des ambassades qui siégent à Pékin; c’est que tous les touristes qui
parviennent jusqu’à la capitale du Céleste Empire ne manquent jamais de
faire la promenade de Nang-kao et du tombeau des Mignes, en revenant
par le Palais d’Été et la grosse cloche. C’est l’excursion classique,
comme on va à la mer de glace de Chamonix ou au Righi de Lucerne.
Je sentis alors tout à coup la France devant moi, tout près de moi,
car je n’en étais séparé que par la mer. Je bondis de joie aux yeux
de mes compagnons qui me crurent fou, et auxquels je ne pris pas même
la peine d’expliquer ma conduite. Pour la première fois je regrettai
sincèrement d’avoir quitté la France tout seul et sans un ami; il eût
été bien doux dans un pareil moment de se jeter dans les bras d’un
compatriote, et surtout d’un compatriote qui eût partagé les péripéties
du voyage. Rien ne scelle les amitiés comme de pareils souvenirs.
Cette pensée ternit un peu la joie qui m’avait saisi, devant la trace
du passage de plusieurs Français à Nang-kao, et remontant dans mon
palanquin, qui me devint odieux en quelques secondes, je me dirigeai
avec mes compagnons ordinaires vers le village de Kouan-chih-lih. Nous
sommes très-pressés d’arriver dans le sud de la Chine, me dit ici M.
Schévélof, et par conséquent de nous diriger vers Toun-cheh-ouh et
Tien-tsin. Nous venons de décider de ne pas aller à Pékin. Mais vous
n’êtes plus ici très-loin de la capitale; le moment est venu de nous
faire nos adieux...
Quelle distance y a-t-il, lui répondis-je, entre la première étape de
votre nouvelle direction et Pékin? -- A peu près la même distance que
celle d’ici à Pékin. -- Je resterai donc avec vous jusqu’à cette halte,
et c’est seulement de Toun-cheh-ouh que je me rendrai dans la capitale.
A la vérité, cette annonce subite d’une séparation, la perspective de
me trouver seul avec Pablo dans un pays aussi inconnu, au milieu de
gens que je sentais hostiles et dont je ne pouvais me faire comprendre,
m’avait fait presque peur. -- Le lecteur verra quel curieux résultat
cette décision amena dans la suite.
Au moment de repartir, nous vîmes entrer dans la cour de l’auberge un
palanquin porté par des hommes. Il contenait donc quelque personnage
aristocratique, car en Chine on ne peut se permettre tel ou tel moyen
de locomotion que suivant la dignité dont on est honoré, ou le rang que
l’on occupe dans la hiérarchie. -- Le cheval et le palanquin à mulets
sont permis à tout le monde; la voiture et surtout celle dont l’essieu
est très-éloigné des brancards, de même que le palanquin à hommes, sont
réservés à l’aristocratie.
Nous nous approchâmes donc de ce véhicule privilégié, dès que
nous le vîmes pénétrer dans la cour de notre auberge, et nous en
vîmes descendre une femme qui me sembla assez jolie sous l’épaisse
couche de peinture qui recouvrait son visage, mais d’un embonpoint
extraordinaire. Ce que je remarquai surtout, ce fut l’absence complète
de pieds. -- Sous la cheville, la jambe se terminait en pointe, comme
l’extrémité d’une échasse ou d’une jambe de bois.
La pauvre femme que cette conformation rangeait dans la classe élevée
et désignait en même temps à l’admiration des fins connaisseurs ne put
faire un seul pas, même appuyée sur ses deux servantes. On l’enleva du
palanquin pour la transporter sur l’estrade d’une chambre écartée de
la maison. -- M. Schévélof apprit, en questionnant les porteurs, que
c’était la femme d’un grand mandarin qui faisait son voyage de noce.
Nous vîmes en effet arriver l’heureux mari quelques minutes après;
il était trop semblable au gouverneur de Maïmatchin, que le lecteur
connaît déjà, pour que j’en parle ici. -- Comme la distance est
très-grande entre Kouan-chih-lih et Toun-cheh-ouh, nous partîmes à deux
heures du matin.
