C’est que Nang-kao est souvent un lieu de rendez-vous pour le personnel

des ambassades qui siégent à Pékin; c’est que tous les touristes qui

parviennent jusqu’à la capitale du Céleste Empire ne manquent jamais de

faire la promenade de Nang-kao et du tombeau des Mignes, en revenant

par le Palais d’Été et la grosse cloche. C’est l’excursion classique,

comme on va à la mer de glace de Chamonix ou au Righi de Lucerne.

Je sentis alors tout à coup la France devant moi, tout près de moi,

car je n’en étais séparé que par la mer. Je bondis de joie aux yeux

de mes compagnons qui me crurent fou, et auxquels je ne pris pas même

la peine d’expliquer ma conduite. Pour la première fois je regrettai

sincèrement d’avoir quitté la France tout seul et sans un ami; il eût

été bien doux dans un pareil moment de se jeter dans les bras d’un

compatriote, et surtout d’un compatriote qui eût partagé les péripéties

du voyage. Rien ne scelle les amitiés comme de pareils souvenirs.

Cette pensée ternit un peu la joie qui m’avait saisi, devant la trace

du passage de plusieurs Français à Nang-kao, et remontant dans mon

palanquin, qui me devint odieux en quelques secondes, je me dirigeai

avec mes compagnons ordinaires vers le village de Kouan-chih-lih. Nous

sommes très-pressés d’arriver dans le sud de la Chine, me dit ici M.

Schévélof, et par conséquent de nous diriger vers Toun-cheh-ouh et

Tien-tsin. Nous venons de décider de ne pas aller à Pékin. Mais vous

n’êtes plus ici très-loin de la capitale; le moment est venu de nous

faire nos adieux...

Quelle distance y a-t-il, lui répondis-je, entre la première étape de

votre nouvelle direction et Pékin? -- A peu près la même distance que

celle d’ici à Pékin. -- Je resterai donc avec vous jusqu’à cette halte,

et c’est seulement de Toun-cheh-ouh que je me rendrai dans la capitale.

A la vérité, cette annonce subite d’une séparation, la perspective de

me trouver seul avec Pablo dans un pays aussi inconnu, au milieu de

gens que je sentais hostiles et dont je ne pouvais me faire comprendre,

m’avait fait presque peur. -- Le lecteur verra quel curieux résultat

cette décision amena dans la suite.

Au moment de repartir, nous vîmes entrer dans la cour de l’auberge un

palanquin porté par des hommes. Il contenait donc quelque personnage

aristocratique, car en Chine on ne peut se permettre tel ou tel moyen

de locomotion que suivant la dignité dont on est honoré, ou le rang que

l’on occupe dans la hiérarchie. -- Le cheval et le palanquin à mulets

sont permis à tout le monde; la voiture et surtout celle dont l’essieu

est très-éloigné des brancards, de même que le palanquin à hommes, sont

réservés à l’aristocratie.

Nous nous approchâmes donc de ce véhicule privilégié, dès que

nous le vîmes pénétrer dans la cour de notre auberge, et nous en

vîmes descendre une femme qui me sembla assez jolie sous l’épaisse

couche de peinture qui recouvrait son visage, mais d’un embonpoint

extraordinaire. Ce que je remarquai surtout, ce fut l’absence complète

de pieds. -- Sous la cheville, la jambe se terminait en pointe, comme

l’extrémité d’une échasse ou d’une jambe de bois.

La pauvre femme que cette conformation rangeait dans la classe élevée

et désignait en même temps à l’admiration des fins connaisseurs ne put

faire un seul pas, même appuyée sur ses deux servantes. On l’enleva du

palanquin pour la transporter sur l’estrade d’une chambre écartée de

la maison. -- M. Schévélof apprit, en questionnant les porteurs, que

c’était la femme d’un grand mandarin qui faisait son voyage de noce.

Nous vîmes en effet arriver l’heureux mari quelques minutes après;

il était trop semblable au gouverneur de Maïmatchin, que le lecteur

connaît déjà, pour que j’en parle ici. -- Comme la distance est

très-grande entre Kouan-chih-lih et Toun-cheh-ouh, nous partîmes à deux

heures du matin.

