jour en Russie pour que pareille chose arrive; que la religion y est
trop respectée et que la personne de l’empereur y est trop sacrée pour
qu’on ose s’attaquer à elle. Cela est vrai, et ce que j’ai raconté des
rapports entre les Polonais et les assassins dans la prison d’Irkoutsk
prouve certainement le poids d’une pareille objection. Mais en Russie,
il faut bien le dire, contrairement à ce qui arrive chez nous, le
respect de la religion va diminuant à mesure que l’on s’élève dans
la hiérarchie sociale. Or, après le respect de la religion, celui de
l’autorité disparaît bien vite; et comme dans la Sibérie orientale tout
le monde cherche à acquérir la fortune et l’acquiert presque toujours,
je pense que dans ce pays le temps pourra venir où le tzar perdra le
prestige ou plutôt le fétichisme inouï dont il jouit en ce moment. Le
peuple tout entier aura peut-être un jour là-bas, sur toutes les choses
regardées comme saintes, le parler aussi franc que l’ont aujourd’hui
certains hommes de la classe élevée.
En effet, je demandais à l’un des personnages les plus riches et le
mieux placés d’Irkoutsk si les prêtres étaient généralement d’anciens
paysans. «Non, me dit-il. -- Ils appartiennent donc à la classe élevée?
-- Pas davantage. -- Mais alors où les recrute-t-on? -- Dieu sait ce
que c’est», répondit-il, avec un air de dédain que nous montrerions à
peine pour des gens sans aveu et dignes du plus complet mépris.
Un autre habitant d’Irkoutsk, plus haut placé encore que celui dont
je viens de parler, me demanda un jour à quoi j’avais employé mon
dimanche. -- Entre autres occupations, je lui racontai que j’avais été
le matin à la messe, dite par l’archimandrite, et le soir au théâtre
entendre _Orphée aux enfers_. (Mes lecteurs ne se figuraient peut-être
pas qu’on jouât de la musique d’Offenbach au fond de la Sibérie.)
«Alors, m’ajouta mon interlocuteur, vous avez assisté aujourd’hui à
deux représentations bouffes.»
Je ne prétends pas que tous les membres de l’aristocratie russe parlent
aussi grossièrement de leur religion et de leurs popes; mais voilà
certainement deux réponses qu’aucun catholique n’aurait osé faire, même
dans notre pays sans foi et sans respect apparent pour tout ce qui est
religion et autorité.
Il n’y a pas une aussi grande distance en Sibérie qu’en Russie entre
le peuple et la classe riche. Les paysans s’apercevront certainement
un jour de la manière dont on traite en haut lieu les croyances devant
lesquelles ils ont été habitués à fléchir le genou, et ne tarderont pas
alors à partager l’émancipation qu’ils auront découverte chez ceux qui
devraient leur montrer l’exemple.
Ce qui pourra retarder cette émancipation, dira-t-on peut-être encore,
c’est le caractère peu entreprenant du peuple russe et l’éloignement
où se trouvent les Sibériens orientaux de toute nation civilisée qui
pourrait leur donner l’exemple et appuyer un élan général en faveur de
leur indépendance.
Les Russes, il est vrai, sont si habitués à l’état de souffrance dans
lequel ils vivent; leur résignation se fait tellement sentir dans leurs
actes, dans leurs coutumes de politesse qui frisent la servilité, dans
leur musique, et jusque dans leurs plaisirs, qu’il semble impossible
de voir naître au milieu d’eux un homme capable de prendre une grande
initiative. Les Chinois, leurs voisins, vivent sous un régime peut-être
moins désirable encore, et par conséquent ces deux peuples semblent ne
pouvoir jamais sortir de l’esclavage où ils se trouvent en ce moment.
Mais les Chinois, on doit le reconnaître, sont loin d’accepter leur
sort avec autant de résignation que leurs voisins du septentrion.
Habitués jusqu’ici à regarder les frontières de leur empire comme les
limites du monde, il n’est pas étonnant qu’ils se soient soumis à
une autorité qui s’est imposée primitivement à eux par la force et à
laquelle il leur semblait impossible de pouvoir se soustraire. Pour
changer complétement d’opinions, ils n’ont qu’à nous connaître, et peu
à peu cette science se répand chez eux. Ils ne nous aiment pas encore,
mais nous les étonnons et ils nous étudient. Ils apprécieront bientôt
la différence de condition des nations européennes et du peuple de
l’Empire Céleste; ils viendront chez nous pour s’instruire davantage;
et comme les Chinois sont essentiellement intelligents et logiques,
qu’ils ne font rien superficiellement, ils appliqueront chez eux celles
de nos institutions qui leur auront paru justes, propres à assurer le
bonheur et la richesse d’un peuple.
