Il était vêtu d’une robe de drap d’or. Son bonnet était surmonté
d’une boule bleue, marque de sa dignité. Deux énormes plumes de paon
étaient attachées à ce bonnet et pendaient par derrière. Ce gouverneur
était accompagné de deux dignitaires chinois et d’un prince mongol.
Celui-ci était vêtu comme tous ceux de sa race; sa poitrine seulement
disparaissait sous une profusion d’ornements et d’amulettes en argent
et en corail. Un cousin d’Ivan Mikaëlowitch, M. Solomanof, me servit
d’interprète. «Légalement, me dit le gouverneur, je devrais m’opposer
à votre entrée en Chine; les Russes seuls ont le droit de pénétrer par
terre dans le Céleste Empire. Cependant je fermerai les yeux. Demandez
seulement à M. Pfaffius un passe-port de marchand de thé, sujet russe,
pour le cas où vous auriez des difficultés avec les autorités chinoises
que vous pourrez rencontrer sur votre route.» Il termina l’entretien en
m’invitant à dîner pour le lendemain. J’acceptai avec plaisir, et nous
nous quittâmes comme de vieux amis.
Maïmatchin est une ville peut-être unique au monde, en ce sens qu’elle
n’est peuplée que d’hommes. Non-seulement, en effet, les femmes
chinoises ne peuvent pas sortir de leur territoire, mais il leur est
même défendu de franchir la grande muraille de Kalkann et d’entrer
en Mongolie. Cette règle empêchera la nation chinoise de se modifier
encore de longtemps. Quelque nombreuses que soient les émigrations,
l’influence étrangère ne sera jamais très-grande sur des hommes nés en
territoire chinois et élevés jusqu’à leur âge mûr avec les habitudes
et les préjugés de leur orgueilleuse patrie. Donc tous les Chinois
de cette première ville sont exclusivement commerçants. Ils jouissent
d’une certaine aisance jusqu’au jour où leur négoce avec l’Europe par
la Sibérie leur aura procuré une fortune suffisante pour regagner leur
ville natale à l’intérieur et y vivre en famille.
Leurs habitations se ressentent de leur bien-être. Elles sont, il est
vrai, séparées de la rue par un mur en terre assez laid, mais dans la
cour intérieure s’élève d’ordinaire une maison gracieuse et élégante,
devant laquelle jouent ces roquets grassouillets, pourvus d’yeux
énormes, tels que nous les montrent assez fidèlement les images des
potiches et des paravents. Souvent les objets ainsi reproduits par
les images chinoises et qui nous semblent de grotesques caricatures,
représentent en réalité et plutôt avec des erreurs de perspective
qu’avec des infidélités de dessin les objets du pays.
La pièce principale des maisons de Maïmatchin se divise en deux
parties. Celle qui est plus au fond est surélevée. Des brasiers sont
entretenus sous cette vaste estrade, qui est couverte de nattes et qui
sert de siége pendant la journée, de lit pendant la nuit.
En face de la porte se trouve d’ordinaire une niche voilée par un
store ornementé dans laquelle se prélassent les idoles domestiques.
Les parois de la salle sont laquées en rouge ou en noir, ou bien encore
tendues de soie brochée selon la richesse et le goût du propriétaire.
Celle qui donne sur la cour est ordinairement en bois léger, travaillé
et taillé à jour. Sur ces découpures est tendu et collé du papier de
couleur. La lumière doucement tamisée dessine sur ce léger transparent
la partie pleine des ornements en bois et simule ainsi une sorte de
gracieux vitrail.
On comprend que ces intérieurs si riants et si nouveaux pour moi
m’attirassent de longues heures. Je passais de l’un à l’autre appelé
par d’obligeantes hospitalités et partout bourré de confitures et de
pâtisseries.
C’est par suite d’une erreur que nous confondons généralement en Europe
l’édifice consacré au culte avec la tour élevée et isolée qui domine
d’ordinaire les villages. Ces tours n’ont aucun caractère religieux;
elles servent seulement de point de repère dans les vastes plaines de
la Chine centrale. Aussi ne les trouve-t-on point dans les contrées
montagneuses, à Maïmatchin par exemple.
