J'ai dit plus haut que j'avais une grande envie d'explorer toute l'île,

que j'avais poussé ma course jusqu'au ruisseau, puis jusqu'au lieu où

j'avais construit ma tonnelle, et d'où j'avais une belle percée jusqu'à

la mer, sur l'autre côté de l'île. Je résolus donc d'aller par la

traverse jusqu'à ce rivage; et, prenant mon mousquet, ma hache, mon

chien, une plus grande provision de poudre que de coutume, et garnissant

mon havresac de deux biscuits et d'une grosse grappe de raisin, je

commençai mon voyage. Quand j'eus traversé la vallée où se trouvait

située ma tonnelle dont j'ai parlé plus haut, je découvris la mer à

l'Ouest, et, comme il faisait un temps fort clair, je distinguai

parfaitement une terre: était-ce une île ou le continent, je ne pouvais

le dire; elle était très-haute et s'étendait fort loin de l'Ouest à

l'Ouest-Sud-Ouest, et me paraissait ne pas être éloignée de moins de

quinze ou vingt lieues.

Mais quelle contrée du monde était-ce? Tout ce qu'il m'était permis de

savoir, c'est qu'elle devait nécessairement faire partie de L'Amérique.

D'après toutes mes observations, je conclus qu'elle confinait aux

possessions espagnoles, qu'elle était sans doute toute habitée par des

Sauvages, et que si j'y eusse abordé, j'aurais eu à subir un sort pire

que n'était le mien. J'acquiesçai donc aux dispositions de la

Providence, qui, je commençais à le reconnaître et à le croire, ordonne

chaque chose pour le mieux. C'est ainsi que je tranquillisai mon esprit,

bien loin de me tourmenter du vain désir d'aller en ce pays.

En outre, après que j'eus bien réfléchi sur cette découverte, je pensai

que si cette terre faisait partie du littoral espagnol, je verrais

infailliblement, une fois ou une autre passer et repasser quelques

vaisseaux; et que, si le cas contraire échéait, ce serait une preuve que

cette côte faisait partie de celle qui s'étend entre le pays espagnol et

le Brésil; côte habitée par la pire espèce des Sauvages, car ils sont

cannibales ou mangeurs d'hommes, et ne manquent jamais de massacrer et

de dévorer tout ceux qui tombent entre leurs mains.

LA CAGE DE POLL

En faisant ces réflexions je marchais en avant tout à loisir. Ce côté de

l'île me parut beaucoup plus agréable que le mien; les savanes étaient

douces, verdoyantes, émaillées de fleurs et semées de bosquets

charmants. Je vis une multitude de perroquets, et il me prit envie d'en

attraper un s'il était possible, pour le garder, l'apprivoiser et lui

apprendre à causer avec moi. Après m'être donné assez de peine, j'en

surpris un jeune, je l'abattis d'un coup de bâton, et, l'ayant relevé,

je l'emportai à la maison. Plusieurs années s'écoulèrent avant que je

pusse le faire parler; mais enfin je lui appris à m'appeler

familièrement par mon nom. L'aventure qui en résulta, quoique ce ne soit

qu'une bagatelle, pourra fort bien être, en son lieu, très-divertissante.

Ce voyage me fut excessivement agréable: je trouvai dans les basses

terres des animaux que je crus être des lièvres et des renards; mais ils

étaient très-différents de toutes les autres espèces que j'avais vues

jusque alors. Bien que j'en eusse tué plusieurs, je ne satisfis point

mon envie d'en manger. À quoi bon m'aventurer; je ne manquais pas

d'aliments, et de très-bons, surtout de trois sortes: des chèvres, des

pigeons et des chélones ou tortues. Ajoutez à cela mes raisins, et le

marché de Leadenhall n'aurait pu fournir une table mieux que moi, à

proportion des convives. Malgré ma situation, en somme assez déplorable,

j'avais pourtant grand sujet d'être reconnaissant; car, bien loin d'être

entraîné à aucune extrémité pour ma subsistance, je jouissais d'une

abondance poussée même jusqu'à la délicatesse.