L’exemple sera suivi dans la riche et malheureuse Sibérie; c’est au
moins fort probable.
Les trois hommes que j’ai présentés au lecteur déjeunant à
Verchni-Oudinsk, et qui semblaient si convaincus du brillant avenir de
la Sibérie orientale, ne tardèrent pas à lier conversation avec nous.
Pablo saisit l’occasion de peindre les angoisses qu’il avait éprouvées
sur le lac Baïkal. Il le fit avec emphase, ne passant aucun détail,
et parsemant son récit de quelques traits de courage dont j’avais eu
le malheur de ne pas m’apercevoir. Certes, j’aurais coupé court à un
divertissement aussi fastidieux et aussi prolongé, si je n’avais vu
cet homme tirer de mes provisions une bouteille d’esprit-de-vin, dont
j’avais compté faire un tout autre usage, en remplir son verre et ceux
de ses interlocuteurs; puis boire, tout en causant, comme si c’eût été
du kirsch ou de l’anisette.
Est-ce le froid qui permet aux Sibériens d’avaler de telles liqueurs?
C’est probable, car Pablo n’avait pas de pareilles habitudes à
Constantinople, et je l’ai vu plusieurs fois absorber à jeun une
quantité assez grande de cette boisson quand, disait-il, il se sentait
la tête lourde et pas d’appétit. Ce garçon, en satisfaisant ce goût
singulier, avait un usage superstitieux non moins bizarre: il prenait
une pincée de terre, dans une sorte de tabatière qu’il avait toujours
dans sa poche, la mêlait à l’esprit-de-vin et avalait le tout ensemble.
Quand je lui demandai l’explication d’une pareille pratique: «Cette
terre, me répondit-il, a été prise dans mon pays natal. Si j’en avale
ainsi de temps en temps une petite quantité, je suis sûr d’éviter
toutes les maladies qui règnent à l’état d’épidémie dans les contrées
que je traverse. Si vous aviez su cela avant de quitter la France, vous
n’eussiez pas été malade à votre arrivée à Irkoutsk.»
Pablo, on peut le voir, était un type accompli. La bonté et le
dévouement étaient portés chez lui à un si haut degré que je
m’applaudis bien des fois de l’avoir emmené, mais il faudrait des
volumes pour raconter toutes les excentricités de cet homme maniaque,
superstitieux et enfantin.
Avant de partir de Verchni-Oudinsk, et de gagner le territoire chinois,
je dois dire un mot de quelques peuplades qui habitent la Sibérie
orientale et dont il m’a été donné de voir plusieurs échantillons avant
de quitter le territoire sibérien.
Les Iakoutes ont la peau cuivrée et portent de longs cheveux noirs.
Leurs femmes sont regardées avec mépris. Elles sont toujours couvertes
d’ornements généralement en fer, mais artistement travaillés. Les
Iakoutes sont bons, hospitaliers, honnêtes. Ils poussent leurs
croyances religieuses jusqu’à la superstition et l’idolâtrie. Leurs
prêtres sont des sorciers qui exercent sur eux une grande influence par
les tours de magie qu’ils savent exécuter.
M. Müller avait désiré voir une prêtresse qui, au dire des Iakoutes, se
plongeait un poignard dans le ventre sans en mourir. Une première fois,
paraît-il, l’opération avait mal réussi, mais le lendemain la cérémonie
recommença, et le coup de couteau fut mieux asséné que la veille. Elle
se plongea réellement la lame dans le ventre, et la retira pleine de
sang. «Je tâtai la plaie, dit Müller, je l’en vis retirer un morceau
de chair qu’elle se coupa, fit griller sur le charbon et mangea. Elle
mit ensuite sur la plaie un emplâtre de résine de mélèze avec de
l’écorce de bouleau, et se banda le corps avec des chiffons. Mais ce
qu’il y eut de plus curieux, c’est qu’on lui fit signer une espèce
de procès-verbal, par lequel elle déclara qu’elle ne s’était jamais
enfoncé le couteau dans le corps avant d’avoir travaillé devant nous;
que sa première intention même n’était pas d’aller jusque-là; qu’elle
s’était seulement proposé de nous tromper aussi bien que les Iakoutes,
en faisant glisser adroitement le couteau entre la peau et la robe;
que les Iakoutes n’avaient jamais douté de la vérité du prestige, mais
que nous l’avions trop bien observée; qu’au reste, elle avait entendu
dire à des gens du métier que quand on se donnerait effectivement un
coup de couteau, on n’en mourrait pas, pour peu que l’on mangeât un
petit morceau de sa propre graisse; que maintenant qu’on l’engageait
à dire amiablement la vérité, elle ne pouvait cacher que jusqu’alors
elle avait trompé les Iakoutes. La plaie, qu’elle ne pansa que deux
fois, fut entièrement guérie le dixième jour, et vraisemblablement sa
jeunesse contribua beaucoup à cette prompte guérison.»
