Le gouverneur ne résista pas au courant général. Sa visite m’intéressa.

Il était vêtu d’une robe de drap d’or. Son bonnet était surmonté

d’une boule bleue, marque de sa dignité. Deux énormes plumes de paon

étaient attachées à ce bonnet et pendaient par derrière. Ce gouverneur

était accompagné de deux dignitaires chinois et d’un prince mongol.

Celui-ci était vêtu comme tous ceux de sa race; sa poitrine seulement

disparaissait sous une profusion d’ornements et d’amulettes en argent

et en corail. Un cousin d’Ivan Mikaëlowitch, M. Solomanof, me servit

d’interprète. «Légalement, me dit le gouverneur, je devrais m’opposer

à votre entrée en Chine; les Russes seuls ont le droit de pénétrer par

terre dans le Céleste Empire. Cependant je fermerai les yeux. Demandez

seulement à M. Pfaffius un passe-port de marchand de thé, sujet russe,

pour le cas où vous auriez des difficultés avec les autorités chinoises

que vous pourrez rencontrer sur votre route.» Il termina l’entretien en

m’invitant à dîner pour le lendemain. J’acceptai avec plaisir, et nous

nous quittâmes comme de vieux amis.

Maïmatchin est une ville peut-être unique au monde, en ce sens qu’elle

n’est peuplée que d’hommes. Non-seulement, en effet, les femmes

chinoises ne peuvent pas sortir de leur territoire, mais il leur est

même défendu de franchir la grande muraille de Kalkann et d’entrer

en Mongolie. Cette règle empêchera la nation chinoise de se modifier

encore de longtemps. Quelque nombreuses que soient les émigrations,

l’influence étrangère ne sera jamais très-grande sur des hommes nés en

territoire chinois et élevés jusqu’à leur âge mûr avec les habitudes

et les préjugés de leur orgueilleuse patrie. Donc tous les Chinois

de cette première ville sont exclusivement commerçants. Ils jouissent

d’une certaine aisance jusqu’au jour où leur négoce avec l’Europe par

la Sibérie leur aura procuré une fortune suffisante pour regagner leur

ville natale à l’intérieur et y vivre en famille.

Leurs habitations se ressentent de leur bien-être. Elles sont, il est

vrai, séparées de la rue par un mur en terre assez laid, mais dans la

cour intérieure s’élève d’ordinaire une maison gracieuse et élégante,

devant laquelle jouent ces roquets grassouillets, pourvus d’yeux

énormes, tels que nous les montrent assez fidèlement les images des

potiches et des paravents. Souvent les objets ainsi reproduits par

les images chinoises et qui nous semblent de grotesques caricatures,

représentent en réalité et plutôt avec des erreurs de perspective

qu’avec des infidélités de dessin les objets du pays.

La pièce principale des maisons de Maïmatchin se divise en deux

parties. Celle qui est plus au fond est surélevée. Des brasiers sont

entretenus sous cette vaste estrade, qui est couverte de nattes et qui

sert de siége pendant la journée, de lit pendant la nuit.

En face de la porte se trouve d’ordinaire une niche voilée par un

store ornementé dans laquelle se prélassent les idoles domestiques.

Les parois de la salle sont laquées en rouge ou en noir, ou bien encore

tendues de soie brochée selon la richesse et le goût du propriétaire.

Celle qui donne sur la cour est ordinairement en bois léger, travaillé

et taillé à jour. Sur ces découpures est tendu et collé du papier de

couleur. La lumière doucement tamisée dessine sur ce léger transparent

la partie pleine des ornements en bois et simule ainsi une sorte de

gracieux vitrail.

On comprend que ces intérieurs si riants et si nouveaux pour moi

m’attirassent de longues heures. Je passais de l’un à l’autre appelé

par d’obligeantes hospitalités et partout bourré de confitures et de

pâtisseries.

C’est par suite d’une erreur que nous confondons généralement en Europe

l’édifice consacré au culte avec la tour élevée et isolée qui domine

d’ordinaire les villages. Ces tours n’ont aucun caractère religieux;

elles servent seulement de point de repère dans les vastes plaines de

la Chine centrale. Aussi ne les trouve-t-on point dans les contrées

montagneuses, à Maïmatchin par exemple.

