Mais les indigènes de Sibérie que l’on croise le plus souvent à

Irkoutsk ce sont des Bouriattes, race dont le berceau se trouve aux

environs de Nertschinsk, et des Toungouses qui prétendent être

plus habiles encore que les Kirghiz et les Mongols dans l’art de

l’équitation. Ces deux peuples sont devenus tellement russes, par les

habitudes et presque par le costume que je n’en dirai rien; on les

reconnaît facilement à leur face large et absolument plate. Ni le nez,

ni les pommettes, ni le front ne font saillie; qu’on se figure alors

l’aspect que présente le profil d’un Bouriatte. Les femmes rachètent la

laideur de leur visage par une tournure généralement fort belle et une

douceur de peau extraordinaire qui est devenue proverbiale en Sibérie.

On aperçoit aussi de temps en temps à Irkoutsk des Samoyèdes, race

autrefois errante, mais qui commence, m’a-t-on dit, à peupler Iakoutsk,

comme les Bouriattes et les Toungouses se sont établis à Irkoutsk et

dans les environs. Les vêtements de ce peuple de l’extrême nord sont

faits de peaux de renne et sont ornementés de petits morceaux de drap

presque toujours d’un rouge éclatant. J’en ai aussi vu plusieurs vêtus

de peaux de phoque et autres amphibies; mais il paraît que ce sont les

plus pauvres, car ce genre de fourrure ne tient pas chaud et se vend à

bon marché.

Nulle race ne regarde autant la femme comme un être inférieur, et

chez aucun peuple elle n’est traitée aussi durement que parmi les

Samoyèdes. «Elles sont vexées et gênées, dit Pallas, jusque dans les

tentes. Les hommes mettent une perche derrière le foyer en face de la

porte, et il n’est pas permis aux femmes de l’enjamber. Ce peuple idiot

et rustre croit que si la femme avait le malheur de faire le tour de

l’Iourten, la nuit ne se passerait pas sans que les loups vinssent

leur dévorer un renne. La grossesse est un état dégradant; pendant ce

temps, les femmes n’osent pas manger de viande fraîche; elles sont

forcées de se contenter de vieilles provisions. Elles sont maltraitées

surtout à l’époque de l’accouchement. Elles sont obligées de faire leur

confession en présence du mari et de la sage-femme; de déclarer si

elles n’ont pas commis d’infidélité, et de nommer les personnes avec

qui elles l’ont commise. Elles se gardent bien de nier le fait, dans

la crainte d’avoir un accouchement laborieux et cruel; elles avouent

au contraire leur faute avec ingénuité, si elles sont coupables.

Leur confession n’a, du reste, aucune suite fâcheuse. Le mari va

trouver celui que sa femme a accusé et le force à lui donner un petit

dédommagement.

Les réjouissances du carnaval sont, à Irkoutsk, très-différentes

des nôtres: elles consistent surtout en promenades répétées dans de

grands traîneaux ouverts autour desquels sont suspendues de nombreuses

clochettes. On ajoute aussi des clochettes aux harnachements des

chevaux, partout où l’on peut en accrocher.

Les fanatiques en tiennent de plus dans leurs deux mains, et complètent

ainsi le tintamarre général. Des enfants et des hommes du peuple, qui

en temps ordinaire glissent rapidement à l’aide de patins sur un petit

trottoir de bois le long des maisons, trottoirs recouverts de neige

durcie par la gelée et offrant pour cet exercice une surface favorable,

circulent à cette époque plus nombreux et plus bruyants, armés aussi de

clochettes retentissantes.

Mes fenêtres, pour mon malheur, donnaient sur la grande rue, où a lieu

cet abominable divertissement. Jamais je n’éprouvai tant le besoin de

sortir de chez moi que pendant ces dix jours de carnaval, inventés,

ce me semble, beaucoup plus pour la rémission des péchés que dans les

intérêts de l’enfer.

Jamais aussi je ne saluai l’apparition du carême avec autant de plaisir.

Pendant les trois premiers jours de ce temps de pénitence, une coutume

bizarre permet aux cochers des maisons où l’on a été reçu de venir vous

rendre visite et de vous demander un cadeau. En ma qualité d’étranger,

je vis défiler, à la suite des cochers de maître qui exerçaient ainsi

leurs droits, tous les iswoschiks ou cochers de fiacre par lesquels

j’avais eu occasion d’être conduit.

