la même place, pendant le cours d’un long voyage! On rêve au chemin
que l’on a fait et à celui qui reste à parcourir. On se repose de
la veille; on prend des forces pour le lendemain. Tous les actes,
pendant ces journées, sont entourés d’une grande poésie; les sentiments
doublent d’intensité. On ne voit dans les personnes avec lesquelles
on se trouve que les plus beaux côtés de leur caractère: à l’heure où
viendrait la désillusion, on sera déjà parti. Que de perfections j’ai
ainsi rencontrées sur ma route, près desquelles, malheureusement, je
n’ai jamais eu la chance de vivre plus d’un jour!
CHAPITRE XIII
TENTATIVE D’ÉVASION D’UN POLONAIS. -- LES FOURRURES.
Pourquoi les Polonais exilés ne peuvent pas s’évader. --
Péripéties d’une tentative d’évasion. -- Chasse à l’ours. --
La voirie en Sibérie. -- Chasse au loup. -- Un renard bleu. --
Les diverses valeurs des fourrures.
Après ce que je viens de dire sur la vie de M. Schlenker, sur son
commerce, et surtout sur ses chasses, on se demandera peut-être comment
les Polonais déportés en Sibérie ne profitent pas de la quasi-liberté
dont ils jouissent à présent pour s’enfuir. Ils ne pourraient pas, il
est vrai, rentrer dans leur patrie; mais ils vivraient libres dans
le pays qu’ils auraient adopté de leur plein gré, sous un climat
certainement moins inhospitalier que celui de la Sibérie. Cette
ressource leur est malheureusement refusée.
De même que l’Égypte tout entière est contenue dans la vallée du Nil,
la Sibérie n’est guère habitée que près de la grande route qui conduit
de l’Oural aux rives du fleuve Amour et à son embouchure. Tout le
reste de cet immense territoire, connu sous la même dénomination,
n’est, sauf peut-être encore le bord des fleuves, qu’un immense désert
recouvert de forêts. De plus, la frontière entre les possessions
russes et le Céleste Empire est marquée par une chaîne de montagnes
très-élevées et d’un accès difficile. Quand bien même les fuyards
parviendraient à la frontière, ils se trouveraient ensuite dans le
grand désert de Gobi, sans abri, sans provisions, et surtout sans
passe-port pour entrer dans la Chine proprement dite: ils auraient
donc à craindre les répressions chinoises, mille fois plus terribles
que l’exil en Sibérie, ou plutôt l’extradition, suivie d’une nouvelle
incarcération au bagne, et d’un exil perpétuel au Kamtchatka ou dans
l’île de Tarakaï.
En arrivant à Irkoutsk, je fus quelque temps malade, par suite de
la fatigue que m’avait occasionnée mon voyage prolongé en traîneau.
Pendant ces journées longues et tristes, -- car rien n’est pénible
comme la maladie dans l’éloignement et dans la solitude, -- je reçus
souvent la visite d’un déporté polonais qui, ayant vécu autrefois
en France, éprouvait un immense plaisir à venir causer avec moi
des lieux où il avait passé les années de sa jeunesse et connu le
bonheur pendant sa vie agitée. Il se nommait Bohdanovitch. Nos longues
conversations me furent souvent d’un grand secours contre l’ennui.
Parmi tous ceux de sa race exilés en Sibérie, il fut le seul qui me
sembla devoir continuer à souffrir indéfiniment de l’exil lui-même. Il
parlait du bagne avec une grande indifférence; il me répétait souvent
qu’il donnerait volontiers toute sa fortune pour revoir la France, et
surtout le Poitou, où il avait vécu longtemps, et d’où il était parti
pour se mêler à l’insurrection de la Pologne, sur les conseils de son
père, et contre sa propre volonté.
Une fois libre dans Irkoutsk, un tel homme devait essayer de sortir de
la Sibérie, pour revenir en France. Voici en quels termes il me raconta
les efforts qu’il avait faits dans ce but:
«J’avais résolu, ainsi que deux de mes compatriotes, pendant le mois
d’avril 1871, de gagner la Chine à travers bois. Nous réussîmes à
nous procurer des fusils, bien que le règlement nous défendît d’en
porter[10]. Nous prîmes aussi d’énormes couteaux, et nous tentâmes,
à la fin du mois de mai, de mettre notre projet à exécution.
