Au bout d'environ dix ou douze jours que j'étais là, il me vint en

l'esprit que je perdrais la connaissance du temps, faute de livres, de

plumes et d'encre, et même que je ne pourrais plus distinguer les

dimanches des jours ouvrables. Pour éviter cette confusion, j'érigeai

sur le rivage où j'avais pris terre pour la première fois, un gros

poteau en forme de croix, sur lequel je gravai avec mon couteau, en

lettres capitales, cette inscription:

=J'ABORDAI ICI LE 30 SEPTEMBRE 1659.=

Sur les côtés de ce poteau carré, je faisais touts les jours une

hoche[21], chaque septième hoche avait le double de la longueur des

autres, et touts les premiers du mois j'en marquais une plus longue

encore: par ce moyen, j'entretins mon calendrier, ou le calcul de mon

temps, divisé par semaines, mois et années.

C'est ici le lieu d'observer que, parmi le grand nombre de choses que

j'enlevai du vaisseau, dans les différents voyages que j'y fis, je me

procurai beaucoup d'articles de moindre valeur, mais non pas d'un

moindre usage pour moi, et que j'ai négligé de mentionner précédemment;

comme, par exemple, des plumes, de l'encre, du papier et quelques autres

objets serrés dans les cabines du capitaine, du second, du canonnier et

du charpentier; trois ou quatre compas, des instruments de

mathématiques, des cadrans, des lunettes d'approche, des cartes et des

livres de navigation, que j'avais pris pêle-mêle sans savoir si j'en

aurais besoin ou non. Je trouvai aussi trois fort bonnes Bibles que

j'avais reçues d'Angleterre avec ma cargaison, et que j'avais emballées

avec mes hardes; en outre, quelques livres portugais, deux ou trois de

prières catholiques, et divers autres volumes que je conservai

soigneusement.

LA CHAISE

Il ne faut pas que j'oublie que nous avions dans le vaisseau un chien et

deux chats. Je dirai à propos quelque chose de leur histoire fameuse.

J'emportai les deux chats avec moi; quant au chien, il sauta de lui-même

hors du vaisseau, et vint à la nage me retrouver à terre, après que j'y

eus conduit ma première cargaison. Pendant bien des années il fut pour

moi un serviteur fidèle; je n'eus jamais faute de ce qu'il pouvait

m'aller quérir, ni de la compagnie qu'il pouvait me faire; seulement

j'aurais désiré qu'il me parlât, mais c'était chose impossible. J'ai dit

que j'avais trouvé des plumes, de l'encre et du papier; je les ménageai

extrêmement, et je ferai voir que tant que mon encre dura je tins un

compte exact de toutes choses; mais, quand elle fut usée cela me devint

impraticable, car je ne pus parvenir à en faire d'autre par aucun des

moyens que j'imaginai.

Cela me fait souvenir que, nonobstant tout ce que j'avais amassé, il me

manquait quantité de choses. De ce nombre était premièrement l'encre,

ensuite une bêche, une pioche et une pelle pour fouir et transporter la

terre; enfin des aiguilles, des épingles et du fil. Quant à de la toile,

j'appris bientôt à m'en passer sans beaucoup de peine.

Ce manque d'outils faisait que dans touts mes travaux je n'avançais que

lentement, et il s'écoula près d'une année avant que j'eusse entièrement

achevé ma petite palissade ou parqué mon habitation. Ses palis ou pieux

étaient si pesants, que c'était tout ce que je pouvais faire de les

soulever. Il me fallait long-temps pour les couper et les façonner dans

les bois, et bien plus long-temps encore pour les amener jusqu'à ma

demeure. Je passais quelquefois deux jours à tailler et à transporter un

seul de ces poteaux, et un troisième jour à l'enfoncer en terre. Pour ce

dernier travail je me servais au commencement d'une lourde pièce de bois

mais, plus tard, je m'avisai d'employer une barre de fer, ce qui

n'empêcha pas, toutefois, que le pilotage de ces palis ou de ces pieux

ne fût une rude et longue besogne.

Mais quel besoin aurais-je eu de m'inquiéter de la lenteur de n'importe

quel travail; je sentais tout le temps que j'avais devant moi, et que

cet ouvrage une fois achevé je n'aurais aucune autre occupation, au

moins que je pusse prévoir, si ce n'est de rôder dans l'île pour

chercher ma nourriture, ce que je faisais plus ou moins chaque jour.

