Le 20.--Je portai tout mon bataclan dans ma grotte; je me mis à meubler

ma maison, et j'assemblai quelques bouts de planche en manière de table

de cuisine, pour apprêter mes viandes dessus; mais les planches

commençaient à devenir fort rares par-devers moi; aussi ne fis-je plus

aucune autre table.

Le 24.--Beaucoup de pluie toute la nuit et tout le jour; je ne sortis

pas.

Le 25.--Pluie toute la journée.

Le 26.--Point de pluie; la terre était alors plus fraîche qu'auparavant

et plus agréable.

Le 27.--Je tuai un chevreau et j'en estropiai un autre qu'alors je pus

attraper et amener en laisse à la maison. Dès que je fus arrivé je liai

avec des éclisses l'une de ses jambes qui était cassée.

Nota. J'en pris un tel soin, qu'il survécut, et que sa jambe redevint

aussi forte que jamais; et, comme je le soignai ainsi fort long-temps,

il s'apprivoisa et paissait sur la pelouse, devant ma porte, sans

chercher aucunement à s'enfuir. Ce fut la première fois que je conçus la

pensée de nourrir des animaux privés, pour me fournir d'aliments quand

toute ma poudre et tout mon plomb seraient consommés.

Les 28, 29 et 30,--Grandes chaleurs et pas de brise; si bien qu'il ne

m'était possible de sortir que sur le soir pour chercher ma subsistance.

Je passai ce temps à mettre touts mes effets en ordre dans mon

habitation.

=JANVIER 1660=

Le 1er.--Chaleur toujours excessive. Je sortis pourtant de grand matin

et sur le tard avec mon fusil, et je me reposai dans le milieu du jour.

Ce soir là, m'étant avancé dans lesvallées situées vers le centre de

l'île; j'y découvris une grande quantité de boucs, mais très-farouches

et très-difficiles à approcher; je résolus cependant d'essayer si je ne

pourrais pas dresser mon chien à les chasser par-devers moi.

Le 2.--En conséquence, je sortis le lendemain, avec mon chien, et je le

lançai contre les boucs; mais je fus désappointé, car touts lui firent

face; et, comme il comprit parfaitement le danger, il ne voulut pas même

se risquer près d'eux.

Le 3.--Je commençai mon retranchement ou ma muraille; et, comme j'avais

toujours quelque crainte d'être attaqué, je résolus de le faire

très-épais et très-solide.

Nota. Cette clôture ayant déjà été décrite, j'omets à dessein dans ce

journal ce que j'en ai dit plus haut. Il suffira de prier d'observer que

je n'employai pas moins de temps que depuis le 3 janvier jusqu'au

14 avril pour l'établir, la terminer et la perfectionner, quoiqu'elle

n'eût pas plus de vingt-quatre verges d'étendue: elle décrivaitun

demi-cercle à partir d'un point du rocher jusqu'à un second point

éloigné du premier d'environ huit verges, et, dans le fond, juste au

centre, se trouvait la porte de ma grotte.

Je travaillai très-péniblement durant tout cet intervalle, contrarié par

les pluies non-seulement plusieurs jours mais quelquefois plusieurs

semaines de suite. Jem'étais imaginé que je ne saurais être parfaitement

à couvert avant que ce rempart fût entièrement achevé. Il est aussi

difficile de croire que d'exprimer la peine que me coûta chaque chose,

surtout le transport despieux depuis les bois, et leur enfoncement dans

le sol; car je les avais faits beaucoup plus gros qu'il n'était

nécessaire. Cette palissade terminée, et son extérieur étant doublement

défendu par un revêtement de gazon adossé contre pour la dissimuler, je

me persuadai que s'il advenait qu'on abordât sur cette terre on

n'appercevrait rien qui ressemblât à une habitation; et ce fut fort

heureusement que je la fis ainsi, comme on pourra le voir par la suite

dans une occasion remarquable.

Chaque jour j'allais chasser et faire ma ronde dans les bois, à moins

que la pluie ne m'en empêchât, et dans ces promenades je faisais assez

souvent la découverte d'une chose ou d'une autre à mon profit. Je

trouvais surtout une sorte de pigeons qui ne nichaient point sur les

arbres comme font les ramiers, mais dans des trous de rocher, à la

manière des pigeons domestiques. Je pris quelques-uns de leurs petits

pour essayer à les nourrir et à les apprivoiser, et j'y réussis. Mais

quand ils furent plus grands ils s'envolèrent; le manque de nourriture

en fut la principale cause, car je n'avais rien à leur donner. Quoi

qu'il en soit, je découvrais fréquemment leurs nids, et j'y prenais

leurs pigeonneaux dont la chair était excellente.

