Je reconnus aussi que l'île était inculte, et que vraisemblablement elle

n'était habitée que par des bêtes féroces; pourtant je n'en appercevais

aucune; mais en revanche, je voyais quantité d'oiseaux dont je ne

connaissais pas l'espèce. Je n'aurais pas même pu, lorsque j'en aurais

tué, distinguer ceux qui étaient bons à manger de ceux qui ne l'étaient

pas. En revenant, je tirai sur un gros oiseau que je vis se poser sur un

arbre, au bord d'un grand bois; c'était, je pense, le premier coup de

fusil qui eût été tiré en ce lieu depuis la création du monde. Je n'eus

pas plus tôt fait feu, que de toutes les parties du bois il s'éleva un

nombre innombrable d'oiseaux de diverses espèces, faisant une rumeur

confuse et criant chacun selon sa note accoutumée. Pas un d'eux n'était

d'une espèce qui me fût connue. Quant à l'animal que je tuai, je le pris

pour une sorte de faucon; il en avait la couleur et le bec, mais non pas

les serres ni les éperons; sa chair était puante et ne valait absolument

rien.

Me contentant de cette découverte, je revins à mon radeau et me mis à

l'ouvrage pour le décharger. Cela me prit tout le reste du jour. Que

ferais-je de moi à la nuit? Où reposerais-je? en vérité je l'ignorais;

car je redoutais de coucher à terre, ne sachant si quelque bête féroce

ne me dévorerait pas. Comme j'ai eu lieu de le reconnaître depuis, ces

craintes étaient réellement mal fondées.

Néanmoins, je me barricadai aussi bien que je pus avec les coffres et

les planches que j'avais apportés sur le rivage, et je me fis une sorte

de hutte pour mon logement de cette nuit-là. Quant à ma nourriture, je

ne savais pas encore comment j'y suppléerais, si ce n'est que j'avais vu

deux ou trois animaux semblables à des lièvres fuir hors du bois où

j'avais tiré sur l'oiseau.

Alors je commençai à réfléchir que je pourrais encore enlever du

vaisseau bien des choses qui me seraient fort utiles, particulièrement

des cordages et des voiles, et autres objets qui pourraient être

transportés. Je résolus donc de faire un nouveau voyage à bord si

c'était possible; et, comme je n'ignorais pas que la première tourmente

qui soufflerait briserait nécessairement le navire en mille pièces, je

renonçai à rien entreprendre jusqu'à ce que j'en eusse retiré tout ce

que je pourrais en avoir. Alors je tins conseil, en mes pensées veux-je

dire, pour décider si je me resservirais du même radeau. Cela me parut

impraticable; aussi me déterminai-je à y retourner comme la première

fois, quand la marée serait basse, ce que je fis; seulement je me

déshabillai avant de sortir de ma hutte, ne conservant qu'une chemise

rayée[18], une paire de braies de toile et des escarpins.

Je me rendis pareillement à bord et je préparai un second radeau. Ayant

eu l'expérience du premier, je fis celui-ci plus léger et je le chargeai

moins pesamment; j'emportai, toutefois, quantité de choses d'une

très-grande utilité pour moi. Premièrement, dans la soute aux rechanges

du maître charpentier, je trouvai deux ou trois sacs pleins de pointes

et de clous, une grande tarière, une douzaine ou deux de haches, et, de

plus, cette chose d'un si grand usage nommée meule à aiguiser. Je mis

tout cela à part, et j'y réunis beaucoup d'objets appartenant au

canonnier, nommément deux ou trois leviers de fer, deux barils de balles

de mousquet, sept mousquets, un troisième fusil de chasse, une petite

quantité de poudre, un gros sac plein de cendrée et un grand rouleau de

feuilles de plomb; mais ce dernier était si pesant que je ne pus le

soulever pour le faire passer par-dessus le bord.

