Depuis combien de temps étions-nous à la merci de notre attelage? nul

de nous ne pouvait le savoir. Après avoir erré un peu au hasard, ne

se guidant que par la direction du soleil, notre Bouriatte désespéra

de retrouver le bon chemin. Nous adoptâmes alors le parti qui nous

restait à prendre: gravir une haute montagne et sonder l’horizon.

Comme nous ignorions complétement, M. Marine et moi, la configuration

du pays, ce fut notre cocher qui se chargea de l’ascension. Cette

série d’incidents nous fit perdre un jour entier. Il redescendit

heureusement, certain de la route à suivre, et nous repartîmes dans les

mêmes dispositions que le pigeon de la fable: croyant pour le coup que

nos malheurs finiraient par cette aventure.

Mais un fripon de cours d’eau vint encore apporter un obstacle à la

continuation de notre voyage. Nous supposions son manteau de glace trop

mince pour nous porter, et d’autre part cette couche, quelle qu’elle

fût, ne permettait pas de sonder. Après les péripéties de mon passage

du lac Baïkal, j’affirme que je me serais confié à cette glace sans la

moindre émotion; mais voyant les grandes hésitations de M. Marine et du

cocher, je finis par partager leurs craintes.

Nous descendîmes de la tarantass, mon compagnon et moi, et nous

passâmes d’abord à pied; puis l’iemschik nous suivit en lançant ses

chevaux à fond de train. La résistance de la glace fut tout juste

suffisante, et le lendemain peut-être nous n’eussions pu passer,

car sous le poids de la voiture la glace se fendit dans toute son

épaisseur, et l’eau derrière elle bondit à la surface, comme un vaincu

qui reprend ses droits.

Nous avions encore une montagne à franchir avant d’arriver à Ourga. Nos

chevaux fatigués la gravirent avec peine. Pour faciliter leur marche,

nous descendîmes de la tarantass et nous suivîmes l’attelage à pied.

Le site était pittoresque. A mesure que nous montions, les vallées

qui nous entouraient paraissaient plus sombres et plus étroites; les

cimes des hautes montagnes qui nous dominaient resplendissaient aux

ardeurs d’un beau soleil levant. Mon esprit se reporta à mes anciennes

excursions dans les Alpes et dans les Pyrénées. Oubliant volontiers

pendant quelques heures mon éloignement, les dangers d’un voyage aussi

considérable, je cherchais autour de moi la cime neigeuse du Mont Blanc

ou de la Maladetta. Deux ou trois tentes de Mongols que j’aperçus au

sommet du col que nous avions à traverser me rappelèrent subitement

à ma véritable situation. Nous reprîmes la voiture. La descente de

la montagne à travers les fondrières, en l’absence de tout chemin

frayé, ne s’accomplit pas sans émotions. La vallée dans laquelle

nous pénétrâmes était jonchée de grosses pierres. Nous ne pouvions y

avancer qu’au pas; encore éprouvions-nous des secousses effroyables.

Cette locomotion fatigante dura cinq à six heures. M. Marine en était

exténué. Son visage avait pris une telle expression de souffrance que

j’en fus effrayé. Nous aperçûmes vers une heure de l’après-midi une

grande lamaserie, élégamment piquée sur le flanc d’une montagne, et une

heure après environ, nous arrivâmes à Ourga, la capitale mongole.

Le consul russe pour qui j’avais une lettre de recommandation n’habite

pas dans la ville; le lecteur saura bientôt pourquoi. Son gouvernement

lui a fait construire à trois kilomètres environ une grande maison à la

sibérienne. Il vit là depuis vingt ans avec sa femme, protégé par deux

compagnies de gendarmes russes, logeant les rares voyageurs qui peuvent

se présenter, et n’ayant en dehors de cela pour toute distraction

que le voisinage de la ville, où je prie le lecteur de vouloir bien

pénétrer avec moi.

Les rues sont bordées de deux rangées de troncs d’arbre, plantés

verticalement et fortement liés ensemble. Des portes, aussi en troncs

d’arbres, sont ménagées dans ce double alignement, et donnent accès

dans des cours où se dressent des tentes absolument semblables à celles

que j’ai décrites précédemment. Le Mongol est essentiellement nomade,

et même en ville ne se plairait pas dans une autre habitation. Le

gouverneur mongol, le grand lama, les plus hauts dignitaires habitent

aussi à Ourga sous la tente. La lamaserie, le palais du Koutoukta et

la prison dominent seuls cette ville bizarre; mais comme ces trois

constructions stables sont faites aussi de bûches superposées, elles

rompent peu l’aspect monotone.

