir de réfléchir sur le mépris que j'aurais

fait de ses conseils lorsqu'il n'y aurait personne qui pût me prêter

assistance.--«Maintenant, dis-je à haute voix, les paroles de mon cher

père sont accomplies, la justice de Dieu m'a atteint, et je n'ai

personne pour me secourir ou m'entendre. J'ai méconnu la voix de la

Providence, qui m'avait généreusement placé dans un état et dans un rang

où j'aurais pu vivre dans l'aisance et dans le bonheur; mais je n'ai

point voulu concevoir cela, ni apprendre de mes parents à connaître les

biens attachés à cette condition. Je les ai délaissés pleurant sur ma

folie; et maintenant, abandonné, je pleure sur les conséquences de cette

folie. J'ai refusé leur aide et leur appui, qui auraient pu me produire

dans le monde et m'y rendre toute chose facile; maintenant j'ai des

difficultés à combattre contre lesquelles la nature même ne prévaudrait

pas, et je n'ai ni assistance, ni aide, ni conseil, ni réconfort.»--Et

je m'écriai alors:--«Seigneur viens à mon aide, car je suis dans une

grande détresse!»

Ce fut la première prière, si je puis l'appeler ainsi, que j'eusse faite

depuis plusieurs années. Mais je retourne à mon journal.

Le 28.--Un tant soit peu soulagé par le repos que j'avais pris, et mon

accès étant tout-à-fait passé, je me levai. Quoique je fusse encore

plein de l'effroi et de la terreur de mon rêve; je fis réflexion

cependant que l'accès de fièvre reviendrait le jour suivant, et qu'il

fallait en ce moment me procurer de quoi me rafraîchir et me soutenir

quand je serais malade. La première chose que je fis, ce fut de mettre

de l'eau dans une grande bouteille carrée et de la placer sur ma table,

à portée de mon lit; puis, pour enlever la crudité et la qualité

fiévreuse de l'eau, j'y versai et mêlai environ un quart de pinte de

_rum._ J'aveins alors un morceau de viande de bouc, je le fis griller

sur des charbons, mais je n'en pus manger que fort peu. Je sortis pour

me promener; mais j'étais très-faible et très-mélancolique, j'avais le

cœur navré de ma misérable condition et j'appréhendais le retour de mon

mal pour le lendemain. À la nuit je fis mon souper de trois œufs de

tortue, que je fis cuire sous la cendre, et que je mangeai à la coque,

comme on dit. Ce fut là, autant que je puis m'en souvenir, le premier

morceau pour lequel je demandai la bénédiction de Dieu depuis qu'il

m'avait donné la vie.

Après avoir mangé, j'essayai de me promener; mais je me trouvai si

affaibli que je pouvais à peine porter mon mousquet,--car je ne sortais

jamais sans lui.--Aussi je n'allai pas loin, et je m'assis à terre,

contemplant la mer qui s'étendait devant moi calme et douce. Tandis que

j'étais assis là il me vint à l'esprit ces pensées:

«Qu'est-ce que la terre et la mer dont j'ai vu tant de régions? d'où

cela a-t-il été produit? que suis-je moi même? que sont toutes les

créatures, sauvages ou policées, humaines ou brutes? d'où sortons-nous?

«Sûrement nous avons touts été faits par quelque secrète puissance, qui

a formé la terre et l'océan, l'air et les cieux, mais quelle est-elle?»

J'inférai donc naturellement de ces propositions que c'est Dieu qui a

créé tout cela.--«Bien! Mais si Dieu a fait toutes ces choses, il les

guide et les gouverne toutes, ainsi que tout ce qui les concerne; car

l'Être qui a pu engendrer toutes ces choses doit certainement avoir la

puissance de les conduire et de les diriger.

«S'il en est ainsi, rien ne peut arriver dans le grand département de

ces œuvres sans sa connaissance ou sans son ordre.

«Et si rien ne peut arriver sans qu'il le sache, il sait que je suis ici

dans une affreuse condition, et si rien n'arrive sans son ordre, il a

ordonné que tout ceci m'advînt.»

Il ne se présenta rien à mon esprit qui pût combattre une seule de ces

conclusions; c'est pourquoi je demeurai convaincu que Dieu avait ordonné

tout ce qui m'était survenu, et que c'était par sa volonté que j'avais

été amené à cette affreuse situation, Dieu seul étant le maître

non-seulement de mon sort, mais de toutes choses qui se passent dans le

monde; et il s'ensuivit immédiatement cette réflexion:

«Pourquoi Dieu a-t-il agi ainsi envers moi? Qu'ai-je fait pour être

ainsi traité?»