Dans ce voyage je ne marchais jamais plus de deux milles ou environ par

jour; mais je prenais tant de tours et de détours pour voir si je ne

ferais point quelque découverte, que j'arrivais assez fatigué au lieu où

je décidais de m'établir pour la nuit. Alors j'allais me loger dans un

arbre, ou bien je m'entourais de pieux plantés en terre depuis un arbre

jusqu'à un autre, pour que les bêtes farouches ne pussent venir à moi

sans m'éveiller. En atteignant à la rive de la mer, je fus surpris de

voir que le plus mauvais côté de l'île m'était échu: celle-ci était

couverte de tortues, tandis que sur mon côté je n'en avais trouvé que

trois en un an et demi. Il y avait aussi une foule d'oiseaux de

différentes espèces dont quelques-unes m'étaient déjà connues, et pour

la plupart fort bons à manger; mais parmi ceux-là je n'en connaissais

aucun de nom, excepté ceux qu'on appelle _Pingouins_.

J'en aurais pu tuer tout autant qu'il m'aurait plu, mais j'étais

très-ménager de ma poudre et de mon plomb; j'eusse bien préféré tuer une

chèvre s'il eût été possible, parce qu'il y aurait eu davantage à

manger. Cependant, quoique les boucs fussent en plus grande abondance

dans cette portion de l'île que dans l'autre, il était néanmoins

beaucoup plus difficile de les approcher, parce que la campagne, étant

plate et rase, ils m'appercevaient de bien plus loin que lorsque j'étais

sur les collines.

J'avoue que ce canton était infiniment plus agréable que le mien, et

pourtant il ne me vint pas le moindre désir de déménager. J'étais fixé à

mon habitation, je commençais à m'y faire, et tout le temps que je

demeurai par-là il me semblait que j'étais en voyage et loin de ma

patrie. Toutefois, je marchai le long de la côte vers l'Est pendant

environ douze milles; puis alors je plantai une grande perche sur le

rivage pour me servir de point de repère, et je me déterminai à

retourner au logis. À mon voyage suivant je pris à l'Est de ma demeure,

afin de gagner le côté opposé de l'île, et je tournai jusqu'à ce que je

parvinsse à mon jalon. Je dirai cela en temps et place.

Je pris pour m'en retourner un autre chemin que celui par où j'étais

venu, pensant que je pourrais aisément me reconnaître dans toute l'île,

et que je ne pourrais manquer de retrouver ma première demeure en

explorant le pays; mais je m'abusais; car, lorsque j'eus fait deux ou

trois milles, je me trouvai descendu dans une immense vallée environnée

de collines si boisées, que rien ne pouvait me diriger dans ma route, le

soleil excepté, encore eût-il fallu au moins que je connusse très-bien

la position de cet astre à cette heure du jour.

Il arriva que pour surcroît d'infortune, tandis que j'étais dans cette

vallée, le temps se couvrit de brumes pour trois ou quatre jours. Comme

il ne m'était pas possible de voir le soleil, je rôdai

très-malencontreusement, et je fus enfin obligé de regagner le bord de

la mer, de chercher mon jalon et de reprendre la route par laquelle

j'étais venu. Alors je retournai chez moi, mais à petites journées, le

soleil étant excessivement chaud, et mon fusil, mes munitions, ma hache

et tout mon équipement extrêmement lourds.

Mon chien, dans ce trajet, surprit un jeune chevreau et le saisit.

J'accourus aussitôt, je m'en emparai et le sauvai vivant de sa gueule.

J'avais un très-grand désir de l'amener à la maison s'il était possible;

souvent j'avais songé aux moyens de prendre un cabri ou deux pour former

une race de boucs domestiques, qui pourraient fournir à ma nourriture

quand ma poudre et mon plomb seraient consommés.

Je fis un collier pour cette petite créature, et, avec un cordon que je

tressai avec du fil de caret, que je portais toujours avec moi, je le

menai en laisse, non sans difficulté, jusqu'à ce que je fusse arrivé à

ma tonnelle, où je l'enfermai et le laissai; j'étais si impatient de

rentrer chez moi après un mois d'absence.

Je ne saurais comment exprimer quelle satisfaction ce fut pour moi de me

retrouver dans ma vieille huche[24], et de me coucher dans mon hamac. Ce

petit voyage à l'aventure, sans retraite assurée, m'avait été si

désagréable, que ma propre maison me semblait un établissement parfait

en comparaison; et cela me fit si bien sentir le confortable de tout ce

qui m'environnait, que je résolus de ne plus m'en éloigner pour un temps

aussi long tant que mon sort me retiendrait sur cette île.