En outre je pris une voile de rechange du petit hunier, un hamac, un

coucher complet et touts les vêtements que je pus trouver. Je chargeai

donc mon second radeau de tout ceci, que j'amenai sain et sauf sur le

rivage, à ma très-grande satisfaction.

LA CHAMBRE DU CAPITAINE

Durant mon absence j'avais craint que, pour le moins, mes provisions ne

fussent dévorées; mais, à mon retour, je ne trouvai aucune trace de

visiteur, seulement un animal semblable à un chat sauvage était assis

sur un des coffres. Lorsque je m'avançai vers lui, il s'enfuit à une

petite distance, puis s'arrêta tout court; et s'asseyant, très-calme et

très-insouciant, il me regarda en face, comme s'il eût eu envie de lier

connaissance avec moi. Je lui présentai mon fusil; mais comme il ne

savait ce que cela signifiait, il y resta parfaitement indifférent, sans

même faire mine de s'en aller. Sur ce je lui jetai un morceau de

biscuit, bien que, certes, je n'en fusse pas fort prodigue, car ma

provision n'était pas considérable. N'importe, je lui donnai ce morceau,

et il s'en approcha, le flaira, le mangea, puis me regarda d'un air

d'aise pour en avoir encore; mais je le remerciai, ne pouvant lui en

offrir davantage; alors il se retira.

Ma seconde cargaison ayant gagné la terre, encore que j'eusse été

contraint d'ouvrir les barils et d'en emporter la poudre par

paquets,--car c'étaient de gros tonneau fort lourds,--je me mis à

l'ouvrage pour me faire une petite tente avec la voile, et des perches

que je coupai à cet effet. Sous cette tente je rangeai tout ce qui

pouvait se gâter à la pluie ou au soleil, et j'empilai en cercle, à

l'entour, touts les coffres et touts les barils vides, pour la fortifier

contre toute attaque soudaine, soit d'hommes soit de bêtes.

Cela fait, je barricadai en dedans, avec des planches, la porte de cette

tente, et, en dehors, avec une caisse vide posée debout; puis j'étendis

à terre un de mes couchers. Plaçant mes pistolets à mon chevet et mon

fusil à côté de moi, je me mis au lit pour la première fois, et dormis

très-paisiblement toute la nuit, car j'étais accablé de fatigue. Je

n'avais que fort peu reposé la nuit précédente, et j'avais rudement

travaillé tout le jour, tant à aller quérir à bord toutes ces choses

qu'à les transporter à terre.

J'avais alors le plus grand magasin d'objets de toutes sortes, qui, sans

doute, eût jamais été amassé pour un seul homme, mais je n'étais pas

satisfait encore; je pensais que tant que le navire resterait à

l'échouage, il était de mon devoir d'en retirer tout ce que je pourrais.

Chaque jour, donc, j'allais à bord à mer étale, et je rapportais une

chose ou une autre; nommément, la troisième fois que je m'y rendis,

j'enlevai autant d'agrès qu'il me fut possible, touts les petits

cordages et le fil à voile, une pièce de toile de réserve pour

raccommoder les voiles au besoin, et le baril de poudre mouillée. Bref,

j'emportai toutes les voiles, depuis la première jusqu'à la dernière;

seulement je fus obligé de les couper en morceaux, pour en apporter à la

fois autant que possible. D'ailleurs ce n'était plus comme voilure, mais

comme simple toile qu'elles devaient servir.

Ce qui me fit le plus de plaisir, ce fut qu'après cinq ou six voyages

semblables, et lorsque je pensais que le bâtiment ne contenait plus rien

qui valût la peine que j'y touchasse, je découvris une grande barrique

de biscuits[19], trois gros barils de _rum_ ou de liqueurs fortes, une

caisse de sucre et un baril de fine fleur de farine. Cela m'étonna

beaucoup, parce que je ne m'attendais plus à trouver d'autres provisions

que celles avariées par l'eau. Je vidai promptement la barrique de

biscuits, j'en fis plusieurs parts, que j'enveloppai dans quelques

morceaux de voile que j'avais taillés. Et, en un mot, j'apportai encore

tout cela heureusement à terre.

