En ces extrémités, le vent soufflait toujours avec violence, et à la

pointe du jour un de nos hommes s'écria: Terre! À peine nous étions-nous

précipités hors de la cabine, pour regarder dans l'espoir de reconnaître

en quel endroit du monde nous étions, que notre navire donna contre un

banc de sable: son mouvement étant ainsi subitement arrêté, la mer

déferla sur lui d'une telle manière, que nous nous attendîmes touts à

périr sur l'heure, et que nous nous réfugiâmes vers le gaillard

d'arrière, pour nous mettre à l'abri de l'écume et des éclaboussures des

vagues.

Il serait difficile à quelqu'un qui ne se serait pas trouvé en une

pareille situation, de décrire ou de concevoir la consternation d'un

équipage dans de telles circonstances. Nous ne savions, ni où nous

étions, ni vers quelle terre nous avions été poussés, ni si c'était une

île ou un continent, ni si elle était habitée ou inhabitée. Et comme la

fureur du vent était toujours grande, quoique moindre, nous ne pouvions

pas même espérer que le navire demeurerait quelques minutes sans se

briser en morceaux, à moins que les vents, par une sorte de miracle, ne

changeassent subitement. En un mot, nous nous regardions les uns les

autres, attendant la mort à chaque instant, et nous préparant touts pour

un autre monde, car il ne nous restait, rien ou que peu de chose à faire

en celui-ci. Toute notre consolation présente, tout notre réconfort,

c'était que le vaisseau, contrairement à notre attente, ne se brisait

pas encore, et que le capitaine disait que le vent commençait à

s'abattre. Bien que nous nous apperçûmes en effet que le vent s'était un

peu appaisé, néanmoins notre vaisseau ainsi échoué sur le sable, étant

trop engravé pour espérer de le remettre à flot, nous étions vraiment

dans une situation horrible, et il ne nous restait plus qu'à songer à

sauver notre vie du mieux que nous pourrions. Nous avions un canot à

notre poupe avant la tourmente, mais d'abord il s'était défoncé à force

de heurter contre le gouvernail du navire, et, ensuite, ayant rompu ses

amarres, il avait été englouti ou emporté au loin à la dérive; nous ne

pouvions donc pas compter sur lui. Nous avions bien encore une chaloupe

à bord, mais la mettre à la mer était chose difficile; cependant il n'y

avait pas à tergiverser, car nous nous imaginions à chaque minute que le

vaisseau se brisait, et même quelques-uns de nous affirmaient que déjà

il était entr'ouvert.

Alors notre second se saisit de la chaloupe, et, avec l'aide des

matelots, elle fut lancée par-dessus le flanc du navire. Nous y

descendîmes touts, nous abandonnant, onze que nous étions, à la merci de

Dieu et de la tempête; car, bien que la tourmente fût considérablement

appaisée, la mer, néanmoins, s'élevait à une hauteur effroyable contre

le rivage, et pouvait bien être appelée Den Wild Zee,--la mer

sauvage,--comme les Hollandais l'appellent lorsqu'elle est orageuse.

Notre situation était alors vraiment déplorable, nous voyions touts

pleinement que la mer était trop grosse pour que notre embarcation pût

résister, et qu'inévitablement nous serions engloutis. Comment cingler,

nous n'avions pas de voiles, et nous en aurions eu que nous n'en aurions

rien pu faire. Nous nous mîmes à ramer vers la terre, mais avec le cœur

gros et comme des hommes marchant au supplice. Aucun de nous n'ignorait

que la chaloupe, en abordant, serait brisée en mille pièces par le choc

de la mer. Néanmoins après avoir recommandé nos âmes à Dieu de la

manière la plus fervente nous hâtâmes de nos propres mains notre

destruction en ramant de toutes nos forces vers la terre où déjà le vent

nous poussait. Le rivage était-il du roc ou du sable, était-il plat ou

escarpé, nous l'ignorions. Il ne nous restait qu'une faible lueur

d'espoir, c'était d'atteindre une baie, une embouchure de fleuve, où par

un grand bonheur nous pourrions faire entrer notre barque, l'abriter du

vent, et peut-être même trouver le calme. Mais rien de tout cela

n'apparaissait; mais à mesure que nous approchions de la rive, la terre

nous semblait plus redoutable que la mer.