Alors ma conscience me retint court devant cet examen, comme si j'avais

blasphémé, et il me sembla qu'une voix me criait:--«Malheureux! tu

demandes ce que tu as fait? Jette un regard en arrière sur ta vie

coupable et dissipée, et demande-toi ce que tu n'as pas fait! Demande

pourquoi tu n'as pas été anéanti il y a long-temps? pourquoi tu n'as pas

été noyé dans la rade d'Yarmouth? pourquoi tu n'as pas été tué dans le

combat lorsque le corsaire de Sallé captura le vaisseau? pourquoi tu

n'as pas été dévoré par les bêtes féroces de la côte d'Afrique, ou

englouti _là_, quand tout l'équipage périt excepté toi? Et après cela te

rediras-tu: Qu'ai-je donc fait?

Ces réflexions me stupéfièrent; je ne trouvai pas un mot à dire, pas un

mot à me répondre. Triste et pensif, je me relevai, je rebroussai vers

ma retraite, et je passai par-dessus ma muraille, comme pour aller me

coucher; mais mon esprit était péniblement agité, je n'avais nulle envie

de dormir. Je m'assis sur une chaise, et j'allumai ma lampe, car il

commençait à faire nuit. Comme j'étais alors fortement préoccupé du

retour de mon indisposition, il me revint en la pensée que les

Brésiliens, dans toutes leurs maladies, ne prennent d'autres remèdes que

leur tabac, et que dans un de mes coffres j'en avais un bout de rouleau

tout-à-fait préparé, et quelque peu de vert non complètement trié.

J'allai à ce coffre, conduit par le Ciel sans doute, car j'y trouvai

tout à la fois la guérison de mon corps et de mon âme. Je l'ouvris et

j'y trouvai ce que je cherchais, le tabac; et, comme le peu de livres

que j'avais sauvés y étaient aussi renfermés, j'en tirai une des Bibles

dont j'ai parlé plus haut, et que jusque alors je n'avais pas ouvertes,

soit faute de loisir, soit par indifférence. J'aveins donc une Bible, et

je l'apportai avec le tabac sur ma table.

Je ne savais quel usage faire de ce tabac, ni s'il était convenable ou

contraire à ma maladie; pourtant j'en fis plusieurs essais, comme si

j'avais décidé qu'il devait être bon d'une façon ou d'une autre. J'en

mis d'abord un morceau de feuille dans ma bouche et je le chiquai: cela

m'engourdit de suite le cerveau, parce que ce tabac était vert et fort,

et que je n'y étais pas très-accoutumé. J'en fis ensuite infuser pendant

une heure ou deux dans un peu de _rum_ pour prendre cette potion en me

couchant; enfin j'en fis brûler sur un brasier, et je me tins le nez

au-dessus aussi près et aussi long-temps que la chaleur et la virulence

purent me le permettre; j'y restai presque jusqu'à suffocation.

Durant ces opérations je pris la Bible et je commençai à lire; mais

j'avais alors la tête trop troublée par le tabac pour supporter une

lecture. Seulement, ayant ouvert le livre au hasard, les premières

paroles que je rencontrai furent celles-ci:--«Invoque-moi au jour de ton

affliction, et je te délivrerai, et tu me glorifieras.»

LA SAVANE

Ces paroles étaient tout-à-fait applicables à ma situation; elles firent

quelque impression sur mon esprit au moment où je les lus, moins

pourtant qu'elles n'en firent par la suite; car le mot délivrance

n'avait pas de son pour moi, si je puis m'exprimer ainsi. C'était chose

si éloignée et à mon sentiment si impossible, que je commençai à parler

comme firent les enfants d'Israël quand il leur fut promis de la chair à

manger--«Dieu peut-il dresser une table dans le désert?»--moi je

disais:--«Dieu lui-même peut-il me tirer de ce lieu?»--Et, comme ce ne

fut qu'après de longues années que quelque lueur d'espérance brilla, ce

doute prévalait très-souvent dans mon esprit; mais, quoi qu'il en soit,

ces paroles firent une très-grande impression sur moi, et je méditai sur

elles fréquemment. Cependant il se faisait tard, et le tabac m'avait,

comme je l'ai dit, tellement appesanti la tête qu'il me prit envie de

dormir, de sorte que, laissant ma lampe allumée dans ma grotte de

crainte que je n'eusse besoin de quelque chose pendant la nuit, j'allai

me mettre au lit; mais avant de me coucher, je fis ce que je n'avais

fait de ma vie, je m'agenouillai et je priai Dieu d'accomplir pour moi

la promesse de me délivrer si je l'invoquais au jour de ma détresse.

