Nous descendons à pied les lacets qui de la muraille conduisent à

Kalkann. Les indigènes forment deux haies pour avoir le plaisir de nous

voir passer. Ils viennent de partout, même des profondeurs de la terre,

car, à l’exemple des paysans de Touraine, ils habitent les caves qu’ils

ont creusées dans le rocher de la montagne. Les femmes aux petits pieds

marchent avec peine, et, en tenant un enfant par la main, se servent de

leur autre bras comme d’un balancier pour se maintenir en équilibre.

M. Schévélof est forcé de se mettre deux ou trois fois en colère pour

nous ouvrir un chemin au milieu de cette population; et pourtant nous

ne sommes encore qu’à la campagne. Cinq heures après avoir franchi la

grande muraille, nous arrivons au fond de la vallée, qui est plutôt

une gorge. L’aspect du pays est pittoresque. Un petit ruisseau, qui

grossit parfois au point de remplir tout le vallon, serpente, tantôt au

pied d’un énorme rocher, tantôt sous un berceau de verdure. Tout est

gracieux, joli, mais étrange de forme et d’arrangement. Je retrouve

encore là le modèle des tableaux chinois que j’avais eu l’occasion

de contempler en France, et qui m’avaient semblé devoir représenter

des paysages d’imagination. Ainsi au milieu de ce vallon formé par

deux grandes collines de rochers sombres et majestueux, s’élève tout

à coup un monticule pointu en granit sur le haut duquel est construit

un temple; plus loin une énorme roche rouge est suspendue on ne sait

comment au sommet d’un cône de terre. Puis, pour égayer cette nature

bizarre, des arbres nouvellement parés de leur feuillage, sont piqués

çà et là au hasard. Qu’on peuple ce pays de Chinois aux longues tresses

de cheveux, et de Chinoises à la figure peinte de telle sorte qu’on

les prendrait pour des personnages de cire, et l’on pourra se faire

une idée de la région qu’il faut traverser pour descendre de la grande

muraille à Kalkann.

CHAPITRE XX

LA CHINE PROPREMENT DITE DEPUIS KALKANN JUSQU’A TCHAH-TAÔ

La campagne chinoise. -- Dernière hospitalité russe. -- Le

palanquin. -- Les rues de Kalkann. -- Les sociétés secrètes.

-- Comment l’ordre est maintenu sans armée. -- Origine de la

tresse. -- Comment se perdent les titres de noblesse.

Nous reçûmes l’hospitalité dans une maison chinoise habitée par un

russe, ami de M. Schévélof. -- Cette maison était merveilleusement

située en dehors de la ville au delà du ruisseau dont j’ai parlé, et

par conséquent en vue de la montagne que nous venions de descendre, et

dont la crête est surmontée des festons de la grande muraille de la

Chine.

Ce fut le dernier intérieur russe dans lequel il me fut donné de

pénétrer; ce ne fut pas du reste le moins agréable. Dans la journée,

j’allais au hasard contempler cet étrange pays et cette population plus

étrange encore.

Je restais de longues heures assis sur le balcon de la maison où je

recevais l’hospitalité, sans me lasser de regarder et de regarder

encore. Je n’oublierai jamais ces journées de _far niente_ passées

à Kalkann après ce long trajet du Gobi, sans relais et presque sans

repos. Je touchais enfin au but de mon voyage, à cette ville de

Pékin vers laquelle je marchais depuis bientôt sept mois. J’étais

en Chine, bien en Chine; tout ce qui m’entourait l’attestait assez;

aussi je ne quittais jamais mon observatoire qu’avec peine à la fin

de la journée. Le soir nous nous retirions dans une chambre écartée.

Wassili-Mikaëlowitch, ainsi qu’un jeune habitant de Tsien-tsin qui

se trouvait par hasard à Kalkann, pinçaient de la guitare, et, au

bercement de leurs tristes mélodies, j’entrevoyais les larges horizons

de la steppe de Omsk, les gouffres du Baïkal, Madame Grant, Constantin,

tout mon voyage en Sibérie qui déjà était une vieille histoire, un

souvenir d’autant plus lointain que le printemps se faisait plus

sentir, que les arbres étaient plus verts, que le soleil était plus

chaud; mais un souvenir précieux comme celui d’une souffrance vaincue,

et qui ne laisse après elle aucune suite fâcheuse. Malheureusement

quelque cordiale que soit l’hospitalité, quelque fraîche et riante que

soit l’oasis, la destinée du voyageur est de toujours partir, c’est le

côté mélancolique et pénible de son existence, mais comme c’est son

existence elle-même il ne peut s’affranchir de cette règle invariable.