Après avoir ramé, ou plutôt dérivé pendant une lieue et demie, à ce que

nous jugions, une vague furieuse, s'élevant comme une montagne, vint, en

roulant à notre arrière, nous annoncer notre coup de grâce. Bref, elle

nous saisit avec tant de furie que d'un seul coup elle fit chavirer la

chaloupe et nous en jeta loin, séparés les uns des autres, en nous

laissant à peine le temps de dire ô mon Dieu! car nous fûmes touts

engloutis en un moment.

SEULS RESTES DE L'ÉQUIPAGE

Rien ne saurait retracer quelle était la confusion de mes pensées

lorsque j'allai au fond de l'eau. Quoique je nageasse très-bien, il me

fut impossible de me délivrer des flots pour prendre respiration. La

vague, m'ayant porté ou plutôt emporté à distance vers le rivage, et

s'étant étalée et retirée me laissa presque à sec, mais à demi étouffé

par l'eau que j'avais avalée. Me voyant plus près de la terre ferme que

je ne m'y étais attendu, j'eus assez de présence d'esprit et de force

pour me dresser sur mes pieds, et m'efforcer de gagner le rivage, avant

qu'une autre vague revînt et m'enlevât. Mais je sentis bientôt que

c'était impossible, car je vis la mer s'avancer derrière moi furieuse et

aussi haute qu'une grande montagne. Je n'avais ni le moyen ni la force

de combattre cet ennemi; ma seule ressource était de retenir mon

haleine, et de m'élever au-dessus de l'eau, et en surnageant ainsi de

préserver ma respiration, et de voguer vers la côte, s'il m'était

possible. J'appréhendais par-dessus tout que le flot, après m'avoir

transporté, en venant, vers le rivage, ne me rejetât dans la mer en s'en

retournant.

La vague qui revint sur moi m'ensevelit tout d'un coup, dans sa propre

masse, à la profondeur de vingt ou trente pieds; je me sentais emporté

avec une violence et une rapidité extrêmes à une grande distance du côté

de la terre. Je retenais mon souffle, et je nageais de toutes mes

forces. Mais j'étais près d'étouffer, faute de respiration, quand je me

sentis remonter, et quand, à mon grand soulagement, ma tête et mes mains

percèrent au-dessus de l'eau. Il me fut impossible de me maintenir ainsi

plus de deux secondes, cependant cela me fit un bien extrême, en me

redonnant de l'air et du courage. Je fus derechef couvert d'eau assez

long-temps, mais je tins bon; et, sentant que la lame étalait et qu'elle

commençait à refluer, je coupai à travers les vagues et je repris pied.

Pendant quelques instants je demeurai tranquille pour prendre haleine,

et pour attendre que les eaux se fussent éloignées. Puis, alors, prenant

mon élan, je courus à toutes jambes vers le rivage. Mais cet effort ne

put me délivrer de la furie de la mer, qui revenait fondre sur moi; et,

par deux fois, les vagues m'enlevèrent, et, comme précédemment,

m'entraînèrent au loin, le rivage étant tout-à-fait plat.

La dernière de ces deux fois avait été bien près de m'être fatale; car

la mer m'ayant emporté ainsi qu'auparavant, elle me mit à terre ou

plutôt elle me jeta contre un quartier de roc, et avec une telle force,

qu'elle me laissa évanoui, dans l'impossibilité de travailler à ma

délivrance. Le coup, ayant porté sur mon flanc et sur ma poitrine, avait

pour ainsi dire chassé entièrement le souffle de mon corps; et, si je ne

l'avais recouvré immédiatement, j'aurais été étouffé dans l'eau; mais il

me revint un peu avant le retour des vagues, et voyant qu'elles allaient

encore m'envelopper, je résolus de me cramponner au rocher et de retenir

mon haleine, jusqu'à ce qu'elles fussent retirées. Comme la terre était

proche, les lames ne s'élevaient plus aussi haut, et je ne quittai point

prise qu'elles ne se fussent abattues. Alors je repris ma course, et je

m'approchai tellement de la terre, que la nouvelle vague, quoiqu'elle me

traversât, ne m'engloutit point assez pour m'entraîner. Enfin, après un

dernier effort, je parvins à la terre ferme, où, à ma grande

satisfaction, je gravis sur les rochers escarpés du rivage, et m'assis

sur l'herbe, délivré de tout périls et à l'abri de toute atteinte de

l'Océan.