Depuis Nang-kao, nous avions quitté les montagnes pour entrer dans
la plaine de Pékin. Le pays n’était donc plus ce qu’on appelle
généralement un pays pittoresque, mais il était si bien cultivé, si
vert, si rempli de grands arbres, si frais à cause des mille canaux qui
le coupent en tous sens, que je ne me lassais pas de le considérer, et
sa vue me causait certainement plus de jouissances, après les neiges de
Sibérie et le désert de Mongolie, que les effets de montagnes les plus
extraordinaires et que les sites les plus gracieux.
Après avoir parcouru soixante lies, nous fîmes une courte halte à
Lih-choui-tziao, et nous nous remîmes en marche. -- Grâce encore
à l’habileté de M. Schévélof, nous passâmes facilement la douane
chinoise de Tûm-bah. Partout où le Chinois peut prélever un impôt,
il est difficile de s’y soustraire, mais on ne garde pas rancune à
l’agent quand on sait qu’une loi de responsabilité pèse encore sur les
fonctionnaires à propos du fisc. Le souverain dit aux grands mandarins:
Il me faut tant d’argent de votre gouvernement. Le mandarin dit à son
subordonné: Il me faut tant de notre province, en ayant soin de doubler
la somme pour plus de sûreté. Le mandarin de deuxième classe transmet
les exigences à celui de troisième classe, toujours en doublant par
précaution, et le mandarin de troisième classe annonce à son district
qu’il doit prélever tel impôt, encore doublé sans doute par excès de
zèle.
Une pareille organisation grève surtout le contribuable, et voilà ce
me semble une preuve incontestable de la richesse extraordinaire de ce
pays; malgré tous ces abus, la misère n’est pas en somme extrêmement
répandue. C’est à peine si pendant tout le temps de mon séjour en Chine
on m’a demandé huit ou dix fois l’aumône; tandis qu’en Égypte, contrée
réputée riche, on ne cesse d’être assailli par des bandes de mendiants
qui répètent à satiété: Bakchich, chavaga.
Ce fut vers quatre heures du soir que nous entrâmes dans l’immense
village de Toun-cheh-ouh, sur les bords du Peï-ho.
Nous reçûmes l’hospitalité chez un jeune Chinois plein de santé et
d’embonpoint, rappelant un peu les monstruosités à gros ventre des
potiches fantaisistes, mais au fond un brave homme, bon vivant, dans la
plus complète acception du mot. Il nous servit un dîner à la russe, qui
me parut succulent après la détestable cuisine des gargotes chinoises.
Immédiatement après ce repas, mes compagnons allèrent s’embarquer pour
Tien-tsin. Je les accompagnai jusqu’à la rivière. Pendant la route,
M. Schévélof fit à notre hôte chinois toutes les recommandations
nécessaires pour me faire conduire le lendemain à Pékin.
Une fois arrivés au port, ces marchands de thé montèrent sur une des
barques amarrées au rivage, et au milieu desquelles se dresse une
sorte de construction pour les voyageurs, rappelant un peu celles des
gondoles vénitiennes. Nous nous souhaitâmes mutuellement bon voyage,
et ils prirent le large. -- Ces négociants en s’éloignant laissaient
pour moi tomber complétement le rideau sur l’empire des Tzars, et
surtout sur cette Sibérie au-dessus de laquelle, malgré sa fertilité
et ses richesses aurifères, il semble qu’un oiseau de malheur plane
éternellement. Aussi, en voyant se rompre les derniers liens qui me
rattachaient à ce pays de l’exil et de la douleur, j’éprouvais un
véritablement soulagement malgré la position bizarre dans laquelle je
me trouvais seul chez le Chinois ventru. Je ne pouvais rien dire à mon
hôte. La science de Pablo pour s’exprimer en pantomime devenait même
très-insuffisante devant l’intelligence assez restreinte du boudhiste
chez lequel j’étais logé. Je ne pus fermer l’œil de la nuit à cause
d’une armée de puces qui ne cessa de m’assiéger, et aussi du veilleur
chargé de faire du bruit pour effrayer les voleurs, selon l’habitude
chinoise, dont j’ai déjà parlé à Krasnoïarsk, lequel s’acquitta de son
devoir beaucoup trop consciencieusement. Le lendemain, mon Chinois
ventru ne put me procurer un palanquin qu’à une heure de l’après-midi.
Je fus bien heureux encore qu’il eût obéi aux recommandations de M.