Je commençai dès lors à examiner sérieusement ma position et les

circonstances où j'étais réduit. Je dressai, par écrit, un état de mes

affaires, non pas tant pour les laisser à ceux qui viendraient après

moi, car il n'y avait pas apparence que je dusse avoir beaucoup

d'héritiers, que pour délivrer mon esprit des pensées qui l'assiégeaient

et l'accablaient chaque jour. Comme ma raison commençait alors à me

rendre maître de mon abattement, j'essayais à me consoler moi-même du

mieux que je pouvais, en balançant mes biens et mes maux, afin que je

pusse bien me convaincre que mon sort n'était pas le pire; et, comme

débiteur et créancier, j'établis, ainsi qu'il suit, un compte

très-fidèle de mes jouissances en regard des misères que je souffrais:

LE MAL.

Je suis jeté sur une île horrible et désolée, sans aucun espoir de

délivrance.

LE BIEN.

Mais je suis vivant; mais je n'ai pas été noyé comme, le furent touts

mes compagnons de voyage.

LE MAL.

Je suis écarté et séparé, en quelque sorte, du monde entier pour être

misérable.

LE BIEN.

Mais j'ai été séparé du reste de l'équipage pour être préservé de la

mort; et Celui qui m'a miraculeusement sauvé de la mort peut aussi me

délivrer de cette condition.

LE MAL.

Je suis retranché du nombre des hommes; je suis un solitaire, un banni

de la société humaine.

LE BIEN.

Mais je ne suis point mourant de faim et expirant sur une terre stérile

qui ne produise pas de subsistances.

LE MAL.

Je n'ai point de vêtements pour me couvrir.

LE BIEN.

Mais je suis dans un climat chaud, où, si j'avais des vêtements, je

pourrais à peine les porter.

LE MAL.

Je suis sans aucune défense, et sans moyen de résister à aucune attaque

d'hommes ou de bêtes.

LE BIEN.

Mais j'ai échoué sur une île où je ne vois nulle bête féroce qui puisse

me nuire, comme j'en ai vu sur la côte d'Afrique; et que serais-je si

j'y avais naufragé?

LE MAL.

Je n'ai pas une seule âme à qui parler, ou qui puisse me consoler.

LE BIEN.

Mais Dieu, par un prodige, a envoyé le vaisseau assez près du rivage

pour que je pusse en tirer tout ce qui m'était nécessaire pour suppléer

à mes besoins ou me rendre capable d'y suppléer moi-même aussi

long-temps que je vivrai.

En somme, il en résultait ce témoignage indubitable, que, dans le monde,

il n'est point de condition si misérable où il n'y ait quelque chose de

positif ou de négatif dont on doit être reconnaissant. Que ceci demeure

donc comme une leçon tirée de la plus affreuse de toutes les conditions

humaines, qu'il est toujours en notre pouvoir de trouver quelques

consolations qui peuvent être placées dans notre bilan des biens et des

maux au crédit de ce compte.

Ayant alors accoutumé mon esprit à goûter ma situation, et ne promenant

plus mes regards en mer dans l'espérance d'y découvrir un vaisseau, je

commençai à m'appliquer à améliorer mon genre de vie, et à me faire les

choses aussi douces que possible.

J'ai déjà décrit mon habitation ou ma tente, placée au pied d'une roche,

et environnée d'une forte palissade de pieux et de câbles, que,

maintenant, je devrais plutôt appeler une muraille, car je l'avais

renformie, à l'extérieur, d'une sorte de contre-mur de gazon d'à peu

près deux pieds d'épaisseur. Au bout d'un an et demi environ je posai

sur ce contre-mur des chevrons s'appuyant contre le roc, et que je

couvris de branches d'arbres et de tout ce qui pouvait garantir de la

pluie, que j'avais reconnue excessive en certains temps de l'année.

J'ai raconté de quelle manière j'avais apporté touts mes bagages dans

mon enclos, et dans la grotte que j'avais faite par derrière; mais je

dois dire aussi que ce n'était d'abord qu'un amas confus d'effets dans

un tel désordre qu'ils occupaient toute la place, et me laissaient à

peine assez d'espace pour me remuer. Je me mis donc à agrandir ma

grotte, et à pousser plus avant mes travaux souterrains; car c'était

une roche de sablon qui cédait aisément à mes efforts. Comme alors je me

trouvais passablement à couvert des bêtes de proie, je creusai

obliquement le roc à main droite; et puis, tournant encore droite, je

poursuivis jusqu'à ce que je l'eusse percé à jour, pour me faire une

porte de sortie sur l'extérieur de ma palissade ou de mes

fortifications.

