semblait prête à chanter un hymne sublime en l’honneur de la mère de
Dieu. Ce bel effet ne dura malheureusement que peu d’instants. Le
soleil dépassa l’horizon; la lueur vague du crépuscule se répandit sur
cette plaine immense; puis une aurore boréale vint colorer tout en
rouge.
Je ne finirais pas si je voulais décrire toutes les teintes sous
lesquelles j’ai vu la Sibérie. Quand le froid est très-intense, il se
produit des jeux de lumière que l’art ne saurait inventer. Précisément,
pendant ces belles transformations dont je viens de parler, la vapeur
d’eau de l’atmosphère gela. Je vis alors une quantité innombrable de
cristaux imperceptibles voltiger dans l’air. Ils brillaient au soleil,
et formaient des arcs-en-ciel sur plusieurs plans. Leurs nuances
ressortaient peut-être plus suaves et plus mystiques sur ce ciel bleu
si pur, que sur les fonds sombres où nous les voyons d’ordinaire en
France.
Un froid aussi intense n’est pas exempt d’inconvénients, pour les
pauvres humains qui osent l’affronter. Tout le voisinage du nez et de
la bouche disparaît en quelques minutes sous une glace épaisse formée
par la vapeur de la respiration. Il faut, de temps en temps, détacher
ces glaçons, et cette opération cause une vraie souffrance.
Pour pouvoir, la nuit, se livrer au sommeil, les voyageurs sibériens
ont l’habitude de mouiller leur bachlique, qui se durcit par l’effet de
la gelée, et offre ainsi un obstacle solide à quelques centimètres de
la figure. La respiration va alors se figer contre ce mur improvisé.
Malgré ces précautions, lorsque je me réveillais le matin, de petits
glaçons réunissaient toujours mes paupières l’une à l’autre, et
m’empêchaient d’ouvrir les yeux. Je devais dégeler mes cils entre les
doigts pour parvenir à voir le jour.
Un autre effet bizarre d’un froid aussi intense peut se constater
le matin, en entrant dans un village à l’heure où on allume le feu
dans chaque maison. La fumée, en sortant de la cheminée, monte droit
vers le ciel; puis, rencontrant une couche d’air devenue trop dense
pour qu’elle puisse y pénétrer, elle s’y heurte comme contre un
plafond. Elle s’étend alors en une nappe épaisse, qui devient un nuage
protecteur du froid pour tout le village.
Entre Kolivan et Diorosno, petites villes qui sont situées en face
l’une de l’autre sur les deux côtés de la vallée de l’Obi, le
télégraphe qui va jusqu’à Kiachta est placé sous terre, dans un
appareil semblable à celui des câbles sous-marins. On a eu recours à
cet expédient, à cause des inondations qui eussent fréquemment jeté bas
les poteaux et coupé les fils.
L’Obi gèle à la manière de l’Oka; les boursouflures de la glace sont
telles qu’il est impossible de s’y croire sur le lit d’un fleuve; il y
a de véritables côtes à monter ou à descendre.
Nous arrivâmes à Diorosno à huit heures du matin, le jour de la fête
du Baptême de Jésus-Christ. Un trou avait été pratiqué dans la glace
sur le lit de la rivière, et l’on pouvait voir, sous une couche solide
d’un mètre environ, l’Obi couler vers le nord, et sembler se moquer
du froid, qui peut se figurer bonnement à la surface avoir arrêté
son cours. Le clergé du village, suivi d’une foule nombreuse, vint
en grande pompe jusqu’à ce trou pour bénir l’eau du fleuve. Quand la
cérémonie fut achevée, tous les habitants s’approchèrent avec des
seaux, des vases, des récipients de toutes sortes pour emporter dans
leur demeure de l’eau nouvellement bénite. Quand tous eurent pris
la quantité qu’ils désiraient, trois ou quatre fanatiques, en moins
de temps qu’il ne faut pour le dire, ôtèrent leurs vêtements, se
plongèrent dans l’eau glacée, se rhabillèrent, et coururent chez eux se
réchauffer à la chaleur du foyer. Ces gens regardent comme un miracle
de ne pas mourir après avoir commis une pareille imprudence; je crois
que la brièveté du bain et la réaction qu’ils provoquent ensuite par
une course effrénée y sont bien aussi pour quelque chose.