Malheureusement, à cette époque, la fonte des neiges est encore trop
récente et, par conséquent, la terre trop marécageuse pour qu’on puisse
accomplir des marches forcées. Nous dûmes rentrer à Irkoutsk, avec
mille précautions, cachant nos fusils sous nos vêtements, craignant à
chaque instant d’être soupçonnés et fouillés.
[10] A présent encore, les Polonais exilés ne peuvent porter
une arme que munis de la permission du gouverneur militaire.
»On s’était bien aperçu de notre absence; mais comme notre projet
de nous enfuir n’était pas même venu à l’idée de l’autorité, tant
la chose, ici, est regardée comme impossible, nous fûmes seulement
réprimandés. De nombreuses patrouilles, à partir de ce jour,
parcoururent la campagne, et nous inspirèrent plusieurs fois la pensée
de renoncer à notre entreprise. Notre courage, cependant, vainquit nos
appréhensions, et, par une belle nuit du mois de juin, nous sortîmes de
la ville.
»Toutes nos provisions tenaient dans des besaces, que nous étions
obligés de porter sur nos épaules; car dans les bois si épais de la
Sibérie, quelles bêtes, autres que les fauves, pourraient y circuler?
Nous passâmes facilement l’Angara, en faisant accroire à un batelier
que nous venions de Iakoutsk, faire un pèlerinage au couvent de
Saint-Innocent[11]. A peine débarqués sur l’autre rive, nous sortîmes
de la route et nous nous enfonçâmes dans la forêt. Dès que nous eûmes
suffisamment marché pour nous croire à l’abri de toutes recherches,
nous fîmes halte, pour nous livrer à l’émotion qui nous gagnait.
Des larmes de joie coulaient de nos yeux. Nous nous croyions libres
enfin!...
[11] On rencontre ainsi souvent en Sibérie de pauvres gens
qui parcourent à pied des distances énormes pour aller prier
auprès du tombeau ou de l’image d’un saint. Il n’est même
pas rare, paraît-il, que des paysans entreprennent ainsi
le voyage de Jérusalem. Beaucoup renoncent en route à leur
projet, par suite d’excès de fatigue et non par manque de
courage. On en a vu quelquefois parcourir jusqu’au bout cette
formidable distance.
»Jamais je n’oublierai, me dit mon interlocuteur, ce moment
d’enthousiasme, qui fut, hélas! suivi de si poignants déboires! Nous
nous jurâmes mutuellement aide et protection jusqu’à la mort, et nous
continuâmes notre marche forcée vers le Sud.
»Pendant les premiers jours, nous étions remplis de gaieté et
d’entrain. Nous regrettions bien un peu de ne pouvoir rentrer, le soir,
sous quelque abri, ne fût-ce que sous une tente, pour nous reposer des
fatigues de la journée. Mais notre repas, composé de nos provisions
encore fraîches, nous redonnait des forces, et surtout l’espoir de
fouler peu après le territoire chinois. Que de beaux rêves nous fîmes
alors! que de projets d’avenir, qui aboutirent, pour mes deux pauvres
compagnons, à une mort prématurée, et, pour moi, à un exil que je crois
maintenant perpétuel!
»Une pluie abondante et continuelle nous assaillit, peu de jours après
notre entrée dans les bois. Nos vêtements furent bientôt transpercés,
et le feu que nous parvenions, avec peine, à allumer chaque soir, ne
suffisait pas pour les sécher. Le matin, à notre réveil, tous nos
membres étaient engourdis par le froid et l’humidité. La fièvre ne
tarda pas à s’emparer de nous, et augmenta notre fatigue. De plus,
nos provisions diminuaient sensiblement. Afin de les conserver, nous
eûmes plusieurs fois recours à la chasse, mais notre marche était alors
considérablement ralentie.
»En effet, les animaux que l’on rencontre le plus fréquemment dans ces
parages, ce sont des coqs de bois. On ne peut parvenir à les atteindre
qu’avec de très-grandes précautions. Dès que l’on aperçoit l’un de
ces animaux, il faut immédiatement s’arrêter, et se tenir immobile
jusqu’à ce qu’il commence à chanter. Dès qu’il fait entendre sa voix,
il est en quelque sorte grisé, et il perd l’ouïe et la vue, dont les
perceptions sont chez lui extrêmement fines et sensibles. C’est le
moment d’avancer. Mais si le chasseur fait un pas après que le chant
de l’oiseau a cessé, il est découvert, et perd tout le fruit de sa
patience. Nous pouvions ainsi nous rapprocher énormément des coqs de
bois et les tirer à coup sûr; mais que d’heures précieuses il nous
fallait perdre pour acquérir un seul de ces oiseaux!
