de nous ne pouvait le savoir. Après avoir erré un peu au hasard, ne
se guidant que par la direction du soleil, notre Bouriatte désespéra
de retrouver le bon chemin. Nous adoptâmes alors le parti qui nous
restait à prendre: gravir une haute montagne et sonder l’horizon.
Comme nous ignorions complétement, M. Marine et moi, la configuration
du pays, ce fut notre cocher qui se chargea de l’ascension. Cette
série d’incidents nous fit perdre un jour entier. Il redescendit
heureusement, certain de la route à suivre, et nous repartîmes dans les
mêmes dispositions que le pigeon de la fable: croyant pour le coup que
nos malheurs finiraient par cette aventure.
Mais un fripon de cours d’eau vint encore apporter un obstacle à la
continuation de notre voyage. Nous supposions son manteau de glace trop
mince pour nous porter, et d’autre part cette couche, quelle qu’elle
fût, ne permettait pas de sonder. Après les péripéties de mon passage
du lac Baïkal, j’affirme que je me serais confié à cette glace sans la
moindre émotion; mais voyant les grandes hésitations de M. Marine et du
cocher, je finis par partager leurs craintes.
Nous descendîmes de la tarantass, mon compagnon et moi, et nous
passâmes d’abord à pied; puis l’iemschik nous suivit en lançant ses
chevaux à fond de train. La résistance de la glace fut tout juste
suffisante, et le lendemain peut-être nous n’eussions pu passer,
car sous le poids de la voiture la glace se fendit dans toute son
épaisseur, et l’eau derrière elle bondit à la surface, comme un vaincu
qui reprend ses droits.
Nous avions encore une montagne à franchir avant d’arriver à Ourga. Nos
chevaux fatigués la gravirent avec peine. Pour faciliter leur marche,
nous descendîmes de la tarantass et nous suivîmes l’attelage à pied.
Le site était pittoresque. A mesure que nous montions, les vallées
qui nous entouraient paraissaient plus sombres et plus étroites; les
cimes des hautes montagnes qui nous dominaient resplendissaient aux
ardeurs d’un beau soleil levant. Mon esprit se reporta à mes anciennes
excursions dans les Alpes et dans les Pyrénées. Oubliant volontiers
pendant quelques heures mon éloignement, les dangers d’un voyage aussi
considérable, je cherchais autour de moi la cime neigeuse du Mont Blanc
ou de la Maladetta. Deux ou trois tentes de Mongols que j’aperçus au
sommet du col que nous avions à traverser me rappelèrent subitement
à ma véritable situation. Nous reprîmes la voiture. La descente de
la montagne à travers les fondrières, en l’absence de tout chemin
frayé, ne s’accomplit pas sans émotions. La vallée dans laquelle
nous pénétrâmes était jonchée de grosses pierres. Nous ne pouvions y
avancer qu’au pas; encore éprouvions-nous des secousses effroyables.
Cette locomotion fatigante dura cinq à six heures. M. Marine en était
exténué. Son visage avait pris une telle expression de souffrance que
j’en fus effrayé. Nous aperçûmes vers une heure de l’après-midi une
grande lamaserie, élégamment piquée sur le flanc d’une montagne, et une
heure après environ, nous arrivâmes à Ourga, la capitale mongole.
Le consul russe pour qui j’avais une lettre de recommandation n’habite
pas dans la ville; le lecteur saura bientôt pourquoi. Son gouvernement
lui a fait construire à trois kilomètres environ une grande maison à la
sibérienne. Il vit là depuis vingt ans avec sa femme, protégé par deux
compagnies de gendarmes russes, logeant les rares voyageurs qui peuvent
se présenter, et n’ayant en dehors de cela pour toute distraction
que le voisinage de la ville, où je prie le lecteur de vouloir bien
pénétrer avec moi.
Les rues sont bordées de deux rangées de troncs d’arbre, plantés
verticalement et fortement liés ensemble. Des portes, aussi en troncs
d’arbres, sont ménagées dans ce double alignement, et donnent accès
dans des cours où se dressent des tentes absolument semblables à celles
que j’ai décrites précédemment. Le Mongol est essentiellement nomade,
et même en ville ne se plairait pas dans une autre habitation. Le
gouverneur mongol, le grand lama, les plus hauts dignitaires habitent
aussi à Ourga sous la tente. La lamaserie, le palais du Koutoukta et
la prison dominent seuls cette ville bizarre; mais comme ces trois
constructions stables sont faites aussi de bûches superposées, elles
rompent peu l’aspect monotone.