Après avoir passé l’Obi, nous entrâmes dans un pays d’un aspect
extraordinaire; il était encore plat, mais incliné, et son inclinaison
se perpétuait, constante et indéfinie, jusqu’à l’horizon. Je crois que
la grosseur des fleuves en Sibérie provient d’abord de l’immensité
de leurs bassins, mais aussi de ces inclinaisons prolongées qui
doivent faciliter l’écoulement des eaux. Quoi qu’il en soit, ce pays
est étrange, il étonne; et au premier abord il donne l’impression du
vertige, quand on glisse de haut en bas principalement. Bien que la
pente ne soit pas très-roide, on se demande vers quel abîme on est
ainsi entraîné, la terre semble bientôt devoir manquer sous vos pas;
on cherche un point d’appui, et comme rien ne s’offre à saisir à cause
du manque de végétation, on sent en soi, plus excessive encore, cette
impression bizarre.
Trois jours après notre départ de Omsk, nous éprouvâmes, vers cinq
heures du matin, de forts soubresauts, causés par les glaçons du Tom
que nous franchissions non sans peine, et qui annonçaient l’approche
de la ville de Tomsk. C’est toujours un grand soulagement, en Sibérie,
que de se sentir arrivé. Je pris la résolution de séjourner un peu dans
cette ville, quand je vis le confortable relatif de l’hôtel.
La chambre qu’on me donna ne contenait, pas plus qu’ailleurs, ce qui
constitue chez nous un ameublement, mais elle était éclairée par quatre
grandes fenêtres et bien balayée. J’ouvris alors toutes mes malles,
et je demandai à Constantin de vouloir bien séjourner un peu dans ce
centre, relativement important, du commerce sibérien.
La ville est divisée en deux parties: la ville basse, située dans la
vallée du Tom, et la ville haute, piquée sur la colline qui longe la
rive droite de cette rivière. Dans la première se trouvent le mouvement
des affaires, les bazars, les entrepôts. La seconde se compose au
contraire d’habitations élégantes, au moins pour le pays, demeures
de ceux qui ont acquis une grosse fortune, ou qui sont en voie de
l’acquérir.
Pour bien comprendre la nature du commerce de Tomsk et son importance,
il faut avoir été témoin, d’une part, du _far niente_ qu’affectionnent
les habitants de la Sibérie occidentale dont j’ai parlé; puis connaître
la passion indescriptible qu’apportent, d’autre part, les Sibériens
orientaux à la recherche des mines d’or et à leur exploitation. A
Irkoutsk, le centre de cette seconde partie de la Sibérie, le terrain
est fertile, mais on n’y cultive pas un grain de blé; la ville est
située au confluent de trois rivières, et cependant on n’y pêche pas un
poisson; quoiqu’il y ait, dans les environs, des mines de fer, de la
terre exceptionnellement favorable à la fabrication de la porcelaine,
tous les matériaux de construction sont envoyés de l’Oural, tous les
ustensiles de ménage, de Moscou et même de Pétersbourg.
Les habitants de Tomsk profitent du sommeil des Occidentaux, de la
fièvre d’or des Orientaux, et se font les grainetiers, les marchands de
fourrages, les bouchers, et, chose incroyable, les marchands de poisson
de la presque totalité de la Sibérie! La distance énorme qui sépare
Tomsk des centres importants dont j’ai parlé pourrait faire douter
d’une pareille affirmation; mais ce commerce est rendu possible par les
effets curieux d’un froid extrême sur les aliments.
Je demandai un jour par curiosité, en mangeant une gelinotte, depuis
combien de temps cet oiseau était tué. On me répondit, pour atténuer ma
répugnance de Français: «Il n’y a pas plus de deux mois.» Pour le bœuf,
on prend moins de précautions encore: presque tous les bouchers tuent
au commencement des froids leur provision pour l’hiver. Aucune viande
ne peut s’altérer sous une pareille température. Il en est de même
des poissons, qui deviennent tellement solides, qu’on en voit sur les
marchés appuyés contre les murs, se tenant droits sur le bout de leur
queue, malgré leur longueur et malgré leur poids.