Je me reposai une semaine pour me restaurer et me régaler après mon long

pèlerinage. La majeure partie de ce temps fut absorbée par une affaire

importante, la fabrication d'une cage pour mon Poll, qui commençait

alors à être quelqu'un de la maison et à se familiariser parfaitement

avec moi. Je me ressouvins enfin de mon pauvre biquet que j'avais parqué

dans mon petit enclos, et je résolus d'aller le chercher et de lui

porter quelque nourriture. Je m'y rendis donc, et je le trouvai où je

l'avais laissé:--au fait il ne pouvait sortir,--mais il était presque

mourant de faim. J'allai couper quelques rameaux aux arbres et quelques

branches aux arbrisseaux que je pus trouver, et je les lui jetai. Quand

il les eut brouté, je le liai comme j'avais fait auparavant et je

l'emmenai; mais il était si maté par l'inanition, que je n'aurais pas

même eu besoin de le tenir en laisse: il me suivit comme un chien. Comme

je continuai de le nourrir, il devint si aimant, si gentil, si doux,

qu'il fut dès lors un de mes serviteurs, et que depuis il ne voulut

jamais m'abandonner.

La saison pluvieuse de l'équinoxe automnal était revenue. J'observai

l'anniversaire du 30 septembre, jour de mon débarquement dans l'île,

avec la même solemnité que la première fois, il y avait alors deux ans

que j'étais là, et je n'entrevoyais pas plus ma délivrance que le

premier jour de mon arrivée. Je passai cette journée entière à remercier

humblement le Ciel de toutes les faveurs merveilleuses dont il avait

comblé ma vie solitaire, et sans lesquelles j'aurais été infiniment plus

misérable. J'adressai à Dieu d'humbles et sincères actions de grâces de

ce qu'il lui avait plu de me découvrir que même, dans cette solitude, je

pouvais être plus heureux que je ne l'eusse été au sein de la société et

de touts les plaisirs du monde; je le bénis encore de ce qu'il

remplissait les vides de mon isolement et la privation de toute

compagnie humaine par sa présence et par la communication de sa grâce,

assistant, réconfortant et encourageant mon âme à se reposer ici-bas sur

sa providence, et à espérer jouir de sa présence éternelle dans l'autre

vie.

Ce fut alors que je commençai à sentir profondément combien la vie que

je menais, même avec toutes ses circonstances pénibles, était plus

heureuse que la maudite et détestable vie que j'avais faite durant toute

la portion écoulée de mes jours. Mes chagrins et mes joies étaient

changés, mes désirs étaient autres, mes affections n'avaient plus le

même penchant, et mes jouissances étaient totalement différentes de ce

qu'elles étaient dans les premiers temps de mon séjour, ou au fait

pendant les deux années passées.

Autrefois, lorsque je sortais, soit pour chasser, soit pour visiter la

campagne, l'angoisse que mon âme ressentait de ma condition se

réveillait tout-à-coup, et mon cœur défaillait en ma poitrine, à la

seule pensée que j'étais en ces bois, ces montagnes ces solitudes, et

que j'étais un prisonnier sans rançon, enfermé dans un morne désert par

l'éternelle barrière de l'Océan. Au milieu de mes plus grands calmes

d'esprit, cette pensée fondait sur moi comme un orage et me faisait

tordre mes mains et pleurer comme un enfant. Quelquefois elle me

surprenait au fort de mon travail, je m'asseyais aussitôt, je soupirais,

et durant une heure ou deux, les yeux fichés en terre, je restais là.

Mon mal n'en devenait que plus cuisant. Si j'avais pu débonder en

larmes, éclater en paroles, il se serait dissipé, et la douleur, après

m'avoir épuisé, se serait elle-même abattue.

Mais alors je commençais à me repaître de nouvelles pensées. Je lisais

chaque jour la parole de Dieu, et j'en appliquais toutes les

consolations à mon état présent. Un matin que j'étais fort triste,

j'ouvris la Bible à ce passage:--«Jamais, jamais, je ne te délaisserai;

je ne t'abandonnerai jamais!»--Immédiatement il me sembla que ces mots

s'adressaient à moi; pourquoi autrement m'auraient-ils été envoyés juste

au moment où je me désolais sur ma situation, comme un être abandonné de

Dieu et des hommes?--«Eh bien! me dis-je, si Dieu ne me délaisse point,

que m'importe que tout le monde me délaisse! puisque, au contraire, si

j'avais le monde entier, et que je perdisse la faveur et les

bénédictions de Dieu, rien ne pourrait contrebalancer cette perte.»