Le 3 mai au matin, nous nous fîmes amener cinq palanquins. Ce sont des

espèces de litières sans roues, munies de deux brancards à l’avant et

de deux brancards à l’arrière, qui reposent sur des mulets. Le mulet de

derrière ne s’attèle pas sans de grandes difficultés. Il répugne sans

doute à ces animaux d’entrer entre deux brancards la tête la première.

Généralement il faut leur bander les yeux pendant l’opération.

Le palanquin est le mode de locomotion le plus désagréable que j’aie

jamais eu à employer.

D’abord il faut avoir soin de rester strictement dans le milieu, si

l’on veut ne pas altérer l’équilibre du harnachement.

En second lieu les mulets ne se préoccupent nullement de marcher

d’ensemble. Il en résulte des soubresauts, des cahotements, des

mouvements précipités dans tous les sens, qui fatiguent et écœurent. Le

palanquin indispose plus que la mer.

Notre hôte voulut nous accompagner jusqu’au delà de Kalkann; aussi

commençâmes-nous notre voyage à pied en traversant la ville dans toute

sa longueur. Nous pénétrons dans l’intérieur des fortifications, qui

consistent en de hautes murailles crénelées solidement bâties, et nous

pouvons jouir à notre aise de l’aspect de la rue.

Ce qui frappe tout d’abord, c’est le grouillement de la population:

les bazars arabes les plus fréquentés ne peuvent donner l’idée d’une

pareille circulation. Le bruit est en rapport avec la foule. Chaque

boutiquier se croit obligé de faire à sa devanture l’éloge de sa

marchandise. Il interpelle les passants pour les inviter à entrer

chez lui; or, comme celui qui crie le plus est naturellement le plus

entendu, on peut juger à quel diapason s’élèvent ces bagatelles de la

porte.

Des muletiers, des conducteurs de palanquins, des cochers ou des

porteurs de mandarins crient aussi à tue-tête pour se faire faire

place. Des faiseurs de tours, des équilibristes sont établis en plein

air, tout le long des rues, et appellent les passants en frappant sur

des tambours ou en soufflant dans des bambous. Ajoutez encore les cris

des enfants qu’on bat, des personnes qu’on écrase, des marchands rivaux

qui se disputent; et de temps en temps le grondement des tam-tam

qui indiquent l’heure ou le cours de la bourse, et vous aurez une

idée exacte du brouhaha des villes chinoises. Pendant la traversée de

Kalkann qui dura environ une heure, M. Schévélof se retourna plusieurs

fois de mon côté et s’écria: «Ah! Mongolie, calme du désert, combien

tu m’es chère et combien je te regrette!» Nous arrivâmes enfin de

l’autre côté de la ville, nous franchîmes une autre porte et nous nous

retrouvâmes à la campagne, ce qui n’est pas du tout, en Chine, synonyme

de solitude et de silence. Nous prîmes congé de notre hôte, et un quart

d’heure après nous étions balancés dans nos cinq palanquins, jetant

çà et là un coup d’œil sur ce qui nous paraissait intéressant, mais

fermant nos rideaux, suivant la recommandation de M. Schévélof, et

tâchant de passer partout le plus inaperçus possible.

Quand la nuit fut tout à fait tombée, j’ouvris les trois fenêtres de

mon palanquin, l’une à droite, l’autre à gauche et la dernière devant

moi, et je contemplai à mon aise la splendide nature au milieu de

laquelle nous voyagions.

Nous étions entrés dans un défilé étroit et abrupt. Il était parfois

tellement resserré que les palanquins trouvaient justement assez de

largeur pour passer.

D’énormes rochers à pic nous dominaient de tous côtés.

Nous étions certainement encore sur la crête d’une montagne, car des

échancrures subites nous laissaient parfois apercevoir des précipices à

donner le vertige. Il faisait ce soir-là un vent impétueux.

Des nuages passaient et repassaient devant la lune et, en diversifiant

brusquement la clarté, donnaient à cette nature un aspect plus

fantastique encore.