Le climat de Sibérie a aussi ses effets curieux sur la pousse des
céréales: on fait les semailles au commencement de mai, et on récolte,
comme chez nous, en juillet.
D’ailleurs, il paraît que les phénomènes du printemps, en général,
se font sentir beaucoup plus rapidement sur la nature de Sibérie que
sur la nôtre. On peut constater du jour au lendemain de sensibles
différences dans l’épanouissement des feuilles et dans la pousse des
arbres. Cela provient certainement de la vigueur d’une séve longtemps
captive sous la neige, et aussi de la longueur des jours, qui ne permet
guère au sol de se refroidir et d’entraver les progrès constants de
l’essor printanier.
Les habitants de Tomsk, par cela même qu’ils sont occupés, et surtout
aux travaux des champs, ont conservé plus scrupuleusement qu’ailleurs
les anciens usages sibériens. Je n’en citerai que quelques-uns. Dans
toutes les maisons et dans toutes les chambres brille une image pieuse,
devant laquelle brûlent une ou plusieurs lampes, suivant les jours ou
les solennités religieuses. Quand un visiteur se présente, il s’incline
deux ou trois fois en se signant devant l’image; puis, après seulement,
adresse à l’hôte un salut, qui varie d’après l’occupation de celui-ci.
S’il mange, on lui dit: «Thé et sucre.» Cela signifie: «Je vous
souhaite de pouvoir mettre du sucre dans votre thé.» Ce luxe, là-bas,
n’est pas donné à tout le monde. On dit, en quittant la chambre:
«Demeurez en paix!» Quand les Tomskois entrent dans une boutique, ils
débitent une formule dont le sens est celui-ci: «Je vous souhaite de
conclure avec moi un marché tout à votre avantage.»
C’est à Tomsk que, pendant l’été, les marchandises chinoises et
transbaïkaliennes sont déchargées des voitures de transport, pour être
placées sur des bateaux à vapeur qui se rendent ensuite à Tumen: c’est
encore là une des causes de la richesse de cette ville.
Tomsk est, paraît-il, un des points les plus froids de toute la
Sibérie. On y a vu, certains hivers, le thermomètre descendre et même
séjourner à cinquante-cinq et cinquante-huit degrés. Quand je m’y
trouvai, la température, au contraire, fut moins rigoureuse que pendant
mon séjour à Omsk. Une neige abondante tomba même pendant quelques
jours et m’invita à garder la chambre, ce que je fis sans grands
efforts, après les nombreux jours et les longues nuits que je venais de
passer dehors.
[Illustration: Marché à Tomsk.]
Un soir seulement, obéissant à je ne sais quel caprice, je sortis à
pied, seul, et j’allai rêver sur les bords de la rivière. La nuit était
profonde. Des nuages lourds voilaient les étoiles. La terre seulement
paraissait éclairée, à cause du blanc de la neige, et surtout de la
neige nouvelle qui était tombée dans la journée. Sur le Tom, il n’y
avait pas une surface unie, et je m’expliquai les soubresauts que nous
avions éprouvés en traversant cette rivière: des glaçons surmontaient
d’autres glaçons, parfois à une grande hauteur, élevant leurs arêtes
vers le ciel, comme si, pressés dans une violente étreinte, ils avaient
lutté jusqu’au bout pour chercher à se faire jour. On eût dit le
résultat d’un gigantesque combat: combat terrible entre deux forces de
la nature, l’une visible et vaincue, l’autre invisible et victorieuse,
entre le fleuve et le froid. Cependant tout était immobile et tout
était silencieux.
C’était comme le pâle visage d’un mort sur lequel on distinguerait
encore les convulsions de l’agonie. La nuit était trop sombre pour
permettre d’apercevoir l’autre rive du large fleuve, et tout ce blanc
se perdait dans le vague. Cette vue me glaça. Pour la première fois,
je me sentis loin; loin de ma patrie, loin de mes amis. La pensée de
reprendre le traîneau par ce froid, par cette obscurité, me fit presque
peur. Lutter contre une force qui avait arrêté ce fleuve me semblait
une démence. C’était bien véritablement là un tableau de l’extrême
Nord que j’étais venu chercher en Sibérie. Bien que satisfait dans ma
passion de touriste, je rentrai chez moi écrasé par cette nature, et il
fallut tout le brillant soleil du lendemain pour distraire ma pensée et
me faire songer au départ.