Dès ce moment-là j'arrêtai en mon esprit qu'il m'était possible d'être

plus heureux dans cette condition solitaire que je ne l'eusse jamais été

dans le monde en toute autre position. Entraîné par cette pensée,

j'allais remercier le Seigneur de m'avoir relégué en ce lieu.

Mais à cette pensée quelque chose, je ne sais ce que ce fut, me frappa

l'esprit et m'arrêta.--«Comment peux-tu être assez hypocrite,

m'écriai-je, pour te prétendre reconnaissant d'une condition dont tu

t'efforces de te satisfaire, bien qu'au fond du cœur tu prierais plutôt

pour en être délivrer?» Ainsi j'en restai là. Mais quoique je n'eusse pu

remercier Dieu de mon exil, toutefois je lui rendis grâce sincèrement de

m'avoir ouvert les yeux par des afflictions providentielles afin que je

pusse reconnaître ma vie passée, pleurer sur mes fautes et me

repentir.--Je n'ouvrais jamais la Bible ni ne la fermais sans

qu'intérieurement mon âme ne bénit Dieu d'avoir inspiré la pensée à mon

ami d'Angleterre d'emballer, sans aucun avis de moi, ce saint livre

parmi mes marchandises, et d'avoir permis que plus tard je le sauvasse

des débris du navire.

LE GIBET

Ce fut dans cette disposition d'esprit que je commençai ma troisième

année; et, quoique je ne veuille point fatiguer le lecteur d'une

relation aussi circonstanciée de mes travaux de cette année que de ceux

de la première, cependant il est bon qu'il soit en général remarqué que

je demeurais très-rarement oisif. Je répartissais régulièrement mon

temps entre toutes les occupations quotidiennes que je m'étais imposées.

Tels étaient premièrement mes devoirs envers Dieu et la lecture des

Saintes-Écritures, auxquels je vaquais sans faute, quelquefois même

jusqu'à trois fois par jour; secondement ma promenade avec mon mousquet

à la recherche de ma nourriture, ce qui me prenait généralement trois

heures de la matinée quand il ne pleuvait pas; troisièmement

l'arrangement, l'apprêt, la conservation et la cuisson de ce que j'avais

tué pour ma subsistance. Tout ceci employait en grande partie ma

journée. En outre, il doit être considéré que dans le milieu du jour,

lorsque le soleil était à son zénith, la chaleur était trop accablante

pour agir: en sorte qu'on doit supposer que dans l'après-midi tout mon

temps de travail n'était que de quatre heures environ, avec cette

variante que parfois je changeais mes heures de travail et de chasse,

c'est-à-dire que je travaillais dans la matinée et sortais avec mon

mousquet sur le soir.

À cette brièveté du temps fixé pour le travail, veuillez ajouter

l'excessive difficulté de ma besogne, et toutes les heures que, par

manque d'outils, par manque d'aide et par manque d'habileté, chaque

chose que j'entreprenais me faisait perdre. Par exemple je fus

quarante-deux jours entiers à me façonner une planche de tablette dont

j'avais besoin dans ma grotte, tandis que deux scieurs avec leurs outils

et leurs tréteaux, en une demi-journée en auraient tiré six d'un seul

arbre.

Voici comment je m'y pris: j'abattis un gros arbre de la largeur que ma

planche devait avoir. Il me fallut trois jours pour le couper et deux

pour l'ébrancher et en faire une pièce de charpente. À force de hacher

et de tailler je réduisis les deux côtés en copeaux, jusqu'à ce qu'elle

fût assez légère pour être remuée. Alors je la tournai et je corroyai

une de ses faces, comme une planche, d'un bout à l'autre; puis je

tournai ce côté dessous et je la bûchai sur l'autre face jusqu'à ce

qu'elle fût réduite à un madrier de trois pouces d'épaisseur environ. Il

n'y a personne qui ne puisse juger quelle rude besogne c'était pour mes

mains; mais le travail et la patience m'en faisaient venir à bout comme

de bien d'autres choses; j'ai seulement cité cette particularité pour

montrer comment une si grande portion de mon temps s'écoulait à faire si

peu d'ouvrage; c'est-à-dire que telle besogne, qui pourrait n'être rien

quand on a de l'aide et des outils, devient un énorme travail, et

demande un temps prodigieux pour l'exécuter seulement avec ses mains.