Nous rencontrons une seconde muraille, construite en pierre comme la

première, mais mieux conservée; nous voyageons quelque temps sur cette

muraille, et nos mulets, en s’approchant du bord, nous font souvent

frémir. C’est surtout le mulet de derrière qui inquiète le novice

voyageur. Cet animal, obligé de suivre aveuglément l’impulsion de

son collègue de devant, mais ne pouvant, comme celui-ci, mesurer les

difficultés de la route, n’apercevant le terrain qu’au moment d’y poser

le pied, pourrait facilement faire un faux pas et tout entraîner dans

l’abîme. Dans plusieurs endroits, la grande muraille sur le haut de

laquelle nous voyagions ce soir-là, formait des coudes à angles droits.

Or, comme nos mulets avaient la détestable habitude, ainsi que ceux des

Alpes, de suivre toujours le bord du précipice, il s’ensuivait qu’à ces

brusques tournants ils eussent dû à un certain moment marcher dans deux

directions perpendiculaires l’une à l’autre.

Comme la chose est impossible à cause de la rigidité du palanquin,

une lutte s’engageait entre les deux animaux, et à la pointe extrême

de l’angle droit le pauvre voyageur se trouvait toujours suspendu

au-dessus du gouffre.

Après avoir parcouru soixante lies, c’est-à-dire trente kilomètres

environ, non sans émotion, mais aussi en contemplant une nature d’un

genre peut-être unique au monde, nous arrivâmes à Suen-oua-fou. A peine

avions-nous franchi les fortifications de ce village que nos muletiers

commencèrent à pousser un certain cri étrange et constamment répété.

Aucun pays n’est plus infesté de sociétés secrètes que la Chine. Tout

habitant de ce pays se croirait déshonoré s’il n’était membre d’une ou

deux de ces sociétés. Les cris poussés par nos muletiers étaient le

ralliement de celle dont ils faisaient partie. Je me suis demandé et

je me demande encore quel était le but de cet avertissement. Il n’est

pas étonnant que ce but reste secret, mais je serais curieux de savoir

si vraiment il existe.

L’hôtel où nous nous arrêtâmes était distribué comme les maisons de

Maïmatchin dont j’ai parlé; il y avait seulement entre les deux toute

la différence qu’il y a chez nous entre une auberge et un palais. Une

chose que je dois remarquer cependant, c’est que partout en Chine, même

dans les demeures les plus simples, on retrouve l’art, non-seulement

dans l’arrangement général, mais jusque dans les plus petits détails.

Les tables qui sont placées sur l’estrade de chaque pièce, les

escabeaux, les petites tasses dans lesquelles on boit l’eau-de-vie de

riz et les théières, les bâtons mêmes avec lesquels on mange, ont une

forme étudiée. C’est souvent étrange; on constate même parfois une

recherche un peu forcée, mais on trouve toujours une idée artistique,

et chaque objet est intéressant à examiner. Après le repas, véritable

repas de gargote cette fois et peu en rapport avec les habitudes de

l’estomac européen, nous ne tardâmes pas à nous endormir, étendus comme

de vrais Chinois sur l’estrade où nous venions de dîner.

Le lendemain, 4 mai, nous traversâmes un pays d’un aspect riant; la

plus jolie contrée que j’aie peut-être jamais vue après les sites du

Japon. Nous longions constamment une petite rivière, large de quelques

mètres seulement, baignant le pied d’un rocher à pic au haut duquel

étaient plantés de grands arbres qui formaient berceau au-dessus de la

rivière et d’où pendaient des lianes touffues et vertes qui venaient

baiser la surface de l’eau. Nous parcourûmes encore soixante lies au

milieu de cette nature charmante et nous arrivâmes dans un immense

village appelé Ti-mih-gnih, vers onze heures du matin, pour déjeuner.

Ce village, fortifié comme tous les villages chinois, avait été

s’agrandissant, car il possède à l’intérieur plusieurs enceintes. Il

peut rivaliser de grandeur avec Toun-cheh-ouh, peuplé de 400,000 âmes;

nous mîmes près d’une heure à le traverser.

Le lecteur se demandera peut-être comment l’ordre est maintenu dans

de si grandes agglomérations, et quel nombre fabuleux de soldats

l’Empereur doit entretenir pour sauvegarder son trône et sa dynastie.

L’ordre est maintenu presque sans armée, au moyen d’une police secrète

et de l’application rigoureuse de la loi des responsables. -- Le père

de famille répond sur sa tête de la conduite de ses enfants; -- le

mandarin de troisième classe de la conduite de son district, etc...