Schévélof, car s’il eût voulu me garder chez lui, je ne sais vraiment
comment je m’y serais pris pour en sortir. Au moment de m’éloigner de
cette maison je donnai une petite gratification à l’un des domestiques.
Le maître s’en aperçut et fit aussitôt rassembler tous ses gens, qui
se mirent à genoux devant moi et se frappèrent le front contre terre.
Quelque habitude qu’il puisse avoir des mœurs orientales, un Européen
n’assiste jamais à ses scènes de servilité exagérée sans éprouver un
serrement de cœur. Je montai le plus promptement possible dans mon
palanquin. Je fis mes adieux à mon hôte; non pas en lui donnant une
poignée de main, ce qui n’est pas dans les habitudes chinoises; mais
en appuyant mes deux mains l’une contre l’autre, et en les balançant
deux ou trois fois dans une direction perpendiculaire à ma poitrine.
Je compris avec satisfaction que cet aimable homme recommandait à mon
muletier de me mener à la légation française, et quelques minutes après
nous étions en marche, Pablo et moi, vers la capitale du Céleste
Empire.
Pendant que je voyageais sur cette route poussiéreuse, sous un soleil
brûlant, dans cet abominable véhicule qui s’appelle un palanquin, trois
jeunes cavaliers, que je veux présenter au lecteur, galopaient sans
prendre haleine entre Tien-tsin et Pékin.
La distance est de trente-deux lieues, et ils voulaient la parcourir
en un jour. Certes, ils n’avaient pas de temps à perdre. Partis à
quatre heures du matin de Tien-tsin, ils s’étaient arrêtés une heure
dans un village pour déjeuner et changer de chevaux. A l’heure où je
m’éloignais de Toun-cheh-ouh, ils commençaient seulement la seconde
étape du voyage. Pour se rendre de Paris à Pékin, ces trois jeunes
voyageurs français n’avaient pas affronté les rigueurs de l’hiver en
Sibérie, ni la monotonie du traîneau ou de la voiture chinoise; mais
certes leur odyssée était au moins aussi intéressante que la mienne.
Ils avaient visité l’Inde en détail, ils avaient été reçus dans les
palais des nababs de ce pays, bien préférables, je pense, à ceux des
chercheurs d’or de la Russie asiatique; ils avaient traqué les bêtes
féroces à Ceylan et à Java, chassé l’éléphant dans les forêts vierges
de la presqu’île de Malacca, et, poursuivant leur course effrénée,
ils regardaient comme une bagatelle de faire trente-deux lieues à
cheval en un jour, comptant recommencer peu après si les circonstances
l’exigeaient.
Le premier de ces trois jeunes gens, l’un de mes bons amis que je
croyais à Paris, tandis que nous cheminions à quelques kilomètres l’un
de l’autre dans la plaine de Pékin, était le baron Benoist Méchin; ses
deux compagnons étaient le vicomte de Gouy d’Arsy et Guillaume Jeannel.
-- Ils arrivèrent à la légation comme je commençais à apercevoir les
fortifications de la capitale de la Chine.
A cette vue j’éprouvai tout un frémissement d’enthousiasme. Plus on a
visé longtemps au même but, plus on a fait d’efforts pour l’atteindre,
plus on éprouve de joie à le posséder enfin. Il est difficile de
voir quelque chose de plus grandiose et de plus largement construit
que la première enceinte de Pékin. C’est un mur d’une élévation
extraordinaire, crénelé, et d’une régularité parfaite. Çà et là,
au-dessus des portes principalement, s’élèvent des forteresses à
trois ou quatre étages, surmontées d’un toit en porcelaine verte qui
scintille au soleil.
Les portes qui sont gigantesques sont en bronze. Elles sont fermées la
nuit et à certaines heures du jour.
Je n’entrai pas dans la ville sans éprouver une très-vive émotion.
J’eus à parcourir des terrains vagues et parsemés d’habitations laides
et rabougries; puis j’entrai dans un quartier populeux; enfin sous un
dôme de feuillage, j’aperçus une porte de bois élégamment sculptée,
gardée par deux lions en marbre et au-dessus de laquelle je pus lire
en véritables caractères latins: Légation de France. -- J’avais enfin
accompli mon voyage de Paris à Pékin par terre.