Le lendemain je fis un autre voyage. Comme j'avais dépouillé le vaisseau

de tout ce qui était d'un transport facile, je me mis après les câbles.

Je coupai celui de grande touée en morceaux proportionnés à mes forces;

et j'en amassai deux autres ainsi qu'une aussière, et touts les

ferrements que je pus arracher. Alors je coupai la vergue de civadière

et la vergue d'artimon, et tout ce qui pouvait me servir à faire un

grand radeau, pour charger touts ces pesants objets, et je partis. Mais

ma bonne chance commençait alors à m'abandonner: ce radeau était si

lourd et tellement surchargé, qu'ayant donné dans la petite anse où je

débarquais mes provisions, et ne pouvant pas le conduire aussi

adroitement que j'avais conduit les autres, il chavira, et me jeta dans

l'eau avec toute ma cargaison. Quant à moi-même, le mal ne fut pas

grand, car j'étais proche du rivage; mais ma cargaison fut perdue en

grande partie, surtout le fer, que je comptais devoir m'être d'un si

grand usage. Néanmoins, quand la marée se fut retirée, je portai à terre

la plupart des morceaux de câble, et quelque peu du fer, mais avec une

peine infinie, car pour cela je fus obligé de plonger dans l'eau,

travail qui me fatiguait extrêmement. Toutefois je ne laissais pas

chaque jour de retourner à bord, et d'en rapporter tout ce que je

pouvais.

Il y avait alors treize jours que j'étais à terre; j'étais allé onze

fois à bord du vaisseau, et j'en avais enlevé, durant cet intervalle,

tout ce qu'il était possible à un seul homme d'emporter. Et je crois

vraiment que si le temps calme eût continué, j'aurais amené tout le

bâtiment, pièce à pièce. Comme je me préparais à aller à bord pour la

douzième fois, je sentis le vent qui commençait à se lever. Néanmoins, à

la marée basse, je m'y rendis; et quoique je pensasse avoir parfaitement

fouillé la chambre du capitaine, et que je n'y crusse plus rien

rencontrer, je découvris pourtant un meuble garni de tiroirs, dans l'un

desquels je trouvai deux ou trois rasoirs, une paire de grands ciseaux,

et une douzaine environ de bons couteaux et de fourchettes;--puis, dans

un autre, la valeur au moins de trente-six livres sterling en espèces

d'or et d'argent, soit européennes soit brésiliennes, et entre autres

quelques pièces de huit.

À la vue de cet argent je souris en moi-même, et je m'écriai:--«Ô

drogue! à quoi es-tu bonne? Tu ne vaux pas pour moi, non, tu ne vaux pas

la peine que je me baisse pour te prendre! Un seul de ces couteaux est

plus pour moi que cette somme.[20] Je n'ai nul besoin de toi; demeure

donc où tu es, et va au fond de la mer, comme une créature qui ne mérite

pas qu'on la sauve.»--Je me ravisai cependant, je le pris, et, l'ayant

enveloppé avec les autres objets dans un morceau de toile, je songeai à

faire un nouveau radeau. Sur ces entrefaites, je m'apperçus que le ciel

était couvert, et que le vent commençait à fraîchir. Au bout d'un quart

d'heure il souffla un bon frais de la côte. Je compris de suite qu'il

était inutile d'essayer à faire un radeau avec une brise venant de

terre, et que mon affaire était de partir avant qu'il y eût du flot,

qu'autrement je pourrais bien ne jamais revoir le rivage. Je me jetai

donc à l'eau, et je traversai à la nage le chenal ouvert entre le

bâtiment et les sables, mais avec assez de difficulté, à cause des

objets pesants que j'avais sur moi, et du clapotage de la mer; car le

vent força si brusquement, que la tempête se déchaîna avant même que la

marée fût haute.

