de notre tente et entamèrent plusieurs discussions sur le goût de
nos miettes qu’ils ramassaient à terre avec empressement. Le jeune
Kousnietzof voulut aussi apporter sa part au menu du festin. Il sortit
de la tente, et, au lieu de nous présenter des victuailles, qui
n’auraient eu d’ailleurs qu’un mince succès, il revint en accordant
une guitare dont il pinçait à merveille. Le repas fini, nous donnâmes
la parole à l’instrument, auquel Wassili-Michaëlowitch inspira de
mélancoliques pensées.
L’intérieur de notre tente formait alors un pittoresque tableau.
Accroupis tous les cinq autour de notre foyer, dans ce petit réduit,
seul éclairé et chaud au milieu de l’immensité du désert, nous
écoutions sans rien dire, de peur de troubler mutuellement nos
rêveries. Les physionomies de nos Mongols que nous apercevions à
l’entrée de la tente nous rappelaient à tout moment l’étrangeté de
notre situation. Nous eussions certainement oublié l’heure et prolongé
indéfiniment cette fête musicale et imaginative, si notre chef mongol,
habitué au désert et peu sensible aux sons de la guitare, n’avait donné
subitement le signal du départ. Un quart d’heure après, les tentes
étaient pliées, la petite portion de terrain qui nous avait servi de
demeure était redevenue le grand désert; nos voitures étaient attelées,
et la caravane avait repris sa marche.
CHAPITRE XIX
LE DÉSERT DE GOBI.
Rencontre d’un prince mongol et de sa cour. -- Notre vie au
désert. -- La plaine de sable. -- Privation d’eau. -- Mirage
lunaire. -- Trois exécutions. -- Un voyageur égaré. -- Arrivée
à la grande muraille de Kalkann.
Un vent assez violent s’éleva à la pointe du jour; aussi de la journée
personne ne songea à sortir, et chose bizarre, pendant cette fête de
Pâques qui devait se passer en réjouissances, nous ne cherchâmes même
pas à nous apercevoir les uns les autres, ne fût-ce que pour nous
souhaiter le bonjour.
Le lendemain le temps ne devint pas meilleur; la grêle tomba même
plusieurs fois en assez grande abondance pour blanchir la terre.
Nous ne sortîmes guère non plus de nos voitures ce jour-là, sauf vers
le soir, où M. Schévélof signala dans le lointain, à l’aide de sa
lorgnette, une grande réunion de tentes. En nous approchant davantage,
nous vîmes qu’elles n’étaient malheureusement pas habitées par des
Européens, et notre guide ne tarda pas à reconnaître une halte d’un
prince mongol entouré de sa cour.
Une vingtaine de tentes se dressaient à côté les unes des autres.
Celle du chef, plus grande et entourée d’une sorte de mur couvert de
peintures grossières, se distinguait immédiatement. Une autre, à peu
près de même grandeur et entourée de moulins à prières, se désignait
comme le temple de la tribu. A notre approche, les chiens qui gardaient
chacun une tente firent un tel vacarme qu’ils mirent l’émoi dans tout
le village. Un grand nombre d’habitants, nous reconnaissant de loin
pour étrangers, vinrent au-devant de nous, un peu par curiosité, mais
aussi pour s’assurer de nos sentiments pacifiques. Des pourparlers
commencèrent entre l’un de ces hommes et M. Schévélof, qui nous annonça
que peu après nous allions être admis en présence du prince.
[Illustration: Ma voiture en Mongolie.]
La simplicité de son intérieur m’étonna. La seule particularité qui
distinguât sa tente était la présence d’un petit fourneau dont le tube
perçait le plafond. Le luxe de ce palais princier consistait donc
uniquement à éviter l’asphyxie causée partout ailleurs par une fumée
nauséabonde. Le prince était accroupi au fond sur un tapis. Il était
vêtu d’une grande robe en soie bleue bordée de velours noir. Ses jambes
disparaissaient dans des sortes de bottes en soie noire. Sa ceinture
à laquelle étaient attachés, comme à celle de tous les Mongols, les
ustensiles nécessaires pour fumer et pour produire le feu, était brodée
en argent. Son bonnet était fait de cuir jaune avec des bords relevés
en fourrure, et surmonté d’une boule bleue d’où pendait un petit
plumeau en poils.