La lamaserie renferme d’assez grandes richesses. Le dieu principal,

placé au milieu, est fondu en cuivre et a soixante pieds de haut.

Autour de lui sont placés beaucoup d’autres personnages en cuivre. De

petites niches sont ménagées dans les murs, et renferment chacune un

petit dieu aussi en cuivre. J’en ai compté douze cents. Des drapeaux

et des banderoles en étoffes de prix et brochées d’or tapissent cette

église, et empêchent d’en embrasser d’un coup d’œil l’effet général.

A la droite du dieu principal se trouve l’estrade où prend place le

Koutoukta pendant les cérémonies.

[Illustration: Le Grand Lama de Mongolie.]

Ce Koutoukta est le dieu préféré des Mongols. C’est un enfant que le

grand lama d’Ourga va chercher en pompe au Thibet, où il est désigné

sans doute par les lamas du pays. L’enfant vit retiré dans le fond de

cette maison, que l’on décore ici du nom pompeux de palais. Par une

fatalité bizarre, mais toujours renouvelée, ce dieu vivant ne dépasse

jamais l’âge de dix-huit à vingt ans. La cause de ce destin impitoyable

pourrait se trouver, je pense, dans les appréhensions du gouvernement

de Pékin, jaloux de l’influence nuisible à ses intérêts que le

Koutoukta pourrait exercer, à partir de cet âge, sur la population

mongole. Quant à la prison, elle est formée de deux enceintes hautes de

quatre mètres environ, aussi en troncs d’arbres.

CHAPITRE XVIII

OURGA. -- ENTRÉE DANS LE DÉSERT DE GOBI.

Religion mongole. -- Cérémonies funèbres. -- La montagne

sainte. -- Mes compagnons de route. -- Départ d’Ourga. --

Première halte. -- La veille de Pâques.

La pensée de la mort et de la vie future plane constamment sur cette

triste cité. Les pratiques religieuses forment la principale occupation

de ses fanatiques habitants. Des drapeaux sur lesquels sont gravées

des prières flottent sur les enceintes de bois qui entourent les

habitations. Quelques fanatiques tendent même une corde au-dessus de

cette première rangée de drapeaux, et y attachent encore des oriflammes

recouvertes de formules pieuses. Ces étoffes de toutes couleurs, qui

brillent au soleil et qui s’agitent au moindre vent, donnent à cette

ville un air de fête qui contraste étrangement avec l’atmosphère

funèbre que l’on y respire.

La pratique principale du culte consiste à faire tourner, comme un

cheval de manége, un grand moulin qui contient une quantité énorme de

prières écrites. Faire faire un tour au moulin équivaut, aux yeux de

ces pauvres gens, à avoir récité toutes les prières qu’il contient.

Ces moulins sont établis partout. Tous les trente ou quarante pas,

il y en a dans les rues, auxquels peuvent s’atteler quatre ou cinq

hommes. Autour de la lamaserie, on peut compter jusqu’à cinquante ou

quatre-vingts moulins. Quelques Mongols ne se contentent pas du moulin

commun, et font tourner de la main gauche un petit moulin portatif,

tandis que de la main droite ils contribuent à la rotation du gros

moulin de leur quartier. Deux cloches, l’une aiguë, l’autre grave,

indiquent les demi-tours et les tours entiers de chaque machine. C’est

un carillon perpétuel, qui ajoute encore à la physionomie pittoresque

de cette étrange station.

On ne peut passer sur la place du palais du Koutoukta ni à cheval, ni

à chameau, ni en voiture. Le rite impose de ne la traverser qu’à pied;

mais la plupart, outre-passant la règle, n’y pénètrent que sur les

genoux.

Mais arrivons maintenant aux plus curieuses coutumes de ce peuple,

c’est-à-dire aux cérémonies qui accompagnent la mort et la sépulture.

C’est un grand malheur, aux yeux des Mongols, de mourir dans sa tente.

L’entrée du ciel est fermée au défunt, et, de plus, une sorte de

fatalité malheureuse entoure à l’avenir la demeure souillée par la

présence d’un mort.