Mais j'étais déjà rentré chez moi, dans ma petite tente, et assis en

sécurité au milieu de toute ma richesse. Il fit un gros temps toute la

nuit; et, le matin, quand je regardai en mer, le navire avait disparu.

Je fus un peu surpris; mais je me remis aussitôt par cette consolante

réflexion, que je n'avais point perdu de temps ni épargné aucune

diligence pour en retirer tout ce qui pouvait m'être utile; et, qu'au

fait, il y était resté peu de choses que j'eusse pu transporter quand

même j'aurais eu plus de temps.

Dès lors je détournai mes pensées du bâtiment et de ce qui pouvait en

provenir, sans renoncer toutefois aux débris qui viendraient à dériver

sur le rivage, comme, en effet, il en dériva dans la suite, mais qui

furent pour moi de peu d'utilité.

Mon esprit ne s'occupa plus alors qu'à chercher les moyens de me mettre

en sûreté, soit contre les Sauvages qui pourraient survenir, soit contre

les bêtes féroces, s'il y en avait dans l'île. J'avais plusieurs

sentiments touchant l'accomplissement de ce projet, et touchant la

demeure que j'avais à me construire, soit que je me fisse une grotte

sous terre ou une tente sur le sol. Bref je résolus d'avoir l'un et

l'autre, et de telle sorte, qu'à coup sûr la description n'en sera point

hors de propos.

Je reconnus d'abord que le lieu où j'étais n'était pas convenable pour

mon établissement. Particulièrement, parce que c'était un terrain bas et

marécageux, proche de la mer, que je croyais ne pas devoir être sain, et

plus particulièrement encore parce qu'il n'y avait point d'eau douce

près de là. Je me déterminai donc à chercher un coin de terre plus

favorable.

Je devais considérer plusieurs choses dans le choix de ce site: 1º la

salubrité, et l'eau douce dont je parlais tout-à-l'heure; 2º l'abri

contre la chaleur du soleil; 3º la protection contre toutes créatures

rapaces, soit hommes ou bêtes; 4º la vue de la mer, afin que si Dieu

envoyait quelque bâtiment dans ces parages, je pusse en profiter pour ma

délivrance; car je ne voulais point encore en bannir l'espoir de mon

cœur.

En cherchant un lieu qui réunit tout ces avantages, je trouvai une

petite plaine située au pied d'une colline, dont le flanc, regardant

cette esplanade, s'élevait à pic comme la façade d'une maison, de sorte

que rien ne pouvait venir à moi de haut en bas. Sur le devant de ce

rocher, il y avait un enfoncement qui ressemblait à l'entrée ou à la

porte d'une cave; mais il n'existait réellement aucune caverne ni aucun

chemin souterrain.

Ce fut sur cette pelouse, juste devant cette cavité, que je résolus de

m'établir. La plaine n'avait pas plus de cent verges de largeur sur une

longueur double, et formait devant ma porte un boulingrin qui s'en

allait mourir sur la plage en pente douce et irrégulière. Cette

situation était au Nord-Nord-Ouest de la colline, de manière que chaque

jour j'étais à l'abri de la chaleur, jusqu'à ce que le soleil déclinât à

l'Ouest quart Sud, ou environ; mais, alors, dans ces climats, il n'est

pas éloigné de son coucher.

Avant de dresser ma tente, je traçai devant le creux du rocher un

demi-cercle dont le rayon avait environ dix verges à partir du roc, et

le diamètre vingt verges depuis un bout jusqu'à l'autre.

Je plantai dans ce demi-cercle deux rangées de gros pieux que j'enfonçai

en terre jusqu'à ce qu'ils fussent solides comme des pilotis. Leur gros

bout, taillé en pointe, s'élevait hors de terre à la hauteur de cinq

pieds et demi; entre les deux rangs il n'y avait pas plus de six pouces

d'intervalle.