Depuis Nang-kao, nous avions quitté les montagnes pour entrer dans

la plaine de Pékin. Le pays n’était donc plus ce qu’on appelle

généralement un pays pittoresque, mais il était si bien cultivé, si

vert, si rempli de grands arbres, si frais à cause des mille canaux qui

le coupent en tous sens, que je ne me lassais pas de le considérer, et

sa vue me causait certainement plus de jouissances, après les neiges de

Sibérie et le désert de Mongolie, que les effets de montagnes les plus

extraordinaires et que les sites les plus gracieux.

Après avoir parcouru soixante lies, nous fîmes une courte halte à

Lih-choui-tziao, et nous nous remîmes en marche. -- Grâce encore

à l’habileté de M. Schévélof, nous passâmes facilement la douane

chinoise de Tûm-bah. Partout où le Chinois peut prélever un impôt,

il est difficile de s’y soustraire, mais on ne garde pas rancune à

l’agent quand on sait qu’une loi de responsabilité pèse encore sur les

fonctionnaires à propos du fisc. Le souverain dit aux grands mandarins:

Il me faut tant d’argent de votre gouvernement. Le mandarin dit à son

subordonné: Il me faut tant de notre province, en ayant soin de doubler

la somme pour plus de sûreté. Le mandarin de deuxième classe transmet

les exigences à celui de troisième classe, toujours en doublant par

précaution, et le mandarin de troisième classe annonce à son district

qu’il doit prélever tel impôt, encore doublé sans doute par excès de

zèle.

Une pareille organisation grève surtout le contribuable, et voilà ce

me semble une preuve incontestable de la richesse extraordinaire de ce

pays; malgré tous ces abus, la misère n’est pas en somme extrêmement

répandue. C’est à peine si pendant tout le temps de mon séjour en Chine

on m’a demandé huit ou dix fois l’aumône; tandis qu’en Égypte, contrée

réputée riche, on ne cesse d’être assailli par des bandes de mendiants

qui répètent à satiété: Bakchich, chavaga.

Ce fut vers quatre heures du soir que nous entrâmes dans l’immense

village de Toun-cheh-ouh, sur les bords du Peï-ho.

Nous reçûmes l’hospitalité chez un jeune Chinois plein de santé et

d’embonpoint, rappelant un peu les monstruosités à gros ventre des

potiches fantaisistes, mais au fond un brave homme, bon vivant, dans la

plus complète acception du mot. Il nous servit un dîner à la russe, qui

me parut succulent après la détestable cuisine des gargotes chinoises.

Immédiatement après ce repas, mes compagnons allèrent s’embarquer pour

Tien-tsin. Je les accompagnai jusqu’à la rivière. Pendant la route,

M. Schévélof fit à notre hôte chinois toutes les recommandations

nécessaires pour me faire conduire le lendemain à Pékin.

Une fois arrivés au port, ces marchands de thé montèrent sur une des

barques amarrées au rivage, et au milieu desquelles se dresse une

sorte de construction pour les voyageurs, rappelant un peu celles des

gondoles vénitiennes. Nous nous souhaitâmes mutuellement bon voyage,

et ils prirent le large. -- Ces négociants en s’éloignant laissaient

pour moi tomber complétement le rideau sur l’empire des Tzars, et

surtout sur cette Sibérie au-dessus de laquelle, malgré sa fertilité

et ses richesses aurifères, il semble qu’un oiseau de malheur plane

éternellement. Aussi, en voyant se rompre les derniers liens qui me

rattachaient à ce pays de l’exil et de la douleur, j’éprouvais un

véritablement soulagement malgré la position bizarre dans laquelle je

me trouvais seul chez le Chinois ventru. Je ne pouvais rien dire à mon

hôte. La science de Pablo pour s’exprimer en pantomime devenait même

très-insuffisante devant l’intelligence assez restreinte du boudhiste

chez lequel j’étais logé. Je ne pus fermer l’œil de la nuit à cause

d’une armée de puces qui ne cessa de m’assiéger, et aussi du veilleur

chargé de faire du bruit pour effrayer les voleurs, selon l’habitude

chinoise, dont j’ai déjà parlé à Krasnoïarsk, lequel s’acquitta de son

devoir beaucoup trop consciencieusement. Le lendemain, mon Chinois

ventru ne put me procurer un palanquin qu’à une heure de l’après-midi.

Je fus bien heureux encore qu’il eût obéi aux recommandations de M.