Quand nous entrâmes, il tira de sa poche un flacon rempli d’essence de
tabac qu’il présenta à M. Schévélof. Celui-ci en détacha le bouchon
auquel était attachée une cuillère microscopique, prit dans la cuillère
une goutte d’essence, la porta à son nez, fit semblant d’éprouver une
indescriptible jouissance, puis remit tout en place et passa le flacon
à M. Marine en lui disant de répéter la même cérémonie. Quand nous nous
fûmes pâmés tous les cinq, car Pablo ne manquait jamais de s’accrocher
à moi dans les circonstances extraordinaires, il fallut entamer une
conversation. C’était toujours le pauvre M. Schévélof qui était chargé
de ces missions délicates. Il s’en acquitta fort bien. Il demanda la
permission d’aller visiter le temple, ce qui nous fut accordé. Le lama
nous offrit de prier le dieu pour l’heureuse continuation de notre
voyage. J’acceptai pour ma part avec empressement, en donnant comme
honoraires une brique de thé, cinq aiguilles et un peu de fil.
Ma voiture fut peu après entourée par cinq lamas qui se prosternaient
devant elle en psalmodiant des prières et en faisant tourner chacun un
petit moulin portatif. J’ai rarement vu quelque chose d’aussi grotesque
que cette cérémonie. J’allai me cacher au fond de ma voiture pour
dissimuler mes rires; mais le grand prêtre ne tarda pas à en ouvrir
la porte sans me demander permission pour en examiner l’intérieur en
détail. Me rappelant alors l’accueil que venait de nous faire le chef
de cette tribu, je donnai à sentir à ces lamas je ne sais quel flacon
de parfumerie. Voyant à quel point ils appréciaient cette odeur, je
les aspergeai avec mon essence du haut de ma voiture au moment où la
caravane se remit en marche. Dès lors leur reconnaissance dépassa
toutes les bornes et ils s’inclinèrent à plusieurs reprises. En
m’éloignant je les voyais encore de loin se sentir mutuellement les
épaules. Il me sembla même, au moment de les perdre de vue, que la
population s’approchait de ces lamas pour jouir de leur odeur: fait
jusqu’alors inconnu dans l’histoire de cette tribu, miracle ineffable
que les petits-enfants entendront pendant plusieurs générations
raconter par leurs grands-pères.
A partir de ce jour le temps devint non-seulement beau, mais chaud.
Nos journées se succédaient assez pareilles il est vrai, mais non sans
charme et sans gaieté. Nous sortions de nos voitures au moment de
la halte du matin. Comme pendant la première moitié de notre voyage
nous ne manquâmes jamais d’eau, au moins pour boire, la discussion
s’engageait chaque jour entre mes compagnons, pendant qu’on dressait
les tentes, sur la préparation du thé. Sera-ce du thé de brique ou du
thé fin? Y mêlerons-nous du lait de mouton, du vin ou du citron? Le
préparerons-nous tout à fait à la mongole, c’est-à-dire avec du beurre,
de la farine et du sel? Beaucoup d’autres propositions, qu’il serait
trop long d’énumérer ici, étaient faites par M. Marine, M. Kousnietzof
et même par Pablo, qui ne dédaignait pas d’émettre son avis. Quand
chacun était repu, les tentes étaient pliées, les chameaux reprenaient
leur marche, et, plaçant notre fusil sur l’épaule, nous nous écartions
de la caravane jusqu’à cinq ou six heures du soir, après quoi nous
remontions en voiture. L’un chassait les volatiles: M. Kousnietzof ne
se couchait jamais sans avoir abattu un canard ou bien une perdrix
d’une espèce assez répandue en Mongolie, mais encore peu connue en
Europe, aux pattes ongulées et couvertes de poils assez semblables à
ceux des rats.