Par contre, le père de famille a droit de vie et de mort sur ses

enfants; le mandarin sur tout son district. Qu’arrive-t-il alors en

cas de conspiration? Le père de famille, craignant la répression du

mandarin, immole ses enfants dès qu’il les sait coupables. -- Avant

que la révolution parvienne jusqu’au palais impérial, il faudrait que

tous les membres de la hiérarchie administrative y eussent trempé les

mains, tout en sachant qu’ils exposent leur vie. Le cas est à peine

vraisemblable. C’est pour cela que les voyageurs ont souvent dit dans

leurs relations avoir assisté à des exécutions de vingt-cinq ou trente

Chinois à la fois. C’est que si un mandarin averti d’un délit grave

ménage un seul complice, il en est responsable vis-à-vis son supérieur;

il préfère donc généralement sacrifier quelques innocents plutôt que

d’oublier un seul coupable.

On comprend aisément, avec de tels procédés, pourquoi le gouvernement

chinois désire que les Européens ne pénètrent pas dans son empire.

Peuple imbécile qui a la sottise de partager à notre égard la haine de

son gouvernement et qui immole les missionnaires au lieu de s’en servir

pour obtenir sa liberté!

En sortant de Ti-mih-gnih la vallée s’élargit sensiblement. Un vent

s’éleva si violent, qu’il poussait nos mulets et les entraînait parfois

de côté au point de manquer de les faire tomber dans la rivière. Après

une troisième marche de soixante lies nous arrivâmes à Chah-tchen.

La soirée se passa tristement. Le voyage en palanquin, doublé de

la cuisine chinoise, nous avait fort indisposés. MM. Schévélof,

Wassili-Michaëlowitch et Pablo ne sortirent même pas de leurs

palanquins. Nous ne couchâmes que deux, M. Marine et moi, sur l’estrade

de l’auberge.

Nous fûmes réveillés en sursaut au milieu de la nuit par une décharge

d’arme à feu dans la cour.

Nous nous levons précipitamment, convaincus que l’un de nos compagnons

et surtout le jeune Kousnietzof, propriétaire de deux fusils et d’un

revolver, avait dû être victime d’un accident. Quel n’est pas notre

étonnement et notre joie de voir nos amis dormir du plus profond

sommeil! Le coup de feu avait sans doute retenti dans la rue. Un

Chinois ou une Chinoise l’avait peut-être reçu en pleine poitrine, mais

cela importait peu.

[Illustration: Mon palanquin.]

Le lendemain, de bonne heure, nous nous mîmes en route, et après

avoir parcouru cinquante lies dans un pays dénué d’intérêt, nous nous

arrêtâmes pour déjeuner à Hrouaé-laeh-sien.

De même que les villes arabes, les villes chinoises se ressemblent

beaucoup. Je ne me lassais pas cependant de regarder à chaque halte ce

mouvement vraiment exceptionnel et inconnu dans nos villes occidentales

même les plus commerçantes, telles que Londres, San Francisco ou

New-York. Que de types aussi je voyais en réalité, que j’avais

considérés autrefois dans des albums ou sur des paravents! Le portefaix

balançant sur son épaule une perche d’une longueur démesurée, aux

extrémités de laquelle étaient suspendus des cartons ronds et couverts

de dragons ou de chimères; les enfants au gros ventre avec la tête

rasée et ne conservant que trois petites mèches; une au-dessus du front

et deux près des oreilles. Cette coupe, prolongée jusqu’à l’âge de

douze à quinze ans, donne aux cheveux de la nuque, qu’on laisse plus

tard pousser pour former la queue, une vigueur extraordinaire.

Cette habitude des adultes de ne conserver qu’une longue tresse par

derrière ne date que de la conquête des Tartares et de l’établissement

de la dynastie actuelle. Les vainqueurs étant mahométans et par

conséquent fanatiques, tentèrent d’imposer le Coran à la Chine

tout entière. Ils n’y parvinrent pas, mais un édit que l’Empereur

avait promulgué, de se raser la tête à la manière des Arabes, en ne

conservant qu’une petite touffe de cheveux sur le sommet de la tête,

appelée communément le _mahomet_, resta en vigueur. Seulement comme

les Chinois sont artistes dans tout ce qu’ils font, ils transformèrent

la petite mèche ridicule des Arabes en une longue natte épaisse et

soyeuse. Cette coiffure est du reste parfaitement conforme au climat

et à la nature du sol. Voici comment: la poussière est si fine, et

par conséquent soulevée en si grande abondance par le moindre souffle

de vent, qu’il est impossible après le plus petit voyage et après une

simple promenade même dans les rues de Pékin, de ne pas se mettre au

bain en rentrant chez soi. Or tous les Chinois, sans exception, ont une

chevelure extrêmement abondante: s’ils la conservaient, dans quel état

les hommes du peuple qui, par leur métier, sont obligés de rester tout

le jour dehors auraient-ils donc la tête?