Dès qu’un habitant d’Ourga est frappé d’une maladie réputée incurable,

dès que toute espérance de le sauver est éteinte, on le transporte

dans la chambre dite des agonisants, sorte de petite construction

funèbre attenant à la lamaserie. Une fois là, il est entre les mains

des prêtres, qui, loin de penser à lui porter le moindre secours,

s’occupent exclusivement du salut de son âme.

Je suis entré dans cet abominable lieu, mais je dois avouer que j’y

suis resté si peu de temps, que je ne saurais en faire une description

détaillée. Six ou sept hommes ou femmes étaient étendus à terre, sur un

tapis, agonisant et râlant...

Pour en finir le plus tôt possible, ami lecteur, avec cet atroce sujet,

accompagnons immédiatement un mort jusqu’à sa dernière demeure. On

le transporte le visage découvert, et enveloppé d’un simple linceul

en toile bleue, à deux kilomètres environ de la ville, du côté du

nord-est. Là, on le dépose à terre, et les assistants, rangés autour,

remplissent l’air de cris perçants. Ce brouhaha indescriptible est à

peine commencé, que l’on voit, à quelque distance, rôder des chiens

énormes et que l’on aperçoit planant dans l’air des corbeaux et des

vautours, que la nature semble avoir étrangement prédestinés à leur

rôle odieux en les dotant de pattes et de becs rouge-sang. Les membres

de la famille du défunt, après avoir hurlé pendant dix minutes environ,

embrassent l’un après l’autre les pieds du cadavre, et se retirent en

se voilant la figure. Rien ne peut égaler l’horreur de la scène qui se

passe peu après. Les chiens se rapprochent en grognant, les oiseaux

descendent peu à peu, en faisant entendre dans l’air leur croassement

sinistre. Une heure après la cérémonie, il ne reste du mort que le

crâne et le linceul; mais celui qui a assisté à cet horrible repas,

semblable en tout à celui du songe d’Athalie, a été si profondément

frappé par ce spectacle, qu’il ne peut de longtemps en distraire sa

pensée.

Tout ce côté de la ville est jonché de crânes et de linceuls; on ne

peut faire un pas sans en heurter. Ceux qui sont à la surface du

sol sont soulevés par le vent, et transportés parfois à une grande

distance; d’autres sont à moitié pourris, et se confondent déjà en

partie avec la terre dont ils sont formés. Quand la tempête soulève des

tourbillons et que l’on a le malheur de se trouver sous le vent, on

n’ose songer à ce que l’on respire et à ce qui craque entre les dents.

Je revins chez le consul, l’esprit tout troublé de ce que je venais de

voir; mais je fus largement distrait par la charmante soirée que je

passai au sein de sa famille, pendant laquelle nous nous entretînmes

longtemps de Pétersbourg et de Paris, que mes aimables hôtes

connaissaient à fond et espéraient revoir bientôt.

J’appris pourtant, ce soir-là, une triste nouvelle: des trois marchands

de thé qui formaient la première caravane, à laquelle M. Pfaffius

avait d’abord pensé m’adjoindre, deux étaient morts, l’un pendant le

trajet de Kiachta à Ourga et l’autre peu après avoir quitté la capitale

mongole. J’allai visiter les deux tombes fraîches de ceux qui auraient

pu être mes compagnons de voyage, et je remerciai mentalement le lac

Baïkal d’avoir un peu retardé mon arrivée à Kiachta.

Le lendemain, j’allai me promener, avec le jeune interprète du

consulat, sur une montagne voisine d’Ourga, et connue sous le nom de

Montagne sainte. Elle est l’objet d’une grande vénération. On ne peut

la gravir autrement qu’à pied. On ne peut la cultiver ni couper aucun

arbre, de telle sorte que cette montagne est restée seule boisée au

milieu de l’immensité pelée de la Mongolie. Les habitants de ce lugubre

pays se retirent souvent pendant plusieurs semaines ou plusieurs mois

dans les replis de cette montagne, pour y vivre dans la solitude,

méditer sur la vanité des choses de ce monde, pour y mener, en un mot,

la vie d’anachorète. J’ai rencontré plusieurs de ces ermites établis

au fond des bois, s’occupant, sans discontinuité, à faire tourner

leur dévot moulin, et nous offrant d’intercéder pour nous auprès du

Koutoukta.