Quand j’entrai dans le salon de M. de Geofroy, alors envoyé
extraordinaire et ministre plénipotentiaire de France en Chine, tout
le personnel de la légation, M. de Roquette, secrétaire, M. de Veria,
premier interprète, M. Scherzer et M. Dugas, le docteur, étaient réunis
pour saluer les trois jeunes voyageurs dont je viens de parler.
Je n’oublierai jamais mon entrée dans ce salon hospitalier où je
trouvai d’abord une courtoisie et une affabilité tout exceptionnelles
de la part du maître et de la maîtresse de la maison; puis l’aimable
accueil de sept compatriotes, dont un ami que je ne m’attendais guère à
rencontrer si loin.
Arriver le même jour à Pékin, presque à la même heure, sans
s’être donné rendez-vous et après avoir suivi les directions les
plus différentes, c’est une gracieuseté du Destin, d’autant plus
appréciable, que ce personnage n’est pas toujours souriant et qu’il lui
a fallu pourvoir à de bien habiles combinaisons pour nous procurer ce
plaisir.
CHAPITRE XXII
UN PEU DE TOUT.
Le pont de marbre. -- La ville tartare. -- Les objets d’art.
-- Un mot sur les laques japonais. -- Les enterrements. --
L’observatoire. -- Le palais impérial. -- Les temples du Ciel
et de l’Agriculture. -- Les quatre récoltes. -- Les diverses
espèces de thé. -- Départ de Pékin. -- Tien-tsin. -- La mer
enfin!
C’est un Éden que le palais de la légation en Chine. Il se compose d’un
immense jardin entouré de murs et rempli de jolis arbres, au milieu
desquels se cachent çà et là de petites constructions élégantes, toutes
chinoises par le style mais bien françaises par le confortable.
Au lieu d’une simple chambre qui eût suffi à mon bonheur, madame de
Geofroy nous désigna à chacun une de ces maisons, qui devint notre
propriété pendant tout le temps de notre séjour dans la capitale du
Céleste Empire. Tous les matins nous recevions régulièrement une
invitation à dîner de la part de M. le ministre et une invitation à
déjeuner de M. de Roquette ou de quelqu’un des aimables membres de la
légation.
Quels bons jours j’ai passé là! Je couchais enfin dans un lit, ce dont
j’avais été privé depuis Nijni-Novgorod; je mangeais de la cuisine
française, je parlais français avec des Français.
Ceux qui disent que Pékin est loin de notre pays ont bien tort; moi j’y
ai retrouvé la France tout entière, ou, pour parler plus vrai, ce qu’il
y a de plus aimable, de plus largement hospitalier et de plus courtois
dans notre chère patrie. Pendant le dîner, les joies et les péripéties
de nos voyages firent naturellement les frais de la conversation. Nous
nommions tour à tour Calcutta, Irkoutsk, Tomsk et Singapor, comme les
Parisiens parlent parfois de Neuilly, de Pontoise et de Fontainebleau.
L’imagination de M. et madame de Geofroy devait sauter en quelques
secondes de la zone torride aux régions glaciales de la Sibérie. Une
telle gymnastique de la pensée eût certainement lassé tout le monde;
mais leur extrême bienveillance leur fit tout accepter.
Le lendemain nous allâmes rendre nos devoirs à Mgr de Laplace, évêque
de Pékin, qui habitait alors la mission des Révérends Pères Lazaristes.
Pour nous y rendre, nous dûmes traverser le pont de marbre qui est
une des merveilles locales. Ce pont est jeté en dos d’âne sur un
étang, je pourrais dire un petit lac, qui est entouré par les jardins
du palais impérial. Malheureusement, à l’époque de notre passage,
les mille fleurs aquatiques dont est couvert cet étang pendant l’été
n’étaient pas encore épanouies, mais nous pûmes du moins admirer la vue
pittoresque dont on jouit du pont de marbre.
Des accidents de terrains, certainement artificiels mais décorés ici
du nom pompeux de montagnes, ondulent autour du petit lac. Ils sont
couverts d’arbres rares, surmontés de kiosques et de ces petites
constructions que nous avons l’habitude en France de nommer des pagodes.
Des pavillons bâtis sur pilotis s’avancent au-dessus des eaux. Le sol
est couvert de gazon et de plantes rampantes qui viennent se perdre
dans le lac. Tout cela est frais, ombragé, riant; en un mot, disposé
avec un raffinement artistique extraordinaire.