J'étais alors à terre et en sûreté sur la rive; je commençai à regarder

le ciel et à remercier Dieu de ce que ma vie était sauvée, dans un cas

où, quelques minutes auparavant, il y avait à peine lieu d'espérer. Je

croîs qu'il serait impossible d'exprimer au vif ce que sont les extases

et les transports d'une âme arrachée, pour ainsi dire, du plus profond

de la tombe. Aussi ne suis-je pas étonné de la coutume d'amener un

chirurgien pour tirer du sang au criminel à qui on apporte des lettres

de surséance juste au moment où, la corde serrée au cou, il est près de

recevoir la mort, afin que la surprise ne chasse point les esprits

vitaux de son cœur, et ne le tue point.

_Car le premier effet des joies et des afflictions soudaines est

d'anéantir._[16]

Absorbé dans la contemplation de ma délivrance, je me promenais çà et là

sur le rivage, levant les mains vers le ciel, faisant mille gestes et

mille mouvements que je ne saurais décrire; songeant à tout mes

compagnons qui étaient noyés, et que là pas une âme n'avait dû être

sauvée excepté moi; car je ne les revis jamais, ni eux, ni aucun vestige

d'eux, si ce n'est trois chapeaux, un bonnet et deux souliers

dépareillés.

Alors je jetai les yeux sur le navire échoué; mais il était si éloigné,

et les brisants et l'écume de la lame étaient si forts, qu'à peine

pouvais-je le distinguer; et je considérai, ô mon Dieu! comment il avait

été possible que j'eusse atteint le rivage.

Après avoir soulagé mon esprit par tout ce qu'il y avait de consolant

dans ma situation, je commençai à regarder à l'entour de moi, pour voir

en quelle sorte de lieu j'étais, et ce que j'avais à faire. Je sentis

bientôt mon contentement diminuer, et qu'en un mot ma délivrance était

affreuse, car j'étais trempé et n'avais pas de vêtements pour me

changer, ni rien à manger ou à boire pour me réconforter. Je n'avais non

plus d'autre perspective que celle de mourir de faim ou d'être dévoré

par les bêtes féroces. Ce qui m'affligeait particulièrement, c'était de

ne point avoir d'arme pour chasser et tuer quelques animaux pour ma

subsistance, ou pour me défendre contre n'importe quelles créatures qui

voudraient me tuer pour la leur. Bref, je n'avais rien sur moi, qu'un

couteau, une pipe à tabac, et un peu de tabac dans une boîte. C'était là

toute ma provision; aussi tombai-je dans une si terrible désolation

d'esprit, que pendant quelque temps je courus çà et là comme un insensé.

À la tombée du jour, le cœur plein de tristesse, je commençai à

considérer quel serait mon sort s'il y avait en cette contrée des bêtes

dévorantes, car je n'ignorais pas qu'elles sortent à la nuit pour rôder

et chercher leur proie.

La seule ressource qui s'offrit alors à ma pensée fut de monter à un

arbre épais et touffu, semblable à un sapin, mais épineux, qui croissait

près de là, et où je résolus de m'établir pour toute la nuit, laissant

au lendemain à considérer de quelle mort il me faudrait mourir; car je

n'entrevoyais encore nul moyen d'existence. Je m'éloignai d'environ un

demi-quart de mille du rivage, afin de voir si je ne trouverais point

d'eau douce pour étancher ma soif: à ma grande joie, j'en rencontrai.

Après avoir bu, ayant mis un peu de tabac dans ma bouche pour prévenir

la faim, j'allai à l'arbre, je montai dedans, et je tâchai de m'y placer

de manière à ne pas tomber si je venais à m'endormir; et, pour ma

défense, ayant coupé un bâton court, semblable à un gourdin, je pris

possession de mon logement. Comme j'étais extrêmement fatigué, je tombai

dans un profond sommeil, et je dormis confortablement comme peu de

personnes, je pense, l'eussent pu faire en ma situation, et je m'en

trouvai plus soulagé que je crois l'avoir jamais été dans une occasion

opportune.