J’eus le regret, pendant mon séjour à Ourga, de ne pouvoir aller

rendre visite à cette jeune divinité. Elle était morte six semaines

environ avant mon arrivée dans la capitale mongole. Je ne pus voir

non plus le grand lama, qui était parti pour aller chercher au Thibet

un nouveau petit dieu. J’en fus d’autant plus attristé, que le consul

russe m’assura que, par le gouverneur chinois, il eût pu facilement me

faire parvenir jusqu’aux pieds du Koutoukta. J’aurais pu là, pendant

quelques instants, causer avec un dieu des choses de l’autre monde.

Une pareille relation eût certainement assuré à ce livre un formidable

succès. Hélas! je crains bien que dans l’avenir une pareille occasion

ne se représente jamais pour moi.

[Illustration: Moulin à prières à Ourga.]

Les jours se succédaient, et notre caravane, laissée en arrière,

n’apparaissait pas encore à l’horizon. Un jeune Russe arriva même en

voiture de Kiachta, et déclara ne pas l’avoir rencontrée. Je commençais

à être un peu inquiet, car j’avais confié à Pablo non-seulement mon

bagage, mais aussi ma fortune. On se figure, en effet, qu’une assez

forte somme en thé de brique, seule monnaie courante en Mongolie,

et aussi en pièces d’argent, dont j’avais dû me précautionner pour

le trajet de l’avenir en Chine, constitue un encombrant bagage.

Certes, je n’eusse pas agi de la sorte avec tout le monde; mais Pablo

était visiblement, au point de vue de l’honnêteté, un domestique

exceptionnel. Je ne craignis pas un seul instant qu’il se fût enfui

avec la caisse: je comptais d’ailleurs sur ses continuelles et

salutaires appréhensions; mais je craignais qu’un malheur fût arrivé à

la caravane ou que Pablo fût mort, deux choses, après tout, extrêmement

vraisemblables. Heureusement, il n’en fut rien. Cinq jours après mon

arrivée à Ourga, je le vis apparaître dans ma chambre. Il porta ma main

à son front, à la manière des Turcs, et me remit la clef de ma voiture,

comme un soldat qui dépose son épée. Notre guide mongol demanda un jour

d’arrêt, pour vendre ses bœufs et acheter les chameaux qui devaient

traîner les voitures. Je pus donc, avant de partir, faire connaissance

avec mes nouveaux compagnons.

M. Schévélof, le chef de la caravane, était âgé de trente-huit à

quarante ans. Il faisait le trajet de Kiachta à Haïnko pour la septième

fois. Il avait le teint jauni par les fièvres et une maladie de foie

contractée dans la Chine méridionale. Il parlait merveilleusement

le chinois et le mongol. C’était à la fois notre mentor et notre

interprète; s’il nous eût manqué en route, je ne sais vraiment pas ce

que nous serions devenus.

Il y avait M. Kousnietzof, nullement parent du richard de Krasnoïarsk

que j’ai présenté au lecteur. C’était un jeune homme de vingt ans,

originaire de Verchni-Oudinsk, et qui sortait pour la première fois

de sa ville natale. Sibérien pur sang, il avait une épaisse chevelure

blonde qui lui descendait jusqu’au milieu du dos et pas un poil de

barbe. Accoutumé aux bottes et à la grande blouse du costume national

russe, non-seulement il était gêné dans le pantalon et la jaquette

qu’il avait endossés pour la circonstance de son voyage en Chine, mais

encore il lui semblait qu’il était ainsi vêtu d’une manière indécente;

aussi, en entrant dans le salon de la femme du consul, préféra-t-il se

faire un jupon avec sa chemise, en nous en exhibant les pans, plutôt

que de se présenter dans un costume aussi découvert. Décidément tout

dans ce bas monde est de pure convention, et l’on pourrait se demander

après un pareil acte si la pudeur est de loi naturelle.

M. Marine arrivait de Tobolsk, sa ville natale. Il connaissait Omsk,

l’Oural et Ékatérinembourg; il avait même été une fois jusqu’à Perm;

aussi parlait-il avec emphase de ses lointains voyages et critiquait-il

tout, sous prétexte qu’il avait admiré dans sa jeunesse les splendeurs

de l’Occident. -- Ses plaintes continuelles, la lourdeur de son corps

et de son esprit nous agacèrent d’abord, mais nous sûmes plus tard en

tirer parti en nous divertissant aux dépens de ce pauvre garçon devenu

notre souffre-douleur.