La mission des Lazaristes est construite au milieu de ce site
enchanteur. Tous les religieux portent le costume chinois, et je fus
quelque temps à m’habituer à qualifier de Révérend Père ces hommes en
babouches, doués d’une queue de cheveux noirs, aussi longue que celle
des vrais Chinois; il est vrai que la tresse de ces missionnaires
est presque entièrement factice, mais on ne s’en rend compte qu’en
approchant de fort près.
La plus belle partie de Pékin est celle qui entoure le palais. Elle
est connue sous le nom de ville tartare. C’est là qu’habitent les gros
commerçants et les marchands de curiosités les plus renommés.
Les maisons n’y ont pas d’étage, elles ne sont composées que d’un
rez-de-chaussée, mais leurs façades sur la rue sont faites de bois
sculpté et doré. L’épaisseur de ces ornements est considérable et les
découpures sont fouillées avec une délicatesse toute chinoise. Je ne
sais vraiment quelle valeur atteindrait en France la devanture d’une
seule de ces maisons. Que le lecteur se figure une rue entière ainsi
bordée de boutiques, dont les dorures scintillent sous un ciel éclatant
et dans l’intérieur desquelles on peut apercevoir, au milieu de ce
merveilleux encadrement dont j’ai parlé, toutes les féeries asiatiques
dont la Chine, et surtout dont Pékin abonde.
Je regrette d’être obligé de désillusionner peut-être ici mes lecteurs
sur les belles collections chinoises qu’ils sont convaincus de
posséder chez eux. Je ne prétends pas affirmer qu’il n’y ait pas en
Europe des spécimens admirables de l’art chinois. Mais généralement
tous les objets qui sont débités chez nous sortent des villes du
Sud, de Canton, de Hong-kong ou de Schang-haï, et, par conséquent,
proviennent de fabrication secondaire. L’art de Pékin est encore
presque universellement ignoré. On comprendra aisément ce que j’avance,
en songeant que les Européens ne peuvent faire aucun établissement
dans la capitale du Céleste Empire. Nos dernières expéditions n’ont
pas augmenté nos droits à cet égard. Les spécimens de l’art de Pékin
sont donc presque exclusivement achetés par des touristes de passage
qui ne livrent pas d’ordinaire leurs emplettes au commerce. On voit
bien en France des émaux cloisonnés, mais il ne donnent pas l’idée
des merveilles que les touristes peuvent admirer dans les temples de
Pékin, en ce genre de travail. Ce qui est moins connu, ce sont des
panneaux entiers représentant des paysages reproduits en applications
de porcelaine sur laque; des écrans en application d’ivoire teint, sur
bois sculpté à jour; ou des paravents de laque avec des ornementations
en pierres de couleurs transparentes de Mongolie. Ce dernier genre de
travail surtout produit des objets d’une beauté incomparable et on ne
se lasse pas de les admirer. -- Il y a aussi des vases en émail uni,
généralement bleu avec des dessins blancs, dans l’épaisseur de l’émail,
qui sont d’un effet fort gracieux. Ces sortes de vases ne sont pas
rares à Pékin et sont pourtant peu répandus en Europe.
Puisque je parle de l’art de l’extrême Orient, je voudrais éclairer
le lecteur sur les laques japonais, bien que je compte arrêter mes
notes à Tien-tsin et ne rien dire de ces îles du Japon, séjour préféré
de la grâce et de la joie. Peu d’Européens ont vu ce qu’on appelle
généralement du laque au Japon. Tous les produits auxquels nous donnons
en France ce titre pompeux se réduisent à des surfaces de bois verni.
Au contraire, dans le véritable laque, les dessins très en relief, sont
composés avec de l’or pur, et les fonds sont recouverts d’aventurine
broyée et réduite en poudre. Aussi les objets en véritable laque
atteignent-ils au Japon des prix exorbitants.