Lorsque je m'éveillai il faisait grand jour; le temps était clair,

l'orage était abattu, la mer n'était plus ni furieuse ni houleuse comme

la veille. Mais quelle fut ma surprise en voyant que le vaisseau avait

été, par l'élévation de la marée, enlevé, pendant la nuit, du banc de

sable où il s'était engravé, et qu'il avait dérivé presque jusqu'au

récif dont j'ai parlé plus haut, et contre lequel j'avais été précipité

et meurtri. Il était environ à un mille du rivage, et comme il

paraissait poser encore sur sa quille, je souhaitai d'aller à bord, afin

de sauver au moins quelques choses nécessaires pour mon usage.

Quand je fus descendu de mon appartement, c'est-à-dire de l'arbre, je

regardai encore à l'entour de moi, et la première chose que je découvris

fut la chaloupe, gisant sur la terre, où le vent et la mer l'avaient

lancée, à environ deux milles à ma droite. Je marchai le long du rivage

aussi loin que je pus pour y arriver; mais ayant trouvé entre cette

embarcation et moi un bras de mer qui avait environ un demi-mille de

largeur, je rebroussai chemin; car j'étais alors bien plus désireux de

parvenir au bâtiment, où j'espérais trouver quelque chose pour ma

subsistance.

Un peu après midi, la mer était très-calme et la marée si basse, que je

pouvais avancer jusqu'à un quart de mille du vaisseau. Là, j'éprouvai un

renouvellement de douleur; car je vis clairement que si nous fussions

demeurés à bord, nous eussions touts été sauvés, c'est-à-dire que nous

serions touts venus à terre sains et saufs, et que je n'aurais pas été

si malheureux que d'être, comme je l'étais alors, entièrement dénué de

toute société et de toute consolation. Ceci m'arracha de nouvelles

larmes des yeux; mais ce n'était qu'un faible soulagement, et je résolus

d'atteindre le navire, s'il était possible. Je me déshabillai, car la

chaleur était extrême, et me mis à l'eau. Parvenu au bâtiment, la grande

difficulté était de savoir comment monter à bord. Comme il posait sur

terre et s'élevait à une grande hauteur hors de l'eau, il n'y avait rien

à ma portée que je pusse saisir. J'en fis deux fois le tour à la nage,

et, la seconde fois, j'apperçus un petit bout de cordage, que je fus

étonné de n'avoir point vu d'abord, et qui pendait au porte-haubans de

misaine, assez bas pour que je pusse l'atteindre, mais non sans grande

difficulté. À l'aide de cette corde je me hissai sur le gaillard

d'avant. Là, je vis que le vaisseau était brisé, et qu'il y avait une

grande quantité d'eau dans la cale, mais qu'étant posé sur les accores

d'un banc de sable ferme, ou plutôt de terre, il portait la poupe

extrêmement haut et la proue si bas, qu'elle était presque à fleur

d'eau; de sorte que l'arrière était libre, et que tout ce qu'il y avait

dans cette partie était sec. On peut bien être assuré que ma première

besogne fut de chercher à voir ce qui était avarié et ce qui était

intact. Je trouvai d'abord que toutes les provisions du vaisseau étaient

en bon état et n'avaient point souffert de l'eau; et me sentant fort

disposé à manger, j'allai à la soute au pain où je remplis mes goussets

de biscuits, que je mangeai en m'occupant à autre chose; car je n'avais

pas de temps à perdre. Je trouvai aussi du _rum_ dans la grande chambre;

j'en bus un long trait, ce qui, au fait, n'était pas trop pour me donner

du cœur à l'ouvrage. Alors il ne me manquait plus rien, qu'une barque

pour me munir de bien des choses que je prévoyais devoir m'être fort

essentielles.

Il était superflu de demeurer oisif à souhaiter ce que je ne pouvais

avoir; la nécessité éveilla mon industrie. Nous avions à bord plusieurs

vergues, plusieurs mâts de hune de rechange, et deux ou trois

espares[17] doubles; je résolus de commencer par cela à me mettre à

l'œuvre, et j'élinguai hors du bord tout ce qui n'était point trop

pesant, attachant chaque pièce avec une corde pour qu'elle ne pût pas

dériver. Quand ceci fut fait, je descendis à côté du bâtiment, et, les

tirant à moi, je liai fortement ensemble quatre de ces pièces par les

deux bouts, le mieux qu'il me fut possible, pour en former un radeau.

