pointe du jour un de nos hommes s'écria: Terre! À peine nous étions-nous
précipités hors de la cabine, pour regarder dans l'espoir de reconnaître
en quel endroit du monde nous étions, que notre navire donna contre un
banc de sable: son mouvement étant ainsi subitement arrêté, la mer
déferla sur lui d'une telle manière, que nous nous attendîmes touts à
périr sur l'heure, et que nous nous réfugiâmes vers le gaillard
d'arrière, pour nous mettre à l'abri de l'écume et des éclaboussures des
vagues.
Il serait difficile à quelqu'un qui ne se serait pas trouvé en une
pareille situation, de décrire ou de concevoir la consternation d'un
équipage dans de telles circonstances. Nous ne savions, ni où nous
étions, ni vers quelle terre nous avions été poussés, ni si c'était une
île ou un continent, ni si elle était habitée ou inhabitée. Et comme la
fureur du vent était toujours grande, quoique moindre, nous ne pouvions
pas même espérer que le navire demeurerait quelques minutes sans se
briser en morceaux, à moins que les vents, par une sorte de miracle, ne
changeassent subitement. En un mot, nous nous regardions les uns les
autres, attendant la mort à chaque instant, et nous préparant touts pour
un autre monde, car il ne nous restait, rien ou que peu de chose à faire
en celui-ci. Toute notre consolation présente, tout notre réconfort,
c'était que le vaisseau, contrairement à notre attente, ne se brisait
pas encore, et que le capitaine disait que le vent commençait à
s'abattre. Bien que nous nous apperçûmes en effet que le vent s'était un
peu appaisé, néanmoins notre vaisseau ainsi échoué sur le sable, étant
trop engravé pour espérer de le remettre à flot, nous étions vraiment
dans une situation horrible, et il ne nous restait plus qu'à songer à
sauver notre vie du mieux que nous pourrions. Nous avions un canot à
notre poupe avant la tourmente, mais d'abord il s'était défoncé à force
de heurter contre le gouvernail du navire, et, ensuite, ayant rompu ses
amarres, il avait été englouti ou emporté au loin à la dérive; nous ne
pouvions donc pas compter sur lui. Nous avions bien encore une chaloupe
à bord, mais la mettre à la mer était chose difficile; cependant il n'y
avait pas à tergiverser, car nous nous imaginions à chaque minute que le
vaisseau se brisait, et même quelques-uns de nous affirmaient que déjà
il était entr'ouvert.
Alors notre second se saisit de la chaloupe, et, avec l'aide des
matelots, elle fut lancée par-dessus le flanc du navire. Nous y
descendîmes touts, nous abandonnant, onze que nous étions, à la merci de
Dieu et de la tempête; car, bien que la tourmente fût considérablement
appaisée, la mer, néanmoins, s'élevait à une hauteur effroyable contre
le rivage, et pouvait bien être appelée Den Wild Zee,--la mer
sauvage,--comme les Hollandais l'appellent lorsqu'elle est orageuse.
Notre situation était alors vraiment déplorable, nous voyions touts
pleinement que la mer était trop grosse pour que notre embarcation pût
résister, et qu'inévitablement nous serions engloutis. Comment cingler,
nous n'avions pas de voiles, et nous en aurions eu que nous n'en aurions
rien pu faire. Nous nous mîmes à ramer vers la terre, mais avec le cœur
gros et comme des hommes marchant au supplice. Aucun de nous n'ignorait
que la chaloupe, en abordant, serait brisée en mille pièces par le choc
de la mer. Néanmoins après avoir recommandé nos âmes à Dieu de la
manière la plus fervente nous hâtâmes de nos propres mains notre
destruction en ramant de toutes nos forces vers la terre où déjà le vent
nous poussait. Le rivage était-il du roc ou du sable, était-il plat ou
escarpé, nous l'ignorions. Il ne nous restait qu'une faible lueur
d'espoir, c'était d'atteindre une baie, une embouchure de fleuve, où par
un grand bonheur nous pourrions faire entrer notre barque, l'abriter du
vent, et peut-être même trouver le calme. Mais rien de tout cela
n'apparaissait; mais à mesure que nous approchions de la rive, la terre
nous semblait plus redoutable que la mer.