Une particularité que je tiens à signaler à propos de Tomsk, c’est la
quantité de domestiques coréens et coréennes que l’on y rencontre.
J’en demandai la raison au gouverneur, qui me répondit que beaucoup
d’indigènes de cette presqu’île se réfugiaient chez les Russes pour
échapper aux lois sévères de leur patrie. Ils savent, ajouta-t-il,
qu’ils seront bien reçus sur notre territoire, car nous avons déjà le
protectorat de leur pays.
Cette dernière affirmation peut donner beaucoup à réfléchir. On sait
que la Corée n’est que tributaire de la Chine. Le souverain de cette
contrée est opposé aux Européens, auxquels non-seulement il ne laisse
faire aucun établissement sur son territoire, mais qu’il persécute
souvent avec une extrême cruauté. La conquête de la Corée par les
Russes, conquête imminente, d’après le gouverneur de Tomsk, pourrait
donc apporter des modifications considérables dans nos comptoirs de
l’extrême Orient. Ce serait un grand pas fait vers la conversion
complète aux idées modernes de la Chine et du Japon.
CHAPITRE X
LE GOUVERNEMENT DE L’IÉNISSÉIK ET KRASNOIARSK.
Aspect misérable des villages de cette contrée. -- Le
pays devient enfin accidenté. -- Les veilleurs de nuit à
Krasnoiarsk. -- Les trois collections de Monsieur Lovatine.
-- Un bal de déportés polonais. -- Le cendrier de Monsieur
Kousnietzof.
Je quittai Tomsk le 26 janvier. L’aspect de la route ne diffère pas
d’abord de celui que j’avais vu précédemment.
Dans les villages seulement, certaines particularités montrent
l’éloignement de toute civilisation et de toute industrie. Les pauvres
habitants, au lieu de se protéger par des vitres à leurs fenêtres, ce
qui coûterait fort cher, bouchent les ouvertures avec la peau de leurs
moutons. On peut s’imaginer la petite quantité de jour qui pénètre
par là dans les intérieurs, et combien triste doit être la vie de ces
pauvres gens.
Les maisons sont élevées sans aucune fondation. Or, comme les poutres
dont elles sont formées sont fortement liées ensemble, quand un
tassement a lieu par suite de dépression de terrain, généralement à
cause de la fonte des neiges, au lieu de s’abattre en se désagrégeant,
la maison tout entière penche simplement d’un côté. Ses habitants ne
cherchent pas ordinairement à la remettre d’aplomb. Il en résulte que
le plancher des chambres, à l’intérieur, est parfois tellement incliné,
qu’on ne peut le gravir sans efforts. Cet accident, très-fréquent
dans cette partie de la Sibérie, donne aux villages une physionomie
lamentable: les toits se rapprochent ou s’éloignent les uns des
autres; ici, le premier étage est à fleur de terre; plus loin, le
rez-de-chaussée est devenu premier étage. On dirait voir les suites
d’un tremblement de terre, d’un typhon, d’un fléau de la nature.
Le lendemain de notre départ de Tomsk, nous entrâmes dans une grande
forêt de bouleaux qui recouvre toute la région centrale de la Sibérie.
Ces arbres, qui chez nous restent petits, et que nous regardons
comme un des plus beaux ornements de nos taillis, prennent là-bas
des proportions gigantesques, au détriment, je dois le dire, de leur
grâce et de leur beauté. En vieillissant, leurs troncs perdent la
blancheur éclatante que nous leur connaissons, et paraissent sales
à côté de la neige; puis, dans la décrépitude, ils noircissent
complétement. La seule particularité de ces forêts, c’est de n’avoir
jamais été exploitées. Une quantité aussi énorme d’arbres mourant de
vieillesse est chose inconnue en France. De gros troncs gisent à terre;
d’autres, penchés, annoncent leur fin prochaine; beaucoup, coupés en
deux, attestent une mort violente. D’énormes oiseaux noirs ou bleu
foncé, connus généralement sous le nom de coqs des bois, dorment sur
les branches de ces arbres séculaires; de grands hiboux tout blancs
tournent leurs faces plates du côté de la route, et, sans bouger,
regardent passer les voyageurs. Là, certainement, plus que partout
ailleurs, le fantastique règne en souverain maître et sans le secours
d’une grande imagination.