Le temple idolâtre de cette ville est situé à côté de la maison du
gouverneur. Il est précédé de trois cours environnées de galeries
en bois fouillé et peint de diverses couleurs. Dans la première se
dressent trois petits édicules recouvrant un gigantesque tam-tam et
deux monstres dorés. Dans la deuxième s’élève un théâtre disposé
de telle manière que, les portes du temple étant ouvertes, l’idole
puisse contempler la représentation, laquelle m’a paru constituer une
partie essentielle du rite religieux. La troisième cour est couverte
et sert de vestibule au temple proprement dit, dont les idoles sont
véritablement grotesques. La porte est charmante, en bois doré et
sculpté à jour. Les sanctuaires sont au nombre de trois. Celui du
milieu est consacré à une énorme idole aux traits monstrueux. Je
remarquai l’air féroce de cette statue aux yeux menaçants. Sa barbe,
faite de poils véritables, descendait jusqu’à la ceinture. Elle était
vêtue d’une robe de soie jaune. Douze statues dans l’attitude de la
prière s’inclinaient devant elle. Une grande quantité d’ornements de
toute nature encombraient ce sanctuaire: d’immenses chandeliers de
fer forgé, des épées, des lances dorées, des cierges et des lanternes
allumés. Le dieu qui est à gauche de celui-ci se distingue par
trois yeux et par une robe écarlate; c’est celui qui scrute les plus
secrètes pensées. Aussi n’avait-on pas allumé de cierge devant lui,
afin peut-être de ne pas favoriser sa clairvoyance. Le dieu de droite
portait une robe verte.
Je n’eus garde d’oublier l’invitation que m’avait adressée le
gouverneur chinois. A l’heure marquée je me présentai chez lui. J’y
retrouvai bon nombre de personnes de connaissance et surtout mes
anciens compagnons de voyage habitant Kiachta, auxquels il avait eu
le bon goût de me réunir. Nous prîmes place sur l’estrade que j’ai
décrite, accroupis par groupes de trois ou quatre autour de
plusieurs tables basses.
Le couvert se compose pour chacun d’une petite assiette, d’une tasse
microscopique et de deux bâtons. La petite assiette n’a pas pour usage
de recevoir en bloc toute la portion du plat que chacun s’adjuge. Elle
contient seulement du vinaigre chaud et noir sans cesse renouvelé par
les serviteurs, sauce indispensable, dans laquelle on trempe chaque
bouchée après l’avoir directement saisie dans le plat à l’aide des deux
bâtons.
Quand la bouchée ainsi arrosée a été portée à la bouche, les
deux petits bâtons s’en vont piquer à droite et à gauche quelque
assaisonnement dans les soucoupes annexes qui entourent le plat. Ce
sont principalement des plantes marines, des champignons noirs poussés
sur les bouleaux, des herbes odoriférantes, des œufs conservés et
manipulés de telle sorte que l’albumine en est devenue noire, de petits
reptiles ouvragés, artistement taillés en spirale.
Je me souviens aussi que dans une autre occasion et dans un lieu plus
voisin de la mer, l’un de ces hors-d’œuvre était un bol de crevettes
servies dans une sauce savante qui les assaisonne sans les tuer: on les
mange ainsi toutes vives, en saisissant de préférence celles dont les
bonds sont les plus vigoureux.
L’unique boisson servie dans des tasses petites comme des dés à coudre
est de l’eau-de-vie de riz chaude.
Ces petites préparations minutieuses, ces petits ustensiles gracieux,
cette variété de petits plats font penser à une dînette d’enfants.
C’est bien là la table de cette race efféminée, à la main délicate
et aux pieds fins, race ignorante des grands efforts et des grands
appétits, qui n’accomplit les œuvres considérables que par la
persévérance dans les petits moyens. Les bouchées sont préparées et
coupées d’avance dans les plats, et chacun d’eux est surmonté d’une
amande rouge pour indiquer que personne n’y a encore touché.
La procession des vingt-cinq ou trente plats qui composaient le repas
du gouverneur de Maïmatchin commençait, selon l’usage chinois, par les
viandes, se continuait par les soupes et les sucreries, et se terminait
par un plat de riz cuit simplement à l’eau, que l’on présente toujours
aux convives à la fin des repas, sans que personne y touche, et dont
l’offre signifie, paraît-il: «Je vous ai donné tout ce qui se trouvait
chez moi; je serais obligé maintenant pour continuer, d’avoir recours
aux aliments les plus communs.»
Le jour du départ de la caravane approchait. Je songeai à faire mes
préparatifs pour la traversée du désert de Gobi.