Après avoir ramé, ou plutôt dérivé pendant une lieue et demie, à ce que
nous jugions, une vague furieuse, s'élevant comme une montagne, vint, en
roulant à notre arrière, nous annoncer notre coup de grâce. Bref, elle
nous saisit avec tant de furie que d'un seul coup elle fit chavirer la
chaloupe et nous en jeta loin, séparés les uns des autres, en nous
laissant à peine le temps de dire ô mon Dieu! car nous fûmes touts
engloutis en un moment.
SEULS RESTES DE L'ÉQUIPAGE
Rien ne saurait retracer quelle était la confusion de mes pensées
lorsque j'allai au fond de l'eau. Quoique je nageasse très-bien, il me
fut impossible de me délivrer des flots pour prendre respiration. La
vague, m'ayant porté ou plutôt emporté à distance vers le rivage, et
s'étant étalée et retirée me laissa presque à sec, mais à demi étouffé
par l'eau que j'avais avalée. Me voyant plus près de la terre ferme que
je ne m'y étais attendu, j'eus assez de présence d'esprit et de force
pour me dresser sur mes pieds, et m'efforcer de gagner le rivage, avant
qu'une autre vague revînt et m'enlevât. Mais je sentis bientôt que
c'était impossible, car je vis la mer s'avancer derrière moi furieuse et
aussi haute qu'une grande montagne. Je n'avais ni le moyen ni la force
de combattre cet ennemi; ma seule ressource était de retenir mon
haleine, et de m'élever au-dessus de l'eau, et en surnageant ainsi de
préserver ma respiration, et de voguer vers la côte, s'il m'était
possible. J'appréhendais par-dessus tout que le flot, après m'avoir
transporté, en venant, vers le rivage, ne me rejetât dans la mer en s'en
retournant.
La vague qui revint sur moi m'ensevelit tout d'un coup, dans sa propre
masse, à la profondeur de vingt ou trente pieds; je me sentais emporté
avec une violence et une rapidité extrêmes à une grande distance du côté
de la terre. Je retenais mon souffle, et je nageais de toutes mes
forces. Mais j'étais près d'étouffer, faute de respiration, quand je me
sentis remonter, et quand, à mon grand soulagement, ma tête et mes mains
percèrent au-dessus de l'eau. Il me fut impossible de me maintenir ainsi
plus de deux secondes, cependant cela me fit un bien extrême, en me
redonnant de l'air et du courage. Je fus derechef couvert d'eau assez
long-temps, mais je tins bon; et, sentant que la lame étalait et qu'elle
commençait à refluer, je coupai à travers les vagues et je repris pied.
Pendant quelques instants je demeurai tranquille pour prendre haleine,
et pour attendre que les eaux se fussent éloignées. Puis, alors, prenant
mon élan, je courus à toutes jambes vers le rivage. Mais cet effort ne
put me délivrer de la furie de la mer, qui revenait fondre sur moi; et,
par deux fois, les vagues m'enlevèrent, et, comme précédemment,
m'entraînèrent au loin, le rivage étant tout-à-fait plat.
La dernière de ces deux fois avait été bien près de m'être fatale; car
la mer m'ayant emporté ainsi qu'auparavant, elle me mit à terre ou
plutôt elle me jeta contre un quartier de roc, et avec une telle force,
qu'elle me laissa évanoui, dans l'impossibilité de travailler à ma
délivrance. Le coup, ayant porté sur mon flanc et sur ma poitrine, avait
pour ainsi dire chassé entièrement le souffle de mon corps; et, si je ne
l'avais recouvré immédiatement, j'aurais été étouffé dans l'eau; mais il
me revint un peu avant le retour des vagues, et voyant qu'elles allaient
encore m'envelopper, je résolus de me cramponner au rocher et de retenir
mon haleine, jusqu'à ce qu'elles fussent retirées. Comme la terre était
proche, les lames ne s'élevaient plus aussi haut, et je ne quittai point
prise qu'elles ne se fussent abattues. Alors je repris ma course, et je
m'approchai tellement de la terre, que la nouvelle vague, quoiqu'elle me
traversât, ne m'engloutit point assez pour m'entraîner. Enfin, après un
dernier effort, je parvins à la terre ferme, où, à ma grande
satisfaction, je gravis sur les rochers escarpés du rivage, et m'assis
sur l'herbe, délivré de tout périls et à l'abri de toute atteinte de
l'Océan.