La lamaserie renferme d’assez grandes richesses. Le dieu principal,
placé au milieu, est fondu en cuivre et a soixante pieds de haut.
Autour de lui sont placés beaucoup d’autres personnages en cuivre. De
petites niches sont ménagées dans les murs, et renferment chacune un
petit dieu aussi en cuivre. J’en ai compté douze cents. Des drapeaux
et des banderoles en étoffes de prix et brochées d’or tapissent cette
église, et empêchent d’en embrasser d’un coup d’œil l’effet général.
A la droite du dieu principal se trouve l’estrade où prend place le
Koutoukta pendant les cérémonies.
[Illustration: Le Grand Lama de Mongolie.]
Ce Koutoukta est le dieu préféré des Mongols. C’est un enfant que le
grand lama d’Ourga va chercher en pompe au Thibet, où il est désigné
sans doute par les lamas du pays. L’enfant vit retiré dans le fond de
cette maison, que l’on décore ici du nom pompeux de palais. Par une
fatalité bizarre, mais toujours renouvelée, ce dieu vivant ne dépasse
jamais l’âge de dix-huit à vingt ans. La cause de ce destin impitoyable
pourrait se trouver, je pense, dans les appréhensions du gouvernement
de Pékin, jaloux de l’influence nuisible à ses intérêts que le
Koutoukta pourrait exercer, à partir de cet âge, sur la population
mongole. Quant à la prison, elle est formée de deux enceintes hautes de
quatre mètres environ, aussi en troncs d’arbres.
CHAPITRE XVIII
OURGA. -- ENTRÉE DANS LE DÉSERT DE GOBI.
Religion mongole. -- Cérémonies funèbres. -- La montagne
sainte. -- Mes compagnons de route. -- Départ d’Ourga. --
Première halte. -- La veille de Pâques.
La pensée de la mort et de la vie future plane constamment sur cette
triste cité. Les pratiques religieuses forment la principale occupation
de ses fanatiques habitants. Des drapeaux sur lesquels sont gravées
des prières flottent sur les enceintes de bois qui entourent les
habitations. Quelques fanatiques tendent même une corde au-dessus de
cette première rangée de drapeaux, et y attachent encore des oriflammes
recouvertes de formules pieuses. Ces étoffes de toutes couleurs, qui
brillent au soleil et qui s’agitent au moindre vent, donnent à cette
ville un air de fête qui contraste étrangement avec l’atmosphère
funèbre que l’on y respire.
La pratique principale du culte consiste à faire tourner, comme un
cheval de manége, un grand moulin qui contient une quantité énorme de
prières écrites. Faire faire un tour au moulin équivaut, aux yeux de
ces pauvres gens, à avoir récité toutes les prières qu’il contient.
Ces moulins sont établis partout. Tous les trente ou quarante pas,
il y en a dans les rues, auxquels peuvent s’atteler quatre ou cinq
hommes. Autour de la lamaserie, on peut compter jusqu’à cinquante ou
quatre-vingts moulins. Quelques Mongols ne se contentent pas du moulin
commun, et font tourner de la main gauche un petit moulin portatif,
tandis que de la main droite ils contribuent à la rotation du gros
moulin de leur quartier. Deux cloches, l’une aiguë, l’autre grave,
indiquent les demi-tours et les tours entiers de chaque machine. C’est
un carillon perpétuel, qui ajoute encore à la physionomie pittoresque
de cette étrange station.
On ne peut passer sur la place du palais du Koutoukta ni à cheval, ni
à chameau, ni en voiture. Le rite impose de ne la traverser qu’à pied;
mais la plupart, outre-passant la règle, n’y pénètrent que sur les
genoux.
Mais arrivons maintenant aux plus curieuses coutumes de ce peuple,
c’est-à-dire aux cérémonies qui accompagnent la mort et la sépulture.
C’est un grand malheur, aux yeux des Mongols, de mourir dans sa tente.
L’entrée du ciel est fermée au défunt, et, de plus, une sorte de
fatalité malheureuse entoure à l’avenir la demeure souillée par la
présence d’un mort.