Le temple idolâtre de cette ville est situé à côté de la maison du

gouverneur. Il est précédé de trois cours environnées de galeries

en bois fouillé et peint de diverses couleurs. Dans la première se

dressent trois petits édicules recouvrant un gigantesque tam-tam et

deux monstres dorés. Dans la deuxième s’élève un théâtre disposé

de telle manière que, les portes du temple étant ouvertes, l’idole

puisse contempler la représentation, laquelle m’a paru constituer une

partie essentielle du rite religieux. La troisième cour est couverte

et sert de vestibule au temple proprement dit, dont les idoles sont

véritablement grotesques. La porte est charmante, en bois doré et

sculpté à jour. Les sanctuaires sont au nombre de trois. Celui du

milieu est consacré à une énorme idole aux traits monstrueux. Je

remarquai l’air féroce de cette statue aux yeux menaçants. Sa barbe,

faite de poils véritables, descendait jusqu’à la ceinture. Elle était

vêtue d’une robe de soie jaune. Douze statues dans l’attitude de la

prière s’inclinaient devant elle. Une grande quantité d’ornements de

toute nature encombraient ce sanctuaire: d’immenses chandeliers de

fer forgé, des épées, des lances dorées, des cierges et des lanternes

allumés. Le dieu qui est à gauche de celui-ci se distingue par

trois yeux et par une robe écarlate; c’est celui qui scrute les plus

secrètes pensées. Aussi n’avait-on pas allumé de cierge devant lui,

afin peut-être de ne pas favoriser sa clairvoyance. Le dieu de droite

portait une robe verte.

Je n’eus garde d’oublier l’invitation que m’avait adressée le

gouverneur chinois. A l’heure marquée je me présentai chez lui. J’y

retrouvai bon nombre de personnes de connaissance et surtout mes

anciens compagnons de voyage habitant Kiachta, auxquels il avait eu

le bon goût de me réunir. Nous prîmes place sur l’estrade que j’ai

décrite, accroupis par groupes de trois ou quatre autour de

plusieurs tables basses.

Le couvert se compose pour chacun d’une petite assiette, d’une tasse

microscopique et de deux bâtons. La petite assiette n’a pas pour usage

de recevoir en bloc toute la portion du plat que chacun s’adjuge. Elle

contient seulement du vinaigre chaud et noir sans cesse renouvelé par

les serviteurs, sauce indispensable, dans laquelle on trempe chaque

bouchée après l’avoir directement saisie dans le plat à l’aide des deux

bâtons.

Quand la bouchée ainsi arrosée a été portée à la bouche, les

deux petits bâtons s’en vont piquer à droite et à gauche quelque

assaisonnement dans les soucoupes annexes qui entourent le plat. Ce

sont principalement des plantes marines, des champignons noirs poussés

sur les bouleaux, des herbes odoriférantes, des œufs conservés et

manipulés de telle sorte que l’albumine en est devenue noire, de petits

reptiles ouvragés, artistement taillés en spirale.

Je me souviens aussi que dans une autre occasion et dans un lieu plus

voisin de la mer, l’un de ces hors-d’œuvre était un bol de crevettes

servies dans une sauce savante qui les assaisonne sans les tuer: on les

mange ainsi toutes vives, en saisissant de préférence celles dont les

bonds sont les plus vigoureux.

L’unique boisson servie dans des tasses petites comme des dés à coudre

est de l’eau-de-vie de riz chaude.

Ces petites préparations minutieuses, ces petits ustensiles gracieux,

cette variété de petits plats font penser à une dînette d’enfants.

C’est bien là la table de cette race efféminée, à la main délicate

et aux pieds fins, race ignorante des grands efforts et des grands

appétits, qui n’accomplit les œuvres considérables que par la

persévérance dans les petits moyens. Les bouchées sont préparées et

coupées d’avance dans les plats, et chacun d’eux est surmonté d’une

amande rouge pour indiquer que personne n’y a encore touché.

La procession des vingt-cinq ou trente plats qui composaient le repas

du gouverneur de Maïmatchin commençait, selon l’usage chinois, par les

viandes, se continuait par les soupes et les sucreries, et se terminait

par un plat de riz cuit simplement à l’eau, que l’on présente toujours

aux convives à la fin des repas, sans que personne y touche, et dont

l’offre signifie, paraît-il: «Je vous ai donné tout ce qui se trouvait

chez moi; je serais obligé maintenant pour continuer, d’avoir recours

aux aliments les plus communs.»

Le jour du départ de la caravane approchait. Je songeai à faire mes

préparatifs pour la traversée du désert de Gobi.