J'étais alors à terre et en sûreté sur la rive; je commençai à regarder
le ciel et à remercier Dieu de ce que ma vie était sauvée, dans un cas
où, quelques minutes auparavant, il y avait à peine lieu d'espérer. Je
croîs qu'il serait impossible d'exprimer au vif ce que sont les extases
et les transports d'une âme arrachée, pour ainsi dire, du plus profond
de la tombe. Aussi ne suis-je pas étonné de la coutume d'amener un
chirurgien pour tirer du sang au criminel à qui on apporte des lettres
de surséance juste au moment où, la corde serrée au cou, il est près de
recevoir la mort, afin que la surprise ne chasse point les esprits
vitaux de son cœur, et ne le tue point.
_Car le premier effet des joies et des afflictions soudaines est
d'anéantir._[16]
Absorbé dans la contemplation de ma délivrance, je me promenais çà et là
sur le rivage, levant les mains vers le ciel, faisant mille gestes et
mille mouvements que je ne saurais décrire; songeant à tout mes
compagnons qui étaient noyés, et que là pas une âme n'avait dû être
sauvée excepté moi; car je ne les revis jamais, ni eux, ni aucun vestige
d'eux, si ce n'est trois chapeaux, un bonnet et deux souliers
dépareillés.
Alors je jetai les yeux sur le navire échoué; mais il était si éloigné,
et les brisants et l'écume de la lame étaient si forts, qu'à peine
pouvais-je le distinguer; et je considérai, ô mon Dieu! comment il avait
été possible que j'eusse atteint le rivage.
Après avoir soulagé mon esprit par tout ce qu'il y avait de consolant
dans ma situation, je commençai à regarder à l'entour de moi, pour voir
en quelle sorte de lieu j'étais, et ce que j'avais à faire. Je sentis
bientôt mon contentement diminuer, et qu'en un mot ma délivrance était
affreuse, car j'étais trempé et n'avais pas de vêtements pour me
changer, ni rien à manger ou à boire pour me réconforter. Je n'avais non
plus d'autre perspective que celle de mourir de faim ou d'être dévoré
par les bêtes féroces. Ce qui m'affligeait particulièrement, c'était de
ne point avoir d'arme pour chasser et tuer quelques animaux pour ma
subsistance, ou pour me défendre contre n'importe quelles créatures qui
voudraient me tuer pour la leur. Bref, je n'avais rien sur moi, qu'un
couteau, une pipe à tabac, et un peu de tabac dans une boîte. C'était là
toute ma provision; aussi tombai-je dans une si terrible désolation
d'esprit, que pendant quelque temps je courus çà et là comme un insensé.
À la tombée du jour, le cœur plein de tristesse, je commençai à
considérer quel serait mon sort s'il y avait en cette contrée des bêtes
dévorantes, car je n'ignorais pas qu'elles sortent à la nuit pour rôder
et chercher leur proie.
La seule ressource qui s'offrit alors à ma pensée fut de monter à un
arbre épais et touffu, semblable à un sapin, mais épineux, qui croissait
près de là, et où je résolus de m'établir pour toute la nuit, laissant
au lendemain à considérer de quelle mort il me faudrait mourir; car je
n'entrevoyais encore nul moyen d'existence. Je m'éloignai d'environ un
demi-quart de mille du rivage, afin de voir si je ne trouverais point
d'eau douce pour étancher ma soif: à ma grande joie, j'en rencontrai.
Après avoir bu, ayant mis un peu de tabac dans ma bouche pour prévenir
la faim, j'allai à l'arbre, je montai dedans, et je tâchai de m'y placer
de manière à ne pas tomber si je venais à m'endormir; et, pour ma
défense, ayant coupé un bâton court, semblable à un gourdin, je pris
possession de mon logement. Comme j'étais extrêmement fatigué, je tombai
dans un profond sommeil, et je dormis confortablement comme peu de
personnes, je pense, l'eussent pu faire en ma situation, et je m'en
trouvai plus soulagé que je crois l'avoir jamais été dans une occasion
opportune.