La ville de Iakoutsk, située au milieu du territoire habité par les
Iakoutes, est regardée comme la ville la plus froide de toute la
Sibérie. Elle sert de lieu de déportation. On m’a souvent parlé d’un
pauvre poëte qui était condamné à vivre indéfiniment dans cette ville,
après avoir fait deux ans de prison préventive, pour avoir écrit un
petit livre que j’ai lu et qui m’a semblé bien peu dangereux pour le
gouvernement russe. Ce livre est intitulé: _Que faire?_ (_Sto délaïti_).
Les habitants du Kamtchatka se divisent en trois peuples, qui diffèrent
entre eux par les mœurs et aussi par la langue:
Les Koriaks au nord, les Kamtchadales au centre et les Kouriles au sud.
Parmi les Koriaks[14], les uns sont errants, les autres sédentaires.
[14] KRACHENNINIKOV.
Les Koriaks errants ont le visage arabe et de petits yeux ombragés sous
des sourcils épais. Ils sont moins grands et moins gros que les Koriaks
fixes.
Ceux-ci sont plus robustes et même plus courageux.
Cependant les Koriaks errants méprisent les sédentaires comme des
esclaves et ceux-ci acceptent cette sorte de servilité. Quand un Koriak
errant va chez un sédentaire, celui-ci court au-devant de lui, le
comble de présents et supporte sans mot dire le mépris et les injures
de son hôte.
Les Koriaks errants sont jaloux de leurs femmes. Ils les tuent
quand ils les surprennent en flagrant délit d’adultère, et souvent
même sur un simple soupçon d’infidélité. Tout leur fait ombrage. Il
faut qu’elles soient malpropres, dans la crainte d’irriter leurs
maris. Jamais elles ne se lavent; jamais elles ne peignent leurs
cheveux; jamais elles n’ont de rouge sur le visage. «Pourquoi se
farderaient-elles, disent leurs maîtres, si ce n’est pour plaire aux
autres?» Aussi portent-elles quelquefois de beaux vêtements sous de
véritables haillons.
Les Koriaks fixes ont des mœurs tout à fait différentes. Ils
accueillent les étrangers, comme le raconte Bernardin de Saint-Pierre
à propos des Lapons, et ils tueraient l’hôte qui refuserait de prendre
place dans le lit conjugal.
Les Koriaks errants ou fixes, comme tous les habitants du Kamtchatka,
n’ont aucune religion. «Un chef de ces peuplades, dit Krachenninikov,
avec lequel j’eus l’occasion de converser n’avait aucune idée de
la divinité.» Cependant les Koriaks craignent un esprit du mal et
lui immolent quelquefois un renne, mais sans se rendre compte si ce
sacrifice doit leur rapporter un bien ou les préserver d’un mal.
Pourrait-on donner le nom de culte à une coutume superstitieuse
très-répandue chez les Koriaks fixes, qui consiste à donner une place
dans le lit conjugal à des pierres habillées? «Un habitant d’Oukinka
avait deux de ces pierres: l’une grande, qu’il appelait sa femme;
l’autre petite, qu’il appelait son fils. Je lui demandai, dit le même
auteur, la raison de cette étrange singularité. Il me dit qu’un jour,
à une époque où il avait le corps tout couvert de pustules, il avait
trouvé sa grande pierre sur le bord d’une rivière; qu’ayant voulu la
prendre, elle avait soufflé sur lui comme aurait pu faire un homme, et
que de peur il l’avait jetée dans la rivière. Dès ce moment son mal
empira, jusqu’à ce qu’au bout d’un an, ayant cherché sa pierre dans
l’endroit où il l’avait jetée, il fut étonné de la retrouver à quelque
distance de ce lieu sur une grande pierre plate avec une autre petite
à côté. Il prit les deux, les porta dans son habitation, les habilla,
et bientôt après sa maladie cessa. Depuis ce temps là, dit-il, je porte
toujours la petite pierre avec moi, et j’aime ma femme de pierre plus
que ma véritable épouse.»