Schévélof, car s’il eût voulu me garder chez lui, je ne sais vraiment

comment je m’y serais pris pour en sortir. Au moment de m’éloigner de

cette maison je donnai une petite gratification à l’un des domestiques.

Le maître s’en aperçut et fit aussitôt rassembler tous ses gens, qui

se mirent à genoux devant moi et se frappèrent le front contre terre.

Quelque habitude qu’il puisse avoir des mœurs orientales, un Européen

n’assiste jamais à ses scènes de servilité exagérée sans éprouver un

serrement de cœur. Je montai le plus promptement possible dans mon

palanquin. Je fis mes adieux à mon hôte; non pas en lui donnant une

poignée de main, ce qui n’est pas dans les habitudes chinoises; mais

en appuyant mes deux mains l’une contre l’autre, et en les balançant

deux ou trois fois dans une direction perpendiculaire à ma poitrine.

Je compris avec satisfaction que cet aimable homme recommandait à mon

muletier de me mener à la légation française, et quelques minutes après

nous étions en marche, Pablo et moi, vers la capitale du Céleste

Empire.

Pendant que je voyageais sur cette route poussiéreuse, sous un soleil

brûlant, dans cet abominable véhicule qui s’appelle un palanquin, trois

jeunes cavaliers, que je veux présenter au lecteur, galopaient sans

prendre haleine entre Tien-tsin et Pékin.

La distance est de trente-deux lieues, et ils voulaient la parcourir

en un jour. Certes, ils n’avaient pas de temps à perdre. Partis à

quatre heures du matin de Tien-tsin, ils s’étaient arrêtés une heure

dans un village pour déjeuner et changer de chevaux. A l’heure où je

m’éloignais de Toun-cheh-ouh, ils commençaient seulement la seconde

étape du voyage. Pour se rendre de Paris à Pékin, ces trois jeunes

voyageurs français n’avaient pas affronté les rigueurs de l’hiver en

Sibérie, ni la monotonie du traîneau ou de la voiture chinoise; mais

certes leur odyssée était au moins aussi intéressante que la mienne.

Ils avaient visité l’Inde en détail, ils avaient été reçus dans les

palais des nababs de ce pays, bien préférables, je pense, à ceux des

chercheurs d’or de la Russie asiatique; ils avaient traqué les bêtes

féroces à Ceylan et à Java, chassé l’éléphant dans les forêts vierges

de la presqu’île de Malacca, et, poursuivant leur course effrénée,

ils regardaient comme une bagatelle de faire trente-deux lieues à

cheval en un jour, comptant recommencer peu après si les circonstances

l’exigeaient.

Le premier de ces trois jeunes gens, l’un de mes bons amis que je

croyais à Paris, tandis que nous cheminions à quelques kilomètres l’un

de l’autre dans la plaine de Pékin, était le baron Benoist Méchin; ses

deux compagnons étaient le vicomte de Gouy d’Arsy et Guillaume Jeannel.

-- Ils arrivèrent à la légation comme je commençais à apercevoir les

fortifications de la capitale de la Chine.

A cette vue j’éprouvai tout un frémissement d’enthousiasme. Plus on a

visé longtemps au même but, plus on a fait d’efforts pour l’atteindre,

plus on éprouve de joie à le posséder enfin. Il est difficile de

voir quelque chose de plus grandiose et de plus largement construit

que la première enceinte de Pékin. C’est un mur d’une élévation

extraordinaire, crénelé, et d’une régularité parfaite. Çà et là,

au-dessus des portes principalement, s’élèvent des forteresses à

trois ou quatre étages, surmontées d’un toit en porcelaine verte qui

scintille au soleil.

Les portes qui sont gigantesques sont en bronze. Elles sont fermées la

nuit et à certaines heures du jour.

Je n’entrai pas dans la ville sans éprouver une très-vive émotion.

J’eus à parcourir des terrains vagues et parsemés d’habitations laides

et rabougries; puis j’entrai dans un quartier populeux; enfin sous un

dôme de feuillage, j’aperçus une porte de bois élégamment sculptée,

gardée par deux lions en marbre et au-dessus de laquelle je pus lire

en véritables caractères latins: Légation de France. -- J’avais enfin

accompli mon voyage de Paris à Pékin par terre.