Mais, nonobstant, avec de la persévérance et de la peine, j'achevai bien

des choses, et, au fait, toutes les choses que ma position exigeait que

je fisse, comme il apparaîtra par ce qui suit.

J'étais alors dans les mois de novembre et de décembre, attendant ma

récolte d'orge et de riz. Le terrain que j'avais labouré ou bêché

n'était pas grand; car, ainsi que je l'ai fait observer, mes semailles

de chaque espèce n'équivalaient pas à un demi-picotin, parce que j'avais

perdu toute une moisson pour avoir ensemencé dans la saison sèche.

Toutefois, la moisson promettait d'être belle, quand je m'apperçus

tout-à-coup que j'étais en danger de la voir détruite entièrement par

divers ennemis dont il était à peine possible de se garder: d'abord par

les boucs, et ces animaux sauvages que j'ai nommés lièvres, qui, ayant

tâté du goût exquis du blé, s'y tapissaient nuit et jour, et le

broutaient à mesure qu'il poussait, et si près du pied qu'il n'aurait

pas eu le temps de monter en épis.

Je ne vis d'autre remède à ce mal que d'entourer mon blé d'une haie, qui

me coûta beaucoup de peines, et d'autant plus que cela requérait

célérité, car les animaux ne cessaient point de faire du ravage.

Néanmoins, comme ma terre en labour était petite en raison de ma

semaille, en trois semaines environ je parvins à la clore totalement.

Pendant le jour je faisais feu sur ces maraudeurs, et la nuit je leur

opposais mon chien, que j'attachais dehors à un poteau, et qui ne

cessait d'aboyer. En peu de temps les ennemis abandonnèrent donc la

place, et ma moisson crût belle et bien, et commença bientôt à mûrir.

Mais si les bêtes avaient ravagé mon blé en herbe, les oiseaux me

menacèrent d'une nouvelle ruine quand il fut monté en épis. Un jour que

je longeais mon champ pour voir comment cela allait, j'apperçus une

multitude d'oiseaux, je ne sais pas de combien de sortes, qui

entouraient ma petite moisson, et qui semblaient épier l'instant où je

partirais. Je fis aussitôt une décharge sur eux,--car je sortais

toujours avec mon mousquet.--À peine eus-je tiré, qu'une nuée d'oiseaux

que je n'avais point vus s'éleva du milieu même des blés.

Je fus profondément navré: je prévis qu'en peu de jours ils détruiraient

toutes mes espérances, que je tomberais dans la disette, et que je ne

pourrais jamais amener à bien une moisson. Et je ne savais que faire à

cela! Je résolus pourtant de sauver mon grain s'il était possible, quand

bien même je devrais faire sentinelle jour et nuit. Avant tout j'entrai

dans la pièce pour reconnaître le dommage déjà existant, et je vis

qu'ils en avaient gâté une bonne partie, mais que cependant, comme il

était encore trop vert pour eux, la perte n'était pas extrême, et que le

reste donnerait une bonne moisson, si je pouvais le préserver.

Je m'arrêtai un instant pour recharger mon mousquet, puis, m'avançant un

peu, je pus voir aisément mes larrons branchés sur touts les arbres

d'alentour, semblant attendre mon départ, ce que l'évènement confirma;

car, m'écartant de quelques pas comme si je m'en allais, je ne fus pas

plus tôt hors de leur vue qu'ils s'abattirent de nouveau un à un dans

les blés. J'étais si vexé, que je n'eus pas la patience d'attendre

qu'ils fussent touts descendus; je sentais que chaque grain était pour

ainsi dire une miche qu'ils me dévoraient. Je me rapprochai de la haie,

je fis feu de nouveau et j'en tuai trois. C'était justement ce que je

souhaitais; je les ramassai, je fis d'eux comme on fait des insignes

voleurs en Angleterre, je les pendis à un gibet pour la terreur des

autres. On n'imaginerait pas quel bon effet cela produisit:

non-seulement les oiseaux ne revinrent plus dans les blés, mais ils

émigrèrent de toute cette partie de l'île, et je n'en vis jamais un seul

aux environs tout le temps que pendirent mes épouvantails.

Je fus extrêmement content de cela, comme on peut en avoir l'assurance;

et sur la fin de décembre, qui est le temps de la seconde moisson de

l'année, je fis la récolte de mon blé.