»Près des rives d’une petite rivière que nous dûmes passer à la
nage (incident qui augmenta considérablement notre fièvre), nous
rencontrâmes quelques lièvres, moitié blancs et moitié jaunes, à cause
de la saison[12]. Mais toutes ces ressources ne contre-balançaient
pas les fatigues que nous causaient la marche, la pluie et les
fièvres: quand nous arrivâmes au pied de la chaîne de montagnes qui
marque la limite de la Sibérie, nos jambes fléchissaient, nous
nous traînions à peine. L’eau-de-vie, que nous avions emportée en
grande quantité, parvenait seule à nous soutenir; mais elle allait
diminuant considérablement. Enfin, toutes nos provisions se trouvèrent
épuisées quand nous parvînmes à mi-côte de la montagne, au point où
la végétation disparaît pour faire place aux prairies, et enfin aux
rochers.
[12] Beaucoup d’animaux sibériens, qui sont blancs pendant
l’hiver, reprennent pendant l’été la fourrure que nous
leur connaissons dans nos climats tempérés. L’hermine est
au nombre de ces animaux et devient jaune pendant la belle
saison. Une hermine d’été ne vaut presque rien aux yeux des
connaisseurs.
»Mes deux compagnons, se sentant à bout de forces, se couchèrent
alors, mais, hélas! pour ne plus se relever!... J’assistai, pendant
deux jours, à leur cruelle agonie, et je recueillis leur dernier
soupir. Je leur fis une tombe comme je pus; je fabriquai deux croix,
que je plantai en terre. Puis, sentant l’impossibilité de vivre sans
provisions en dehors de la forêt, je pris la résolution de revenir
sur mes pas, et de regagner Irkoutsk, malgré le bagne, malgré les
souffrances qui devaient m’y attendre.
»Mais, avant de partir, m’ajouta ce pauvre homme, j’abreuvai de
malédictions la cime de cette montagne, qui se dressait devant
moi comme un bataillon de gendarmes russes, et qui m’empêchait
d’apercevoir, ne fût-ce qu’un seul instant, une autre terre que ce
perpétuel empire!
-- Mais cet empire, lui répondis-je, sait encore être clément,
puisqu’il ne vous a pas puni de votre rébellion. -- C’est vrai; on m’a
non-seulement pardonné, à cause des souffrances que j’avais endurées,
mais on m’a même accordé plus de liberté que je n’en avais auparavant.»
Puis il ajouta, avec une tristesse profonde: «Ils sont tellement sûrs
que je ne recommencerai pas!»
Je lui demandai comment il n’était pas mort pendant le trajet de son
retour:
«Grâce, dit-il, à ma constitution exceptionnelle. Je vivais de racines,
de résine, et de ce petit fruit rouge dont les Sibériens font une
espèce de vin[13]. Je ne pouvais marcher que fort lentement. La pluie
ayant cessé, je me trouvai peu à peu reprendre des forces, malgré la
maigre nourriture dont j’étais forcé de me contenter. Quand je parvins
à la petite rivière dont je vous ai parlé, j’eus l’idée de me fabriquer
un radeau, afin de voyager à l’aide du courant, et de diminuer ainsi ma
fatigue. J’y réussis, non sans peine, et, en me plaçant sur ce navire
improvisé, je me crus sauvé.
[13] C’est un petit fruit qui ressemble à celui de
l’églantier. On le laisse infuser pendant quinze jours dans
de l’eau-de-vie avec du sucre, et on fabrique ainsi une
boisson qui n’est pas désagréable.
»Mais, peu de jours après, comme j’avais attaché mon embarcation au
rivage, pour aller dans les bois chercher quelques racines et quelques
fruits pour me nourrir, je me trouvai tout à coup en présence d’un
ours énorme. Mon fusil était sur le radeau; je n’avais que mon couteau
à ma ceinture, et, bien que j’eusse entendu parler de la manière
dont les Sibériens tuent cette bête féroce, je n’osai pas, tout
d’abord, m’exposer à un pareil danger. Je m’enfuis: efforts inutiles!
Je grimpai à un arbre: peine perdue! L’ours me suivait toujours...