Ce fut le 8 avril que je pris congé du consul russe d’Ourga, dont

je regrette d’avoir oublié le nom. Comme il allait bientôt partir

pour Pétersbourg avec toute sa famille, nous pûmes mutuellement nous

souhaiter bon voyage. Il me reconduisit jusqu’à la grille qui ferme

l’enclos du consulat. Je lui serrai cordialement la main et je fis à

pied les deux premiers kilomètres des cinq cents lieues de désert que

j’avais à parcourir.

En me voyant ainsi marcher derrière une voiture qui devait être pendant

de longs jours mon unique habitation, je me figurai un instant qu’à

l’exemple du chevalier des Grieux, je m’étais adjoint à une troupe de

saltimbanques. Personne, hélas! dans la caravane ne pouvait rappeler

même de loin le joli visage de Manon Lescaut.

La voiture de M. Schévélof ouvrait la marche. Elle était surmontée d’un

drapeau russe et d’une bannière mongole à prières. Immédiatement après

suivait la voiture de M. Kousnietzof, puis quatorze chameaux, portant

les bagages, marchaient ensuite à la file les uns des autres. Parmi

ces bagages, il y avait deux tentes, l’une pour nous et l’autre pour

les Mongols, et une batterie de cuisine. Enfin la voiture de Pablo, la

mienne et celle de M. Marine formaient la queue de la caravane. Nous

étions accompagnés de sept indigènes dont le chef était à cheval, et

qui, montant eux-mêmes des chameaux, surveillaient de cette hauteur la

portion de la caravane spécialement confiée aux soins de chacun.

Nous commençâmes par cheminer dans un pays montagneux et beau,

mais parsemé de grosses pierres qui, soulevant nos voitures, nous

occasionnaient des secousses désagréables. Vers onze heures du soir

nous fîmes halte et nous dressâmes seulement une tente, ne comptant

rester que peu de temps en cet endroit. Nous dînâmes cette fois des

provisions fraîches que chacun avait apportées d’Ourga, puis nous

assistâmes au repas de nos Mongols.

Ils dressèrent promptement un feu au centre de la tente avec des

fientes de chameau, firent bouillir de l’eau dans une grande marmite

et y plongèrent un mouton entier qui avait été découpé en sept

parties tout à fait au hasard. Un quart d’heure après, sans prendre

même la peine d’ajouter du sel ou quelque autre assaisonnement, ils

s’emparèrent chacun d’un morceau et le dévorèrent, c’est le mot propre,

sans pain, comme sept animaux féroces en faisant craquer les petits

os entre leurs dents. Ce que je remarquai surtout de bestial et de

vraiment sauvage dans cette curée, ce ne fut pas tant la quantité

énorme de viande absorbée par ces gens que la gloutonnerie avec

laquelle ils se jetèrent sur la marmite dès que le chef eut donné le

signal. Ils firent tout disparaître, sauf les gros os, sans séparer les

bouchées, avalant avec effort les parties nerveuses qu’ils ne pouvaient

mâcher; en un mot, cherchant simplement à se remplir l’estomac le plus

promptement possible.

Comme les Mongols ont l’habitude de déposer simplement leurs morts

à terre, ils doivent par opposition, soit en les enterrant, soit en

les brûlant, faire disparaître les restes de leurs animaux. C’est ce

dernier procédé que nos guides employèrent ce soir-là. Une affreuse

odeur se répandit bientôt dans la tente et nous réduisit à la quitter.

Nous rentrâmes dans nos voitures, où nous nous endormîmes profondément.

Peu après nous fûmes réveillés par les cris de nos hommes qui

couraient après un des chameaux, porteur de bagages. Celui-ci, ayant

probablement déjà éprouvé les fatigues de la traversée du Gobi avait

désiré quitter notre caravane. S’étant heureusement débarrassé par ses

bonds de deux petites caisses qu’il avait sur le dos et qui justement

m’appartenaient, il s’était enfoncé dans les profondeurs du désert ou

dans les bois de la montagne sainte que nous avions contournée. Bref,

nous ne le revîmes plus. Cet accident nous empêcha de repartir avant le

lever du jour. Notre guide dut aller acheter un autre chameau à Ourga.