Je pris ensuite les morceaux de câbles que j'avais coupés à bord du

vaisseau, et je les posai les uns sur les autres, dans l'entre-deux de

la double palissade, jusqu'à son sommet. Puis, en dedans du demi-cercle,

j'ajoutai d'autres pieux d'environ deux pieds et demi, s'appuyant contre

les premiers et leur servant de contrefiches.

Cet ouvrage était si fort que ni homme ni bête n'aurait pu le forcer ni

le franchir. Il me coûta beaucoup de temps et de travail, surtout pour

couper les pieux dans les bois, les porter à pied-d'œuvre et les

enfoncer en terre.

LA CHÈVRE ET SON CHEVREAU

Pour entrer dans la place je fis, non pas une porte, mais une petite

échelle avec laquelle je passais par-dessus ce rempart. Quand j'étais en

dedans, je l'enlevais et la tirais à moi. Je me croyais ainsi

parfaitement défendu et fortifié contre le monde entier, et je dormais

donc en toute sécurité pendant la nuit, ce qu'autrement je n'aurais pu

faire. Pourtant, comme je le reconnus dans la suite il n'était nullement

besoin de toutes ces précautions contre des ennemis que je m'étais

imaginé avoir à redouter.

Dans ce retranchement ou cette forteresse, je transportai avec beaucoup

de peine toutes mes richesses, toutes mes vivres, toutes mes munitions

et provisions, dont plus haut vous avez eu le détail, et je me dressai

une vaste tente que je fis double, pour me garantir des pluies qui sont

excessives en cette région pendant certain temps de l'année;

c'est-à-dire que j'établis d'abord une tente de médiocre grandeur;

ensuite une plus spacieuse par-dessus, recouverte d'une grande toile

goudronnée que j'avais mise en réserve avec les voiles.

Dès lors je cessai pour un temps de coucher dans le lit que j'avais

apporté à terre, préférant un fort bon hamac qui avait appartenu au

capitaine de notre vaisseau.

Ayant apporté dans cette tente toutes mes provisions et tout ce qui

pouvait se gâter à l'humidité, et ayant ainsi renfermé touts mes biens,

je condamnai le passage que, jusqu'alors, j'avais laissé ouvert, et je

passai et repassai avec ma petite échelle, comme je l'ai dit.

Cela fait, je commençai à creuser dans le roc, et transportant à travers

ma tente la terre et les pierres que j'en tirais, j'en formai une sorte

de terrasse qui éleva le sol d'environ un pied et demi en dedans de la

palissade. Ainsi, justement derrière ma tente, je me fis une grotte qui

me servait comme de cellier pour ma maison.

Il m'en coûta beaucoup de travail et beaucoup de temps avant que je

pusse porter à leur perfection ces différents ouvrages; c'est ce qui

m'oblige à reprendre quelques faits qui fixèrent une partie de mon

attention durant ce temps. Un jour, lorsque ma tente et ma grotte

n'existaient encore qu'en projet, il arriva qu'un nuage sombre et épais

fondit en pluie d'orage, et que soudain un éclair en jaillit, et fut

suivi d'un grand coup de tonnerre. La foudre m'épouvanta moins que cette

pensée, qui traversa mon esprit avec la rapidité même de l'éclair: Ô ma

poudre!... Le cœur me manqua quand je songeai que toute ma poudre

pouvait sauter d'un seul coup; ma poudre, mon unique moyen de pourvoir à

ma défense et à ma nourriture. Il s'en fallait de beaucoup que je fusse

aussi inquiet sur mon propre danger, et cependant si la poudre eût pris

feu, je n'aurais pas eu le temps de reconnaître d'où venait le coup qui

me frappait.