Après cette prière brusque et incomplète je bus le _rum_ dans lequel

j'avais fait tremper le tabac; mais il en était si chargé et si fort que

ce ne fut qu'avec beaucoup de peine que je l'avalai. Là-dessus je me mis

au lit et je sentis aussitôt cette potion me porter violemment à la

tête; mais je tombai dans un si profond sommeil que je ne m'éveillai que

le lendemain vers trois heures de l'après-midi, autant que j'en pus

juger par le soleil; je dirai plus, je suis à peu près d'opinion que je

dormis tout le jour, toute la nuit suivante et une partie du

surlendemain; car autrement je ne sais comment j'aurais pu oublier une

journée dans mon calcul des jours de la semaine, ainsi que je le

reconnus quelques années après. Si j'avais commis cette erreur en

traçant et retraçant la même ligne, j'aurais dû oublier plus d'un jour.

Un fait certain, c'est que j'eus ce mécompte, et que je ne sus jamais

d'où il était provenu.

Quoi qu'il en soit, quand je me réveillai je me trouvai parfaitement

rafraîchi, et l'esprit dispos et joyeux. Lorsque je fus levé je me

sentis plus fort que la veille; mon estomac était mieux, j'avais faim;

bref, je n'eus pas d'accès le lendemain, et je continuai d'aller de

mieux en mieux. Ceci se passa le 29.

Le 30.--C'était mon bon jour, mon jour d'intermittence. Je sortis avec

mon mousquet, mais j'eus le soin de ne point trop m'éloigner. Je tuai un

ou deux oiseaux de mer, assez semblables à des oies sauvages; je les

apportai au logis; mais je ne fus point tenté d'en manger, et je me

contentai de quelques œufs de tortue, qui étaient fort bons. Le soir je

réitérai la médecine, que je supposais m'avoir fait du bien,--je veux

dire le tabac infusé dans du _rum,_--seulement j'en bus moins que la

première fois; je n'en mâchai point et je ne pris pas de fumigation.

Néanmoins, le jour suivant, qui était le 1er juillet, je ne fus pas

aussi bien que je l'avais espéré, j'eus un léger ressentiment de

frisson, mais ce ne fut que peu de chose.

=JUILLET=

Le 2.--Je réitérai ma médecine des trois manières; je me l'administrai

comme la première fois, et je doublai la quantité de ma potion.

Le 3.--La fièvre me quitta pour tout de bon; cependant je ne recouvrai

entièrement mes forces que quelques semaines après. Pendant cette

convalescence, je réfléchis beaucoup sur cette parole:--«Je te

délivrerai;»--et l'impossibilité de ma délivrance se grava si avant en

mon esprit qu'elle lui défendit tout espoir. Mais, tandis que je me

décourageais avec de telles pensées, tout-à-coup j'avisai que j'étais si

préoccupé de la délivrance de ma grande affliction, que je méconnaissais

la faveur que je venais de recevoir, et je m'adressai alors moi-même ces

questions:--«N'ai-je pas été miraculeusement délivré d'une maladie, de

la plus déplorable situation qui puisse être et qui était si

épouvantable pour moi? Quelle attention ai-je fait à cela? Comment ai-je

rempli mes devoirs? Dieu m'a délivré et je ne l'ai point glorifié;

c'est-à-dire je n'ai point été reconnaissant, je n'ai point confessé

cette délivrance; comment en attendrais-je une plus grande encore?»

Ces réflexions pénétrèrent mon cœur; je me jetai à genoux, et je

remerciai Dieu à haute voix de m'avoir sauvé de cette maladie.

Le 4.--Dans la matinée je pris la Bible, et, commençant par le

Nouveau-Testament, je m'appliquai sérieusement à sa lecture, et je

m'imposai la loi d'y vaquer chaque matin et chaque soir, sans

m'astreindre à certain nombre de chapitres, mais en poursuivant aussi

long-temps que je le pourrais. Au bout de quelque temps que j'observais

religieusement cette pratique, je sentis mon cœur sincèrement et

profondément contrit de la perversité de ma vie passée. L'impression de

mon songe se raviva, et ces paroles:--«Toutes ces choses ne t'ont point

amené à repentance»--m'affectèrent réellement l'esprit. C'est cette

repentance que je demandais instamment à Dieu, lorsqu'un jour, lisant la

Sainte Écriture, je tombai providentiellement sur ce passage:--«Il est

exalté prince et sauveur pour donner repentance et pour donner

rémission.»--Je laissai choir le livre, et, élevant mon cœur et mes

mains vers le Ciel dans une sorte d'extase de joie, je m'écriai:--«Jésus

fils de David, Jésus, toi sublime prince et sauveur, donne moi

repentance!»

Ce fut là réellement la première fois de ma vie que je fis une prière;

car je priai alors avec le sentiment de ma misère et avec une espérance

toute biblique fondée sur la parole consolante de Dieu, et dès lors je

conçus l'espoir qu'il m'exaucerait.

Robinson Crusoe (I/II) · 第 8 / 25 段