Pour fuir cette procession d’importuns, je me rendis au couvent de

Saint-Innocent, où avaient lieu les cérémonies les plus solennelles à

l’occasion du carême.

Pendant cette période, le saint est plus que jamais l’objet de la

vénération.

Non-seulement son tombeau est ouvert, comme celui de saint Serge, mais

son corps n’est pas, comme celui du patron de Troïtza, recouvert d’un

drap funéraire. Il est, du reste, merveilleusement conservé, si ce

n’est que la peau est entièrement noire. Une pieuse légende conte aux

habitants d’Irkoutsk que cette couleur provient de tous les défauts

des fidèles qui sont sortis de leur âme au moment où ils ont baisé

cette précieuse relique: j’ai été plusieurs fois témoin de l’effusion

avec laquelle les dévots de la Sibérie orientale embrassent les restes

vénérés, et du bonheur qu’ils éprouvent à couper, soit avec l’ongle,

soit avec un canif, une parcelle du cercueil, qui aura bientôt tout à

fait disparu.

On peut, du reste, constater de beaucoup de manières à quel point la

piété des paysans sibériens est sincère et profonde.

J’ai été touché plusieurs fois de la fidélité avec laquelle ces braves

gens observent les jeûnes qui leur sont prescrits. Il m’est arrivé,

dans des jours marqués pour faire pénitence (et il y en a beaucoup),

de demander par curiosité dans les relais de poste si l’on pouvait

me fournir quelque aliment: «C’est carême, monsieur, me répondait-on

invariablement. Nous ne pouvons prendre aujourd’hui que du thé. Aussi

n’avons-nous même pas de pain à vous offrir.» Je ne comprends pas,

soit dit en passant, qu’un gouvernement qui a si bien su transformer

une religion en un instrument politique maintienne des règlements

aussi affaiblissants pour les populations pauvres, qui déjà en temps

ordinaire se nourrissent si mal.

Avant de quitter Irkoutsk, je me rendis au musée, pour y voir des

dents, des crânes, des squelettes entiers de mastodontes antédiluviens,

dont les restes abondent dans les anciennes couches de la terre

sibérienne; je me livrai plusieurs fois, avec le gouverneur militaire,

au plaisir de la chasse; mais six semaines s’étaient déjà écoulées

depuis mon arrivée dans la capitale de la Sibérie; il me tardait

surtout de continuer mon voyage.

M. Pfaffius m’avait promis de me faire savoir de Kiachta quand une

caravane de marchands de thé russes s’organiserait dans cette ville

pour se rendre dans la Chine méridionale: «Tâchez de trouver un

interprète, m’avait-il dit, afin de ne jamais être embarrassé pour

vous faire comprendre de ces marchands de thé, et ils se chargeront

de toutes les communications nécessaires vis-à-vis les Mongols et

vis-à-vis les Chinois.» Je n’eus pas à choisir: un seul homme se

présenta pour partir avec moi d’Irkoutsk en me servant d’interprète. Il

était foncièrement honnête, je me hâte de le dire; mais combien bizarre

devait être son histoire! Il se disait sujet français, mais il était né

à Constantinople et n’avait jamais vu la France.

Son nom était espagnol: Pablo.

Son passe-port était écrit en grec.

Il croyait parler toutes les langues du Levant, même le russe, ainsi

que l’italien et le français; mais j’étais souvent obligé, en lui

parlant français, de faire intervenir quelques mots italiens, russes

ou même allemands, pour me faire comprendre de lui.

Au lieu de polyglotte, il eût été plus correct de l’appeler anaglotte,

mais il savait si bien se faire comprendre de tout le monde, moitié en

parlant, moitié par signes, que je fus encore bien heureux de l’avoir

rencontré. Cette faculté de se faire comprendre par gestes lui venait

certainement de son ancien état: il avait été autrefois engagé dans un

cirque pour y jouer les pantomimes.