Cette pensée fit une telle impression sur moi, qu'aussitôt l'orage

passé, je suspendis mes travaux, ma bâtisse, et mes fortifications, et

me mis à faire des sacs et des boîtes pour diviser ma poudre par petites

quantités; espérant qu'ainsi séparée, quoi qu'il pût advenir, tout ne

pourrait s'enflammer à la fois; puis je dispersai ces paquets de telle

façon qu'il aurait été impossible que le feu se communiquât de l'un à

l'autre. J'achevai cette besogne en quinze jours environ; et je crois

que ma poudre, qui pesait bien en tout deux cent quarante livres, ne fut

pas divisée en moins de cent paquets. Quant au baril qui avait été

mouillé, il ne me donnait aucune crainte; aussi le plaçai-je dans ma

nouvelle grotte, que par fantaisie j'appelais ma cuisine; et quant au

reste, je le cachai à une grande hauteur et profondeur, dans des trous

de rochers, à couvert de la pluie, et que j'eus grand soin de remarquer.

Tandis que j'étais occupé à ce travail, je sortais au moins une

foischaque jour avec mon fusil, soit pour me récréer, soit pour voir si

je ne pourrais pas tuer quelque animal pour ma nourriture, soit enfin

pour reconnaître autant qu'il me serait possible quelles étaient les

productions de l'île. Dès ma première exploration je découvris qu'il y

avait des chèvres, ce qui me causa une grande joie; mais cette joie fut

modérée par un désappointement: ces animaux étaient si méfiants, si

fins, si rapides à la course, que c'était la chose du monde la plus

difficile que de les approcher. Cette circonstance ne me découragea

pourtant pas, car je ne doutais nullement que je n'en pusse blesser de

temps à autre, ce qui ne tarda pas à se vérifier. Après avoir observé un

peu leurs habitudes, je leur dressai une embûche. J'avais remarqué que

lorsque du haut des rochers elles m'appercevaient dans les vallées,

elles prenaient l'épouvante et s'enfuyaient. Mais si elles paissaient

dans la plaine, et que je fusse sur quelque éminence, elles ne prenaient

nullement garde à moi. De là je conclus que, par la position de leurs

yeux, elles avaient la vue tellement dirigée en bas, qu'elles ne

voyaient pas aisément les objets placés au-dessus d'elles. J'adoptai en

conséquence la méthode de commencer toujours ma chasse par grimper sur

des rochers qui les dominaient, et de là je l'avais souvent belle pour

tirer. Du premier coup que je lâchai sur ces chèvres, je tuai une bique

qui avait auprès d'elle un petit cabri qu'elle nourrissait, ce qui me

fit beaucoup de peine. Quand la mère fut tombée, le petit chevreau,

non-seulement resta auprès d'elle jusqu'à ce que j'allasse la ramasser,

mais encore quand je l'emportai sur mes épaules, il me suivit jusqu'à

mon enclos. Arrivé là, je la déposai à terre, et prenant le biquet dans

mes bras, je le passai par-dessus la palissade, dans l'espérance de

l'apprivoiser. Mais il ne voulut point manger, et je fus donc obligé de

le tuer et de le manger moi-même. Ces deux animaux me fournirent de

viande pour long-temps, car je vivais avec parcimonie, et ménageais mes

provisions,--surtout mon pain,--autant qu'il était possible.

Ayant alors fixé le lieu de ma demeure, je trouvai qu'il était

absolument nécessaire que je pourvusse à un endroit pour faire du feu,

et à des provisions de chauffage. De ce que je fis à cette intention, de

la manière dont j'agrandis ma grotte, et des aisances que j'y ajoutai,

je donnerai amplement le détail en son temps et lieu; mais il faut

d'abord que je parle de moi-même, et du tumulte de mes pensées sur ma

vie.