En administrant mon ménage je m'apperçus qu'il me manquait beaucoup de

choses, que de prime-abord je me crus incapable de fabriquer, ce qui au

fait se vérifia pour quelques-unes: par exemple, je ne pus jamais amener

une futaille au point d'être cerclée. J'avais un petit baril ou deux,

comme je l'ai noté plus haut; mais il fut tout-à-fait hors de ma portée

d'en faire un sur leur modèle, j'employai pourtant plusieurs semaines à

cette tentative: je ne sus jamais l'assembler sur ses fonds ni joindre

assez exactement ses douves pour y faire tenir de l'eau; ainsi je fus

encore obligé de passer outre.

En second lieu, j'étais dans une grande pénurie de lumière; sitôt qu'il

faisait nuit, ce qui arrivait ordinairement vers sept heures, j'étais

forcé de me mettre au lit. Je me ressouvins de la masse de cire vierge

dont j'avais fait des chandelles pendant mon aventure d'Afrique; mais je

n'en avais point alors. Mon unique ressource fut donc quand j'eus tué

une chèvre d'en conserver la graisse, et avec une petite écuelle de

terre glaise, que j'avais fait cuire au soleil et dans laquelle je mis

une mèche d'étoupe, de me faire une lampe dont la flamme me donna une

lueur, mais une lueur moins constante et plus sombre que la clarté d'un

flambeau.

Au milieu de tout mes travaux il m'arriva de trouver, en visitant mes

bagages, un petit sac qui, ainsi que je l'ai déjà fait savoir, avait été

empli de grains pour la nourriture de la volaille à bord du

vaisseau,--non pas lors de notre voyage, mais, je le suppose, lors de

son précédent retour de Lisbonne.--Le peu de grains qui était resté dans

le sac avait été tout dévoré par les rats, et je n'y voyais plus que de

la bale et de la poussière; or, ayant besoin de ce sac pour quelque

autre usage,--c'était, je crois, pour y mettre de la poudre lorsque je

la partageai de crainte du tonnerre,--j'allai en secouer la bale au pied

du rocher, sur un des côtés de mes fortifications.

C'était un peu avant les grandes pluies mentionnées précédemment que je

jetai cette poussière sans y prendre garde, pas même assez pour me

souvenir que j'avais vidé là quelque chose. Quand au bout d'un mois, ou

environ, j'apperçus quelques tiges vertes qui sortaient de terre,

j'imaginai d'abord que c'étaient quelques plantes que je ne connaissais

point; mais quels furent ma surprise et mon étonnement lorsque peu de

temps après je vis environ dix ou douze épis d'une orge verte et

parfaite de la même qualité que celle d'Europe, voire même que notre

orge d'Angleterre.

Il serait impossible d'exprimer mon ébahissement et le trouble de mon

esprit à cette occasion. Jusque là ma conduite ne s'était appuyée sur

aucun principe religieux; au fait, j'avais très-peu de notions

religieuses dans la tête, et dans tout ce qui m'était advenu je n'avais

vu que l'effet du hasard, ou, comme on dit légèrement, du bon plaisir de

Dieu; sans même chercher, en ce cas, à pénétrer les fins de la

Providence et son ordre qui régit les événements de ce monde. Mais après

que j'eus vu croître de l'orge dans un climat que je savais n'être pas

propre à ce grain, surtout ne sachant pas comment il était venu là, je

fus étrangement émerveillé, et je commençai à me mettre dans l'esprit

que Dieu avait miraculeusement fait pousser cette orge sans le concours

d'aucune semence, uniquement pour me faire subsister dans ce misérable

désert.

Cela me toucha un peu le cœur et me fit couler des larmes des yeux, et

je commençai à me féliciter de ce qu'un tel prodige eût été opéré en ma

faveur; mais le comble de l'étrange pour moi, ce fut de voir près des

premières, tout le long du rocher, quelques tiges éparpillées qui

semblaient être des tiges de riz, et que je reconnus pour telles parce

que j'en avais vu croître quand j'étais sur les côtes d'Afrique.