Ce récit de Krachenninikov prouve jusqu’à quelles folies le besoin de
la divinité peut pousser l’homme quand son esprit n’est ni instruit ni
dirigé.
Les Kamtchadales ont le teint basané, le visage large et plat, le
nez écrasé[15]. Ils sentent le poisson, exhalent aussi une forte
odeur d’oiseau de mer et quelquefois de musc à force de manger, sans
préparation, de l’animal qui le contient[16]?
[15] STELLER.
[16] Abbé CHAPPE.
Les Kamtchadales cependant se nourrissent surtout de poissons qu’ils
préparent de différentes manières. La plus usitée consiste à découper
plusieurs saumons en six parties. Ils en font pourrir la tête dans des
fosses, sécher le dos et le ventre à la fumée, la queue et les côtes à
l’air. Ils pilent le tout ensemble, et dessèchent ensuite cette espèce
de pâte qui leur sert d’aliments presque journaliers.
Ce peuple n’a que l’eau pour boisson.
Autrefois, pour s’égayer, il y faisait infuser des champignons. Depuis
la conquête des Russes, il connaît l’eau-de-vie et en absorbe une
grande quantité.
Les Kamtchadales ont toujours aimé passionnément la toilette. Un
costume d’homme riche était fabriqué autrefois avec du renne, du
renard, du chien, de la marmotte, du bélier sauvage, des pattes d’ours
et de loups, beaucoup de phoques et de plumes d’oiseaux. Il ne fallait
pas écorcher moins de vingt bêtes pour habiller un Kamtchadale. Leur
commerce se faisait uniquement par des échanges. Un costume complet
valait environ cent martres ou cent renards[17].
[17] MULLER.
Aujourd’hui cette curieuse nation a emprunté aux Russes le goût
et quelque peu la coupe des vêtements. Les femmes ont même des
raffinements bizarres: elles se teignent le visage avec du blanc et du
rouge. Elles ne se montrent surtout jamais à un étranger sans s’être de
nouveau lavées, enluminées et parées.
Les Kamtchadales, pour faire du feu, tournent entre les mains avec
beaucoup de rapidité un bâton sec et rond, passé dans une planche
percée. Une herbe sèche et broyée leur sert de mèche. Les Kamtchadales
ont des mœurs grossières. Leurs inclinations ne diffèrent point de
l’instinct des bêtes. Ils font consister le souverain bonheur dans
les plaisirs corporels. Ils n’ont aucune idée de la spiritualité de
l’âme[18]. D’ailleurs, ils n’ont aucune religion. Une seule fête, dite
des Purifications, longuement décrite par Krachenninikov, consiste
tellement plus en danses et en fêtes qu’en prières et en sacrifices,
qu’il serait, je crois, erroné de la regarder comme faisant partie d’un
culte religieux.
[18] STELLER.
Les Kouriles habitent les îles du même nom, qui s’étendent à la suite
les unes des autres, entre la pointe du Kamtchatka et le Japon. Ce
peuple ressent l’influence de la nation civilisée dont il est voisin,
mais cependant tient beaucoup plus du Kamtchadale que du Japonais.
Il loge dans des tentes comme ses voisins du nord et se nourrit de
poissons.
Les Kamtchadales et les Kouriles diffèrent cependant sur plusieurs
points. Une femme kourile infidèle occasionne à son mari la perte de
l’honneur. Celui-ci appelle son adversaire en duel et ils se battent au
bâton.
Celui qui fait le défi reçoit le premier sur le dos trois coups d’une
massue grosse comme le bras. Ensuite il les rend à son ennemi. Le
combat continue ainsi jusqu’à ce que l’un des deux demande grâce ou
succombe sous le nombre et la force des coups[19].
[19] Abbé CHAPPE.
Les femmes kouriles ont un usage cruel.
Quand elles accouchent de deux enfants, elles en font périr un.