Enfin, n’espérant plus pouvoir éviter une lutte, je réunis tout mon
courage, et j’attendis l’animal de pied ferme. A la mode sibérienne,
je profitai du moment où la bête se dressa sur ses pattes de derrière,
je me précipitai dans ses pattes de devant, comme dans les bras d’un
homme qu’on embrasse, et je lui plongeai mon couteau dans le dos, à
droite de l’épine dorsale, afin d’atteindre le cœur. L’ours s’affaissa
immédiatement, et j’en fus quitte pour quelques déchirures sur les deux
épaules.
»Je remontai dans mon bateau, en emportant ma proie, dont je mangeai
quelques parties, et je revins à Irkoutsk, me livrer aux autorités
russes, qui me pardonnèrent, comme vous le savez déjà, convaincues
de ma résolution de vivre désormais tranquille dans cette ville, en
attendant ma grâce.»
On peut voir par cette histoire combien il serait difficile aux exilés
de s’évader. Quand bien même de grandes précautions et d’amples
provisions leur permettraient de séjourner très-longtemps dans les
bois, l’abondance de la neige les en chasserait pendant l’hiver et les
ramènerait de force sur le chemin battu, c’est-à-dire entre les mains
des autorités. Une évasion pareille à celle que je viens de raconter
devrait donc, pour réussir, être accomplie en trois mois, ce qui est
matériellement impossible.
Pendant mon séjour à Irkoutsk, M. Silegnikof, le général gouverneur,
fut rappelé à Pétersbourg. Un grand nombre des personnes que j’avais
connues partirent avec lui et le précédèrent même pour avertir les
syndics de tous les villages de faire niveler la neige sur la route,
afin d’éviter à ce vieillard les fatigues d’un aussi long trajet.
M. Bohdanovitch fut, à partir de cette époque, ma société la plus
habituelle.
Pendant l’hiver, en Sibérie, aucun de nos moyens de nettoyage et
d’assainissement des villes ne peut être employé. Les détritus et les
immondices sont ramassés par des chariots et portés sur le lit de la
rivière. Tant que les froids durent, cette accumulation n’a pas de
grands inconvénients; mais on se figure aisément ce qui a lieu au
dégel. Une odeur infecte se répand dans l’atmosphère; l’eau n’est pas
buvable pendant toute une semaine. Rien n’est malsain comme les villes
de Sibérie au moment du printemps.
Pendant mon séjour à Irkoutsk, une quantité d’oiseaux énormes
s’abattaient constamment sur la glace salie de l’Angara, et nous nous
plaisions souvent, M. Bohdanovitch et moi, à aller les attendre dans la
campagne et à les tirer au passage, quand ils se rendaient à ce lieu
repoussant pour y trouver leur nourriture, ou quand ils en revenaient.
Nous parcourûmes plusieurs fois ensemble les environs d’Irkoutsk, et
nous visitâmes quelques maisons de campagne, appartenant aux richards
dont j’ai parlé précédemment, particulièrement celle de M. Trapeznikof.
Quand on habite un pays couvert de forêts, arrosé par trois rivières,
et qu’on peut dépenser beaucoup d’argent, il est facile de créer
des propriétés charmantes. Notre goût français eût certainement fait
merveille en pareil cas. Bien que l’architecte de M. Trapeznikof
n’ait pas profité de tous les avantages qu’il avait à sa disposition
pour arranger cette villa, elle n’en est pas moins remarquable:
les mouvements de terrain, les lacs, les cascades s’y trouvent en
abondance, et toutes ces choses, même créées de main d’homme, quand
elles sont placées au milieu d’une belle forêt, forment toujours des
sites charmants.
Quand M. Silegnikof eut quitté Irkoutsk, ce fut M. Solachnikof qui
devint momentanément général gouverneur. Cet homme aimable savait mêler
les distractions agréables aux soucis des affaires, et je fus invité
une fois à l’accompagner dans une chasse aux loups qu’il fit dans les
environs de la capitale sibérienne.
On appâte ces animaux, un ou deux jours auparavant, à l’aide de chevaux
et de bœufs morts, puis on s’approche en grand nombre en formant un
cercle autour de ces engins comme centre. Je n’ai vu dans aucune
ménagerie des loups comparables à ceux de Sibérie. Ils sont d’une
taille et d’une grosseur surprenantes. C’est un immense plaisir que
de tirer ces bêtes fauves dès qu’en s’enfuyant elles ont dépassé la
ligne des chasseurs. Malheureusement, il est presque impossible de
les approcher quand elles sont mortes, à cause de leur odeur et des
milliers de petites bêtes qui s’échappent de leur fourrure.