Lorsque je m'éveillai il faisait grand jour; le temps était clair,
l'orage était abattu, la mer n'était plus ni furieuse ni houleuse comme
la veille. Mais quelle fut ma surprise en voyant que le vaisseau avait
été, par l'élévation de la marée, enlevé, pendant la nuit, du banc de
sable où il s'était engravé, et qu'il avait dérivé presque jusqu'au
récif dont j'ai parlé plus haut, et contre lequel j'avais été précipité
et meurtri. Il était environ à un mille du rivage, et comme il
paraissait poser encore sur sa quille, je souhaitai d'aller à bord, afin
de sauver au moins quelques choses nécessaires pour mon usage.
Quand je fus descendu de mon appartement, c'est-à-dire de l'arbre, je
regardai encore à l'entour de moi, et la première chose que je découvris
fut la chaloupe, gisant sur la terre, où le vent et la mer l'avaient
lancée, à environ deux milles à ma droite. Je marchai le long du rivage
aussi loin que je pus pour y arriver; mais ayant trouvé entre cette
embarcation et moi un bras de mer qui avait environ un demi-mille de
largeur, je rebroussai chemin; car j'étais alors bien plus désireux de
parvenir au bâtiment, où j'espérais trouver quelque chose pour ma
subsistance.
Un peu après midi, la mer était très-calme et la marée si basse, que je
pouvais avancer jusqu'à un quart de mille du vaisseau. Là, j'éprouvai un
renouvellement de douleur; car je vis clairement que si nous fussions
demeurés à bord, nous eussions touts été sauvés, c'est-à-dire que nous
serions touts venus à terre sains et saufs, et que je n'aurais pas été
si malheureux que d'être, comme je l'étais alors, entièrement dénué de
toute société et de toute consolation. Ceci m'arracha de nouvelles
larmes des yeux; mais ce n'était qu'un faible soulagement, et je résolus
d'atteindre le navire, s'il était possible. Je me déshabillai, car la
chaleur était extrême, et me mis à l'eau. Parvenu au bâtiment, la grande
difficulté était de savoir comment monter à bord. Comme il posait sur
terre et s'élevait à une grande hauteur hors de l'eau, il n'y avait rien
à ma portée que je pusse saisir. J'en fis deux fois le tour à la nage,
et, la seconde fois, j'apperçus un petit bout de cordage, que je fus
étonné de n'avoir point vu d'abord, et qui pendait au porte-haubans de
misaine, assez bas pour que je pusse l'atteindre, mais non sans grande
difficulté. À l'aide de cette corde je me hissai sur le gaillard
d'avant. Là, je vis que le vaisseau était brisé, et qu'il y avait une
grande quantité d'eau dans la cale, mais qu'étant posé sur les accores
d'un banc de sable ferme, ou plutôt de terre, il portait la poupe
extrêmement haut et la proue si bas, qu'elle était presque à fleur
d'eau; de sorte que l'arrière était libre, et que tout ce qu'il y avait
dans cette partie était sec. On peut bien être assuré que ma première
besogne fut de chercher à voir ce qui était avarié et ce qui était
intact. Je trouvai d'abord que toutes les provisions du vaisseau étaient
en bon état et n'avaient point souffert de l'eau; et me sentant fort
disposé à manger, j'allai à la soute au pain où je remplis mes goussets
de biscuits, que je mangeai en m'occupant à autre chose; car je n'avais
pas de temps à perdre. Je trouvai aussi du _rum_ dans la grande chambre;
j'en bus un long trait, ce qui, au fait, n'était pas trop pour me donner
du cœur à l'ouvrage. Alors il ne me manquait plus rien, qu'une barque
pour me munir de bien des choses que je prévoyais devoir m'être fort
essentielles.
Il était superflu de demeurer oisif à souhaiter ce que je ne pouvais
avoir; la nécessité éveilla mon industrie. Nous avions à bord plusieurs
vergues, plusieurs mâts de hune de rechange, et deux ou trois
espares[17] doubles; je résolus de commencer par cela à me mettre à
l'œuvre, et j'élinguai hors du bord tout ce qui n'était point trop
pesant, attachant chaque pièce avec une corde pour qu'elle ne pût pas
dériver. Quand ceci fut fait, je descendis à côté du bâtiment, et, les
tirant à moi, je liai fortement ensemble quatre de ces pièces par les
deux bouts, le mieux qu'il me fut possible, pour en former un radeau.