Dès qu’un habitant d’Ourga est frappé d’une maladie réputée incurable,
dès que toute espérance de le sauver est éteinte, on le transporte
dans la chambre dite des agonisants, sorte de petite construction
funèbre attenant à la lamaserie. Une fois là, il est entre les mains
des prêtres, qui, loin de penser à lui porter le moindre secours,
s’occupent exclusivement du salut de son âme.
Je suis entré dans cet abominable lieu, mais je dois avouer que j’y
suis resté si peu de temps, que je ne saurais en faire une description
détaillée. Six ou sept hommes ou femmes étaient étendus à terre, sur un
tapis, agonisant et râlant...
Pour en finir le plus tôt possible, ami lecteur, avec cet atroce sujet,
accompagnons immédiatement un mort jusqu’à sa dernière demeure. On
le transporte le visage découvert, et enveloppé d’un simple linceul
en toile bleue, à deux kilomètres environ de la ville, du côté du
nord-est. Là, on le dépose à terre, et les assistants, rangés autour,
remplissent l’air de cris perçants. Ce brouhaha indescriptible est à
peine commencé, que l’on voit, à quelque distance, rôder des chiens
énormes et que l’on aperçoit planant dans l’air des corbeaux et des
vautours, que la nature semble avoir étrangement prédestinés à leur
rôle odieux en les dotant de pattes et de becs rouge-sang. Les membres
de la famille du défunt, après avoir hurlé pendant dix minutes environ,
embrassent l’un après l’autre les pieds du cadavre, et se retirent en
se voilant la figure. Rien ne peut égaler l’horreur de la scène qui se
passe peu après. Les chiens se rapprochent en grognant, les oiseaux
descendent peu à peu, en faisant entendre dans l’air leur croassement
sinistre. Une heure après la cérémonie, il ne reste du mort que le
crâne et le linceul; mais celui qui a assisté à cet horrible repas,
semblable en tout à celui du songe d’Athalie, a été si profondément
frappé par ce spectacle, qu’il ne peut de longtemps en distraire sa
pensée.
Tout ce côté de la ville est jonché de crânes et de linceuls; on ne
peut faire un pas sans en heurter. Ceux qui sont à la surface du
sol sont soulevés par le vent, et transportés parfois à une grande
distance; d’autres sont à moitié pourris, et se confondent déjà en
partie avec la terre dont ils sont formés. Quand la tempête soulève des
tourbillons et que l’on a le malheur de se trouver sous le vent, on
n’ose songer à ce que l’on respire et à ce qui craque entre les dents.
Je revins chez le consul, l’esprit tout troublé de ce que je venais de
voir; mais je fus largement distrait par la charmante soirée que je
passai au sein de sa famille, pendant laquelle nous nous entretînmes
longtemps de Pétersbourg et de Paris, que mes aimables hôtes
connaissaient à fond et espéraient revoir bientôt.
J’appris pourtant, ce soir-là, une triste nouvelle: des trois marchands
de thé qui formaient la première caravane, à laquelle M. Pfaffius
avait d’abord pensé m’adjoindre, deux étaient morts, l’un pendant le
trajet de Kiachta à Ourga et l’autre peu après avoir quitté la capitale
mongole. J’allai visiter les deux tombes fraîches de ceux qui auraient
pu être mes compagnons de voyage, et je remerciai mentalement le lac
Baïkal d’avoir un peu retardé mon arrivée à Kiachta.
Le lendemain, j’allai me promener, avec le jeune interprète du
consulat, sur une montagne voisine d’Ourga, et connue sous le nom de
Montagne sainte. Elle est l’objet d’une grande vénération. On ne peut
la gravir autrement qu’à pied. On ne peut la cultiver ni couper aucun
arbre, de telle sorte que cette montagne est restée seule boisée au
milieu de l’immensité pelée de la Mongolie. Les habitants de ce lugubre
pays se retirent souvent pendant plusieurs semaines ou plusieurs mois
dans les replis de cette montagne, pour y vivre dans la solitude,
méditer sur la vanité des choses de ce monde, pour y mener, en un mot,
la vie d’anachorète. J’ai rencontré plusieurs de ces ermites établis
au fond des bois, s’occupant, sans discontinuité, à faire tourner
leur dévot moulin, et nous offrant d’intercéder pour nous auprès du
Koutoukta.