Ayant posé en travers trois ou quatre bouts de bordage, je sentis que je

pouvais très-bien marcher dessus, mais qu'il ne pourrait pas porter une

forte charge, à cause de sa trop grande légèreté. Je me remis donc à

l'ouvrage et, avec la scie du charpentier, je coupai en trois, sur la

longueur, un mât de hune, et l'ajoutai à mon radeau avec beaucoup de

travail et de peine. Mais l'espérance de me procurer le nécessaire me

poussait à faire bien au-delà de ce que j'aurais été capable d'exécuter

en toute autre occasion.

LE RADEAU

Mon radeau était alors assez fort pour porter un poids raisonnable; il

ne s'agissait plus que de voir de quoi je le chargerais, et comment je

préserverais ce chargement du ressac de la mer; j'eus bientôt pris ma

détermination. D'abord, je mis touts les bordages et toutes les planches

que je pus atteindre; puis, ayant bien songé à ce dont j'avais le plus

besoin, je pris premièrement trois coffres de matelots, que j'avais

forcés et vidés, et je les descendis sur mon radeau. Le premier je le

remplis de provisions, savoir: du pain, du riz, trois fromages de

Hollande, cinq pièces de viande de chèvre séchée, dont l'équipage

faisait sa principale nourriture, et un petit reste de blé d'Europe mis

à part pour quelques poules que nous avions embarquées et qui avaient

été tuées. Il y avait aussi à bord un peu d'orge et de froment mêlé

ensemble; mais je m'apperçus, à mon grand désappointement, que ces

grains avaient été mangés ou gâtés par les rats. Quant aux liqueurs, je

trouvai plusieurs caisses de bouteilles appartenant à notre patron, dans

lesquelles étaient quelques eaux cordiales; et enfin environ cinq ou six

gallons d'arack; mais je les arrimai séparément parce qu'il n'était pas

nécessaire de les mettre dans le coffre, et que, d'ailleurs, il n'y

avait plus de place pour elles. Tandis que j'étais occupé à ceci, je

remarquai que la marée, quoique très-calme, commençait à monter, et

j'eus la mortification de voir flotter au large mon justaucorps, ma

chemise et ma veste, que j'avais laissés sur le sable du rivage. Quant à

mon haut-de-chausses, qui était seulement de toile et ouvert aux genoux,

je l'avais gardé sur moi ainsi que mes bas pour nager jusqu'à bord. Quoi

qu'il en soit, cela m'obligea d'aller à la recherche des hardes. J'en

trouvai suffisamment, mais je ne pris que ce dont j'avais besoin pour le

présent; car il y avait d'autres choses que je convoitais bien

davantage, telles que des outils pour travailler à terre. Ce ne fut

qu'après une longue quête que je découvris le coffre du charpentier, qui

fut alors, en vérité, une capture plus profitable et d'une bien plus

grande valeur, pour moi, que ne l'eût été un plein vaisseau d'or. Je le

descendis sur mon radeau tel qu'il était, sans perdre mon temps à

regarder dedans, car je savais, en général, ce qu'il contenait.

Je pensai ensuite aux munitions et aux armes; il y avait dans la grande

chambre deux très-bons fusils de chasse et deux pistolets; je les mis

d'abord en réserve avec quelques poires à poudre, un petit sac de menu

plomb et deux vieilles épées rouillées. Je savais qu'il existait à bord

trois barils de poudre mais j'ignorais où notre canonnier les avait

rangés; enfin je les trouvai après une longue perquisition. Il y en

avait un qui avait été mouillé; les deux autres étaient secs et en bon

état, et je les mis avec les armes sur mon radeau. Me croyant alors

assez bien chargé, je commençai à songer comment je devais conduire tout

cela au rivage; car je n'avais ni voile, ni aviron, ni gouvernail, et la

moindre bouffée de vent pouvait submerger mon embarcation.

Trois choses relevaient mon courage: 1º une mer calme et unie; 2º la

marée montante et portant à la terre; 3º le vent, qui tout faible qu'il

était, soufflait vers le rivage. Enfin, ayant trouvé deux ou trois rames

rompues appartenant à la chaloupe, et deux scies, une hache et un

marteau, en outre des outils qui étaient dans le coffre, je me mis en

mer avec ma cargaison. Jusqu'à un mille, ou environ, mon radeau alla

très-bien; seulement je m'apperçus qu'il dérivait un peu au-delà de

l'endroit où d'abord j'avais pris terre. Cela me fit juger qu'il y avait

là un courant d'eau, et me fit espérer, par conséquent, de trouver une

crique ou une rivière dont je pourrais faire usage comme d'un port, pour

débarquer mon chargement.