Cependant ce peuple est doux et humain. Il respecte les vieillards; il
chérit les liens du sang; il connaît l’amitié.
CHAPITRE XVI
KIACHTA. -- MAIMATCHIN.
La Tarantass. -- Les marchands de thé. -- Leur concurrence.
-- Le Sienzy. -- Aspect de Maïmatchin. -- Un dîner chez le
gouverneur chinois. -- Préparatifs pour la traversée du désert
de Gobi.
Quelques heures après notre départ de Verchni-Oudinsk, le traîneau ne
trouvait plus une couche de neige suffisante pour son poids, et ses
patins, rencontrant de temps en temps la terre, avaient subitement
à vaincre un frottement beaucoup plus dur. Cet état de choses
occasionnait des soubresauts tels, que nous dûmes au relai suivant
abandonner notre traîneau et prendre une tarantass. Cette voiture, dans
laquelle les Russes voyagent pendant l’été, a pour tout ressort quatre
troncs de bouleaux placés entre deux systèmes de roues. Je ne connais
pas de mode de locomotion, sauf le palanquin à mulets chinois, dont je
parlerai dans la suite, plus désagréable que la tarantass. J’éprouvai
cependant une vive satisfaction quand je montai pour la première fois
dans cette voiture. La neige recouvrait bien encore la plus grande
partie du pays que je traversais, mais çà et là je pouvais apercevoir
la terre, la terre toute nue, la terre que j’avais perdue de vue depuis
Pétersbourg; la terre de Sibérie enfin, que je n’avais pu contempler
encore, bien que j’aie parcouru quinze cents lieues dans ce pays; c’est
une terre grasse qui semble favorable à l’agriculture, mais de teinte
sombre, qui donne aux villages pendant l’été un aspect sévère et plus
lugubre encore que le grand linceul de neige.
A mesure que nous avancions, nous voyions une population plus bizarre
et plus véritablement orientale: les habitants des villages, les
iemschiks, les chefs de poste même étaient presque tous des Bouriattes.
Nous croisions souvent des Chinois dans des voitures ou dans des
palanquins, vêtus d’étoffe de soie bleue, rouge, de toutes couleurs;
plus souvent encore des Mongols sur des chameaux ou sur de petits
chevaux fringants, coiffés tous uniformément d’un bonnet jaune doublé
de fourrure et enveloppés d’un grand manteau de peau de cerf blanc du
désert de Gobi, croisé sur la poitrine. Enfin, le 27 mars, à neuf
heures du matin, j’aperçus du haut d’une colline le village de Kiachta
à l’extrémité duquel se dressent deux énormes poteaux peints en jaune
qui marquent la frontière du Céleste Empire et l’entrée de la ville de
Maïmatchin.
J’allai tout droit chez M. Pfaffius. «Je ne pensais pas, me dit-il, que
vous mettriez tant de temps pour venir d’Irkoutsk.» Je lui contai mes
aventures du Baïkal. «La petite caravane de marchands de thé à laquelle
vous deviez vous joindre est partie hier matin. Mais rien n’est perdu;
une autre caravane doit nous quitter dans huit jours. Vous aurez ainsi
tout le temps de faire vos préparatifs pour vous rendre avec elle à
Pékin, et nous aurons le plaisir de vous garder ici toute une semaine.»
J’allai annoncer cette nouvelle à Ivan Michaëlovitch Nemptchinof, qui
en montra une telle joie et m’offrit l’hospitalité dans la maison de
son père avec une si grande grâce, que je ne pourrai jamais en perdre
le souvenir.
Le père d’Ivan Michaëlovitch[20], chez qui je logeai à Kiachta,
est cousin du Nemptchinof dont j’ai parlé plus haut, l’un des trois
propriétaires de la plus fructueuse mine d’or de la Transbaïkalie.
Craignant les risques souvent si désastreux de la recherche de l’or, il
a préféré se livrer au commerce du thé et a acquis une immense fortune.