Quand j’entrai dans le salon de M. de Geofroy, alors envoyé

extraordinaire et ministre plénipotentiaire de France en Chine, tout

le personnel de la légation, M. de Roquette, secrétaire, M. de Veria,

premier interprète, M. Scherzer et M. Dugas, le docteur, étaient réunis

pour saluer les trois jeunes voyageurs dont je viens de parler.

Je n’oublierai jamais mon entrée dans ce salon hospitalier où je

trouvai d’abord une courtoisie et une affabilité tout exceptionnelles

de la part du maître et de la maîtresse de la maison; puis l’aimable

accueil de sept compatriotes, dont un ami que je ne m’attendais guère à

rencontrer si loin.

Arriver le même jour à Pékin, presque à la même heure, sans

s’être donné rendez-vous et après avoir suivi les directions les

plus différentes, c’est une gracieuseté du Destin, d’autant plus

appréciable, que ce personnage n’est pas toujours souriant et qu’il lui

a fallu pourvoir à de bien habiles combinaisons pour nous procurer ce

plaisir.

CHAPITRE XXII

UN PEU DE TOUT.

Le pont de marbre. -- La ville tartare. -- Les objets d’art.

-- Un mot sur les laques japonais. -- Les enterrements. --

L’observatoire. -- Le palais impérial. -- Les temples du Ciel

et de l’Agriculture. -- Les quatre récoltes. -- Les diverses

espèces de thé. -- Départ de Pékin. -- Tien-tsin. -- La mer

enfin!

C’est un Éden que le palais de la légation en Chine. Il se compose d’un

immense jardin entouré de murs et rempli de jolis arbres, au milieu

desquels se cachent çà et là de petites constructions élégantes, toutes

chinoises par le style mais bien françaises par le confortable.

Au lieu d’une simple chambre qui eût suffi à mon bonheur, madame de

Geofroy nous désigna à chacun une de ces maisons, qui devint notre

propriété pendant tout le temps de notre séjour dans la capitale du

Céleste Empire. Tous les matins nous recevions régulièrement une

invitation à dîner de la part de M. le ministre et une invitation à

déjeuner de M. de Roquette ou de quelqu’un des aimables membres de la

légation.

Quels bons jours j’ai passé là! Je couchais enfin dans un lit, ce dont

j’avais été privé depuis Nijni-Novgorod; je mangeais de la cuisine

française, je parlais français avec des Français.

Ceux qui disent que Pékin est loin de notre pays ont bien tort; moi j’y

ai retrouvé la France tout entière, ou, pour parler plus vrai, ce qu’il

y a de plus aimable, de plus largement hospitalier et de plus courtois

dans notre chère patrie. Pendant le dîner, les joies et les péripéties

de nos voyages firent naturellement les frais de la conversation. Nous

nommions tour à tour Calcutta, Irkoutsk, Tomsk et Singapor, comme les

Parisiens parlent parfois de Neuilly, de Pontoise et de Fontainebleau.

L’imagination de M. et madame de Geofroy devait sauter en quelques

secondes de la zone torride aux régions glaciales de la Sibérie. Une

telle gymnastique de la pensée eût certainement lassé tout le monde;

mais leur extrême bienveillance leur fit tout accepter.

Le lendemain nous allâmes rendre nos devoirs à Mgr de Laplace, évêque

de Pékin, qui habitait alors la mission des Révérends Pères Lazaristes.

Pour nous y rendre, nous dûmes traverser le pont de marbre qui est

une des merveilles locales. Ce pont est jeté en dos d’âne sur un

étang, je pourrais dire un petit lac, qui est entouré par les jardins

du palais impérial. Malheureusement, à l’époque de notre passage,

les mille fleurs aquatiques dont est couvert cet étang pendant l’été

n’étaient pas encore épanouies, mais nous pûmes du moins admirer la vue

pittoresque dont on jouit du pont de marbre.

Des accidents de terrains, certainement artificiels mais décorés ici

du nom pompeux de montagnes, ondulent autour du petit lac. Ils sont

couverts d’arbres rares, surmontés de kiosques et de ces petites

constructions que nous avons l’habitude en France de nommer des pagodes.

Des pavillons bâtis sur pilotis s’avancent au-dessus des eaux. Le sol

est couvert de gazon et de plantes rampantes qui viennent se perdre

dans le lac. Tout cela est frais, ombragé, riant; en un mot, disposé

avec un raffinement artistique extraordinaire.