Les marchands de thé avec lesquels je devais traverser la Mongolie et
la Chine septentrionale se chargèrent de pourvoir à notre locomotion et
de traiter avec un guide mongol pour nous conduire jusqu’à la grande
muraille. -- Ce trajet s’effectue en petites voitures chinoises, sortes
de coffres où l’on peut être couché et dont l’arrière repose sur deux
roues uniques, tandis que l’avant est soutenu par un chameau de trait.
Chaque véhicule ne peut contenir qu’un voyageur. Les chameaux qui
supportent de si considérables fatigues (comme le lecteur pourra
l’apprécier par la suite) ne peuvent gravir aucune côte. On ne peut
donc pas se servir de ces animaux dans la première partie de la route
de Mongolie, entre Kiachta et Ourga, parce qu’il faut traverser une
chaîne de montagnes d’un accès difficile. Pendant cette première
période, les petites voitures dont j’ai parlé sont traînées par des
bœufs. La lenteur de leur pas, et aussi le désir de devancer la
caravane à Ourga pour y séjourner quelque peu, me décidèrent à ne pas
m’associer dès Kiachta au sort de mes compagnons, et à continuer mon
voyage jusqu’à Ourga dans une tarantass. Je laissai donc mon bagage et
Pablo à la lente caravane, et j’offris place dans ma voiture russe à
M. Marine, l’un des marchands de thé qui devait traverser avec moi le
désert de Gobi.
On ne peut se douter de la quantité d’objets, de vivres, d’agrès et
d’accessoires dont l’homme doit se munir quand il va rester plus
d’un mois au désert séparé de ses semblables. Il faut qu’il songe
non-seulement aux aliments nécessaires, mais aux outils de réparation
pour les voitures, aux préservatifs et aux remèdes contre tout accident
de la route, tant pour les hommes que pour les chameaux, aux présents
nécessaires pour se faire des amis parmi les indigènes, et surtout à
l’étrange monnaie qui a cours parmi les Mongols, et dont il faut faire
provision.
Ces Orientaux méprisent l’or et l’argent; leur commerce se fait
exclusivement par des échanges. Un thé, d’une qualité ordinaire,
appelé thé de brique, à cause de la forme qui lui est donnée par la
compression, est la denrée la plus appréciée et servant le plus souvent
de monnaie. Une de ces briques représente environ dix à douze francs.
Les aiguilles enfilées, le sucre et l’eau-de-vie ont aussi une grande
valeur d’échange. Je dus me pourvoir de plusieurs objets dans un
village voisin de Kiachta, à Troïsky-Sawsk, où j’eus l’occasion de
visiter la rare collection de M. Popoff.
Ce savant a étudié les mœurs de tous les insectes de la province
transbaïkalienne. J’ai remarqué parmi ses lépidoptères un papillon
d’une espèce extrêmement rare, qu’il appelle _Liparis Ochropoda_, et
qui pond des œufs fécondés sans accouplement préalable. Les expériences
fort curieuses qui l’ont amené à cette affirmation ont été répétées par
lui au gymnase d’Irkoutsk et à Troïsky-Sawsk avec un plein succès.
Il a vu se produire sans accouplement jusqu’à trois générations
successives dont la dernière n’était composée que de mâles[21].
[21] Le même fait a été signalé par Blanchard (_Animaux
articulés_, Paris, 1846), et par Lacordaire (_Introduction à
l’entomologie_, tome III, page 383).
Nous quittâmes Kiachta, M. Marine et moi, dans notre tarantass trois
jours après le départ de la caravane. Nous comptions non-seulement la
rejoindre, mais encore la dépasser, comme je l’ai dit plus haut, et
séjourner plusieurs jours à Ourga en attendant son arrivée dans cette
ville.
Madame Grant, miss Cömpbell et Iwan Mikaëlowitch m’accompagnèrent
vingt kilomètres, chacun dans une petite voiture différente. Nous
traversâmes Maïmatchin et nous entrâmes en Mongolie. A la vérité, il y
a peu de différence entre ce pays et le désert. Seulement, à de rares
intervalles, on aperçoit un campement d’indigènes, composé d’une ou
deux tentes entourées d’une enceinte, dans laquelle se trouvent un
chameau, un cheval et quelques moutons.