Nous ne nous remîmes en marche qu’à dix heures du matin.

Le troisième jour nous arrivâmes au pied d’une dernière chaîne de

montagnes qui précède le désert proprement dit. Comme les chameaux ne

peuvent chargés gravir aucune côte, notre guide loua des bœufs aux

Mongols qui se sont établis au pied de cette montagne pour rendre

ainsi service aux voyageurs contre rémunération. Nous mîmes quatre

heures environ à atteindre le sommet. Avant de commencer la descente

et de me lancer en plein désert, je me retournai vers le nord et je

contemplai avec admiration la chaîne des monts Altaï. En apercevant

leurs cimes neigeuses, je dis un dernier adieu à la Sibérie qu’elles

cachaient à mes regards. J’embrassai dans ce coup d’œil tout l’ensemble

de l’immense route que je venais de parcourir; et quand je me retournai

vers le sud où je ne distinguai plus un seul flocon de neige, toutes

mes aspirations s’élancèrent vers les plaines verdoyantes de Pékin et

de la Chine méridionale que j’espérais bientôt atteindre.

Nous entrâmes enfin dans le grand désert de Gobi que nous mîmes

dix-huit jours à traverser.

Nous ne nous arrêtâmes que bien peu, et je me demande vraiment comment

les chameaux, animaux flasques et délicats à certains points de vue,

peuvent supporter une aussi grande fatigue. Vers onze heures du matin

nous dressions les tentes. Les chameaux broutaient alors pendant deux

heures environ une herbe rare. Nous repartions, et la caravane ne

s’arrêtait plus qu’à onze heures du soir.

La halte de la nuit, pendant laquelle les chameaux dormaient, durait

à peine une heure, et nous cheminions de nouveau sans discontinuer

jusqu’à onze heures du matin.

Le centre du désert de Gobi ressemble au Sahara. C’est une mer de sable

sur l’étendue de laquelle le regard n’est distrait par rien. Quand plus

tard nous y arrivâmes et pendant les quatre jours que nous employâmes à

traverser cette partie tout à fait privée de végétation, les chameaux

accomplirent leur travail ordinaire sans prendre la moindre nourriture.

Le dernier jour seulement plusieurs s’arrêtèrent et se couchèrent

comme pour nous faire comprendre leur extrême fatigue. Quelques coups

de bâton les remirent bientôt sur pied, et, en somme, pas un seul ne

périt. Le cheval que notre guide avait acheté à Kiachta, et pour qui

cependant les chameaux portaient du foin et de l’avoine, mourut au bout

de huit jours. Un second acheté à des Mongols que nous rencontrâmes

par hasard sur notre route eut le même sort. Ainsi s’affirmait sous

nos yeux la supériorité du chameau sur le cheval, là où il s’agit de

supporter des fatigues prolongées.

Le chef mongol de notre caravane avait une connaissance approfondie

du désert. Dans la journée il se guidait ordinairement sur les traces

encore visibles de caravanes: squelettes de chevaux, de chameaux ou

même de bœufs que nous rencontrions fréquemment. La nuit, il se servait

d’une étoile comme d’un phare naturel et marchait dans la direction

de l’astre sans même regarder à terre, comme les mages de l’Évangile.

Plusieurs fois cependant le ciel fut voilé par des nuages et le sol

ne présenta aucun indice de précédent passage. Pareille situation ne

l’embarrassait pas: il dirigeait notre caravane vers Kalkann aussi

sûrement qu’un marin pointe son vaisseau vers le port qu’il désire

atteindre.

Quatre jours après avoir quitté Ourga, M. Schévélof nous rappela

pendant la halte de la nuit que l’Église orthodoxe célébrait le

lendemain la fête de Pâques: «Il faudra, ajouta-t-il, nous livrer à

quelque réjouissance.» Le projet fut adopté. M. Marine sortit aussitôt

de la tente et revint bientôt avec des bonbons qu’il nous distribua

comme pour ouvrir la fête. «Puisqu’il en est ainsi, m’écriai-je, je

vous propose un souper fin», et, courant à ma voiture, j’en rapportai

une des boîtes de foie gras dont j’avais fait provision. M. Schévélof

déboucha une bouteille de vin de Crimée, et nous commençâmes un joyeux

repas.

De Paris à Pékin par terre: Sibérie-Mongolie · 第 14 / 18 段