La mission des Lazaristes est construite au milieu de ce site

enchanteur. Tous les religieux portent le costume chinois, et je fus

quelque temps à m’habituer à qualifier de Révérend Père ces hommes en

babouches, doués d’une queue de cheveux noirs, aussi longue que celle

des vrais Chinois; il est vrai que la tresse de ces missionnaires

est presque entièrement factice, mais on ne s’en rend compte qu’en

approchant de fort près.

La plus belle partie de Pékin est celle qui entoure le palais. Elle

est connue sous le nom de ville tartare. C’est là qu’habitent les gros

commerçants et les marchands de curiosités les plus renommés.

Les maisons n’y ont pas d’étage, elles ne sont composées que d’un

rez-de-chaussée, mais leurs façades sur la rue sont faites de bois

sculpté et doré. L’épaisseur de ces ornements est considérable et les

découpures sont fouillées avec une délicatesse toute chinoise. Je ne

sais vraiment quelle valeur atteindrait en France la devanture d’une

seule de ces maisons. Que le lecteur se figure une rue entière ainsi

bordée de boutiques, dont les dorures scintillent sous un ciel éclatant

et dans l’intérieur desquelles on peut apercevoir, au milieu de ce

merveilleux encadrement dont j’ai parlé, toutes les féeries asiatiques

dont la Chine, et surtout dont Pékin abonde.

Je regrette d’être obligé de désillusionner peut-être ici mes lecteurs

sur les belles collections chinoises qu’ils sont convaincus de

posséder chez eux. Je ne prétends pas affirmer qu’il n’y ait pas en

Europe des spécimens admirables de l’art chinois. Mais généralement

tous les objets qui sont débités chez nous sortent des villes du

Sud, de Canton, de Hong-kong ou de Schang-haï, et, par conséquent,

proviennent de fabrication secondaire. L’art de Pékin est encore

presque universellement ignoré. On comprendra aisément ce que j’avance,

en songeant que les Européens ne peuvent faire aucun établissement

dans la capitale du Céleste Empire. Nos dernières expéditions n’ont

pas augmenté nos droits à cet égard. Les spécimens de l’art de Pékin

sont donc presque exclusivement achetés par des touristes de passage

qui ne livrent pas d’ordinaire leurs emplettes au commerce. On voit

bien en France des émaux cloisonnés, mais il ne donnent pas l’idée

des merveilles que les touristes peuvent admirer dans les temples de

Pékin, en ce genre de travail. Ce qui est moins connu, ce sont des

panneaux entiers représentant des paysages reproduits en applications

de porcelaine sur laque; des écrans en application d’ivoire teint, sur

bois sculpté à jour; ou des paravents de laque avec des ornementations

en pierres de couleurs transparentes de Mongolie. Ce dernier genre de

travail surtout produit des objets d’une beauté incomparable et on ne

se lasse pas de les admirer. -- Il y a aussi des vases en émail uni,

généralement bleu avec des dessins blancs, dans l’épaisseur de l’émail,

qui sont d’un effet fort gracieux. Ces sortes de vases ne sont pas

rares à Pékin et sont pourtant peu répandus en Europe.

Puisque je parle de l’art de l’extrême Orient, je voudrais éclairer

le lecteur sur les laques japonais, bien que je compte arrêter mes

notes à Tien-tsin et ne rien dire de ces îles du Japon, séjour préféré

de la grâce et de la joie. Peu d’Européens ont vu ce qu’on appelle

généralement du laque au Japon. Tous les produits auxquels nous donnons

en France ce titre pompeux se réduisent à des surfaces de bois verni.

Au contraire, dans le véritable laque, les dessins très en relief, sont

composés avec de l’or pur, et les fonds sont recouverts d’aventurine

broyée et réduite en poudre. Aussi les objets en véritable laque

atteignent-ils au Japon des prix exorbitants.