Les marchands de thé avec lesquels je devais traverser la Mongolie et

la Chine septentrionale se chargèrent de pourvoir à notre locomotion et

de traiter avec un guide mongol pour nous conduire jusqu’à la grande

muraille. -- Ce trajet s’effectue en petites voitures chinoises, sortes

de coffres où l’on peut être couché et dont l’arrière repose sur deux

roues uniques, tandis que l’avant est soutenu par un chameau de trait.

Chaque véhicule ne peut contenir qu’un voyageur. Les chameaux qui

supportent de si considérables fatigues (comme le lecteur pourra

l’apprécier par la suite) ne peuvent gravir aucune côte. On ne peut

donc pas se servir de ces animaux dans la première partie de la route

de Mongolie, entre Kiachta et Ourga, parce qu’il faut traverser une

chaîne de montagnes d’un accès difficile. Pendant cette première

période, les petites voitures dont j’ai parlé sont traînées par des

bœufs. La lenteur de leur pas, et aussi le désir de devancer la

caravane à Ourga pour y séjourner quelque peu, me décidèrent à ne pas

m’associer dès Kiachta au sort de mes compagnons, et à continuer mon

voyage jusqu’à Ourga dans une tarantass. Je laissai donc mon bagage et

Pablo à la lente caravane, et j’offris place dans ma voiture russe à

M. Marine, l’un des marchands de thé qui devait traverser avec moi le

désert de Gobi.

On ne peut se douter de la quantité d’objets, de vivres, d’agrès et

d’accessoires dont l’homme doit se munir quand il va rester plus

d’un mois au désert séparé de ses semblables. Il faut qu’il songe

non-seulement aux aliments nécessaires, mais aux outils de réparation

pour les voitures, aux préservatifs et aux remèdes contre tout accident

de la route, tant pour les hommes que pour les chameaux, aux présents

nécessaires pour se faire des amis parmi les indigènes, et surtout à

l’étrange monnaie qui a cours parmi les Mongols, et dont il faut faire

provision.

Ces Orientaux méprisent l’or et l’argent; leur commerce se fait

exclusivement par des échanges. Un thé, d’une qualité ordinaire,

appelé thé de brique, à cause de la forme qui lui est donnée par la

compression, est la denrée la plus appréciée et servant le plus souvent

de monnaie. Une de ces briques représente environ dix à douze francs.

Les aiguilles enfilées, le sucre et l’eau-de-vie ont aussi une grande

valeur d’échange. Je dus me pourvoir de plusieurs objets dans un

village voisin de Kiachta, à Troïsky-Sawsk, où j’eus l’occasion de

visiter la rare collection de M. Popoff.

Ce savant a étudié les mœurs de tous les insectes de la province

transbaïkalienne. J’ai remarqué parmi ses lépidoptères un papillon

d’une espèce extrêmement rare, qu’il appelle _Liparis Ochropoda_, et

qui pond des œufs fécondés sans accouplement préalable. Les expériences

fort curieuses qui l’ont amené à cette affirmation ont été répétées par

lui au gymnase d’Irkoutsk et à Troïsky-Sawsk avec un plein succès.

Il a vu se produire sans accouplement jusqu’à trois générations

successives dont la dernière n’était composée que de mâles[21].

[21] Le même fait a été signalé par Blanchard (_Animaux

articulés_, Paris, 1846), et par Lacordaire (_Introduction à

l’entomologie_, tome III, page 383).

Nous quittâmes Kiachta, M. Marine et moi, dans notre tarantass trois

jours après le départ de la caravane. Nous comptions non-seulement la

rejoindre, mais encore la dépasser, comme je l’ai dit plus haut, et

séjourner plusieurs jours à Ourga en attendant son arrivée dans cette

ville.

Madame Grant, miss Cömpbell et Iwan Mikaëlowitch m’accompagnèrent

vingt kilomètres, chacun dans une petite voiture différente. Nous

traversâmes Maïmatchin et nous entrâmes en Mongolie. A la vérité, il y

a peu de différence entre ce pays et le désert. Seulement, à de rares

intervalles, on aperçoit un campement d’indigènes, composé d’une ou

deux tentes entourées d’une enceinte, dans laquelle se trouvent un

chameau, un cheval et quelques moutons.