Non-seulement je pensai que la Providence m'envoyait ces présents; mais,

étant persuadé que sa libéralité devait s'étendre encore plus loin, je

parcourus de nouveau toute cette portion de l'île que j'avais déjà

visitée, cherchant dans touts les coins et au pied de touts les rochers,

dans l'espoir de découvrir une plus grande quantité de ces plantes; mais

je n'en trouvai pas d'autres. Enfin, il me revint à l'esprit que j'avais

secoué en cet endroit le sac qui avait contenu la nourriture de la

volaille et le miracle commença à disparaître. Je dois l'avouer, ma

religieuse reconnaissance envers la providence de Dieu s'évanouit

aussitôt que j'eus découvert qu'il n'y avait rien que de naturel dans

cet événement. Cependant il était siétrange et si inopiné, qu'il ne

méritait pas moins ma gratitude que s'il eût été miraculeux. En effet,

n'était-ce pas tout aussi bien l'œuvre de la Providence que s'ilsétaient

tombés du Ciel, que ces dix ou douze grains fussent restés intacts quand

tout le reste avait été ravagé par les rats; et, qu'en outre, je les

eusse jetés précisément dans ce lieu abrité par une roche élevée, où ils

avaient pu germer aussitôt; tandis qu'en cette saison, partout ailleurs,

ils auraient été brûlés par le soleilet détruits?

L'OURAGAN

Comme on peut le croire, je recueillis soigneusement les épis de ces

blés dans leur saison, ce qui fut environ à la fin de juin; et, mettant

en réserve jusqu'au moindre grain, je résolus de semer tout ce que j'en

avais, dans l'espérance qu'avec le temps j'en récolterais assez pour

faire du pain. Quatre années s'écoulèrent avant que je pusse me

permettre d'en manger; encore n'en usai-je qu'avec ménagement, comme je

le dirai plus tard en son lieu: car tout ce que je confiai à la terre,

la première fois, fut perdu pour avoir mal pris mon temps en le semant

justement avant la saison sèche; de sorte qu'il ne poussa pas, ou poussa

tout au moins fort mal. Nous reviendrons là-dessus.

Outre cette orge, il y avait vingt ou trente tiges de riz, que je

conservai avec le même soin et dans le même but, c'est-à-dire pour me

faire du pain ou plutôt diverses sortes de mets; j'avais trouvé le moyen

de cuire sans four, bien que plus tard j'en aie fait un. Mais retournons

à mon journal.

Je travaillai très-assidûment pendant ces trois mois et demi à la

construction de ma muraille. Le 14 avril je la fermai, me réservant de

pénétrer dans mon enceinte au moyen d'une échelle, et non point d'une

porte, afin qu'aucun signe extérieur ne pût trahir mon habitation.

=AVRIL=

Le 16.--Je terminai mon échelle, dont je me servais ainsi: d'abord je

montais sur le haut de la palissade, puis je l'amenais à moi et la

replaçais en dedans. Ma demeure me parut alors complète; car j'y avais

assez de place dans l'intérieur, et rien ne pouvait venir à moi du

dehors, à moins de passer d'abord par-dessus ma muraille.

Juste le lendemain que cet ouvrage fut achevé, je faillis à voir touts

mes travaux renversés d'un seul coup, et à perdre moi-même la vie. Voici

comment: j'étais occupé derrière ma tente, à l'entrée de ma grotte,

lorsque je fus horriblement effrayé par une chose vraiment affreuse;

tout-à-coup la terre s'éboula de la voûte de ma grotte et du flanc de la

montagne qui me dominait, et deux des poteaux que j'avais placés dans ma

grotte craquèrent effroyablement. Je fus remué jusque dans les

entrailles; mais, ne soupçonnant pas la cause réelle de ce fracas, je

pensai seulement que c'était la voûte de ma grotte qui croulait, comme

elle avait déjà croulé en partie. De peur d'être englouti je courus vers

mon échelle, et, ne m'y croyant pas encore en sûreté, je passai

par-dessus ma muraille, pour échapper à des quartiers de rocher que je

m'attendais à voir fondre sur moi. Sitôt que j'eus posé le pied hors de

ma palissade, je reconnus qu'il y avait un épouvantable tremblement de

terre. Le sol sur lequel j'étais s'ébranla trois fois à environ huit

minutes de distance, et ces trois secousses furent si violentes,

qu'elles auraient pu renverser l'édifice le plus solide qui ait jamais

été. Un fragment énorme se détacha de la cime d'un rocher situé proche

de la mer, à environ un demi-mille de moi, et tomba avec un tel bruit

que, de ma vie, je n'en avais entendu de pareil. L'Océan même me parut

violemment agité. Je pense que les secousses avaient été plus fortes

encore sous les flots que dans l'île.