Quand le jour commença à baisser, les trois petites voitures qui
accompagnaient ma tarantass pensèrent à rebrousser chemin. Je dois
avouer à ma honte que je n’avais nullement songé à apporter avec moi du
vin de Champagne pour le répandre à terre, suivant la coutume russe.
J’étais trop sincèrement triste. D’ailleurs, l’aspect du pays, la
perspective d’être privé de tout compagnon parlant français (car M.
Marine ne savait pas un mot de notre langue), le commencement d’une
existence toute nouvelle n’ajoutaient pas peu à l’émotion et à la peine
que me causait une telle séparation.
Je baisai la main des deux belles dames, je serrai dans mes bras le
jeune Nemptchinof, et je continuai ma route vers le sud, tandis que mes
trois amis, craignant de ne pas arriver à Kiachta avant la fin du jour,
imposaient à leurs chevaux une allure vertigineuse.
Un nuage de la poussière fine du désert, soulevé par les roues de leurs
voitures, les enveloppa bientôt, et ils disparurent à mes yeux: mon
voyage en Sibérie était complétement terminé.
CHAPITRE XVII
PREMIÈRE ÉTAPE EN MONGOLIE.
Les Mongols. -- Leurs tentes; leur vie; leur manière de ne pas
se perdre dans le désert. -- La caravane. -- Un sacrilége. --
Le consul russe à Ourga. -- Le Koutoucta.
Le froid devint assez piquant à cette heure de la journée: le
thermomètre marqua plusieurs degrés au-dessous de zéro. Aussi
préférâmes-nous faire halte auprès d’un campement mongol, afin de
nous réchauffer au foyer de cette famille. D’ailleurs, M. Marine, en
véritable Russe, tenait à prendre le thé, et tous nos ustensiles pour
dresser le fourneau étaient loin de nous, avec la caravane. Les tentes
près desquelles notre iemschik arrêta sa troïka étaient pittoresquement
placées sur le penchant d’un coteau, à la lisière d’un petit bois de
sapins, derniers arbres qu’il me fut donné de contempler de longtemps.
La nuit était claire et limpide. La lune faisait scintiller les plaques
de neige qui avaient résisté au dégel des journées précédentes. Nous
nous hâtâmes, M. Marine et moi, de descendre de la tarantass; nous
sautâmes par-dessus la barrière de l’enclos mongol, et nous pénétrâmes
sans crier gare dans la tente qui nous parut la plus vaste.
Ces tentes sont solidement construites en treillages de bois recouverts
de plusieurs épaisseurs de peaux de mouton. Elles ont environ trois
mètres de diamètre. Une ouverture étroite et basse, devant laquelle est
suspendue aussi une peau de mouton, en forme l’unique entrée. En face
de cette porte se trouve toujours une petite statuette ou un dessin
représentant le dieu protecteur de la famille. Devant cette idole sont
placés sept ou huit petits vases contenant du pain, du sel, des petits
fragments de bois, des excréments de chameaux, du thé, tout ce dont ces
pauvres gens ont besoin pour leur malheureuse existence: sublime prière
en vérité, qu’il est curieux de trouver chez ces peuplades sauvages,
dont le culte n’engendre que l’oisiveté, l’abrutissement et la misère.
La tente était habitée par deux hommes et une femme couchés autour du
feu placé au milieu et qui seul éclairait ce taudis.
Nous nous aperçûmes bientôt que cette position était la seule
supportable, l’abondance de la fumée rendant la respiration impossible
à quatre-vingts centimètres au-dessus du sol. C’est pour cette raison
que les Mongols paraissent presque nègres, ayant le visage recouvert
d’une couche de suie dont ils ne cherchent jamais à se débarrasser. La
femme, comme presque toutes les Mongoles de son sexe, était couverte
de bijoux. Une demi-couronne en argent ornait son front; deux grandes
épingles retenaient ses cheveux derrière les oreilles, à la manière
des momies égyptiennes, et deux énormes broches, aussi en argent,
ramenaient l’extrémité de ses cheveux sur la poitrine; le tout orné de
pierres de différentes couleurs.
Ces trois êtres humains couchés à terre, immobiles autour d’un foyer
d’excréments de chameaux dont la lueur faisait briller leurs joyaux
et leurs yeux noirs, formaient un tableau d’un aspect diabolique. Une
ouverture était pratiquée à la partie supérieure de la tente, et par
cette ouverture on pouvait apercevoir la teinte douce et blanchâtre
des astres de la nuit. Combien mon existence s’était transformée en
quelques heures! Quand je n’aurai pas devant moi l’immensité du désert,
voilà les seuls intérieurs dans lesquels je pourrai désormais pénétrer.