Quand le jour commença à baisser, les trois petites voitures qui

accompagnaient ma tarantass pensèrent à rebrousser chemin. Je dois

avouer à ma honte que je n’avais nullement songé à apporter avec moi du

vin de Champagne pour le répandre à terre, suivant la coutume russe.

J’étais trop sincèrement triste. D’ailleurs, l’aspect du pays, la

perspective d’être privé de tout compagnon parlant français (car M.

Marine ne savait pas un mot de notre langue), le commencement d’une

existence toute nouvelle n’ajoutaient pas peu à l’émotion et à la peine

que me causait une telle séparation.

Je baisai la main des deux belles dames, je serrai dans mes bras le

jeune Nemptchinof, et je continuai ma route vers le sud, tandis que mes

trois amis, craignant de ne pas arriver à Kiachta avant la fin du jour,

imposaient à leurs chevaux une allure vertigineuse.

Un nuage de la poussière fine du désert, soulevé par les roues de leurs

voitures, les enveloppa bientôt, et ils disparurent à mes yeux: mon

voyage en Sibérie était complétement terminé.

CHAPITRE XVII

PREMIÈRE ÉTAPE EN MONGOLIE.

Les Mongols. -- Leurs tentes; leur vie; leur manière de ne pas

se perdre dans le désert. -- La caravane. -- Un sacrilége. --

Le consul russe à Ourga. -- Le Koutoucta.

Le froid devint assez piquant à cette heure de la journée: le

thermomètre marqua plusieurs degrés au-dessous de zéro. Aussi

préférâmes-nous faire halte auprès d’un campement mongol, afin de

nous réchauffer au foyer de cette famille. D’ailleurs, M. Marine, en

véritable Russe, tenait à prendre le thé, et tous nos ustensiles pour

dresser le fourneau étaient loin de nous, avec la caravane. Les tentes

près desquelles notre iemschik arrêta sa troïka étaient pittoresquement

placées sur le penchant d’un coteau, à la lisière d’un petit bois de

sapins, derniers arbres qu’il me fut donné de contempler de longtemps.

La nuit était claire et limpide. La lune faisait scintiller les plaques

de neige qui avaient résisté au dégel des journées précédentes. Nous

nous hâtâmes, M. Marine et moi, de descendre de la tarantass; nous

sautâmes par-dessus la barrière de l’enclos mongol, et nous pénétrâmes

sans crier gare dans la tente qui nous parut la plus vaste.

Ces tentes sont solidement construites en treillages de bois recouverts

de plusieurs épaisseurs de peaux de mouton. Elles ont environ trois

mètres de diamètre. Une ouverture étroite et basse, devant laquelle est

suspendue aussi une peau de mouton, en forme l’unique entrée. En face

de cette porte se trouve toujours une petite statuette ou un dessin

représentant le dieu protecteur de la famille. Devant cette idole sont

placés sept ou huit petits vases contenant du pain, du sel, des petits

fragments de bois, des excréments de chameaux, du thé, tout ce dont ces

pauvres gens ont besoin pour leur malheureuse existence: sublime prière

en vérité, qu’il est curieux de trouver chez ces peuplades sauvages,

dont le culte n’engendre que l’oisiveté, l’abrutissement et la misère.

La tente était habitée par deux hommes et une femme couchés autour du

feu placé au milieu et qui seul éclairait ce taudis.

Nous nous aperçûmes bientôt que cette position était la seule

supportable, l’abondance de la fumée rendant la respiration impossible

à quatre-vingts centimètres au-dessus du sol. C’est pour cette raison

que les Mongols paraissent presque nègres, ayant le visage recouvert

d’une couche de suie dont ils ne cherchent jamais à se débarrasser. La

femme, comme presque toutes les Mongoles de son sexe, était couverte

de bijoux. Une demi-couronne en argent ornait son front; deux grandes

épingles retenaient ses cheveux derrière les oreilles, à la manière

des momies égyptiennes, et deux énormes broches, aussi en argent,

ramenaient l’extrémité de ses cheveux sur la poitrine; le tout orné de

pierres de différentes couleurs.

Ces trois êtres humains couchés à terre, immobiles autour d’un foyer

d’excréments de chameaux dont la lueur faisait briller leurs joyaux

et leurs yeux noirs, formaient un tableau d’un aspect diabolique. Une

ouverture était pratiquée à la partie supérieure de la tente, et par

cette ouverture on pouvait apercevoir la teinte douce et blanchâtre

des astres de la nuit. Combien mon existence s’était transformée en

quelques heures! Quand je n’aurai pas devant moi l’immensité du désert,

voilà les seuls intérieurs dans lesquels je pourrai désormais pénétrer.