J’ai demandé un jour à Ieddo le prix d’un cabinet assez semblable

à ceux qui sont devenus si communs en France et qui se vendent

généralement chez nous deux ou trois cents francs. Le marchand en

voulait vingt-cinq mille francs. Une petite boîte carrée, de dix

centimètres de côté, en véritable laque, vaut au Japon de huit cents

francs à mille francs. -- Je ne m’étendrai pas sur les porcelaines

chinoises parce que cette matière pourrait tenir à elle seule un volume

entier. D’ailleurs je n’ai pas assez séjourné à Pékin pour m’instruire

à fond sur cette partie délicate et plus difficile à bien connaître

de l’art chinois. Je parlerai seulement de deux espèces de vases en

porcelaine qui m’ont semblé très-estimés. Les uns sont ornés de gros

caractères chinois, au milieu desquels un médaillon représente quelque

scène relative à ce même caractère. Les autres sont parsemés de dessins

à gros reliefs, aussi en porcelaine et coloriés. Ces deux modèles de

vases datent, paraît-il, de trois à quatre cents ans et valent, en

général, de quatre cents à sept cents francs. Ce qu’on appelle des

émaux cloisonnés mignes date aussi à peu près de cette époque et

atteint en Chine des prix assez considérables. Ces émaux cloisonnés

sont peu répandus en Europe. On les reconnaît facilement en ce que les

dessins sont plus fouillés et moins réguliers que dans les cloisonnés

relativement modernes, et surtout en ce que dans certaines parties,

l’émail est transparent et laisse voir le cuivre sur lequel il a été

coulé.

Comme je l’ai dit plus haut, les rues de la ville tartare sont bordées

de boutiques à la devanture desquelles s’étalent les belles choses

dont je viens de parler. Sur la chaussée, le mouvement est plus grand

encore, si c’est possible, que dans les villages déjà traversés.

Les piétons innombrables sont obligés de se ranger constamment pour

laisser passer le palanquin à hommes de l’aristocratie; les voitures à

deux roues des mandarins que l’on aperçoit cachés par des persiennes

vertes ou noires, enveloppés dans leur longue robe de soie brodée; les

chevaux, les chameaux, les palanquins de voyage à mulets, puis des

défilés de mariages ou d’enterrements. Ces derniers occupent surtout

un espace considérable et s’étendent sur cinq cents ou mille mètres

de longueur, suivant la dignité du défunt. Des pauvres portent à la

file des parasols, des perches surmontées de mains en bois doré, ou

de toutes sortes d’amulettes. Puis suivent les objets ayant appartenu

au mort; son cheval, sa voiture, dans laquelle est généralement placé

un personnage en cire rappelant ses traits et portant son costume de

cour, si c’est un mandarin. On voit enfin arriver la bière faite de

bois de chêne, de six ou sept centimètres d’épaisseur, et placée dans

un catafalque extrêmement lourd. Il faut quarante ou soixante hommes

pour porter le char funèbre. Les parents vêtus de blanc en signe de

deuil précèdent le cercueil en jetant à terre des fleurs, en brûlant de

l’encens et en faisant tous les quatre-vingts ou cent pas la cérémonie

du respect. Pour cette démonstration la procession s’arrête. On étend à

terre un grand drap blanc, ceux qui conduisent le deuil se couchent à

plat ventre et se frappent le front contre terre. Puis ils se relèvent

et l’on conduit ainsi le cercueil jusqu’à une propriété du mort, où

on le laisse simplement à l’air sans l’enterrer. Quand le cercueil se

détériore, on forme un tumulus en le couvrant de terre, mais on ne le

descend jamais dans une fosse. Ce lieu est pour toujours sacré et ne

peut plus être livré à la culture.

On pense quelle immense quantité de terrains les Chinois perdent

ainsi par cette étrange coutume. On sait aussi quels nombreux sujets

de querelle elle amène dans les villes du littoral habitées par des

Européens; la question a été trop souvent traitée pour que j’en parle

ici.

Ce qui fourmille encore dans les rues de la ville tartare à Pékin, ce

sont les prestidigitateurs établis en plein vent.

Leur adresse est très-grande, car ils exécutent leurs tours au milieu

de la foule et sans les procédés de tables ou de boîtes à double fond

qu’il est facile d’employer sur un théâtre. Quelques-uns exécutent des

tours dangereux; ils s’élancent la tête la première au travers d’un

cylindre horizontal tout hérissé de clous et de lames pointues. Je

ne finirais pas si je voulais raconter tout ce qui grouille dans ces

larges rues de la ville tartare. Nulle part on ne voit un kaléidoscope

aussi varié et aussi pittoresque.

Malheureusement, à côté de ces merveilles dont je viens de parler, on

est témoin de choses repoussantes.

De Paris à Pékin par terre: Sibérie-Mongolie · 第 17 / 18 段