Ils peuvent facilement au contraire garantir la queue de la poussière,

soit en la cachant sous un bonnet, soit plutôt en la laissant pendre

sous les habits. Les paysans, qui en été doivent travailler la terre en

plein soleil, se servent de cette queue pour attacher sur leur tête de

grandes serviettes mouillées qui entretiennent la fraîcheur.

On est étonné du reste en entrant en Chine, pays que nous avons trop

longtemps en France traité de ridicule, on est étonné, dis-je, de voir

à quel point ses habitants sont industrieux dans tout ce qu’ils font

et surtout dans leur agriculture qui, favorisée, il est vrai, par la

richesse du sol, n’en doit pas moins sa grande prospérité à l’industrie

des indigènes.

Je citerai à ce propos une organisation sociale vraiment digne d’être

remarquée. Quand un Chinois a mérité par ses services un titre de

noblesse, son fils n’a le droit et n’aura jamais le droit de porter

que le titre immédiatement inférieur et la noblesse va ainsi diminuant

dans la famille, de génération en génération, jusqu’à s’éteindre

complétement, à moins que l’un de ses membres ne rende à son pays un

service signalé et ne reconquière ainsi le titre primitivement accordé

à son aïeul. Certes, personne n’a une plus profonde vénération que moi

pour les anciens noms français et les vieux titres; mais je voudrais

pouvoir toujours éprouver envers les hommes qui en sont honorés une

estime égale à mon respect pour leurs noms et pour leurs titres

eux-mêmes. L’ingénieuse combinaison chinoise donne à la noblesse une

émulation toujours croissante, un désir d’autant plus grand de rendre

service au pays, que le titre de la famille va diminuant, parce qu’il

est plus déshonorant de voir s’éteindre cet héritage entre ses mains

que de ne l’avoir jamais possédé.

CHAPITRE XXI

ARRIVÉE A PÉKIN.

Chaude affaire. -- Défilé de Nang-kno. -- Un jeune ménage.

-- Du prélèvement de l’impôt. -- Toun-cheh-ouh. -- Dernière

solitude. -- Entrée à Pékin. -- Arrivée à la légation

française. -- Heureuse surprise.

Après avoir parcouru cinquante lies depuis Hrouaé-laeh-sien, nous

arrivâmes à Tchah-tao. Ce village est pittoresquement assis au pied

d’une petite montagne qui porte la troisième muraille, une muraille en

briques cette fois. Comme nous arrivâmes d’assez bonne heure et que

notre auberge était près de la porte de la ville, nous allâmes nous

promener sur les remparts, qui consistent en un grand mur en briques de

quatre ou cinq mètres d’épaisseur. Quel ne fut pas mon étonnement d’y

trouver deux canons sans affûts et abandonnés comme meubles inutiles!

-- Serait-il vrai que les canons aient existé en Chine, bien avant

même que nous soupçonnions en Europe les propriétés de la poudre? Ce

qui est certain, c’est qu’aucune expédition européenne n’a pénétré

jusqu’à Tchah-tao. -- Ces canons ne portaient malheureusement aucune

inscription, ni même aucune marque qui pût indiquer leur origine. Je

les signale aux savants qui voudraient aller faire sur leur bronze un

peu dégradé par le temps des études approfondies.

Pendant cette promenade, M. Marine lança inconsidérément du haut des

remparts une pierre qui atteignit un chien. -- Le propriétaire de

l’animal se retourne furieux et en voyant que le projectile avait été

lancé par un Européen, veut ameuter la foule pour se venger d’un tel

outrage. L’occasion était trop belle: plus de cinq cents personnes nous

suivirent à l’auberge en vociférant et en voulant se ruer sur nous.

-- M. Schévélof me fait signe de me retirer avec Pablo dans un recoin

obscur, et montant sur une estrade débite un discours empreint des

sentiments les plus pacifiques. «Nous ne sommes pas Européens, leur

répète-t-il sans cesse, nous sommes Sibériens, voyez nos passe-ports,

les deux peuples sont frères, et vous ne pouvez douter de nos bonnes

intentions.» Quelques Chinois qui parlaient russe, car il y en a

partout, lui répondirent dans cette langue; dès lors l’entente fut

facile.