J’eus le regret, pendant mon séjour à Ourga, de ne pouvoir aller
rendre visite à cette jeune divinité. Elle était morte six semaines
environ avant mon arrivée dans la capitale mongole. Je ne pus voir
non plus le grand lama, qui était parti pour aller chercher au Thibet
un nouveau petit dieu. J’en fus d’autant plus attristé, que le consul
russe m’assura que, par le gouverneur chinois, il eût pu facilement me
faire parvenir jusqu’aux pieds du Koutoukta. J’aurais pu là, pendant
quelques instants, causer avec un dieu des choses de l’autre monde.
Une pareille relation eût certainement assuré à ce livre un formidable
succès. Hélas! je crains bien que dans l’avenir une pareille occasion
ne se représente jamais pour moi.
[Illustration: Moulin à prières à Ourga.]
Les jours se succédaient, et notre caravane, laissée en arrière,
n’apparaissait pas encore à l’horizon. Un jeune Russe arriva même en
voiture de Kiachta, et déclara ne pas l’avoir rencontrée. Je commençais
à être un peu inquiet, car j’avais confié à Pablo non-seulement mon
bagage, mais aussi ma fortune. On se figure, en effet, qu’une assez
forte somme en thé de brique, seule monnaie courante en Mongolie,
et aussi en pièces d’argent, dont j’avais dû me précautionner pour
le trajet de l’avenir en Chine, constitue un encombrant bagage.
Certes, je n’eusse pas agi de la sorte avec tout le monde; mais Pablo
était visiblement, au point de vue de l’honnêteté, un domestique
exceptionnel. Je ne craignis pas un seul instant qu’il se fût enfui
avec la caisse: je comptais d’ailleurs sur ses continuelles et
salutaires appréhensions; mais je craignais qu’un malheur fût arrivé à
la caravane ou que Pablo fût mort, deux choses, après tout, extrêmement
vraisemblables. Heureusement, il n’en fut rien. Cinq jours après mon
arrivée à Ourga, je le vis apparaître dans ma chambre. Il porta ma main
à son front, à la manière des Turcs, et me remit la clef de ma voiture,
comme un soldat qui dépose son épée. Notre guide mongol demanda un jour
d’arrêt, pour vendre ses bœufs et acheter les chameaux qui devaient
traîner les voitures. Je pus donc, avant de partir, faire connaissance
avec mes nouveaux compagnons.
M. Schévélof, le chef de la caravane, était âgé de trente-huit à
quarante ans. Il faisait le trajet de Kiachta à Haïnko pour la septième
fois. Il avait le teint jauni par les fièvres et une maladie de foie
contractée dans la Chine méridionale. Il parlait merveilleusement
le chinois et le mongol. C’était à la fois notre mentor et notre
interprète; s’il nous eût manqué en route, je ne sais vraiment pas ce
que nous serions devenus.
Il y avait M. Kousnietzof, nullement parent du richard de Krasnoïarsk
que j’ai présenté au lecteur. C’était un jeune homme de vingt ans,
originaire de Verchni-Oudinsk, et qui sortait pour la première fois
de sa ville natale. Sibérien pur sang, il avait une épaisse chevelure
blonde qui lui descendait jusqu’au milieu du dos et pas un poil de
barbe. Accoutumé aux bottes et à la grande blouse du costume national
russe, non-seulement il était gêné dans le pantalon et la jaquette
qu’il avait endossés pour la circonstance de son voyage en Chine, mais
encore il lui semblait qu’il était ainsi vêtu d’une manière indécente;
aussi, en entrant dans le salon de la femme du consul, préféra-t-il se
faire un jupon avec sa chemise, en nous en exhibant les pans, plutôt
que de se présenter dans un costume aussi découvert. Décidément tout
dans ce bas monde est de pure convention, et l’on pourrait se demander
après un pareil acte si la pudeur est de loi naturelle.
M. Marine arrivait de Tobolsk, sa ville natale. Il connaissait Omsk,
l’Oural et Ékatérinembourg; il avait même été une fois jusqu’à Perm;
aussi parlait-il avec emphase de ses lointains voyages et critiquait-il
tout, sous prétexte qu’il avait admiré dans sa jeunesse les splendeurs
de l’Occident. -- Ses plaintes continuelles, la lourdeur de son corps
et de son esprit nous agacèrent d’abord, mais nous sûmes plus tard en
tirer parti en nous divertissant aux dépens de ce pauvre garçon devenu
notre souffre-douleur.