Notre cocher ne tarda pas à nous suivre, lui aussi, dans la tente.

Comme il était Bouriatte, il lia conversation avec nos hôtes, qui

parurent satisfaits de nous recevoir. Je tâchai de me faire comprendre

de M. Marine, je n’ose pas dire en parlant russe.

La quasi-facilité avec laquelle j’y parvins me donna une haute idée

de son intelligence. Les Mongols s’aperçurent bientôt que les signes

tenaient une grande place dans notre conversation, et je fus, pour eux

comme pour les Chinois de Maïmatchin, l’objet d’une grande curiosité.

Seulement, je me gardai bien de me laisser toucher par qui que ce fût

de cette race sale, puante, couverte de vermine et d’ulcères. Je suis

sûr qu’il n’existe pas au monde une population plus dégoûtante que la

population mongole. L’eau est dans ce pays trop précieuse pour qu’on

l’emploie à un autre usage qu’à la boisson. Aussi, ces pauvres gens

sont-ils couverts de plaies qui vont toujours augmentant. Quelquefois

même, leurs membres se détachent et ils périssent, inspirant l’horreur

à tous ceux qui les approchent, au milieu de souffrances inouïes.

[Illustration: Une rue à Ourga.]

Quand nous fûmes rassasiés, M. Marine et moi, nous nous hâtâmes de

sortir de la tente et nous nous étendîmes dans notre tarantass pour

nous y endormir.

Quand les chevaux furent suffisamment reposés, nous nous remîmes en

route; il était environ trois heures du matin.

Pendant ce voyage, nous nous vîmes plusieurs fois entourés subitement

par des cavaliers mongols aux vestes jaunes et aux culottes rouges,

qui, ayant aperçu un attelage russe, étaient accourus de toute la

vitesse de leurs chevaux pour jouir de la vue de deux étrangers. De

longues perches, assez lourdes, étaient attachées à leurs montures,

et traînaient derrière eux, marquant dans le sable la trace de leur

passage.

Ce sillon précieux, jouant le rôle des cailloux blancs du petit Poucet,

les empêche de se perdre et les ramène infailliblement chez eux après

plusieurs jours de course effrénée dans le désert et de vagabondage.

Armés de pied en cap, tantôt d’un arc avec quantité de flèches, tantôt

d’un fusil garni d’une fourche en fer en guise de baïonnette, et

toujours d’un énorme couteau, ces indigènes à l’air sauvage étaient

loin d’être rassurants.

Après nous avoir escortés pendant quelques minutes et s’être enquis

auprès de notre cocher de tous les renseignements désirables, ils

s’éloignaient ventre à terre, tantôt debout sur leurs étriers, tantôt

courbés sur leurs montures, semblant ne faire qu’un avec leur coursier

rapide.

Les Mongols chez lesquels nous fîmes halte le lendemain ressemblaient

trop à ceux de la veille pour que je les décrive ici. Seulement, il me

fut impossible de séjourner sous leurs tentes dès que je me fus rendu

compte du genre de repas auquel les malheureux se livraient. Un chameau

mort gisait à terre, à quelques pas de leur habitation. Depuis combien

de mois cet animal était-il là?...

Le froid avait sans doute aidé à sa conservation, mais non pas d’une

manière suffisante pour l’empêcher de répandre dans l’air une odeur

épouvantable.

Les pauvres Mongols en déchiquetaient chaque jour une petite

partie, espérant utiliser cette charogne longtemps encore pour leur

subsistance. Quand je pénétrai sous leur toit noirci par une fumée

abondante (car le bois ne se mêlait plus dans leur foyer, comme dans

celui de la veille, à l’excrément séché des chameaux), ils avalaient

avec avidité cette viande repoussante, bouillie dans une eau fétide,

sans le moindre assaisonnement, sans sel et sans pain!

Nous nous gardâmes bien, M. Marine et moi, de préparer du thé dans

cette marmite. Nous déjeunâmes de saucisson de mouton que j’avais eu

soin d’emporter avec moi. J’allai ensuite faire ma toilette avec de

la neige, bonheur insigne dont je fus privé peu de jours après, et

j’attendis, en m’étendant à terre, que notre troïka eût repris des

forces suffisantes pour continuer la route.