La chose était ainsi que je l'avais présumé. Je découvris devant moi une

petite ouverture de terre, et je vis la marée qui s'y précipitait. Je

gouvernai donc mon radeau du mieux que je pus pour le maintenir dans le

milieu du courant; mais là je faillis à faire un second naufrage, qui,

s'il fût advenu, m'aurait, à coup sûr, brisé le cœur. Cette côte m'étant

tout-à-fait inconnue, j'allai toucher d'un bout de mon radeau sur un

banc de sable, et comme l'autre bout n'était point ensablé, peu s'en

fallut que toute ma cargaison ne glissât hors du train et ne tombât dans

l'eau. Je fis tout mon possible, en appuyant mon dos contre les coffres,

pour les retenir à leur place; car touts mes efforts eussent été

insuffisants pour repousser le radeau; je n'osais pas, d'ailleurs,

quitter la posture où j'étais. Soutenant ainsi les coffres de toutes mes

forces, je demeurai dans cette position près d'une demi-heure, durant

laquelle la crue de la marée vint me remettre un peu plus de niveau.

L'eau s'élevant toujours, quelque temps après, mon train surnagea de

nouveau, et, avec la rame que j'avais, je le poussai dans le chenal.

Lorsque j'eus été drossé plus haut, je me trouvai enfin à l'embouchure

d'une petite rivière, entre deux rives, sur un courant ou flux rapide

qui remontait. Cependant je cherchais des yeux, sur l'un et l'autre

bord, une place convenable pour prendre terre; car, espérant, avec le

temps, appercevoir quelque navire en mer, je ne voulais pas me laisser

entraîner trop avant; et c'est pour cela que je résolus de m'établir

aussi près de la côte que je le pourrais.

Enfin je découvris une petite anse sur la rivedroite de la crique, vers

laquelle, non sans beaucoup de peine et de difficulté, je conduisis mon

radeau. J'en approchai si près, que, touchant le fond avec ma rame,

j'aurais pu l'y pousser directement; mais, le faisant, je courais de

nouveau le risque de submerger ma cargaison, parce que la côte était

raide, c'est-à-dire à pic et qu'il n'y avait pas une place pour aborder,

où, si l'extrémité de mon train eût porté à terre, il n'eût été élevé

aussi haut et incliné aussi bas de l'autre côté que la première fois, et

n'eût mis encore mon chargement en danger. Tout ce que je pus faire, ce

fut d'attendre que la marée fût à sa plus grande hauteur, me servant

d'un aviron en guise d'ancre pour retenir mon radeau et l'appuyer contre

le bord, proche d'un terrain plat que j'espérais voir inondé, ce qui

arriva effectivement. Si tôt que je trouvai assez d'eau,--mon radeau

tirait environ un pied,--je le poussai sur le terrain plat, où je

l'attachai ou amarrai en fichant dans la terre mes deux rames brisées;

l'une d'un côté près d'un bout, l'autre du côté opposé près de l'autre

bout, et je demeurai ainsi jusqu'à ce que le jusant eût laissé en

sûreté, sur le rivage, mon radeau et toute ma cargaison.

Ensuite ma première occupation fut de reconnaître le pays, et de

chercher un endroit favorable pour ma demeure et pour ranger mes

bagages, et les mettre à couvert de tout ce qui pourrait advenir.

J'ignorais encore où j'étais. Était-ce une île ou le continent? Était-ce

habité ou inhabité? Étais-je ou n'étais-je pas en danger des bêtes

féroces? À un mille de moi au plus, il y avait une montagne très-haute

et très-escarpée qui semblait en dominer plusieurs autres dont la chaîne

s'étendait au Nord. Je pris un de mes fusils de chasse, un de mes

pistolets et une poire à poudre, et armé de la sorte je m'en allai à la

découverte sur cette montagne. Après avoir, avec beaucoup de peine et de

difficulté, gravi sur la cime, je compris, à ma grande affliction, ma

destinée, c'est-à-dire que j'étais dans une île au milieu de l'Océan,

d'où je n'appercevais d'autre terre que des récifs fort éloignés et deux

petites îles moindres que celle où j'étais, situées à trois lieues

environ vers l'Ouest.

Robinson Crusoe (I/II) · 第 4 / 25 段