Ce fut le 8 avril que je pris congé du consul russe d’Ourga, dont
je regrette d’avoir oublié le nom. Comme il allait bientôt partir
pour Pétersbourg avec toute sa famille, nous pûmes mutuellement nous
souhaiter bon voyage. Il me reconduisit jusqu’à la grille qui ferme
l’enclos du consulat. Je lui serrai cordialement la main et je fis à
pied les deux premiers kilomètres des cinq cents lieues de désert que
j’avais à parcourir.
En me voyant ainsi marcher derrière une voiture qui devait être pendant
de longs jours mon unique habitation, je me figurai un instant qu’à
l’exemple du chevalier des Grieux, je m’étais adjoint à une troupe de
saltimbanques. Personne, hélas! dans la caravane ne pouvait rappeler
même de loin le joli visage de Manon Lescaut.
La voiture de M. Schévélof ouvrait la marche. Elle était surmontée d’un
drapeau russe et d’une bannière mongole à prières. Immédiatement après
suivait la voiture de M. Kousnietzof, puis quatorze chameaux, portant
les bagages, marchaient ensuite à la file les uns des autres. Parmi
ces bagages, il y avait deux tentes, l’une pour nous et l’autre pour
les Mongols, et une batterie de cuisine. Enfin la voiture de Pablo, la
mienne et celle de M. Marine formaient la queue de la caravane. Nous
étions accompagnés de sept indigènes dont le chef était à cheval, et
qui, montant eux-mêmes des chameaux, surveillaient de cette hauteur la
portion de la caravane spécialement confiée aux soins de chacun.
Nous commençâmes par cheminer dans un pays montagneux et beau,
mais parsemé de grosses pierres qui, soulevant nos voitures, nous
occasionnaient des secousses désagréables. Vers onze heures du soir
nous fîmes halte et nous dressâmes seulement une tente, ne comptant
rester que peu de temps en cet endroit. Nous dînâmes cette fois des
provisions fraîches que chacun avait apportées d’Ourga, puis nous
assistâmes au repas de nos Mongols.
Ils dressèrent promptement un feu au centre de la tente avec des
fientes de chameau, firent bouillir de l’eau dans une grande marmite
et y plongèrent un mouton entier qui avait été découpé en sept
parties tout à fait au hasard. Un quart d’heure après, sans prendre
même la peine d’ajouter du sel ou quelque autre assaisonnement, ils
s’emparèrent chacun d’un morceau et le dévorèrent, c’est le mot propre,
sans pain, comme sept animaux féroces en faisant craquer les petits
os entre leurs dents. Ce que je remarquai surtout de bestial et de
vraiment sauvage dans cette curée, ce ne fut pas tant la quantité
énorme de viande absorbée par ces gens que la gloutonnerie avec
laquelle ils se jetèrent sur la marmite dès que le chef eut donné le
signal. Ils firent tout disparaître, sauf les gros os, sans séparer les
bouchées, avalant avec effort les parties nerveuses qu’ils ne pouvaient
mâcher; en un mot, cherchant simplement à se remplir l’estomac le plus
promptement possible.
Comme les Mongols ont l’habitude de déposer simplement leurs morts
à terre, ils doivent par opposition, soit en les enterrant, soit en
les brûlant, faire disparaître les restes de leurs animaux. C’est ce
dernier procédé que nos guides employèrent ce soir-là. Une affreuse
odeur se répandit bientôt dans la tente et nous réduisit à la quitter.
Nous rentrâmes dans nos voitures, où nous nous endormîmes profondément.
Peu après nous fûmes réveillés par les cris de nos hommes qui
couraient après un des chameaux, porteur de bagages. Celui-ci, ayant
probablement déjà éprouvé les fatigues de la traversée du Gobi avait
désiré quitter notre caravane. S’étant heureusement débarrassé par ses
bonds de deux petites caisses qu’il avait sur le dos et qui justement
m’appartenaient, il s’était enfoncé dans les profondeurs du désert ou
dans les bois de la montagne sainte que nous avions contournée. Bref,
nous ne le revîmes plus. Cet accident nous empêcha de repartir avant le
lever du jour. Notre guide dut aller acheter un autre chameau à Ourga.