Non-seulement cela me donna une issue et une entrée, ou, en quelque

sorte, un chemin dérobé pour ma tente et mon magasin, mais encore de

l'espace pour ranger tout mon attirail.

J'entrepris alors de me fabriquer les meubles indispensables dont

j'avais le plus besoin, spécialement une chaise et une table. Sans cela

je ne pouvais jouir du peu de bien-être que j'avais en ce monde; sans

une table, je n'aurais pu écrire ou manger, ni faire quantité de choses

avec tant de plaisir.

Je me mis donc à l'œuvre; et ici je constaterai nécessairement cette

observation, que la raison étant l'essence et l'origine des

mathématiques, tout homme qui base chaque chose sur la raison, et juge

des choses le plus raisonnablement possible, peut, avec le temps, passer

maître dans n'importe quel art mécanique. Je n'avais, de ma vie, manié

un outil; et pourtant, à la longue, par mon travail, mon application,

mon industrie, je reconnus enfin qu'il n'y avait aucune des choses qui

me manquaient que je n'eusse pu faire, surtout si j'avais eu des

instruments. Quoi qu'il en soit, sans outils, je fabriquai quantité

d'ouvrages; et seulement avec une hache et une herminette, je vins à

bout de quelques-uns qui, sans doute, jusque-là, n'avaient jamais été

faits ainsi; mais ce ne fut pas sans une peine infinie. Par exemple, si

j'avais besoin d'une planche, je n'avais pas d'autre moyen que celui

d'abattre un arbre, de le coucher devant moi, de le tailler des deux

côtés avec ma cognée jusqu'à le rendre suffisamment mince, et de le

dresser ensuite avec mon herminette. Il est vrai que par cette méthode

je ne pouvais tirer qu'une planche d'un arbre entier; mais à cela, non

plus qu'à la prodigieuse somme de temps et de travail que j'y dépensais,

il n'y avait d'autre remède que la patience. Après tout, mon temps ou

mon labeur était de peu de prix, et il importait peu que je l'employasse

d'une manière ou d'une autre.

Comme je l'ai dit plus haut, je me fis en premier lieu une chaise et une

table, et je me servis, pour cela, des bouts de bordages que j'avais

tirés du navire. Quand j'eus façonné des planches, je plaçai de grandes

tablettes, larges d'un pied et demi, l'une au-dessus de l'autre, tout le

long d'un côté de ma grotte, pour poser mes outils, mes clous, ma

ferraille, en un mot pour assigner à chaque chose sa place, et pouvoir

les trouver aisément. J'enfonçai aussi quelques chevilles dans la paroi

du rocher pour y pendre mes mousquets et tout ce qui pouvait se

suspendre.

Si quelqu'un avait pu visiter ma grotte, à coup sûr elle lui aurait

semblé un entrepôt général d'objets de nécessité. J'avais ainsi toutes

choses si bien à ma main, que j'éprouvais un vrai plaisir à voir le bel

ordre de mes effets, et surtout à me voir à la tête d'une si grande

provision.

Ce fut seulement alors que je me mis à tenir un journal de mon

occupation de chaque jour; car dans les commencements, j'étais trop

embarrassé de travaux et j'avais l'esprit dans un trop grand trouble;

mon journal n'eût été rempli que de choses attristantes. Par exemple, il

aurait fallu que je parlasse ainsi: Le 30 septembre, après avoir gagné

le rivage; après avoir échappé à la mort, au lieu de remercier Dieu de

ma délivrance, ayant rendu d'abord une grande quantité d'eau salée, et

m'étant assez bien remis, je courus çà et là sur le rivage, tordant mes

mains frappant mon front et ma face, invectivant contre ma misère, et

criant: «Je suis perdu! perdu!... jusqu'à ce qu'affaibli et harassé, je

fus forcé de m'étendre sur le sol, où je n'osai pas dormir de peur

d'être dévoré.

Quelques jours plus tard, après mes voyages au bâtiment, et après que

j'en eus tout retiré, je ne pouvais encore m'empêcher de gravir sur le

sommet d'une petite montagne, et là de regarder en mer, dans l'espérance

d'y appercevoir un navire. Alors j'imaginais voir poindre une voile dans

le lointain. Je me complaisais dans cet espoir; mais après avoir regardé

fixement jusqu'à en être presque aveuglé, mais après cette vision

évanouie, je m'asseyais et je pleurais comme un enfant. Ainsi

j'accroissais mes misères par ma folie.