Je préférais poursuivre les daims et les cerfs blancs que nous
apercevions quelquefois en grand nombre, mais toujours à des distances
énormes. Que de lieues supplémentaires j’ai faites ainsi à pied, dans
l’espérance d’atteindre un de ces animaux! Une fois surtout, convaincu
d’en avoir blessé un assez grièvement, je ne sais jusqu’où je me serais
laissé entraîner, si le crépuscule ne m’avait fait craindre de perdre
de vue la caravane et de m’égarer dans ce désert, le plus étendu de
tous les déserts du globe[22].
[22] Le désert de Gobi proprement dit est un peu moins grand
que le Sahara, mais il faut remarquer que tous les pays
par lesquels il est borné surtout à l’ouest, sont aussi de
véritables déserts.
M. Marine, par prudence ou par crainte de la fatigue, s’écartait peu
de la caravane; parfois même il s’asseyait sur la porte de sa voiture,
les pieds appuyés sur un marchepied, et de là tirait sur tout ce
qu’il voyait, quelle que fût la bête et à quelque distance qu’elle
se trouvât. Un jour pourtant, nous parvînmes, M. Schévélof et moi, à
faire vibrer en lui la fibre du chasseur, dans une circonstance dont le
souvenir nous divertit longtemps.
Je marchais à deux kilomètres environ devant la caravane, en causant
avec son aimable chef, quand nous aperçûmes à terre une hermine morte,
et bien morte, il était facile de le constater à son immobilité et
à son odeur. Nous la plaçons en quelques secondes dans une touffe
d’herbe, en relevant un peu sa tête à la manière des animaux qui
écoutent; puis nous allons prévenir M. Marine que le moment est venu
pour lui de se montrer. Il approche à pas lents, nous suppliant de ne
pas le devancer et de ne faire aucun bruit. Il épaule, le coup part;
rien ne bouge naturellement.
«Bravo!» m’écriai-je, et je fais semblant de vouloir m’élancer pour
m’emparer de l’animal. Mais voilà où commence le comique de l’histoire.
M. Marine, avec des gestes furieux, me fait signe de m’arrêter.
J’obéis. Il épaule de nouveau, il vise avec le plus grand soin. M.
Schévélof pensa mourir de rire. Le coup part. Rien ne bouge encore.
«Ah! cette fois elle est sûrement morte, me dit M. Marine. -- Mais
pourquoi donc l’avez-vous tirée deux fois? -- Dans la crainte de
l’avoir manqué d’abord, et qu’elle n’aie pas entendu le bruit de mon
arme.» Les plaisanteries tombèrent dru après cette réponse sur le
pauvre Ivan Ivanovitch. Mais franchement on n’est pas naïf chasseur à
ce point-là.
Peu de temps après nous entrâmes dans la grande plaine de sable dont
j’ai parlé, qui forme le milieu du désert de Gobi. Le premier jour se
passa bien. Une certaine tristesse régna, il est vrai, parmi nous, mais
nous n’y prîmes pas garde. Le second jour fut déjà plus difficile.
M. Kousnietzof trouva qu’on avait mis dans le thé quelques grains de
sel de trop; M. Marine eût préféré qu’on n’en mît pas du tout. Chacun
chercha raison de se plaindre.
Le troisième jour fut plus difficile encore. Wassili Mikaëlowitch ne
parut même pas sous la tente pendant la halte du matin. Sous prétexte
de continuer la lecture d’un livre qui l’intéressait fort, il déjeuna
dans sa voiture. Une farce comme celle de l’hermine eût été alors
fort mal accueillie. Et pourtant j’affirme qu’on ne saurait trouver
des caractères aussi agréables que ceux de mes compagnons de voyage.
Nous n’étions nullement fâchés les uns contre les autres, mais nous
ressentions l’influence de la nature vide qui nous entourait.
Dans les immenses solitudes de Sibérie il y a des forêts qui reposent
le regard; en pleine mer les flots représentent en quelque sorte la
vie par leurs mouvements, par leur apparence calme ou furieuse, tandis
qu’au milieu du désert on ne trouve que solitude et immobilité. Autour
de la mort seulement règnent ces deux grandes choses d’une façon plus
absolue encore; rien ne ressemble à un tombeau comme le désert. Malgré
soi, on s’y trouve envahi par des idées sérieuses et graves. Nous ne
parlions que fort peu; nous marchions loin les uns des autres.