J’ai demandé un jour à Ieddo le prix d’un cabinet assez semblable
à ceux qui sont devenus si communs en France et qui se vendent
généralement chez nous deux ou trois cents francs. Le marchand en
voulait vingt-cinq mille francs. Une petite boîte carrée, de dix
centimètres de côté, en véritable laque, vaut au Japon de huit cents
francs à mille francs. -- Je ne m’étendrai pas sur les porcelaines
chinoises parce que cette matière pourrait tenir à elle seule un volume
entier. D’ailleurs je n’ai pas assez séjourné à Pékin pour m’instruire
à fond sur cette partie délicate et plus difficile à bien connaître
de l’art chinois. Je parlerai seulement de deux espèces de vases en
porcelaine qui m’ont semblé très-estimés. Les uns sont ornés de gros
caractères chinois, au milieu desquels un médaillon représente quelque
scène relative à ce même caractère. Les autres sont parsemés de dessins
à gros reliefs, aussi en porcelaine et coloriés. Ces deux modèles de
vases datent, paraît-il, de trois à quatre cents ans et valent, en
général, de quatre cents à sept cents francs. Ce qu’on appelle des
émaux cloisonnés mignes date aussi à peu près de cette époque et
atteint en Chine des prix assez considérables. Ces émaux cloisonnés
sont peu répandus en Europe. On les reconnaît facilement en ce que les
dessins sont plus fouillés et moins réguliers que dans les cloisonnés
relativement modernes, et surtout en ce que dans certaines parties,
l’émail est transparent et laisse voir le cuivre sur lequel il a été
coulé.
Comme je l’ai dit plus haut, les rues de la ville tartare sont bordées
de boutiques à la devanture desquelles s’étalent les belles choses
dont je viens de parler. Sur la chaussée, le mouvement est plus grand
encore, si c’est possible, que dans les villages déjà traversés.
Les piétons innombrables sont obligés de se ranger constamment pour
laisser passer le palanquin à hommes de l’aristocratie; les voitures à
deux roues des mandarins que l’on aperçoit cachés par des persiennes
vertes ou noires, enveloppés dans leur longue robe de soie brodée; les
chevaux, les chameaux, les palanquins de voyage à mulets, puis des
défilés de mariages ou d’enterrements. Ces derniers occupent surtout
un espace considérable et s’étendent sur cinq cents ou mille mètres
de longueur, suivant la dignité du défunt. Des pauvres portent à la
file des parasols, des perches surmontées de mains en bois doré, ou
de toutes sortes d’amulettes. Puis suivent les objets ayant appartenu
au mort; son cheval, sa voiture, dans laquelle est généralement placé
un personnage en cire rappelant ses traits et portant son costume de
cour, si c’est un mandarin. On voit enfin arriver la bière faite de
bois de chêne, de six ou sept centimètres d’épaisseur, et placée dans
un catafalque extrêmement lourd. Il faut quarante ou soixante hommes
pour porter le char funèbre. Les parents vêtus de blanc en signe de
deuil précèdent le cercueil en jetant à terre des fleurs, en brûlant de
l’encens et en faisant tous les quatre-vingts ou cent pas la cérémonie
du respect. Pour cette démonstration la procession s’arrête. On étend à
terre un grand drap blanc, ceux qui conduisent le deuil se couchent à
plat ventre et se frappent le front contre terre. Puis ils se relèvent
et l’on conduit ainsi le cercueil jusqu’à une propriété du mort, où
on le laisse simplement à l’air sans l’enterrer. Quand le cercueil se
détériore, on forme un tumulus en le couvrant de terre, mais on ne le
descend jamais dans une fosse. Ce lieu est pour toujours sacré et ne
peut plus être livré à la culture.
On pense quelle immense quantité de terrains les Chinois perdent
ainsi par cette étrange coutume. On sait aussi quels nombreux sujets
de querelle elle amène dans les villes du littoral habitées par des
Européens; la question a été trop souvent traitée pour que j’en parle
ici.
Ce qui fourmille encore dans les rues de la ville tartare à Pékin, ce
sont les prestidigitateurs établis en plein vent.
Leur adresse est très-grande, car ils exécutent leurs tours au milieu
de la foule et sans les procédés de tables ou de boîtes à double fond
qu’il est facile d’employer sur un théâtre. Quelques-uns exécutent des
tours dangereux; ils s’élancent la tête la première au travers d’un
cylindre horizontal tout hérissé de clous et de lames pointues. Je
ne finirais pas si je voulais raconter tout ce qui grouille dans ces
larges rues de la ville tartare. Nulle part on ne voit un kaléidoscope
aussi varié et aussi pittoresque.
Malheureusement, à côté de ces merveilles dont je viens de parler, on
est témoin de choses repoussantes.