CHASSE DU 3 NOVEMBRE

Ayant surmonté ces faiblesses, et mon domicile et mon ameublement étant

établis aussi bien que possible, je commençai mon journal, dont je vais

ici vous donner la copie aussi loin que je pus le poursuivre; car mon

encre une fois usée, je fus dans la nécessité de l'interrompre.

=JOURNAL=

=30 SEPTEMBRE 1659=

Moi, pauvre misérable Robinson CRUSOE, après avoir fait naufrage au

large durant une horrible tempête, tout l'équipage étant noyé, moi-même

étant à demi-mort, j'abordai à cette île infortunée, que je nommai l'Île

du Désespoir.

Je passai tout le reste du jour à m'affliger de l'état affreux où

j'étais réduit: sans nourriture, sans demeure, sans vêtements, sans

armes, sans lieu de refuge, sans aucune espèce de secours, je ne voyais

rien devant moi que la mort, soit que je dusse être dévoré par les bêtes

ou tué par les Sauvages, ou que je dusse périr de faim. À la brune je

montai sur un arbre, de peur des animaux féroces, et je dormis

profondément, quoiqu'il plût toute la nuit.

=OCTOBRE=

Le 1er.--À ma grande surprise, j'apperçus, le matin, que le vaisseau

avait été soulevé par la marée montante, et entraîné beaucoup plus près

du rivage. D'un côté ce fut une consolation pour moi; car le voyant

entier et dressé sur sa quille, je conçus l'espérance, si le vent venait

à s'abattre, d'aller à bord et d'en tirer les vivres ou les choses

nécessaires pour mon soulagement. D'un autre côté ce spectacle renouvela

la douleur que je ressentais de la perte de mes camarades; j'imaginais

que si nous étions demeurés à bord, nous eussions pu sauver le navire,

ou qu'au moins mes compagnons n'eussent pas été noyés comme ils

l'étaient, et que, si tout l'équipage avait été préservé, peut-être nous

eussions pu construire avec les débris du bâtiment une embarcation qui

nous aurait portés en quelque endroit du monde. Je passai une grande

partie de la journée à tourmenter mon âme de ces regrets; mais enfin,

voyant le bâtiment presque à sec, j'avançai sur la grève aussi loin que

je pus, et me mis à la nage pour aller à bord. Il continua de pleuvoir

tout le jour, mais il ne faisait point de vent.

Du 1er au 24.--Toutes ces journées furent employées à faire plusieurs

voyages pour tirer du vaisseau tout ce que je pouvais, et l'amener à

terre sur des radeaux à la faveur de chaque marée montante. Il plut

beaucoup durant cet intervalle, quoique avec quelque lueur de beau

temps: il paraît que c'était la saison pluvieuse.

Le 20.--Je renversai mon radeau et touts les objets que j'avais mis

dessus; mais, comme c'était dans une eau peu profonde, et que la

cargaison se composait surtout d'objets pesants, j'en recouvrai une

partie quand la marée se fut retirée.

Le 25.--Tout le jour et toute la nuit il tomba une pluie accompagnée de

rafale; durant ce temps le navire se brisa, et le vent ayant soufflé

plus violemment encore, il disparut, et je ne pus appercevoir ses débris

qu'à mer étale seulement. Je passai ce jour-là à mettre à l'abri les

effets que j'avais sauvés, de crainte qu'ils ne s'endommageassent à la

pluie.

Le 26.--Je parcourus le rivage presque tout le jour, pour trouver une

place où je pusse fixer mon habitation; j'étais fort inquiet de me

mettre à couvert, pendant la nuit, des attaques des hommes et des bêtes

sauvages. Vers le soir je m'établis en un lieu convenable, au pied d'un

rocher, et je traçai un demi-cercle pour mon campement, que je résolus

d'entourer de fortifications composées d'une double palissade fourrée de

câbles et renformie de gazon.

Du 26 au 30.--Je travaillai rudement à transporter touts mes bagages

dans ma nouvelle habitation, quoiqu'il plut excessivement fort une

partie de ce temps-là.

Le 31.--Dans la matinée je sortis avec mon fusil pour chercher quelque

nourriture et reconnaître le pays; je tuai une chèvre, dont le chevreau

me suivit jusque chez moi; mais, dans la suite, comme il refusait de

manger, je le tuai aussi.