Ma situation m'apparaissait sous un jour affreux; comme je n'avais

échoué sur cette île qu'après avoir été entraîné par une violente

tempête hors de la route de notre voyage projeté, et à une centaine de

lieues loin de la course ordinaire des navigateurs, j'avais de fortes

raisons pour croire que, par arrêt du ciel, je devais terminer ma vie de

cette triste manière, dans ce lieu de désolation. Quand je faisais ces

réflexions, des larmes coulaient en abondance sur mon visage, et

quelquefois je me plaignais à moi-même de ce que la Providence pouvait

ruiner ainsi complètement ses créatures, les rendre si absolument

misérables, et les accabler à un tel point qu'à peine serait-il

raisonnable qu'elles lui sussent gré de l'existence.

Mais j'avais toujours un prompt retour sur moi-même, qui arrêtait le

cours de ces pensées et me couvrait de blâme. Un jour entre autres, me

promenant sur le rivage, mon fusil à la main, j'étais fort attristé de

mon sort, quand la raison vint pour ainsi dire disputer avec moi, et me

parla ainsi:--«Tu es, il est vrai, dans l'abandon; mais rappelle-toi,

s'il te plaît, ce qu'est devenu le reste de l'équipage. N'étiez-vous pas

descendus onze dans la chaloupe? où sont les dix autres? Pourquoi

n'ont-ils pas été sauvés, et toi perdu? Pourquoi as-tu été le seul

épargné? Lequel vaut mieux d'être ici ou d'être là?»--En même temps je

désignais du doigt la mer.--Il faut toujours considérer dans les maux le

bon qui peut faire compensation, et ce qu'ils auraient pu amener de

pire.

Alors je compris de nouveau combien j'étais largement pourvu pour ma

subsistance. Quel eût été mon sort, s'il n'était pas arrivé, par une

chance qui s'offrirait à peine une fois sur cent mille, que le vaisseau

se soulevât du banc où il s'était ensablé d'abord, et dérivât si proche

de la côte, que j'eusse le temps d'en faire le sauvetage! Quel eût été

mon sort, s'il eût fallu que je vécusse dans le dénuement où je me

trouvais en abordant le rivage, sans les premières nécessités de la vie,

et sans les choses nécessaires pour me les procurer et pour y

suppléer!--«Surtout qu'aurais-je fait, m'écriai-je, sans fusil, sans

munitions, sans outils pour travailler et me fabriquer bien des choses,

sans vêtements, sans lit, sans tente, sans aucune espèce d'abri!»--Mais

j'avais de tout cela en abondance, et j'étais en beau chemin de pouvoir

m'approvisionner par moi-même, et me passer de mon fusil, lorsque mes

munitions seraient épuisées. J'étais ainsi à peu près assuré d'avoir

tant que j'existerais une vie exempte du besoin. Car dès le commencement

j'avais songé à me prémunir contre les accidents qui pourraient

survenir, non-seulement après l'entière consommation de mes munitions,

mais encore après l'affaiblissement de mes forces et de ma santé.

J'avouerai, toutefois, que je n'avais pas soupçonné que mes munitions

pouvaient être détruites d'un seul coup, j'entends que le feu du ciel

pouvait faire sauter ma poudre; et c'est ce qui fit que cette pensée me

consterna si fort, lorsqu'il vint à éclairer et à tonner, comme je l'ai

dit plus haut.

Maintenant que je suis sur le point de m'engager dans la relation

mélancolique d'une vie silencieuse, d'une vie peut-être inouïe dans le

monde, je reprendrai mon récit dès le commencement, et je le continuerai

avec méthode. Ce fut, suivant mon calcul, le 30 de septembre que je mis

le pied pour la première fois sur cette île affreuse; lorsque le soleil

était, pour ces régions, dans l'équinoxe d'automne, et presque à plomb

sur ma tête. Je reconnus par cette observation que je me trouvais par

les 9 degrés 22 minutes de latitude au Nord de l'équateur.

Robinson Crusoe (I/II) · 第 5 / 25 段