Pendant ma rêverie, je vis un des Mongols sortir de la tente, monter

sur un chameau, et disparaître au détour de la vallée en fredonnant une

chanson. Après cela, philosophes, cherchez d’où vient la joie! Quant à

moi, je préférerais être tout, et sans aucune restriction tout, homme

ou bête, que d’être ce Mongol, qui cependant chantait!...

Notre grande distraction du lendemain fut de scruter l’horizon pour

tâcher d’apercevoir notre caravane. Pour aller de Kiachta à Ourga, il

n’y a pas de route marquée. On suit simplement la direction du sud,

mais les obstacles divers que l’on rencontre d’ordinaire peuvent faire

dévier de plusieurs kilomètres.

Nous examinions avec attention, à l’aide de nos lorgnettes, les

campements de Mongols, les troupeaux de chameaux, toutes les ombres

portées. Nous fîmes plusieurs fois de longs détours pour nous

rapprocher de chimères éloignées, dont l’aspect nous avait semblé

pareil à celui d’une suite de voitures et de chameaux. Que de fois

notre attente fut déçue!

Enfin, deux pavillons flottant au vent, en tête d’une caravane

clairement et distinctement visible, ne nous laissèrent plus aucun

doute.

L’un de ces pavillons portait les aigles russes, l’autre contenait une

prière, et avait été placé là par le guide mongol pour protéger notre

voyage. Je revis avec plaisir le pauvre Pablo, qui déjà avait maigri

de plusieurs livres. Il me fit un grand éloge de mes autres compagnons

de route, avec lesquels il avait déjà fait ample connaissance. Je leur

serrai la main. Je les assurai que ma présence ne leur causerait,

par ma faute, aucun désagrément; je caressai le bœuf qui traînait ma

voiture vide, et je continuai ma route.

Quelques heures après, à la tombée de la nuit, nous vîmes se dresser

devant nous une silhouette étrange. En nous approchant, nous reconnûmes

une idole en plein air, représentant probablement le dieu des

voyageurs. Elle était en pain compressé et recouvert d’une sorte de

bitume. Elle était placée sur un cheval de même matière, et tenait en

main une lance à la manière du don Quichotte espagnol. Sa figure était

horrible à voir, et sa tête était surmontée d’une véritable chevelure.

Des dons en grand nombre étaient répandus à terre autour de l’idole.

Cinq ou six personnages, aussi en pain, se tenaient devant elle dans

l’attitude de la prière.

Nous sondâmes l’horizon, M. Marine et moi, et, malgré les supplications

de notre cocher craintif, nous fîmes un ample butin.

Nous saisîmes d’abord plusieurs offrandes, nous nous emparâmes de

quelques adorateurs; enfin, ne connaissant plus d’obstacle, j’arrachai

la tête du dieu lui-même, et je la mis dans mon sac. Nous nous

éloignâmes grand train de cet autel mutilé. Je ne tardai pas, du reste,

à regretter mon sacrilége: la tête du dieu se désagrégea aux secousses

de la voiture, et devint méconnaissable. Le lendemain matin, nous fûmes

réveillés par la folle allure que prirent soudain nos chevaux. Le

cocher s’était endormi et avait laissé tomber les guides à terre. Les

bêtes, effrayées, avaient pris le galop et, ne se sentant pas retenues,

couraient droit devant elles, sans considération des fossés, des

monticules, des obstacles de tout genre qui pouvaient se présenter. Les

appels les plus convaincants, les trémolos les plus expressifs n’eurent

sur elles aucune influence: nous filions toujours avec la même rapidité.

Notre cocher alors, en vrai sujet de l’empereur de Russie qu’il était,

ne craignit pas d’exposer sa vie, du moment qu’il s’agissait de

conserver celle de deux autres sujets du même empereur. Tandis que nous

le soutenions par les pieds entre la voiture et la troïka, il réussit

à ramasser les guides, qui déjà étaient embarrassées dans les jambes

d’un des chevaux. Une ruade, le moindre incident pendant cette délicate

opération, eût pu fracasser la tête de ce brave homme, dont la seule

faute, en somme, avait été d’être harassé de fatigue, et que nous ne

manquâmes pas de récompenser largement à notre arrivée à Ourga.

Malheureusement, nous nous étions écartés de la bonne direction.

De Paris à Pékin par terre: Sibérie-Mongolie · 第 13 / 18 段