[20] Le lecteur ne sait peut-être pas pourquoi je fais
toujours précéder de deux noms de baptême le nom de famille
de toutes les personnes dont je parle. C’est que la manière
la plus courtoise en Russie de dénommer quelqu’un consiste
à faire suivre son nom de baptême du nom de baptême de son
père, auquel on ajoute la terminaison _owitch_. Ainsi Iwan
Michaëlowitch Nemptchinof signifie Iwan fils de Michaël
Nemptchinof. Cette double appellation, non-seulement polie,
mais aussi la plus respectueuse de toutes, surtout quand on
n’y joint pas le nom de famille, est si rigoureusement exigée
par l’usage que l’empereur, dans les actes publics, est
désigné Alexandre Nicolaëwitch, et qu’il n’est pas d’injure
plus grossière que d’appeler quelqu’un par son seul nom de
baptême comme nous le faisons dans l’intimité: il semble
qu’en ne rappelant pas à son interlocuteur le nom de son père
on veuille insinuer qu’il n’en a point eu et qu’il est enfant
naturel.
La prospérité du commerce du thé par caravane tient à deux causes: 1º
à la grande consommation de thé qui se fait en Sibérie et en Russie,
la boisson faite avec cet arbuste formant le fond de la nourriture des
Russes; 2º à la gratuité de l’importation que le tzar a accordée à ses
sujets de la Sibérie orientale. Comme au contraire les droits de douane
sont élevés pour l’importation du thé par Odessa, il s’ensuit que
presque tout le thé que l’on boit en Russie a passé par les mains des
marchands de Kiachta, non sans y laisser beaucoup de roubles.
Ces marchands sont en ce moment effrayés par l’apparition d’une
concurrence dont le succès, il est vrai, discutable encore, leur
causerait une ruine complète. Cette concurrence dirigerait son thé
par mer, de l’embouchure du Yang-Sé vers le port de Vladivostok, et
l’apporterait de là à Irkoutsk par la rivière de l’Issouri et le
fleuve Amour. -- Les communications par cette voie une fois établies,
il n’est pas douteux que le thé puisse se vendre beaucoup meilleur
marché, car la traversée de la Mongolie et du désert de Gobi est
extrêmement coûteuse; mais les instigateurs du nouveau projet vont
être obligés de faire dès le principe des dépenses si considérables
qu’il est à craindre de voir sombrer leur entreprise avant qu’ils aient
fait arriver à Irkoutsk un seul ballot de marchandises. Pour rendre le
transport aussi bon marché que possible ils voudraient embarquer le
thé à Haïn-Ko, grand centre des plantations de la Chine méridionale,
sur les bords du Yang-Sé, et ne le débarquer qu’à Nertchinsk, sur la
Schilka, en plein gouvernement d’Irkoutsk. Mais pour cela il faudrait
creuser un canal entre Vladivostok et le lac Hinko où l’Issouri prend
sa source, région extrêmement montagneuse, et de plus construire
des bateaux à vapeur assez petits pour passer dans un canal et d’un
tonnage assez grand pour résister aux flots constamment soulevés des
mers de Chine. L’idée est certainement ingénieuse et même grandiose;
le succès n’est pas douteux si le capital de la nouvelle société est
assez important pour suffire à la construction de cette route maritime.
En tout cas, la lutte est fort intéressante, et je ne doute pas que
mes lecteurs, maintenant instruits de cette déclaration de guerre
commerciale, ne cherchent plus tard à en connaître les résultats.
Les Chinois qui habitent Maïmatchin ne tardèrent pas à savoir que
M. Nemptchinof logeait chez lui un Sienzy, c’est-à-dire un homme
de l’extrême Occident. Comme l’espèce en est rare dans la Chine
septentrionale, et que la curiosité de toutes les femmes du monde
réunies n’égale pas celle d’un seul Chinois, tous les habitants de
Maïmatchin désirèrent me voir.
Suivant la mode russe, les fenêtres de la maison où je me trouvais
étaient mastiquées, bien que les froids aient presque entièrement
disparu, mais les portes étaient ouvertes à deux battants: je ne
pouvais donc m’opposer à ce flot de Chinois montant et toujours
renouvelé. Ils étaient constamment quarante ou cinquante dans les
trois petites chambres qui formaient mon appartement. Ils épiaient
mes moindres gestes, s’emparaient de toutes mes écritures, tâtaient
ma barbe qui leur semblait une monstruosité, car ils ne sont habitués
à voir pousser sur leur visage et même ordinairement sur celui des
Sibériens autre chose que des moustaches, et me demandaient de parler
ma langue. Plusieurs fois, énervé par leur persistante indiscrétion, je
leur débitai les formules les plus grossières; ils ne les en trouvaient
pas moins harmonieuses et me priaient souvent de les répéter aux
nouveaux arrivants.