Nous ne nous remîmes en marche qu’à dix heures du matin.
Le troisième jour nous arrivâmes au pied d’une dernière chaîne de
montagnes qui précède le désert proprement dit. Comme les chameaux ne
peuvent chargés gravir aucune côte, notre guide loua des bœufs aux
Mongols qui se sont établis au pied de cette montagne pour rendre
ainsi service aux voyageurs contre rémunération. Nous mîmes quatre
heures environ à atteindre le sommet. Avant de commencer la descente
et de me lancer en plein désert, je me retournai vers le nord et je
contemplai avec admiration la chaîne des monts Altaï. En apercevant
leurs cimes neigeuses, je dis un dernier adieu à la Sibérie qu’elles
cachaient à mes regards. J’embrassai dans ce coup d’œil tout l’ensemble
de l’immense route que je venais de parcourir; et quand je me retournai
vers le sud où je ne distinguai plus un seul flocon de neige, toutes
mes aspirations s’élancèrent vers les plaines verdoyantes de Pékin et
de la Chine méridionale que j’espérais bientôt atteindre.
Nous entrâmes enfin dans le grand désert de Gobi que nous mîmes
dix-huit jours à traverser.
Nous ne nous arrêtâmes que bien peu, et je me demande vraiment comment
les chameaux, animaux flasques et délicats à certains points de vue,
peuvent supporter une aussi grande fatigue. Vers onze heures du matin
nous dressions les tentes. Les chameaux broutaient alors pendant deux
heures environ une herbe rare. Nous repartions, et la caravane ne
s’arrêtait plus qu’à onze heures du soir.
La halte de la nuit, pendant laquelle les chameaux dormaient, durait
à peine une heure, et nous cheminions de nouveau sans discontinuer
jusqu’à onze heures du matin.
Le centre du désert de Gobi ressemble au Sahara. C’est une mer de sable
sur l’étendue de laquelle le regard n’est distrait par rien. Quand plus
tard nous y arrivâmes et pendant les quatre jours que nous employâmes à
traverser cette partie tout à fait privée de végétation, les chameaux
accomplirent leur travail ordinaire sans prendre la moindre nourriture.
Le dernier jour seulement plusieurs s’arrêtèrent et se couchèrent
comme pour nous faire comprendre leur extrême fatigue. Quelques coups
de bâton les remirent bientôt sur pied, et, en somme, pas un seul ne
périt. Le cheval que notre guide avait acheté à Kiachta, et pour qui
cependant les chameaux portaient du foin et de l’avoine, mourut au bout
de huit jours. Un second acheté à des Mongols que nous rencontrâmes
par hasard sur notre route eut le même sort. Ainsi s’affirmait sous
nos yeux la supériorité du chameau sur le cheval, là où il s’agit de
supporter des fatigues prolongées.
Le chef mongol de notre caravane avait une connaissance approfondie
du désert. Dans la journée il se guidait ordinairement sur les traces
encore visibles de caravanes: squelettes de chevaux, de chameaux ou
même de bœufs que nous rencontrions fréquemment. La nuit, il se servait
d’une étoile comme d’un phare naturel et marchait dans la direction
de l’astre sans même regarder à terre, comme les mages de l’Évangile.
Plusieurs fois cependant le ciel fut voilé par des nuages et le sol
ne présenta aucun indice de précédent passage. Pareille situation ne
l’embarrassait pas: il dirigeait notre caravane vers Kalkann aussi
sûrement qu’un marin pointe son vaisseau vers le port qu’il désire
atteindre.
Quatre jours après avoir quitté Ourga, M. Schévélof nous rappela
pendant la halte de la nuit que l’Église orthodoxe célébrait le
lendemain la fête de Pâques: «Il faudra, ajouta-t-il, nous livrer à
quelque réjouissance.» Le projet fut adopté. M. Marine sortit aussitôt
de la tente et revint bientôt avec des bonbons qu’il nous distribua
comme pour ouvrir la fête. «Puisqu’il en est ainsi, m’écriai-je, je
vous propose un souper fin», et, courant à ma voiture, j’en rapportai
une des boîtes de foie gras dont j’avais fait provision. M. Schévélof
déboucha une bouteille de vin de Crimée, et nous commençâmes un joyeux
repas.