Nous cheminâmes longtemps dans cette forêt, au milieu du silence
de cette nature sauvage, que nous ne rompions guère, mon compagnon
et moi, en dehors des temps d’arrêt. Lui pensait à l’avenir, à ses
parents qu’il allait bientôt revoir, à miss Cömpbell qui nous avait
précédés sur cette route; moi, je pensais au passé, à la longue
distance que j’avais déjà parcourue dans mon traîneau; ou plutôt, à
vrai dire, mon esprit voyageait dans le vague, sans s’arrêter sur rien,
sous l’influence, probablement, des grandes steppes que je venais de
traverser, dans lesquelles le regard s’enfonce indéfini et sans point
de repère.
Peu à peu le sol devint mamelonné, puis de petits coteaux se formèrent:
nous entrions enfin dans un pays accidenté.
Il faut savoir ce qu’est une longue privation d’une bonne chose, pour
pouvoir apprécier la fin de cette privation. Depuis l’Oural, j’avais
parcouru de six à sept cents lieues dans une contrée absolument
plate, offrant, il est vrai, parfois à l’œil des effets de lumière
particuliers, mais ne se présentant jamais, selon l’expression reçue,
comme une nature parlante. Pendant les deux jours qui précédèrent mon
arrivée à Krasnoiarsk, je vis des collines aux pentes parfois douces,
parfois heurtées; des rochers à pic surplombant des vallées qui me
semblaient profondes. Mon regard put enfin s’arrêter sur quelque chose:
être ébloui à droite par le reflet des rayons du soleil sur une neige
inclinée, ou s’enfoncer à gauche dans des ombres épaisses. En un mot,
la monotonie cessait; aux fatigues du voyage se joignaient enfin les
charmes de la locomotion, c’est-à-dire les transformations perpétuelles
et toujours variées d’une nature pittoresque. A l’aspect de cette
nature, je compris combien morne et triste était celle qui avait
précédé. Je pensai aux pauvres habitants de Omsk, qui aiment à plonger
si souvent leurs regards dans la steppe. Ce n’est pas par amour pour
cette immensité, je le sentis alors, mais, sans qu’ils le comprennent,
dans l’espérance instinctive d’apercevoir à l’horizon autre chose que
cette éternelle uniformité.
En se rapprochant de Krasnoiarsk, les collines s’élèvent de plus en
plus, et deviennent même, aux environs de la ville, de véritables
montagnes. Nous fîmes notre entrée dans cette capitale du gouvernement
de l’Iénisséik, le 29 janvier, à trois heures du soir.
Comme le jour allait finir, je sortis immédiatement, et pus contempler
dès mon arrivée la position pittoresque de Krasnoiarsk. Elle est
bâtie sur les bords de l’Iénisséi, qui serpente entre deux montagnes
très-élevées, et dont les flancs escarpés font paraître plus profonde
encore la vallée qui les sépare. Une de ces montagnes subit tout d’un
coup une énorme dépression, et c’est dans cette échancrure qu’est bâtie
la ville.
Ma première impression sur Krasnoiarsk fut donc favorable. Les
habitants de cette ville, ayant à considérer une belle nature, devaient
être plus gais et plus inventifs que ceux des villes par lesquelles
je venais de passer. Mon attente, en cela, ne fut nullement déçue;
pourtant la société de Krasnoiarsk aurait toute raison d’être sérieuse
et peu hospitalière: elle se compose de quelques chercheurs d’or,
auxquels il semble que toute autre chose qu’un lingot doit paraître
futile, et surtout d’exilés polonais.