Bien que ce fût avec ce Pablo que je dusse désormais partager les

péripéties du voyage, Constantin voulut m’aider une dernière fois

aux préparatifs de mon départ. Quelles que soient les divergences

de caractère, on ne quitte pas indifféremment, surtout quand la

séparation doit être éternelle, l’homme à côté duquel on vient de faire

quinze cents lieues. Mon jeune compagnon de traîneau me toucha par

l’inquiétude qu’il témoigna sur ma traversée du lac Baïkal. Il me pria

pendant trois jours de ne point affronter ce danger et de contourner le

Baïkal par le sud. Pour m’y décider, il m’amena au moment de mon départ

le chef de la police qui m’assura que le gouvernement n’avait pris

cette année-là aucune responsabilité pour le passage du lac au lieu

ordinaire de la traversée.

Devant une telle affirmation, je cédai: hélas! J’eus beaucoup à me

repentir de cette détermination, ou plutôt de ne l’avoir suivie

qu’en partie, ainsi que le verra le lecteur; la prudence, dans cette

circonstance, n’engendra pas la sûreté. Celui que ma décision remplit

d’une joie bien grande, ce fut Pablo; Pablo, dont les terreurs

exagérées et le goût du confort m’inspirèrent, dès les premiers jours,

de vives inquiétudes pour nos relations futures.

Je quittai Irkoutsk le 20 mars, à une heure du matin. Constantin prit

place dans mon traîneau, entre Pablo et moi, et m’accompagna jusque

sur la rive opposée de l’Angara. Ce court trajet fut pour nous comme

un abrégé des trois mois que nous venions de passer ensemble; quand

nous nous serrâmes la main pour la dernière fois, nous éprouvâmes tous

les deux une vive émotion. Lui entrevoyait la perspective d’un séjour

indéfiniment prolongé à Irkoutsk, et moi j’achevais le premier chapitre

de mon voyage, dont il était une vivante et complète personnification.

Je ne cherchai nullement, une fois Constantin parti, à entamer une

conversation avec Pablo. Je savais alors assez de russe pour pouvoir

accomplir seul un voyage en Sibérie. Je n’entrevoyais l’utilité de cet

homme que dans un avenir encore bien incertain. Sa présence m’était

plutôt désagréable.

Le pays que nous traversions était pittoresque. Des montagnes de plus

en plus hautes à mesure que nous avancions se dressaient de chaque côté

de la route. Le noir des pins qui les recouvraient leur donnait un

aspect bizarre. Je pouvais d’autant mieux considérer ce spectacle que

je n’avais plus mon traîneau à capote de Nijni-Novgorod, et que celui

dans lequel je me trouvais alors était entièrement découvert.

Au lever du jour, nous aperçûmes le Baïkal. Les vents, qui sont dans

ces parages impétueux et constants, empêchent la neige de séjourner sur

ses glaces, qui ont alors presque partout une teinte bleuâtre assez

semblable à celle de l’eau.

Nous voyions d’abord à nos pieds et à une grande profondeur une

baie encaissée entre deux chaînes de montagnes; puis au delà un

élargissement subit, le lac prenant des dimensions considérables et

nous offrant, à cette époque de l’hiver, l’aspect d’une surface glacée

jusqu’à perte de vue, à droite, à gauche et devant nous.

«Enfin! voilà le lac Baïkal! m’écriai-je tout rempli d’enthousiasme. --

Monsieur, me dit Pablo en bondissant sur son séant, on ne vous a donc

pas averti? il faut l’appeler la mer, autrement il est furieux et cause

quelque dommage.»

Cette crainte superstitieuse peignait entièrement mon nouveau

compagnon; homme faible et ignorant, il s’était approprié le caractère

dominant de chacun des peuples qu’il avait visités: il avait emprunté

la tristesse aux Allemands et aux Polonais, la servilité aux Turcs et

aux Arabes, la superstition aux Russes et aux Sibériens; l’honnêteté je

ne sais trop à qui.... à une peuplade inconnue probablement, qui ne dit

pas son nom et qu’on n’a pas revue.

Nous descendîmes au bord du lac par le côté de la montagne exposé au

midi. La neige, fondue la veille pendant quelques heures, s’était

transformée sous l’influence du froid de la nuit en un épais verglas.