J'étais pitoyablement outillé pour cela; je n'avais ni faux ni faucille

pour le couper; tout ce que je pus faire ce fut d'en fabriquer une de

mon mieux avec un des braquemarts ou coutelas que j'avais sauvés du

bâtiment parmi d'autres armes. Mais comme ma moisson était petite, je

n'eus pas grande difficulté à la recueillir. Bref, je la fis à ma

manière car je sciai les épis, je les emportai dans une grande corbeille

que j'avais tressée, et je les égrainai entre mes mains. À la fin de

toute ma récolte, je trouvai que le demi-picotin que j'avais semé

m'avait produit près de deux boisseaux de riz et environ deux boisseaux

et demi d'orge, autant que je pus en juger, puisque je n'avais alors

aucune mesure.

Ceci fut pour moi un grand sujet d'encouragement; je pressentis qu'à

l'avenir il plairait à Dieu que je ne manquasse pas de pain. Toutefois

je n'étais pas encore hors d'embarras: je ne savais comment moudre ou

comment faire de la farine de mon grain, comment le vanner et le bluter;

ni même, si je parvenais à le mettre en farine, comment je pourrais en

faire du pain; et enfin, si je parvenais à en faire du pain, comment je

pourrais le faire cuire. Toutes ces difficultés, jointes au désir que

j'avais d'avoir une grande quantité de provisions, et de m'assurer

constamment ma subsistance, me firent prendre la résolution de ne point

toucher à cette récolte, de la conserver tout entière pour les semailles

de la saison prochaine, et, à cette époque, de consacrer toute mon

application et toutes mes heures de travail à accomplir le grand œuvre

de me pourvoir de blé et de pain.

C'est alors que je pouvais dire avec vérité que je travaillais pour mon

pain. N'est-ce pas chose étonnante, et à laquelle peu de personnes

réfléchissent, l'énorme multitude d'objets nécessaires pour

entreprendre, produire, soigner, préparer, faire et achever _une

parcelle de pain_.

Moi, qui étais réduit à l'état de pure nature, je sentais que c'était là

mon découragement de chaque jour, et d'heure en heure cela m'était

devenu plus évident, dès lors même que j'eus recueilli la poignée de blé

qui, comme je l'ai dit, avait crû d'une façon si inattendue et si

émerveillante.

Premièrement je n'avais point de charrue pour labourer la terre, ni de

bêche ou de pelle pour la fouir. Il est vrai que je suppléai à cela en

fabriquant une pelle de bois dont j'ai parlé plus haut, mais elle

faisait ma besogne grossièrement; et, quoiqu'elle m'eût coûté un grand

nombre de jours, comme la pellâtre n'était point garnie de fer,

non-seulement elle s'usa plus tôt, mais elle rendait mon travail plus

pénible et très-imparfait.

Mais, résigné à tout, je travaillais avec patience, et l'insuccès ne me

rebutait point. Quand mon blé fut semé, je n'avais point de herse, je

fus obligé de passer dessus moi-même et de traîner une grande et lourde

branche derrière moi, avec laquelle, pour ainsi dire, j'égratignais la

terre plutôt que je ne la hersais ou ratissais.

Quand il fut en herbe ou monté en épis, comme je l'ai déjà fait

observer, de combien de choses n'eus-je pas besoin pour l'enclorre, le

préserver, le faucher, le moissonner, le transporter au logis, le

battre, le vanner et le serrer. Ensuite il me fallut un moulin pour le

moudre, des sas pour bluter la farine, du levain et du sel pour pétrir;

et enfin un four pour faire cuire le pain, ainsi qu'on pourra le voir

dans la suite. Je fus réduit à faire toutes ces choses sans aucun de ces

instruments, et cependant mon blé fut pour moi une source de bien-être

et de consolation. Ce manque d'instruments, je le répète, me rendait

toute opération lente et pénible, mais il n'y avait à cela point de

remède. D'ailleurs, mon temps étant divisé, je ne pouvais le perdre

entièrement. Une portion de chaque jour était donc affectée à ces

ouvrages; et, comme j'avais résolu de ne point faire du pain de mon blé

jusqu'à ce que j'en eusse une grande provision, j'avais les six mois

prochains pour appliquer tout mon travail et toute mon industrie à me

fournir d'ustensiles nécessaires à la manutention des grains que je

recueillerais pour mon usage.

Robinson Crusoe (I/II) · 第 10 / 25 段