Je ne portai mes lettres de recommandation que le lendemain. Pendant
la nuit, un bruit étrange et continuel m’empêcha de dormir. C’était
le bruit strident et accentué du choc de deux métaux. Les coups se
répétaient à des intervalles très-rapprochés, et successivement tout
autour de la maison. Les mille conjectures par lesquelles je tâchais
de m’expliquer une pareille aventure contribuaient aussi à me tenir
éveillé. Les Sibériens ont emprunté aux Chinois l’habitude bizarre de
faire ainsi, toute la nuit, du bruit chez eux pour avertir les voleurs
qu’on veille, et que s’ils entrent ils seront découverts. Heureux
voleurs, qui savent ainsi à quelle place est le protecteur de la
maison! Pauvres Sibériens, qui se brisent le tympan et se privent de
sommeil, pour faciliter les tentatives des malfaiteurs!
Ma première visite, à Krasnoiarsk, fut chez un savant, M. Lovatine, qui
possède trois collections remarquables. D’abord une collection d’objets
en pierre, fabriqués par les Sibériens des temps préhistoriques. Ces
objets sont absolument pareils à tous ceux de ce genre que j’ai vus en
Europe et dans les autres parties du monde. M. Lovatine était passionné
pour cette science. Je le voyais rempli de satisfaction en me montrant
ces petits couteaux en pierre, ces petites lances, ces petits anneaux,
tous ces petits cailloux qui, pour lui, avaient autrefois servi aux
usages de l’homme, et qui servaient maintenant, -- voilà quelle était,
à mon sens, leur utilité plus certaine, -- au bonheur de cet aimable
savant. Gardons-nous bien, nous autres profanes, de critiquer de si
précieuses études! Bénie soit la rêverie qui fait de pareils heureux!
A côté de sa collection d’objets préhistoriques, M. Lovatine en
possédait aussi une de numismatique, sur laquelle il me donna des
explications intéressantes. Je citerai entre autres une médaille
frappée sous Pierre le Grand, et dont la possession exemptait d’adopter
la coupe de barbe réglementairement prescrite à tous ses sujets par le
grand réformateur. L’empereur faisait payer cette médaille très-cher,
parce que, en vrai despote, il n’aimait pas qu’on voulût se soustraire
à ses ordres; et puis, en somme, c’était imposer le luxe. Sa forme est
assez bizarre: elle est échancrée d’un côté, à la manière des plats à
barbe.
La troisième collection de M. Lovatine est une collection géologique:
pour la Sibérie, elle n’est pas extraordinaire, ce pays contenant
très-abondamment des minerais de toute sorte; mais devant cette
collection, ce savant m’exposa une théorie gouvernementale d’après les
zones terrestres qui ne manquait pas d’originalité: «Plus on s’avance
dans le Midi, me dit-il, plus les esprits sont chauds, turbulents et,
par conséquent, difficiles à gouverner. Donc, il faudrait dans le Midi
un gouvernement despotique: notre tzar devrait régner sur l’équateur.
-- Parlez plus bas, mon jeune savant, vous devenez conspirateur. --
Par contre, m’ajouta-t-il, on refoulerait la Commune dans les régions
du pôle. -- En cela, lui dis-je, je partage entièrement votre avis, à
une condition pourtant: c’est que, lorsque la Commune serait reléguée
dans ces régions, on défendrait à tout hardi navigateur d’aller l’y
dénicher. -- Et alors ici, me dit-il avec un bon sourire, nous aurions
un gouvernement constitutionnel. -- Brave homme! m’écriai-je, profond
théoricien! comme cette préférence prouve ton honnêteté! Mais, en
politique, la raison est souvent trompée par le raisonnement; rien
n’est moins possible que l’application de certaines belles théories.
Le centre gauche, dont tu me sembles faire partie, est certainement
composé d’hommes de bonne volonté. Mais, crois-moi, si, d’après
l’Évangile, ces hommes sont sûrs d’avoir la paix, ils ne savent
malheureusement pas toujours la procurer aux pays qu’ils régissent.»
On danse beaucoup, en Sibérie; les bals y sont nombreux et fort
élégants; mais il est rare qu’ils aient lieu dans les maisons
particulières. Dans chaque ville, il y a généralement deux clubs, le
club de la noblesse et celui des marchands, où l’on invite ses amis à
venir passer la soirée, suivant que l’on fait partie de la noblesse,
c’est-à-dire, en Sibérie, du fonctionnarisme, ou bien de la classe
commerçante.