Ayant posé en travers trois ou quatre bouts de bordage, je sentis que je
pouvais très-bien marcher dessus, mais qu'il ne pourrait pas porter une
forte charge, à cause de sa trop grande légèreté. Je me remis donc à
l'ouvrage et, avec la scie du charpentier, je coupai en trois, sur la
longueur, un mât de hune, et l'ajoutai à mon radeau avec beaucoup de
travail et de peine. Mais l'espérance de me procurer le nécessaire me
poussait à faire bien au-delà de ce que j'aurais été capable d'exécuter
en toute autre occasion.
LE RADEAU
Mon radeau était alors assez fort pour porter un poids raisonnable; il
ne s'agissait plus que de voir de quoi je le chargerais, et comment je
préserverais ce chargement du ressac de la mer; j'eus bientôt pris ma
détermination. D'abord, je mis touts les bordages et toutes les planches
que je pus atteindre; puis, ayant bien songé à ce dont j'avais le plus
besoin, je pris premièrement trois coffres de matelots, que j'avais
forcés et vidés, et je les descendis sur mon radeau. Le premier je le
remplis de provisions, savoir: du pain, du riz, trois fromages de
Hollande, cinq pièces de viande de chèvre séchée, dont l'équipage
faisait sa principale nourriture, et un petit reste de blé d'Europe mis
à part pour quelques poules que nous avions embarquées et qui avaient
été tuées. Il y avait aussi à bord un peu d'orge et de froment mêlé
ensemble; mais je m'apperçus, à mon grand désappointement, que ces
grains avaient été mangés ou gâtés par les rats. Quant aux liqueurs, je
trouvai plusieurs caisses de bouteilles appartenant à notre patron, dans
lesquelles étaient quelques eaux cordiales; et enfin environ cinq ou six
gallons d'arack; mais je les arrimai séparément parce qu'il n'était pas
nécessaire de les mettre dans le coffre, et que, d'ailleurs, il n'y
avait plus de place pour elles. Tandis que j'étais occupé à ceci, je
remarquai que la marée, quoique très-calme, commençait à monter, et
j'eus la mortification de voir flotter au large mon justaucorps, ma
chemise et ma veste, que j'avais laissés sur le sable du rivage. Quant à
mon haut-de-chausses, qui était seulement de toile et ouvert aux genoux,
je l'avais gardé sur moi ainsi que mes bas pour nager jusqu'à bord. Quoi
qu'il en soit, cela m'obligea d'aller à la recherche des hardes. J'en
trouvai suffisamment, mais je ne pris que ce dont j'avais besoin pour le
présent; car il y avait d'autres choses que je convoitais bien
davantage, telles que des outils pour travailler à terre. Ce ne fut
qu'après une longue quête que je découvris le coffre du charpentier, qui
fut alors, en vérité, une capture plus profitable et d'une bien plus
grande valeur, pour moi, que ne l'eût été un plein vaisseau d'or. Je le
descendis sur mon radeau tel qu'il était, sans perdre mon temps à
regarder dedans, car je savais, en général, ce qu'il contenait.
Je pensai ensuite aux munitions et aux armes; il y avait dans la grande
chambre deux très-bons fusils de chasse et deux pistolets; je les mis
d'abord en réserve avec quelques poires à poudre, un petit sac de menu
plomb et deux vieilles épées rouillées. Je savais qu'il existait à bord
trois barils de poudre mais j'ignorais où notre canonnier les avait
rangés; enfin je les trouvai après une longue perquisition. Il y en
avait un qui avait été mouillé; les deux autres étaient secs et en bon
état, et je les mis avec les armes sur mon radeau. Me croyant alors
assez bien chargé, je commençai à songer comment je devais conduire tout
cela au rivage; car je n'avais ni voile, ni aviron, ni gouvernail, et la
moindre bouffée de vent pouvait submerger mon embarcation.
Trois choses relevaient mon courage: 1º une mer calme et unie; 2º la
marée montante et portant à la terre; 3º le vent, qui tout faible qu'il
était, soufflait vers le rivage. Enfin, ayant trouvé deux ou trois rames
rompues appartenant à la chaloupe, et deux scies, une hache et un
marteau, en outre des outils qui étaient dans le coffre, je me mis en
mer avec ma cargaison. Jusqu'à un mille, ou environ, mon radeau alla
très-bien; seulement je m'apperçus qu'il dérivait un peu au-delà de
l'endroit où d'abord j'avais pris terre. Cela me fit juger qu'il y avait
là un courant d'eau, et me fit espérer, par conséquent, de trouver une
crique ou une rivière dont je pourrais faire usage comme d'un port, pour
débarquer mon chargement.