=NOVEMBRE=

Le 1er.--Je dressai ma tente au pied du rocher, et j'y couchai pour la

première nuit. Je l'avais faite aussi grande que possible avec des

piquets que j'y avais plantés, et auxquels j'avais suspendu mon hamac.

Le 2.--J'entassai tout mes coffres, toutes mes planches et tout le bois

de construction dont j'avais fait mon radeau, et m'en formai un rempart

autour de moi, un peu en dedans de la ligne que j'avais tracée pour mes

fortifications.

Le 3.--Je sortis avec mon fusil et je tuai deux oiseaux semblables à des

canards, qui furent un excellent manger. Dans l'après-midi je me mis à

l'œuvre pour faire une table.

Le 4.--Je commençai à régler mon temps de travail et de sortie, mon

temps de repos et de récréation, et suivant cette règle que je continuai

d'observer, le matin, s'il ne pleuvait pas; je sortais avec mon fusil

pour deux ou trois heures; je travaillais ensuite jusqu'à onze heures

environ, puis je mangeais ce que je pouvais avoir; de midi à deux heures

je me couchais pour dormir, à cause de la chaleur accablante; et dans la

soirée, je me remettais à l'ouvrage. Tout mon temps de travail de ce

jour-là et du suivant fut employé à me faire une table; car je n'étais

alors qu'un triste ouvrier; mais bientôt après le temps et la nécessité

firent de moi un parfait artisan, comme ils l'auraient fait je pense, de

tout autre.

Le 5.--Je sortis avec mon fusil et mon chien, et je tuai un chat

sauvage; sa peau était assez douce, mais sa chair ne valait rien.

J'écorchais chaque animal que je tuais, et j'en conservais la peau. En

revenant le long du rivage je vis plusieurs espèces d'oiseaux de mer qui

m'étaient inconnus; mais je fus étonné et presque effrayé par deux ou

trois veaux marins, qui, tandis que je les fixais du regard, ne sachant

pas trop ce qu'ils étaient, se culbutèrent dans l'eau et m'échappèrent

pour cette fois.

Le 6.--Après ma promenade du matin, je me mis à travailler de nouveau à

ma table, et je l'achevai, non pas à ma fantaisie; mais il ne se passa

pas long-temps avant que je fusse en état d'en corriger les défauts.

Le 7.--Le ciel commença à se mettre au beau. Les 7, 8, 9, 10, et une

partie du 12,--le 11 était un dimanche,--je passai tout mon temps à me

fabriquer une chaise, et, avec beaucoup de peine, je l'amenai à une

forme passable; mais elle ne put jamais me plaire, et même, en la

faisant, je la démontai plusieurs fois.

Nota. Je négligeai bientôt l'observation des dimanches; car ayant omis

de faire la marque qui les désignait sur mon poteau, j'oubliai quand

tombait ce jour.

Le 13.--Il fit une pluie qui humecta la terre et me rafraîchit beaucoup;

mais elle fut accompagnée d'un coup de tonnerre et d'un éclair, qui

m'effrayèrent horriblement, à cause de ma poudre. Aussitôt qu'ils furent

passés, je résolus de séparer ma provision de poudre en autant de petits

paquets que possible, pour la mettre hors de tout danger.

Les 14, 15 et 16.--Je passai ces trois jours à faire des boîtes ou de

petites caisses carrées, qui pouvaient contenir une livre de poudre ou

deux tout au plus; et, les ayant emplies, je les mis aussi en sûreté, et

aussi éloignées les unes des autres que possible. L'un de ces trois

jours, je tuai un gros oiseau qui était bon à manger; mais je ne sus

quel nom lui donner.

Le 17.--Je commençai, en ce jour, à creuser le roc derrière ma tente,

pour ajouter à mes commodités.

Nota. Il me manquait, pour ce travail, trois choses absolument

nécessaires, savoir un pic, une pelle et une brouette ou un panier. Je

discontinuai donc mon travail, et me mis à réfléchir sur les moyens de

suppléer à ce besoin, et de me faire quelques outils. Je remplaçai le

pic par des leviers de fer, qui étaient assez propres à cela, quoique un

peu lourds; pour la pelle ou bêche, qui était la seconde chose dont

j'avais besoin, elle m'était d'une si absolue nécessité, que, sans cela,

je ne pouvais réellement rien faire. Mais je ne savais par quoi la

remplacer.