Nous réfléchissions beaucoup, en ramassant à terre, comme passe-temps,
les pierres rares qui sont dans cette partie du Gobi: on y trouve de
grosses agates et d’autres minerais dont j’ignore le nom, qui, malgré
leur transparence, ont une teinte jaune rouge ou verte. Le sol en est
jonché. On dirait une gigantesque mosaïque.
Un matin le chef mongol déclara que notre provision d’eau était
épuisée: «J’avais compté, nous dit-il, la renouveler dans un étang
qui existe d’ordinaire ici; vous pouvez en voir la place, mais il
est entièrement desséché.» Cette nouvelle, bien que triste, faisant
diversion à la monotonie de notre existence, ramena la gaieté parmi
nous. M. Schévélof seulement et moi avions pensé à emporter du vin,
mais notre provision n’était pas abondante. Nous ne fîmes du thé ce
jour-là ni au sel, ni au sucre, ni à la farine. Les boîtes de conserves
furent largement entamées, et en élevant nos verres remplis d’une
liqueur devenue bien précieuse, nous portâmes ce toast certainement
inconnu en France: A l’espérance de boire de l’eau!
M. Kousnietzof, qui, en véritable Sibérien, eût préféré un demi-verre
de thé à une bouteille du vin le plus délicat, accepta cette privation
plus difficilement que mes autres compagnons. Il ne cessa pendant toute
cette journée d’inspecter l’horizon à l’aide de sa lorgnette. La nuit
venue, il continua ses investigations, et tout à coup fit arrêter la
caravane en nous montrant à l’horizon une surface blanchâtre. «Wada,
Wada! s’écria-t-il; de l’eau, de l’eau!» Dans notre enthousiasme, nous
sortîmes tous de nos voitures, et, emmenant les chameaux qui portaient
les tonneaux, nous vous dirigeâmes du côté indiqué. M. Kousnietzof
courait, M. Marine dansait, Pablo chantait, moi je suivais et A.
Schévélof doutait. Ce dernier était décidément digne d’être le chef
de notre caravane. Cette teinte blanche provenait d’une couche de sel
qui recouvrait la terre sur une grande étendue. Un peu décontenancés,
nous rejoignîmes nos voitures. Cette même nuit nous fûmes témoins
d’un mirage lunaire. Ce phénomène assez rare, paraît-il, est un des
plus gracieux que puisse présenter la nature. Le paysage que nous
considérâmes était certainement fantôme, car il était trop différent
de tous ceux que nous pouvions en réalité rencontrer dans ce pays; et
certainement, si je ne l’eusse vu moi-même, j’aurais cru à un rêve
d’imagination trop riche de la part de mes compagnons. Non-seulement
nous eûmes devant les yeux une pièce d’eau reflétant sur sa surface les
rayons de la lune, mais encore nous vîmes distinctement alentour la
silhouette de plusieurs grands arbres et même de quelques échassiers.
Wassili Mikaëlowitch, qui à Verkni-Oudinsk n’avait jamais entendu
parler même de l’existence du mirage, allait s’élancer dans la
direction de ce petit lac, quand les Mongols l’arrêtèrent en éclatant
de rire. Il est probable que ce phénomène n’est pas rare dans le désert
de Gobi, puisque les indigènes qui nous accompagnaient ne parurent
nullement étonnés d’une aussi belle vision.
Deux jours après seulement nous rencontrâmes une petite mare d’eau
sale, croupie et entourée de squelettes de toutes sortes d’animaux
qui étaient venus se désaltérer là avant de mourir. Cette eau, dans
laquelle je ne me laverais pas à présent, fut accueillie par nous comme
un trésor. Les chameaux, qui n’avaient pas bu depuis fort longtemps, et
qui étaient restés peu auparavant plusieurs jours sans manger, avaient
besoin d’un ample repos. Nous fîmes donc une longue halte. Après le
festin, M. Kousnietzof consentit à pincer de la guitare, et notre
caravane prit de nouveau un air de fête. Nous étions bien encore dans
la plus complète solitude, mais nous sentions que la portion difficile
était franchie, et que l’heureuse issue du voyage était assurée.