Notre cocher ne tarda pas à nous suivre, lui aussi, dans la tente.
Comme il était Bouriatte, il lia conversation avec nos hôtes, qui
parurent satisfaits de nous recevoir. Je tâchai de me faire comprendre
de M. Marine, je n’ose pas dire en parlant russe.
La quasi-facilité avec laquelle j’y parvins me donna une haute idée
de son intelligence. Les Mongols s’aperçurent bientôt que les signes
tenaient une grande place dans notre conversation, et je fus, pour eux
comme pour les Chinois de Maïmatchin, l’objet d’une grande curiosité.
Seulement, je me gardai bien de me laisser toucher par qui que ce fût
de cette race sale, puante, couverte de vermine et d’ulcères. Je suis
sûr qu’il n’existe pas au monde une population plus dégoûtante que la
population mongole. L’eau est dans ce pays trop précieuse pour qu’on
l’emploie à un autre usage qu’à la boisson. Aussi, ces pauvres gens
sont-ils couverts de plaies qui vont toujours augmentant. Quelquefois
même, leurs membres se détachent et ils périssent, inspirant l’horreur
à tous ceux qui les approchent, au milieu de souffrances inouïes.
[Illustration: Une rue à Ourga.]
Quand nous fûmes rassasiés, M. Marine et moi, nous nous hâtâmes de
sortir de la tente et nous nous étendîmes dans notre tarantass pour
nous y endormir.
Quand les chevaux furent suffisamment reposés, nous nous remîmes en
route; il était environ trois heures du matin.
Pendant ce voyage, nous nous vîmes plusieurs fois entourés subitement
par des cavaliers mongols aux vestes jaunes et aux culottes rouges,
qui, ayant aperçu un attelage russe, étaient accourus de toute la
vitesse de leurs chevaux pour jouir de la vue de deux étrangers. De
longues perches, assez lourdes, étaient attachées à leurs montures,
et traînaient derrière eux, marquant dans le sable la trace de leur
passage.
Ce sillon précieux, jouant le rôle des cailloux blancs du petit Poucet,
les empêche de se perdre et les ramène infailliblement chez eux après
plusieurs jours de course effrénée dans le désert et de vagabondage.
Armés de pied en cap, tantôt d’un arc avec quantité de flèches, tantôt
d’un fusil garni d’une fourche en fer en guise de baïonnette, et
toujours d’un énorme couteau, ces indigènes à l’air sauvage étaient
loin d’être rassurants.
Après nous avoir escortés pendant quelques minutes et s’être enquis
auprès de notre cocher de tous les renseignements désirables, ils
s’éloignaient ventre à terre, tantôt debout sur leurs étriers, tantôt
courbés sur leurs montures, semblant ne faire qu’un avec leur coursier
rapide.
Les Mongols chez lesquels nous fîmes halte le lendemain ressemblaient
trop à ceux de la veille pour que je les décrive ici. Seulement, il me
fut impossible de séjourner sous leurs tentes dès que je me fus rendu
compte du genre de repas auquel les malheureux se livraient. Un chameau
mort gisait à terre, à quelques pas de leur habitation. Depuis combien
de mois cet animal était-il là?...
Le froid avait sans doute aidé à sa conservation, mais non pas d’une
manière suffisante pour l’empêcher de répandre dans l’air une odeur
épouvantable.
Les pauvres Mongols en déchiquetaient chaque jour une petite
partie, espérant utiliser cette charogne longtemps encore pour leur
subsistance. Quand je pénétrai sous leur toit noirci par une fumée
abondante (car le bois ne se mêlait plus dans leur foyer, comme dans
celui de la veille, à l’excrément séché des chameaux), ils avalaient
avec avidité cette viande repoussante, bouillie dans une eau fétide,
sans le moindre assaisonnement, sans sel et sans pain!
Nous nous gardâmes bien, M. Marine et moi, de préparer du thé dans
cette marmite. Nous déjeunâmes de saucisson de mouton que j’avais eu
soin d’emporter avec moi. J’allai ensuite faire ma toilette avec de
la neige, bonheur insigne dont je fus privé peu de jours après, et
j’attendis, en m’étendant à terre, que notre troïka eût repris des
forces suffisantes pour continuer la route.