Le 18.--En cherchant dans les bois, je trouvai un arbre qui était

semblable, ou tout au moins ressemblait beaucoup à celui qu'au Brésil on

appelle _bois de fer_, à cause de son excessive dureté. J'en coupai une

pièce avec une peine extrême et en gâtant presque ma hache; je n'eus pas

moins de difficulté pour l'amener jusque chez moi, car elle était

extrêmement lourde.

La dureté excessive de ce bois, et le manque de moyens d'exécution,

firent que je demeurai long-temps à façonner cet instrument; ce ne fut

que petit à petit que je pus lui donner la forme d'une pelle ou d'une

bêche. Son manche était exactement fait comme à celles dont on se sert

en Angleterre; mais sa partie plate n'étant pas ferrée, elle ne pouvait

pas être d'un aussi long usage. Néanmoins elle remplit assez bien son

office dans toutes les occasions que j'eus de m'en servir. Jamais pelle,

je pense, ne fut faite de cette façon et ne fut si longue à fabriquer.

Mais ce n'était pas tout; il me manquait encore un panier ou une

brouette. Un panier, il m'était de toute impossibilité d'en faire,

n'ayant rien de semblable à des baguettes ployantes propres à tresser de

la vannerie, du moins je n'en avais point encore découvert. Quant à la

brouette, je m'imaginai que je pourrais en venir à bout, à l'exception

de la roue, dont je n'avais aucune notion, et que je ne savais comment

entreprendre. D'ailleurs je n'avais rien pour forger le goujon de fer

qui devait passer dans l'axe ou le moyeu. J'y renonçai donc; et, pour

emporter la terre que je tirais de la grotte, je me fis une machine

semblable à l'oiseau dans lequel les manœuvres portent le mortier quand

ils servent les maçons.

La façon de ce dernier ustensile me présenta moins de difficulté que

celle de la pelle; néanmoins l'une et l'autre, et la malheureuse

tentative que je fis de construire une brouette, ne me prirent pas moins

de quatre journées, en exceptant toujours le temps de ma promenade du

matin avec mon fusil; je la manquais rarement, et rarement aussi

manquais-je d'en rapporter quelque chose à manger.

Le 23.--Mon autre travail ayant été interrompu pour la fabrication de

ces outils, dès qu'ils furent achevés je le repris, et, tout en faisant

ce que le temps et mes forces me permettaient, je passai dix-huit jours

entiers à élargir et à creuser ma grotte, afin qu'elle pût loger mes

meubles plus commodément.

LE SAC AUX GRAINS

Durant tout ce temps je travaillai à faire cette chambre ou cette grotte

assez spacieuse pour me servir d'entrepôt, de magasin, de cuisine, de

salle à manger et de cellier. Quant à mon logement, je me tenais dans ma

tente, hormis quelques jours de la saison humide de l'année, où il

pleuvait si fort que je ne pouvais y être à l'abri; ce qui m'obligea,

plus tard, à couvrir tout mon enclos de longues perches en forme de

chevrons, buttant contre le rocher, et à les charger de glaïeuls et de

grandes feuilles d'arbres, en guise de chaume.

=DÉCEMBRE=

Le 10.--Je commençais alors à regarder ma grotte ou ma voûte comme

terminée, lorsque tout-à-coup,--sans doute je l'avais faite trop

vaste,--une grande quantité de terre éboula du haut de l'un des côtés;

j'en fus, en un mot, très-épouvanté, et non pas sans raison; car, si je

m'étais trouvé dessous, je n'aurais jamais eu besoin d'un fossoyeur.

Pour réparer cet accident j'eus énormément de besogne; il fallut

emporter la terre qui s'était détachée; et, ce qui était encore plus

important, il fallut étançonner la voûte, afin que je pusse être bien

sûr qu'il ne s'écroulerait plus rien.

Le 11.--Conséquemment je travaillai à cela, et je plaçai deux étaies ou

poteaux posés à plomb sous le ciel de la grotte, avec deux morceaux de

planche mis en croix sur chacun. Je terminai cet ouvrage le lendemain;

puis, ajoutant encore des étaies garnies de couches, au bout d'une

semaine environ j'eus mon plafond assuré; et, comme ces poteaux étaient

placés en rang, ils me servirent de cloisons pour distribuer mon logis.

Le 17.--À partir de ce jour jusqu'au vingtième, je posai des tablettes

et je fichai des clous sur les poteaux pour suspendre tout ce qui

pouvait s'accrocher; je commençai, dès lors, à avoir mon intérieur en

assez bon ordre.

Robinson Crusoe (I/II) · 第 6 / 25 段