Cinq ou six jours plus tard, nous rencontrâmes quelques Mongols.
Notre chef échangea avec eux un chameau qui était fatigué contre un
autre, frais et robuste. Nous fîmes, de notre côté, l’emplette d’un
mouton. Cette journée ne fut pas sans émotion. Le nouveau chameau
n’avait encore été assujetti à aucun service; il fallut donc procéder
au percement de son nez pour y passer le bâton à l’aide duquel il doit
être dompté et conduit. Cette opération ne se fait pas sans difficulté,
car elle cause à l’animal d’horribles souffrances. De plus, un de nos
chameaux avait le pied fendu. Cet accident arrive assez souvent, à la
fin des voyages, par suite de la fatigue et de la dureté du terrain.
Les Mongols traitent cette maladie en recousant les deux lèvres de
la plaie: on peut s’imaginer la douleur de la pauvre bête. Mais la
grosse affaire, ce fut l’exécution de notre mouton. Le premier Mongol
que le chef désigna pour accomplir cette opération refusa d’obéir: il
entr’ouvrit sa robe, et, en nous montrant une petite idole en cuivre
qu’il portait sur la poitrine: «Je suis lama, nous dit-il, et il m’est
défendu de répandre le sang, même des animaux.» Un autre Mongol accepta
les fonctions de boucher; mais il tua le mouton d’une singulière façon.
Il fit une large incision dans le ventre, puis, y fourrant le bras,
alla saisir le cœur pour en arrêter les battements.
Quand nous repartîmes, le lieu de notre campement était couvert de
sang. Tous les supplices auxquels nous avions assisté ne tardèrent pas,
cependant, à sortir de notre mémoire. Nous dûmes seulement, pendant
plusieurs jours, éviter de nous approcher des deux chameaux opérés: ils
nous eussent couverts, par vengeance, de crachats et d’ordures.
Notre voyage se continuait, toujours uniforme, sans qu’aucun incident
vînt en rompre la monotonie.
Une aventure dont je fus le héros nous causa quelque retard. Il y
avait une heure environ que la caravane avait repris sa marche, après
la halte habituelle de la nuit, quand la corde qui tenait mon chameau
attaché à la voiture de Pablo se dénoua. La bête, ne se sentant plus
tirer, s’arrêta. Par une singulière coïncidence, la voiture de M.
Marine m’avait dépassé peu de temps auparavant, et quand mon chameau
se trouva ainsi livré à lui-même je fermais la marche de la caravane.
Les Mongols, fatigués, dormaient profondément entre les deux bosses
de leur monture, et ne s’aperçurent nullement de ce qui se passait.
Le lecteur s’imagine facilement quelle impression je ressentis,
le matin, à mon réveil, quand je me trouvai absolument seul. J’eus
heureusement la présence d’esprit de ne pas chercher à rattraper la
caravane. Peut-être me fussé-je tout à fait égaré, et peut-être aussi,
observant ma faiblesse et mon inexpérience, les indigènes eussent perdu
tout sentiment de bienveillance et d’hospitalité. Je m’assis à terre,
devant mon chameau, qui me regardait bêtement et que j’avais bien envie
de châtier. De peur cependant qu’il ne prît la fuite, je préférai
lui témoigner de la douceur, craignant plus que tout de m’éloigner
seulement de cent mètres de l’endroit où j’étais. Ce tête-à-tête ne
dura heureusement que jusqu’à dix heures du matin. Au lever du jour,
les Mongols s’étaient aperçus de mon absence; ils avaient fait halte,
et étaient revenus sur leurs pas en suivant des directions différentes
qui formaient éventail. La caravane m’accueillit par des vivat et des
hourras. Pablo se trouva presque mal de plaisir en me revoyant: il
était décidément un bien fidèle serviteur!