Le traîneau chassait quelquefois d’une façon d’autant plus effrayante

que la route était constamment bordée d’un précipice. Nous en étions

quelquefois si près que l’iemschik avait les pieds suspendus au-dessus

de l’abîme. Un coup de fouet alors fortement appliqué donnait au

traîneau une vigoureuse impulsion en avant qui nous préservait d’une

chute effroyable. L’iemschik crut malheureusement trop tôt tout danger

terminé. Il négligea de frapper ses chevaux une dernière fois avant

d’arriver au Baïkal: un des patins du traîneau dépassa le bord de la

route; le reste fut entraîné, et nous roulâmes, Pablo et moi, pêle-mêle

avec nos couvertures et nos malles, dans un fossé presque à pic, de

cinq ou six pieds de profondeur.

Le ressentiment de la mer sibérienne se faisait trop évidemment sentir

pour que Pablo ne me le fît pas remarquer. Nous arrivâmes peu après à

un relai. Le maître de poste me dissuada de continuer mon voyage par

terre. «Non-seulement la route est plus longue, me dit-il, mais elle

est aussi dangereuse, vous avez pu le constater, tandis que la glace

du Baïkal est extrêmement épaisse et ne menace de se rompre à aucun

endroit.» Le conseil fut suivi: nous chevauchâmes sur la glace.

Pablo avait des terreurs grotesques toutes les fois que je parlais du

lac Baïkal, et tâchait de conjurer le mauvais sort en disant: la mer,

la mer, la mer. A droite et à gauche se dressaient les deux chaînes

de montagnes dont j’ai parlé tout à l’heure, qui bordent la baie de

l’extrémité méridionale du lac où nous nous trouvions alors, et devant

nous s’étendait la glace à perte de vue.

Je ne me lassais pas d’admirer cet étrange spectacle auquel je crois

que le monde entier n’offre rien de comparable. Je n’avais trouvé nulle

part en Sibérie un triomphe plus complet de l’hiver que cette véritable

mer de glace, et dans aucune partie de ce triste pays je n’avais vu la

lumière prendre des tons aussi chauds. -- Le soir principalement, quand

le soleil teintait encore en rose le sommet des montagnes, la baie du

Baïkal qui se trouvait dans l’ombre prit une couleur bleue intense

semblable à celle de la Méditerranée; je me serais volontiers cru à

Nice ou sur les côtes de l’Algérie, sans la présence de mon traîneau et

surtout sans le bruit que produisait son glissement sur la glace; bruit

affreux dont j’ai déjà parlé au commencement de ce livre, mais qui

était là plus grave, plus funèbre, plus terrible encore, à cause de la

profondeur de l’eau.

La nuit venait à peine de tomber, quand nous arrivâmes à l’extrémité

orientale de la baie. Nous gagnâmes un instant la terre pour dîner et

changer de chevaux. Quand nous repartîmes sur le lac, il était neuf

heures du soir. Notre iemschik, au lieu de continuer à longer la terre

ou bien de se diriger au nord-est vers la côte orientale, alla droit au

nord, c’est-à-dire vers le milieu du lac.

Comme déjà plusieurs fois sur les cours d’eau, j’avais vu des cochers

ne pas suivre la direction qui semblait normale, afin d’éviter quelque

trou ou des surfaces de glace moins solides, je ne fis tout d’abord

aucune réclamation; je me retournais seulement de temps en temps pour

apercevoir la terre. Hélas! elle s’abaissait peu à peu vers l’horizon,

et finit par disparaître complétement à mes yeux. Le Baïkal prit alors

l’aspect de la pleine mer; nous ne voyions la terre d’aucun côté.

J’avoue qu’à ce moment je commençai à me repentir de mes forfanteries

de la journée. Je frémis à l’aspect de cette nature et je sentis naître

en moi un certain respect pour cette mer sibérienne que j’avais eu

l’imprudence d’insulter de la rive.

J’avais eu si rarement à me plaindre de mes iemschiks pendant mon

voyage, qu’il ne me vint pas tout de suite à l’idée que celui-là était

ivre, et qu’il nous avait égarés.

Peu à peu la glace devint accidentée. Nous aperçûmes çà et là quelques

glaçons superposés, qui, à mesure que nous avancions, devinrent plus

gros et plus nombreux; puis nous eûmes à franchir de véritables

montagnes gelées plus hautes encore que celles du Tom ou de l’Angara.