Pendant ma rêverie, je vis un des Mongols sortir de la tente, monter
sur un chameau, et disparaître au détour de la vallée en fredonnant une
chanson. Après cela, philosophes, cherchez d’où vient la joie! Quant à
moi, je préférerais être tout, et sans aucune restriction tout, homme
ou bête, que d’être ce Mongol, qui cependant chantait!...
Notre grande distraction du lendemain fut de scruter l’horizon pour
tâcher d’apercevoir notre caravane. Pour aller de Kiachta à Ourga, il
n’y a pas de route marquée. On suit simplement la direction du sud,
mais les obstacles divers que l’on rencontre d’ordinaire peuvent faire
dévier de plusieurs kilomètres.
Nous examinions avec attention, à l’aide de nos lorgnettes, les
campements de Mongols, les troupeaux de chameaux, toutes les ombres
portées. Nous fîmes plusieurs fois de longs détours pour nous
rapprocher de chimères éloignées, dont l’aspect nous avait semblé
pareil à celui d’une suite de voitures et de chameaux. Que de fois
notre attente fut déçue!
Enfin, deux pavillons flottant au vent, en tête d’une caravane
clairement et distinctement visible, ne nous laissèrent plus aucun
doute.
L’un de ces pavillons portait les aigles russes, l’autre contenait une
prière, et avait été placé là par le guide mongol pour protéger notre
voyage. Je revis avec plaisir le pauvre Pablo, qui déjà avait maigri
de plusieurs livres. Il me fit un grand éloge de mes autres compagnons
de route, avec lesquels il avait déjà fait ample connaissance. Je leur
serrai la main. Je les assurai que ma présence ne leur causerait,
par ma faute, aucun désagrément; je caressai le bœuf qui traînait ma
voiture vide, et je continuai ma route.
Quelques heures après, à la tombée de la nuit, nous vîmes se dresser
devant nous une silhouette étrange. En nous approchant, nous reconnûmes
une idole en plein air, représentant probablement le dieu des
voyageurs. Elle était en pain compressé et recouvert d’une sorte de
bitume. Elle était placée sur un cheval de même matière, et tenait en
main une lance à la manière du don Quichotte espagnol. Sa figure était
horrible à voir, et sa tête était surmontée d’une véritable chevelure.
Des dons en grand nombre étaient répandus à terre autour de l’idole.
Cinq ou six personnages, aussi en pain, se tenaient devant elle dans
l’attitude de la prière.
Nous sondâmes l’horizon, M. Marine et moi, et, malgré les supplications
de notre cocher craintif, nous fîmes un ample butin.
Nous saisîmes d’abord plusieurs offrandes, nous nous emparâmes de
quelques adorateurs; enfin, ne connaissant plus d’obstacle, j’arrachai
la tête du dieu lui-même, et je la mis dans mon sac. Nous nous
éloignâmes grand train de cet autel mutilé. Je ne tardai pas, du reste,
à regretter mon sacrilége: la tête du dieu se désagrégea aux secousses
de la voiture, et devint méconnaissable. Le lendemain matin, nous fûmes
réveillés par la folle allure que prirent soudain nos chevaux. Le
cocher s’était endormi et avait laissé tomber les guides à terre. Les
bêtes, effrayées, avaient pris le galop et, ne se sentant pas retenues,
couraient droit devant elles, sans considération des fossés, des
monticules, des obstacles de tout genre qui pouvaient se présenter. Les
appels les plus convaincants, les trémolos les plus expressifs n’eurent
sur elles aucune influence: nous filions toujours avec la même rapidité.
Notre cocher alors, en vrai sujet de l’empereur de Russie qu’il était,
ne craignit pas d’exposer sa vie, du moment qu’il s’agissait de
conserver celle de deux autres sujets du même empereur. Tandis que nous
le soutenions par les pieds entre la voiture et la troïka, il réussit
à ramasser les guides, qui déjà étaient embarrassées dans les jambes
d’un des chevaux. Une ruade, le moindre incident pendant cette délicate
opération, eût pu fracasser la tête de ce brave homme, dont la seule
faute, en somme, avait été d’être harassé de fatigue, et que nous ne
manquâmes pas de récompenser largement à notre arrivée à Ourga.
Malheureusement, nous nous étions écartés de la bonne direction.