N'ayant jamais rien senti de semblable, ne sachant pas même que cela

existât, je fus tellement atterré que je restai là comme mort ou

stupéfié, et le mouvement de la terre me donna des nausées comme à

quelqu'un ballotté sur la mer. Mais le bruit de la chute du rocher me

réveilla, m'arracha à ma stupeur, et me remplit d'effroi. Mon esprit

n'entrevit plus alors que l'écroulement de la montagne sur ma tente et

l'anéantissement de touts mes biens; et cette idée replongea une seconde

fois mon âme dans la torpeur.

Après que la troisième secousse fut passée et qu'il se fut écoulé

quelque temps sans que j'eusse rien senti de nouveau, je commençai à

reprendre courage; pourtant je n'osais pas encore repasser par-dessus ma

muraille, de peur d'être enterré tout vif: je demeurais immobile, assis

à terre, profondément abattu et désolé, ne sachant que résoudre et que

faire. Durant tout ce temps je n'eus pas une seule pensée sérieuse de

religion, si ce n'est cette banale invocation: Seigneur ayez pitié de

moi, qui cessa en même temps que le péril.

Tandis que j'étais dans cette situation, je m'apperçus que le ciel

s'obscurcissait et se couvrait de nuages comme s'il allait pleuvoir;

bientôt après le vent se leva par degrés, et en moins d'une demi-heure

un terrible ouragan se déclara. La mer se couvrit tout-à-coup d'écume,

les flots inondèrent le rivage, les arbres se déracinèrent: bref ce fut

une affreuse tempête. Elle dura près de trois heures, ensuite elle alla

en diminuant; et au bout de deux autres heures tout était rentré dans le

calme, et il commença à pleuvoir abondamment.

Cependant j'étais toujours étendu sur la terre, dans la terreur et

l'affliction, lorsque soudain je fis réflexion que ces vents et cette

pluie étant la conséquence du tremblement de terre, il devait être

passé, et que je pouvais me hasarder à retourner dans ma grotte. Cette

pensée ranima mes esprits et, la pluie aidant aussi à me persuader,

j'allai m'asseoir dans ma tente; mais la violence de l'orage menaçant de

la renverser, je fus contraint de me retirer dans ma grotte, quoique j'y

fusse fort mal à l'aise, tremblant qu'elle ne s'écroulât sur ma tête.

Cette pluie excessive m'obligea un nouveau travail, c'est-à-dire à

pratiquer une rigole au travers de mes fortifications, pour donner un

écoulement aux eaux, qui, sans cela, auraient inondé mon habitation.

Après être resté quelque temps dans ma grotte sans éprouver de nouvelles

secousses, je commençai à être un peu plus rassuré; et, pour ranimer mes

sens, qui avaient grand besoin de l'être, j'allai à ma petite provision,

et je pris une petite goutte de _rum_;alors, comme toujours, j'en usai

très-sobrement, sachant bien qu'une fois bu il ne me serait pas possible

d'en avoir d'autre.

Il continua de pleuvoir durant toute la nuit et une grande partie du

lendemain, ce qui m'empêcha de sortir. L'esprit plus calme, je me mis à

réfléchir sur ce que j'avais de mieux à faire. Je conclus que l'île

étant sujette aux tremblements de terre, je ne devais pas vivre dans une

caverne, et qu'il me fallait songer à construire une petite hutte dans

un lieu découvert, que, pour ma sûreté, j'entourerais également d'un

mur; persuadé qu'en restant où j'étais, je serais un jour ou l'autre

enterré tout vif.

Ces pensées me déterminèrent à éloigner ma tente de l'endroit qu'elle

occupait justement au-dessous d'une montagne menaçante qui, sans nul

doute, l'ensevelirait à la première secousse. Je passai les deux jours

suivants, les 19 et 20 avril, à chercher où et comment je transporterais

mon habitation.