Nous revenions de cette chasse tranquillement au pas de nos montures
qui nous avaient menés par la route du lac Baïkal, assez près du
rendez-vous dans la forêt, quand tout à coup apparut et s’enfuit à
travers les arbres un petit animal auquel je ne pris pas garde tout
d’abord, mais que je tâchai de distinguer de mon mieux, quand un de mes
voisins se fut écrié: Un renard bleu!
Un renard bleu! répétâmes-nous tous ensemble pour avertir une bande
de chasseurs qui se trouvait à quelque distance. Un coup de fusil
retentit. L’animal fléchit, puis reprit sa course. «Touché!» dit le
général gouverneur; puis s’adressant aux Bouriattes qui avaient appâté
les loups et qui, munis de patins à neige, pouvaient arpenter la forêt:
Il me faut ce renard bleu; il est grièvement blessé, vous devez pouvoir
l’atteindre.
Cet ordre était donné fort aimablement à mon intention, car le
lendemain je recevais la peau de cet animal soigneusement retournée et
préparée pour l’empaillage.
Comme je l’ai dit plus haut, on attache une grande importance en
Russie, pour apprécier un homme, à la fourrure dont il est revêtu. La
peau la plus appréciée est sans contredit celle du renard bleu, mais
seulement la partie de cette peau qui recouvre les pattes. Il n’est
même pas d’usage de se servir du reste de la peau de cet animal. On
l’envoie en France ou en Angleterre pour faire la joie des femmes de
ces deux pays, qui se croient fort élégantes en se revêtant de cette
fourrure, et qui seraient ainsi en Russie, et notamment à Irkoutsk, la
risée des connaisseurs. La preuve de ce que j’avance, c’est que dans
la capitale de la Sibérie une peau de renard bleu ou seulement les
quatre pattes se vendent le même prix, c’est-à-dire soixante-dix ou
quatre-vingts francs. De plus, un renard bleu tout à fait de première
qualité ne peut pas dépasser la valeur de cent à cent cinquante
francs. Comment alors certaines pelisses de renards bleus, renommées
dans toute la Russie, seraient-elles estimées trente-cinq ou quarante
mille francs, si les peaux tout entières des animaux qui les composent
avaient été employées?
La fourrure la plus estimée après celle-ci est le castor; aussi ne
voit-on que très-peu de pelisses faites de la peau de cet animal.
Après le castor vient la zibeline, qui est assez employée pour
manteaux, au moins sur les manches et sur les collets. Ces vêtements de
somptueuse apparence sont quelquefois doublés à l’intérieur de peaux
beaucoup plus ordinaires: j’en ai même vu à Saint-Pétersbourg qui
n’étaient pas doublés du tout.
Au quatrième rang se trouve la iénotte. Cet animal est la grande
ressource des voyageurs, parce que sa fourrure est encore classée parmi
les élégantes, bien que le prix en puisse extraordinairement varier
suivant la longueur et l’épaisseur du poil. J’ai vu des pelisses en
iénotte valant deux cent cinquante francs, et j’en ai vu d’autres
estimées douze mille francs. Comme la différence de la fourrure ne peut
pas s’apprécier de très-loin, il est d’usage de regarder comme élégant
un homme revêtu de peaux d’iénotte, bien que le plus souvent sa pelisse
n’ait en réalité que peu de valeur.
On place généralement au cinquième rang la martre, animal
très-différent de la zibeline, bien que ces deux noms se trouvent
souvent placés à tort chez nous à la suite l’un de l’autre. La
fourrure de la zibeline est foncée, très-épaisse et un peu rude au
toucher; celle de la martre, au contraire, est jaune clair et ressemble
plutôt à un duvet soyeux.
Enfin, la fourrure le moins estimée et le moins portée, par conséquent,
par la classe riche, c’est l’astrakan. Dans certaines villes telles que
Moscou et Irkoutsk, où la mode est scrupuleusement respectée, il serait
même fort risqué de paraître dans le monde revêtu de cette fourrure. Le
bonnet d’astrakan surtout est regardé avec le plus grand mépris, et si
certains Russes se sont posés en principe (je le tiens de leur propre
bouche) de ne jamais daigner saluer dans les rues les personnes à pied,
il leur répugnerait sans doute bien plus encore de paraître l’ami de
quiconque serait revêtu d’astrakan.