L’inquiétude alors commença à me saisir. Je fis plusieurs questions au

cocher, dont je ne pus comprendre les réponses, même à l’aide de Pablo.

Le pauvre garçon était hébété et comme anéanti par la peur.

J’eus enfin l’heureuse inspiration de demander de quel côté nous

devions gagner la terre. L’iemschik me montra l’Occident. Je compris

alors la situation et je résolus d’attendre le jour en cet endroit. Le

cocher refusa d’abord de s’arrêter en se moquant de mes appréhensions.

Je fus obligé de le menacer de mon revolver pour obtenir qu’il n’allât

pas plus loin.

Il était environ une heure du matin. Des montagnes de glace nous

dominaient de tous côtés. Les glaçons dont elles étaient formées

avaient environ un pied d’épaisseur.

C’était donc aussi par un pied de glace que nous étions soutenus.

Entre la vie et la mort, entre l’air et les abîmes du lac il n’y avait

qu’un pied. Nous étions non-seulement loin des hommes, mais loin de la

terre où ils habitent. Qui savait où nous étions? Qui s’occupait de

nous à cette heure? Qui aurait entendu notre dernier cri d’angoisse

au moment où la glace cédant sous notre poids, nous aurions été pour

jamais engloutis?

Le vent, en s’engouffrant dans les vallons de cette mer immobilisée,

et des craquements de la glace pareils à des coups de canon dans le

lointain, rompaient seuls le silence de la nuit. Jamais je n’avais

compris la faiblesse de l’homme d’une manière aussi complète et aussi

absolue. La nature présentait cette nuit-là des arguments en faveur de

sa puissance qui eussent forcé tout antagoniste à se déclarer vaincu,

de peur qu’elle n’appliquât ses preuves.

Quand le jour parut, nous pûmes apprécier plus encore le danger de

notre situation; des crevasses sans nombre sillonnaient la surface

glacée. Çà et là des flaques d’eau démontraient que dans cette partie

du lac la congélation n’avait été que partielle. Je compris alors

pourquoi le gouvernement russe n’avait voulu prendre cette année-là

aucune responsabilité envers les voyageurs. Je me crus perdu.

[Illustration: Passage du lac Baïkal.]

Machinalement je donnai l’ordre au cocher de se diriger vers le soleil

levant. Nous partîmes. Jamais route ne fut plus remplie d’intérêt et

plus savamment calculée que la nôtre. Nous faisions de longs détours

pour éviter quelque crevasse. Le cocher dégrisé, voulant racheter sa

faute, exposait quelquefois sa vie en allant seul mesurer en avant

l’épaisseur de la glace. Plusieurs fois nous rencontrâmes une longue

traînée d’eau qui nous barrait le passage. Nous revenions alors quelque

peu sur nos pas, puis, en contribuant tous par nos gestes et nos cris

à donner aux chevaux une allure vertigineuse, nous franchissions

heureusement, mais non sans pâlir, cette gueule béante de notre ennemi.

Vers huit heures du matin nous commençâmes à apercevoir la terre. A

mesure que nous avancions, la glace aussi se faisait plus serrée et

plus épaisse. Nous sentions à chaque pas croître nos chances de salut.

Tout péril disparut enfin. Un sentiment étrange me fit alors regretter

de quitter le Baïkal. Je goûtais une âpre jouissance à me voir encore

sur cette glace, sous laquelle j’avais cru pendant de longues et

cruelles heures devoir être englouti. Enfin, à dix heures du matin,

j’entrai dans le village de Slernaïa après être resté vingt-deux heures

sur le lac Baïkal, et y avoir éprouvé la plus vive émotion que j’aie

jamais ressentie dans tous mes voyages.

CHAPITRE XV

SUR L’INDÉPENDANCE DE LA SIBÉRIE ORIENTALE ET SUR QUELQUES INDIGÈNES.

Rêve des habitants de la Sibérie orientale. -- Ce qui pourrait

arriver. -- Les raisons qui amèneraient une indépendance. --

Exemple des Chinois. -- Un mot sur les Iakoutes et sur les

habitants du Kamtchatka.