La crainte d'être englouti vivant m'empêchait de dormir tranquille, et

la crainte de coucher dehors, sans aucune défense, était presque aussi

grande; mais quand, regardant autour de moi, je voyais le bel ordre où

j'avais mis toute chose, et combien j'étais agréablement caché et à

l'abri de tout danger, j'éprouvais la plus grande répugnance à

déménager.

Dans ces entrefaites je réfléchis que l'exécution de ce projet me

demanderait beaucoup de temps, et qu'il me fallait, malgré les risques,

rester où j'étais, jusqu'à ce que je me fusse fait un campement, et que

je l'eusse rendu assez sûr pour aller m'y fixer. Cette décision me

tranquillisa pour un temps, et je résolus de me mettre à l'ouvrage avec

toute la diligence possible, pour me bâtir dans un cercle, comme la

première fois, un mur de pieux, de câbles, etc., et d'y établir ma tente

quand il serait fini, mais de rester où j'étais jusqu'à ce que cet

enclos fût terminé et prêt à me recevoir. C'était le 21.

Le 22.--Dès le matin j'avisai au moyen de réaliser mon dessein, mais

j'étais dépourvu d'outils. J'avais trois grandes haches et une grande

quantité de hachettes,--car nous avions emporté des hachettes pour

trafiquer avec les Indiens;--mais à force d'avoir coupé et taillé des

bois durs et noueux, elles étaient toutes émoussées et ébréchées. Je

possédais bien une pierre à aiguiser, mais je ne pouvais la faire

tourner en même temps que je repassais. Cette difficulté me coûta autant

de réflexions qu'un homme d'état pourrait en dépenser sur un grand point

de politique, ou un juge sur une question de vie ou de mort. Enfin

j'imaginai une roue à laquelle j'attachai un cordon, pour la mettre en

mouvement au moyen de mon pied tout en conservant mes deux mains libres.

Nota. Je n'avais jamais vu ce procédé mécanique en Angleterre, ou du

moins je ne l'avais point remarqué, quoique j'aie observé depuis qu'il y

est très-commun; en outre, cette pierre était très-grande et

très-lourde, et je passai une semaine entière à amener cette machine à

perfection.

Les 28 et 29.--J'employai ces deux jours à aiguiser mes outils, le

procédé pour faire tourner ma pierre allant très-bien.

Le 30.--M'étant apperçu depuis long-temps que ma provision de biscuits

diminuait, j'en fis la revue et je me réduisis à un biscuit par jour, ce

qui me rendit le cœur très-chagrin.

=MAI=

Le 1er.--Le matin, en regardant du côté de la mer, à la marée basse,

j'apperçus par extraordinaire sur le rivage quelque chose de gros qui

ressemblait assez à un tonneau; quand je m'en fus approché, je vis que

c'était un baril et quelques débris du vaisseau qui avaient été jetés

sur le rivage par le dernier ouragan. Portant alors mes regards vers la

carcasse du vaisseau, il me sembla qu'elle sortait au-dessus de l'eau

plus que de coutume. J'examinai le baril qui était sur la grève, je

reconnus qu'il contenait de la poudre à canon, mais qu'il avait pris

l'eau et que cette poudre ne formait plus qu'une masse aussi dure qu'une

pierre. Néanmoins, provisoirement, je le roulai plus loin sur le rivage,

et je m'avançai sur le sable le plus près possible de la coque du

navire, afin de mieux la voir.

Quand je fus descendu tout proche, je trouvai sa position étonnamment

changée. Le château de proue, qui d'abord était enfoncé dans le sable,

était alors élevé de six pieds au moins, et la poupe, que la violence de

la mer avait brisée et séparée du reste peu de temps après que j'y eus

fait mes dernières recherches, avait lancée, pour ainsi dire, et jetée

sur le côté. Le sable s'était tellement amoncelé près de l'arrière, que

là où auparavant une grande étendue d'eau m'empêchait d'approcher à plus

d'un quart de mille sans me mettre à la nage, je pouvais marcher

jusqu'au vaisseau quand la marée était basse. Je fus d'abord surpris de

cela, mais bientôt je conclus que le tremblement de terre devait en être

la cause; et, comme il avait augmenté le bris du vaisseau, chaque jour

il venait au rivage quantité de choses que la mer avait détachées, et

que les vents et les flots roulaient par degrés jusqu'à terre.