Nous ne sortîmes de notre trou, Pablo et moi, qu’après le dispersement

de cette foule, et M. Schévélof nous conseilla, à cause de cette

aventure, de quitter le village au point du jour.

Nous devions, ce jour-là, passer les fameux défilés de Nang-kao, dont

tous les touristes à Pékin vont prendre un aperçu, entre le village

de Nang-kao et la grande muraille la plus rapprochée de la capitale.

Craignant les secousses du palanquin dans un pays aussi montagneux,

et voulant jouir à notre aise de l’aspect de cette belle nature, nous

voyageâmes à âne, de Tchah-tao à Nang-kao. -- Une heure environ après

être sortis du village et avoir passé la muraille en briques dont j’ai

parlé, nous arrivâmes au défilé. L’entrée en est fort étroite et fermée

par une quatrième muraille.

On commence par descendre des lacets à pic assez semblables à ceux

qui se trouvent entre la Mongolie et Kalkann, et l’on pénètre ainsi,

après avoir passé la cinquième muraille, dans une gorge resserrée et

extrêmement pittoresque. Les Chinois devaient certainement regarder

autrefois ce lieu comme leur retranchement le plus redoutable contre

les Mongols. Dans une gorge où l’on ne peut pénétrer que par un chemin

escarpé et protégé par deux murailles garnies de tours crénelées et

de forteresses, il y avait certainement possibilité de se défendre

longtemps, même contre une troupe très-supérieure en nombre. Une

fois au fond de la vallée, on continue le voyage au milieu de sites

remarquables et constamment variés. Je n’en citerai qu’un, qui m’a

frappé plus que les autres par son originalité et son charme.

Le défilé peut avoir à cet endroit douze à quinze mètres de large.

La petite rivière de Nang-kao en occupe toute la largeur et disperse

ses eaux entre mille rochers. Nos petits ânes étaient obligés de sauter

de l’un à l’autre pour franchir ce passage. Les deux murs de roches qui

forment le vallon surplombent au-dessus de la rivière et se rapprochent

tellement l’un de l’autre à une certaine hauteur, qu’ils ne laissent

pénétrer au fond de ce berceau naturel qu’une lumière mystérieuse. Les

Chinois ont creusé un petit temple dans l’une de ces roches, à dix

mètres du sol environ.

On y parvient par un escalier extérieur ménagé dans le roc et qui

semble naturel. Ils ont orné l’ouverture du temple de bois sculptés,

peints en rouge et dorés, de lanternes, de toutes sortes de

pendentifs. -- Rien n’est plus frais, plus riant, plus joli et en même

temps plus chinois que ce petit coin qui est à la fois vallon, berceau,

lit de ruisseau et sanctuaire. Une seule fois dans ma vie j’ai désiré

être idole. Heureux le dieu qui habite un pareil séjour!

Je fus étonné, en sortant de ce petit temple, de trouver, au delà, les

parois des rochers sculptées à la manière des Égyptiens, et des sortes

de cartouches comme dans la terre des Pharaons.

Le reste du défilé de Nang-kao est encore fort beau, mais trop

semblable à ce que mes lecteurs ont certainement rencontré plusieurs

fois dans leurs voyages, pour que je prenne la peine de le décrire ici.

Cela ressemble à l’entrée des gorges du Trient, à la brèche de

Roland, à la vallée de la Chiffa en Algérie, à ce qu’on peut admirer

souvent dans les pays de montagnes. Je dois cependant citer une porte

de village, sorte d’arc de triomphe en pierre tellement sculptée,

fouillée, couverte de dragons et de chimères, qu’elle peut certainement

être comptée au nombre des chefs-d’œuvre de l’art chinois.

Nous traversâmes enfin les deux dernières grandes murailles de la

Chine, ou, pour parler plus vrai, les deux derniers contre-forts de

la grande muraille de Kalkann, et nous arrivâmes à Nang-kao. Quelle ne

fut pas ma joie, en entrant dans ce village, de m’entendre interpeller

en français par des Chinois muletiers ou porteurs de chaises, de voir

écrits sur les murs de l’auberge des avertissements en français aux

voyageurs, tels que celui-ci: «Défiez-vous du maître de l’hôtel, c’est

un hardi voleur»; signé: «Un officier de marine compatissant envers les

étrangers»; et bien d’autres inscriptions encore.

De Paris à Pékin par terre: Sibérie-Mongolie · 第 16 / 18 段