La chose était ainsi que je l'avais présumé. Je découvris devant moi une
petite ouverture de terre, et je vis la marée qui s'y précipitait. Je
gouvernai donc mon radeau du mieux que je pus pour le maintenir dans le
milieu du courant; mais là je faillis à faire un second naufrage, qui,
s'il fût advenu, m'aurait, à coup sûr, brisé le cœur. Cette côte m'étant
tout-à-fait inconnue, j'allai toucher d'un bout de mon radeau sur un
banc de sable, et comme l'autre bout n'était point ensablé, peu s'en
fallut que toute ma cargaison ne glissât hors du train et ne tombât dans
l'eau. Je fis tout mon possible, en appuyant mon dos contre les coffres,
pour les retenir à leur place; car touts mes efforts eussent été
insuffisants pour repousser le radeau; je n'osais pas, d'ailleurs,
quitter la posture où j'étais. Soutenant ainsi les coffres de toutes mes
forces, je demeurai dans cette position près d'une demi-heure, durant
laquelle la crue de la marée vint me remettre un peu plus de niveau.
L'eau s'élevant toujours, quelque temps après, mon train surnagea de
nouveau, et, avec la rame que j'avais, je le poussai dans le chenal.
Lorsque j'eus été drossé plus haut, je me trouvai enfin à l'embouchure
d'une petite rivière, entre deux rives, sur un courant ou flux rapide
qui remontait. Cependant je cherchais des yeux, sur l'un et l'autre
bord, une place convenable pour prendre terre; car, espérant, avec le
temps, appercevoir quelque navire en mer, je ne voulais pas me laisser
entraîner trop avant; et c'est pour cela que je résolus de m'établir
aussi près de la côte que je le pourrais.
Enfin je découvris une petite anse sur la rivedroite de la crique, vers
laquelle, non sans beaucoup de peine et de difficulté, je conduisis mon
radeau. J'en approchai si près, que, touchant le fond avec ma rame,
j'aurais pu l'y pousser directement; mais, le faisant, je courais de
nouveau le risque de submerger ma cargaison, parce que la côte était
raide, c'est-à-dire à pic et qu'il n'y avait pas une place pour aborder,
où, si l'extrémité de mon train eût porté à terre, il n'eût été élevé
aussi haut et incliné aussi bas de l'autre côté que la première fois, et
n'eût mis encore mon chargement en danger. Tout ce que je pus faire, ce
fut d'attendre que la marée fût à sa plus grande hauteur, me servant
d'un aviron en guise d'ancre pour retenir mon radeau et l'appuyer contre
le bord, proche d'un terrain plat que j'espérais voir inondé, ce qui
arriva effectivement. Si tôt que je trouvai assez d'eau,--mon radeau
tirait environ un pied,--je le poussai sur le terrain plat, où je
l'attachai ou amarrai en fichant dans la terre mes deux rames brisées;
l'une d'un côté près d'un bout, l'autre du côté opposé près de l'autre
bout, et je demeurai ainsi jusqu'à ce que le jusant eût laissé en
sûreté, sur le rivage, mon radeau et toute ma cargaison.
Ensuite ma première occupation fut de reconnaître le pays, et de
chercher un endroit favorable pour ma demeure et pour ranger mes
bagages, et les mettre à couvert de tout ce qui pourrait advenir.
J'ignorais encore où j'étais. Était-ce une île ou le continent? Était-ce
habité ou inhabité? Étais-je ou n'étais-je pas en danger des bêtes
féroces? À un mille de moi au plus, il y avait une montagne très-haute
et très-escarpée qui semblait en dominer plusieurs autres dont la chaîne
s'étendait au Nord. Je pris un de mes fusils de chasse, un de mes
pistolets et une poire à poudre, et armé de la sorte je m'en allai à la
découverte sur cette montagne. Après avoir, avec beaucoup de peine et de
difficulté, gravi sur la cime, je compris, à ma grande affliction, ma
destinée, c'est-à-dire que j'étais dans une île au milieu de l'Océan,
d'où je n'appercevais d'autre terre que des récifs fort éloignés et deux
petites îles moindres que celle où j'étais, situées à trois lieues
environ vers l'Ouest.