Ceci vint me distraire totalement de mon dessein de changer

d'habitation, et ma principale affaire, ce jour-là, fut de chercher à

pénétrer dans le vaisseau: mais je vis que c'était une chose que je ne

devais point espérer, car son intérieur était encombré de sable.

Néanmoins, comme j'avais appris à ne désespérer de rien, je résolus d'en

arracher par morceaux ce que je pourrais, persuadé que tout ce que j'en

tirerais me serait de quelque utilité.

LE SONGE

Le 3.--Je commençai par scier un bau qui maintenait la partie supérieure

proche le gaillard d'arrière, et, quand je l'eus coupé, j'ôtai tout ce

que je pus du sable qui embarrassait la portion la plus élevée; mais, la

marée venait à monter, je fus obligé de m'en tenir là pour cette fois.

Le 4.--J'allai à la pêche, mais je ne pris aucun poisson que j'osasse

manger; ennuyé de ce passe-temps, j'étais sur le point de me retirer

quand j'attrapai un petit dauphin. Je m'étais fait une grande ligne avec

du fil de caret, mais je n'avais point d'hameçons; néanmoins je prenais

assez de poisson et tout autant que je m'en souciais. Je l'exposais au

soleil et je le mangeais sec.

Le 5.--Je travaillai sur la carcasse; je coupai un second bau, et je

tirai des ponts trois grandes planches de sapin; je les liai ensemble,

et les fis flotter vers le rivage quand vint le flot de la marée.

Le 6.--Je travaillai sur la carcasse; j'en arrachai quantité de

chevilles et autres ferrures; ce fut une rude besogne. Je rentrai chez

moi très-fatigué, et j'eus envie de renoncer à ce sauvetage.

Le 7.--Je retournai à la carcasse, mais non dans l'intention d'y

travailler; je trouvai que par son propre poids elle s'était affaissée

depuis que les baux étaient sciés, et que plusieurs pièces du bâtiment

semblaient se détacher. Le fond de la cale était tellement entr'ouvert,

que je pouvais voir dedans: elle était presque emplie de sable et d'eau.

Le 8.--J'allai à la carcasse, etje portai avec moi une pince pour

démanteler le pont, qui pour lors était entièrement débarrassé d'eau et

de sable; j'enfonçai deux planches que j'amenai aussi à terre avec la

marée. Je laissai là ma pince pour le lendemain.

Le 9.--J'allai à la carcasse, et avec mon levier je pratiquai une

ouverture dans la coque du bâtiment; je sentis plusieurs tonneaux, que

j'ébranlai avec la pince sans pouvoir les défoncer. Je sentis également

le rouleau de plomb d'Angleterre; je le remuai, mais il était trop lourd

pour que je pusse le transporter.

Les 10, 11, 12, 13 et 14.--J'allai chaque jour à la carcasse, et j'en

tirai beaucoup de pièces de charpente, des bordages, des planches et

deux ou trois cents livres de fer.

Le 15.--Je portai deux haches, pour essayer si je ne pourrais point

couper un morceau du rouleau de plomb en y appliquant le taillant de

l'une, que j'enfoncerais avec l'autre; mais, comme il était recouvert

d'un pied et demi d'eau environ, je ne pus frapper aucun coup qui

portât.

Le 16.--Il avait fait un grand vent durant la nuit, la carcasse

paraissait avoir beaucoup souffert de la violence des eaux; mais je

restai si long-temps dans les bois à attraper des pigeons pour ma

nourriture que la marée m'empêcha d'aller au bâtiment ce jour-là.

Le 17.--J'apperçus quelques morceaux des débris jetés sur le rivage, à

deux milles de moi environ; je m'assurai de ce que ce pouvait être, et

je trouvai que c'était une pièce de l'éperon, trop pesante pour que je

l'emportasse.

Le 24.--Chaque jour jusqu'à celui-ci je travaillai sur la carcasse, et

j'en ébranlai si fortement plusieurs parties à l'aide de ma pince, qu'à

la première grande marée flottèrent plusieurs futailles et deux coffres

de matelot; mais, comme le vent soufflait de la côte, rien ne vint à

terre ce jour-là, si ce n'est quelques membrures et une barrique pleine

de porc du Brésil que l'eau et le sable avaient gâté.

Robinson Crusoe (I/II) · 第 7 / 25 段