Les autres fourrures, telles que le mouton, l’ours, l’élan, servent aux
hommes du peuple. Cependant, comme elles sont les plus chaudes, les
riches ne dédaignent pas de s’en revêtir en voyage. Seulement ils font
ajouter à leur manteau des collets en castor, en renard ou en iénotte.
Je me dispenserai dans le reste de ce travail de dire que les Russes
sont vaniteux.
Est-ce, me répondra-t-on, parce qu’ils ne le sont pas?
Non, mais parce qu’après ce chapitre, une pareille diatribe me semble
tout à fait inutile.
CHAPITRE XIV
LES INDIGÈNES. -- PASSAGE DU LAC BAÏKAL.
Les Olkhonois. -- Le chamanisme. -- Les Bouriattes. -- Les
Toungouses. -- Les Samoyèdes. -- Le carnaval à Irkoutsk. --
Pablo. -- Adieux à Constantin. -- Péripéties de la traversée
du lac Baïkal.
On rencontre quelquefois dans les rues d’Irkoutsk des Olkhonois. Les
rives du lac Baïkal, avant la conquête des Russes, servaient depuis
les temps les plus reculés de lieu de déportation pour les Chinois.
Ils appelaient cette contrée, dans leur langue imagée, la région où
les nuits sont longues. Quelques descendants de ces déportés se sont
perpétués dans ces parages et habitent une petite île du lac Baïkal
appelée Olkhon, voisine de la côte occidentale. Plusieurs de ces
insulaires professent encore l’ancienne religion du chamanisme, d’où
sortit plus tard le culte si répandu de Bouddha. Nous ne savons pas
grand’chose sur cette religion, si ce n’est que les fidèles adorent un
être suprême qui réside dans le soleil.
Müller, dans son important ouvrage sur la Sibérie, fait entrevoir les
superstitions des Chamans, et donne un aperçu de leurs cérémonies.
«Les Chamans, dit-il, craignent surtout les revenants et le
ressentiment des morts à qui ils ont autrefois causé quelque dommage.
Pour conjurer le mauvais sort que ceux-ci pourraient jeter sur eux, ils
sautent à certains jours par-dessus des fagots enflammés.
»Ils croient à des sorciers qui leur prédisent l’avenir.
»Les jours de fête, ils se rassemblent autour d’un de leurs prêtres.
Celui-ci bat sur un tambour et récite des prières, tandis qu’un acolyte
asperge les assistants avec du lait et de l’alcool.»
[Illustration: Paysans samoyèdes.]
Une légende que j’ai apprise de la bouche même d’un de ces vieux
chamans est spéciale aux fidèles de cette religion qui demeurent
dans la Transbaïkalie. Pour comprendre cette légende, il faut savoir
qu’il y a une grande différence de niveau entre Irkoutsk et le lac
Baïkal et que toutes les eaux de celui-ci sont maintenues par un
énorme rocher placé à la naissance de l’Angara. Si ce rocher, dit-on,
venait à se détacher, les eaux du lac se précipiteraient en un seul
jet, anéantiraient Irkoutsk et se dirigeraient vers la mer avec
une vitesse effroyable, en formant de toute la vallée de l’Angara un
vaste fleuve. C’est sur ce rocher, pensent les vieux chamans, que les
âmes sont transportées après la mort. Saisies par le vertige à cause
de l’étroitesse de la surface qui se trouve à fleur d’eau, étourdies
par le bouillonnement de l’Angara qui sort du Baïkal, elles trouvent
une grande difficulté à se maintenir. Si elles y parviennent, c’est
qu’elles ont trouvé grâce devant Dieu; si, au contraire, leur vie a
été coupable, elles sont entraînées et anéanties par le courant. Le
bruit produit par l’impétuosité des eaux de l’Angara n’est autre, selon
ce peuple superstitieux, que la réunion des lamentations des âmes qui
craignent de perdre l’équilibre. Il est vrai qu’en cet endroit l’écho
des montagnes répète d’une façon étrange le bouillonnement du fleuve.
Je ne crois pas être aux yeux de mes lecteurs suspect de chamanisme,
et pourtant il me sembla, dans le concert majestueux de cette nature
entendre parfois des voix humaines.