Le lendemain, en déjeunant à Verchni-Oudinsk, j’entendis une curieuse

conversation entre trois hommes qui étaient nés probablement dans ces

parages, car ils se disaient plus attachés à la Sibérie orientale

qu’à la Russie proprement dite. Ils me rappelaient les habitants de

Vannes ou de Saint-Brieux qui prétendent mieux aimer la Bretagne

que la France. Certes, si la mère patrie avait été en danger, si le

trône du tzar avait été menacé, je suis sûr que ces hommes eussent

fait leur devoir, et peut-être mieux que bien d’autres; mais on

voyait qu’au fond de leurs cœurs, c’était cette portion de l’empire

dite Sibérie orientale qui avait toutes leurs préférences. «Quel

beau pays! disaient-ils; quelle fertilité! Non-seulement le blé, les

céréales peuvent y être récoltés, mais quel bon vin produirait la

vallée de l’Issoury! Je ne comprends pas notre empereur de rester à

Saint-Pétersbourg. Vous verrez qu’un jour notre capitale actuelle, qui

est si malsaine, sera abandonnée, et que la cour viendra s’établir sur

les bords de la mer d’Okhotsk.»

Je ne pense pas que ce rêve vaille la peine d’être examiné; mais ce qui

pourrait être plus sérieux dans un certain nombre d’années, ce serait

l’existence d’un besoin d’indépendance nationale fortement prononcé

chez les riverains du fleuve Amour. Il n’y a pas très-longtemps que le

côté septentrional de ce fleuve a été annexé à l’empire russe, et comme

tout ce pays était complétement désert avant cette annexion, il n’est

pas étonnant qu’il soit encore très-peu peuplé.

Le fleuve Amour a un cours de mille lieues au moins, et, je tiens

de la bouche du général-gouverneur d’Irkoutsk que sur cette immense

étendue, y compris les fonctionnaires et les soldats, il y a en tout

vingt-six mille habitants. De plus, ces habitants étant presque tous

des colons, étant nés sur l’ancien territoire, il n’est pas étonnant

qu’ils se regardent encore un peu là comme en pays étranger et qu’ils

restent attachés par le cœur à leur première patrie et à leur empereur.

Mais au bout de plusieurs générations, les riverains du fleuve Amour

ne manqueront pas de s’apercevoir qu’en se rendant indépendants, ils

acquerront la richesse, et alors quels efforts ne tenteront-ils pas

dans ce but!

En effet, les blés de Sibérie sont achetés très-souvent par les

habitants de la Russie septentrionale, de préférence aux blés d’Odessa.

Les riverains du fleuve Amour pourraient donc, quant aux céréales,

non-seulement se suffire à eux-mêmes, mais encore profiter de

l’exportation. La vallée de l’Issoury, qui produirait non-seulement du

vin, mais tous les fruits du Midi, tels que les oranges et les bananes,

serait une source de grands revenus. Les habitants de cette contrée ne

seraient plus obligés d’envoyer à Saint-Pétersbourg tout l’or qu’ils

tirent des entrailles de la terre. Ils pourraient profiter largement

des autres richesses de leur sol, de l’immense quantité de fer qu’il

renferme; du graphite, puisque la fameuse mine Alibert se trouve dans

ces parages; du terrain propre à la fabrication de la porcelaine,

des forêts, et enfin, du charbon de l’île de Tarakaï. De plus, la mer

d’Okhotsk leur donnerait un débouché facile sur le monde entier, tandis

que les bateaux russes qui se trouvent à Pétersbourg ne peuvent gagner

l’Océan que si c’est le bon plaisir de la Prusse, du Danemark, de la

Suède, voire même de l’Angleterre et de la Hollande.

On peut facilement être persuadé, après ce qu’on vient de lire, que

ce coin relativement petit de l’empire russe, mais qui ne mesure pas

moins de mille à douze cents lieues de longueur sur huit à neuf cents

lieues de largeur, a toutes les ressources nécessaires pour faire

non-seulement un État indépendant, mais un des États les plus riches

du monde entier. Il n’est pas possible que d’ici à quelques années,

les habitants de ce pays, un peu frustrés jusqu’ici par le tzar, ne

s’aperçoivent pas de la vérité de ce que j’affirme et ne cherchent pas

à conquérir leur indépendance au prix de tous les sacrifices.

De Paris à Pékin par terre: Sibérie-Mongolie · 第 11 / 18 段