Peu à peu le pays devint accidenté, et nous fûmes bientôt environnés
de hautes montagnes. La température qui était devenue printanière, la
lune qui brillait de tout son éclat, rendaient notre locomotion facile
et agréable. Les tentes mongoles devenaient de plus en plus fréquentes;
deux ou trois caravanes de Chinois, se rendant à Maïmatchin, croisèrent
la nôtre; nous entrâmes enfin, comme avant d’arriver à Ourga, dans
une région toute jonchée de grosses pierres, qui servirent d’indices
à notre guide mongol pour nous annoncer que trois jours après nous
apercevrions la grande muraille.
Quand on traverse la Mongolie du nord au sud, on s’élève peu à peu
et sans s’en douter, à cause de la douceur de la pente, jusqu’à
douze cents mètres au-dessus du niveau de la mer. Arrivé à ce point
culminant, on trouve le terrain coupé perpendiculairement dans toute sa
hauteur, de telle sorte que, pour continuer sa route, il faut descendre
par des lacets construits de main d’homme, et dont la pente est aussi
rapide que celle des chemins réputés les plus périlleux des Alpes ou
des Pyrénées. C’est sur cette crête à pic, le long du précipice, que
court la grande muraille de la Chine. Elle n’est point construite en
briques, comme les murailles intérieures dont je parlerai plus tard,
celle de Nang-Kao, par exemple, que beaucoup de voyageurs ont regardée
à tort comme la véritable grande muraille. La véritable, qui sépare
en premier la Mongolie de la Chine proprement dite, est faite de
pierres superposées et non cimentées. Des tours, placées de distance en
distance, sont construites plus solidement, et ont aussi mieux résisté
à l’action du temps. Cette muraille a la forme d’un grand A ouvert;
les autres, que je crois au nombre de sept, à moins que j’en aie
traversé pendant la nuit sans m’en apercevoir, forment autant de barres
transversales.
Quand notre caravane, après trois jours de marches fatigantes à travers
le pays pierreux dont j’ai parlé, parvint à la grande muraille de la
Chine, il était environ six heures du matin. C’était le 29 avril.
Le soleil apparaissait à l’horizon. Des nuées s’élevaient entre les
coteaux du Céleste Empire, coteaux que nous apercevions en grand nombre
de la hauteur où nous nous trouvions, et qui nous paraissaient être
les ondulations d’un immense plan en relief. Nous nous assîmes quelque
temps pour contempler ce magnifique spectacle.
Ce qui me frappa surtout, ce fut le contraste entre le pays que je
venais de parcourir et celui dans lequel j’allais entrer. Derrière moi
était la terre inculte, devant moi au contraire s’étend cette Chine
si fertile, qu’elle donne par an à ses enfants deux récoltes de blé
ou de riz et deux récoltes de légumes. Là-bas c’était le désert, ici
c’est une fourmilière d’humains telle que les recensements les plus
minutieux ne peuvent en évaluer le nombre, et qu’une réunion de quatre
cent mille âmes s’appelle un village. Naguère c’était le froid et le
manque d’arbres; ce sera dorénavant le soleil et la verdure. Voilà
pour les avantages. Le contraste des inconvénients ne sera pas moins
complet. L’air de Mongolie était pur et vivifiant, celui de la Chine
sera nauséabond et malsain. La terre était couverte d’un sable assez
gros pour que les vents les plus impétueux ne pussent l’entraîner. Le
sol sera désormais formé d’une poussière si fine, que le moindre zéphyr
en soulèvera d’épais tourbillons qui gêneront la vue et la respiration.
Les Mongols étaient hospitaliers, les Chinois seront hostiles; le seul
fait d’être là constituera un délit à leurs yeux, qu’ils seraient
tentés de punir sévèrement sans nos expéditions récentes. Il est
impossible de trouver deux pays aussi dissemblables que la Mongolie et
la Chine, et par la nature du sol et par le caractère des habitants.
La ruine de la grande muraille qui jusqu’à présent les a séparés ne
semble pas devoir dans l’avenir rapprocher leurs distances. Si l’on
me demandait lequel de ces deux peuples je préfère, bien qu’il soit
difficile de comparer une peuplade sauvage à une nation civilisée, je
répondrais: «Le Mongol est supérieur au Chinois par l’honnêteté et par
le caractère; mais celui-ci l’emporte par tous les genres d’industrie
et de talent.»