dont elle est recouverte. Malheureusement notre langue est encore
ici insuffisante. Nous disons que la Beauce est un pays plat. Or, la
steppe, quand elle porte son manteau de neige, n’est pas comme la
Beauce; elle n’est pas non plus comme la Méditerranée par un temps
calme, ni même comme le lit d’un fleuve. La surface de la steppe est
scientifiquement plate, perpendiculaire au fil à plomb dans toutes ses
parties. Comme pour compenser aux yeux de l’artiste une si désespérante
monotonie, Dieu a réservé, il est vrai, à ce pays les plus beaux effets
de lumière dont il ait daigné disposer en faveur de notre planète, et
auxquels je reviendrai; mais, malgré soi, le cœur se serre quand on
pénètre dans un pareil vide.
Nous avions dépassé Ischim le matin à neuf heures. Nous avions encore
changé de chevaux le soir vers cinq heures; puis, la nuit s’était faite
entièrement et, accablé de fatigue, je m’étais endormi. Tout à coup
je suis réveillé en sursaut par un choc épouvantable qui avait aussi
réveillé Constantin. Notre iemschik s’était égaré dans cette grande
uniformité. L’absence de lune et la présence de lourds nuages de neige
obscurcissant les étoiles en étaient la cause. Son amour-propre l’avait
empêché de nous avouer immédiatement sa maladresse, et depuis trois
heures déjà il errait au hasard dans l’espérance de retrouver son
chemin, sans direction arrêtée et sans point de repère. La chute que
nous venions de faire dans un pli de terrain caché sous la neige, le
força à nous dire la vérité.
Constantin et moi nous sortîmes de nos couvertures et nous nous mîmes
en devoir, munis de lanternes, de rechercher la route. En nous
retournant, nous pouvions considérer notre traîneau et notre attelage
qui, presque entièrement enfouis dans la neige, formaient de loin
un tableau sinistre: du traîneau on ne voyait que la capote; et des
chevaux, que leurs échines et leurs têtes.
Enfonçant nous-mêmes jusqu’à la ceinture, ne marchant qu’à grand’peine,
ayant à lutter contre le vent qui soufflait violemment, contre la neige
soulevée par le vent qui nous fouettait la figure et bornait notre vue
à quelques pas, nous sentions nos efforts inutiles et nous revenions
souvent au traîneau, pour reprendre haleine et recouvrer des forces.
Après une heure de ce pénible travail nous n’étions encore parvenus à
aucun résultat: aucune trace par terre, aucun bruit dans l’air ne nous
avait indiqué une direction favorable à suivre. La situation était
vraiment critique, il fallait prendre un grand parti, nous nous y
résignâmes. L’iemschik détela un des chevaux pour gagner rapidement un
village dès qu’il aurait retrouvé le chemin, et s’éloigna tout d’abord
à pied, tenant une lanterne d’une main et sa bête de l’autre, pour
suivre les traces de notre récent passage.
Une fois livrés à nous-mêmes, Constantin et moi, dans ces ténèbres,
dans cette solitude, les réflexions nous vinrent en foule. Nous
peuplâmes ce désert de brigands qui, heureusement, ne parurent pas.
Nous vîmes plusieurs fois passer en imagination des caravanes de
Kirghiz, dont nous étions alors en réalité très-proches, et nous nous
croyions emmenés prisonniers au fond de la Tartarie, dans des contrées
encore insoumises. Nous vîmes aussi, mais cette fois pour tout de
bon, cinq ou six bandes de loups qui rôdèrent autour des chevaux pour
voir s’ils étaient morts, et qui se dispersèrent heureusement aux
détonations de mon revolver de poche. Le premier coup ne fut pas exempt
d’émotions, car ne prévoyant pas ce qui devait se passer, j’avais placé
mon fusil dans ma malle, et en me servant de mon revolver, je sentais
que je commençais une lutte à armes très-inégales.
[Illustration: Les voyageurs égarés par un chasse-neige dans la
steppe de Omsk.]
De longues heures d’attente se passèrent ainsi, à la vérité plus
longues que des jours, car notre rôle était passif, et tout notre
espoir était dans un homme, qui pouvait s’attendre, à cause de son
inhabileté, à être sévèrement châtié par nous à notre arrivée dans
un village. Trouvant le temps très-long, commençant à douter de la
fidélité de notre iemschik, et remarquant la petite quantité
de provisions que nous avions emportées avec nous, je proposai à
Constantin de suivre à pied les traces de notre cocher, et de tâcher de
nous tirer nous-mêmes d’embarras.
Nous allions mettre ce projet à exécution quand, ô horreur! nous nous
aperçûmes que l’ouragan, le chasse-neige avait été assez violent
pour effacer toute empreinte; nous étions alors bien en détresse,
bien isolés, bien véritablement perdus. «Attendons le jour, dis-je à
Constantin, peut-être alors dans le lointain apercevrons-nous notre
homme, qui lui-même, en ce moment, doit cesser toutes recherches.»
Il y avait une heure environ que nous nous étions replacés l’un à côté
de l’autre dans le traîneau, lorsqu’il me sembla distinguer des cris à
une distance éloignée. Je répondis, mais ma voix était trop faible et
Constantin refusait de se joindre à moi. Peut-être avait-il déjà fait
à Dieu ou à Miss Cömpbell le sacrifice de sa vie; mais non, c’était la
peur qui lui fermait la bouche. Mon jeune compagnon pensait encore aux
brigands et aux Kirghiz. Ce ne fut qu’après d’instantes prières qu’il
se décida; alors ces voix, cette dernière lueur d’espoir, parurent
se rapprocher; peu après nous hasardâmes quelques mots auxquels on
répondit; puis nous reconnûmes enfin nos libérateurs, qui venaient en
grand nombre et avec beaucoup de chevaux pour nous tirer d’affaire.
Comme le lecteur peut le penser, il y eut force cris de joie, on
plaisanta beaucoup l’inhabileté de notre iemschik, que ses collègues
tournaient en ridicule. Seuls les deux pauvres chevaux, qui étaient
restés attelés au traîneau, payèrent cher cette aventure. Quand on
voulut les retirer de leur trou, ils étaient tout roidis par le froid.
Ils ne purent nous suivre, et Constantin comprit que ces hommes se
décidaient à les abattre.
Le jour venait de paraître quand nous fîmes notre entrée dans le
village. Tous les habitants, instruits du péril que nous avions couru,
et placés devant leur porte afin de nous voir passer, s’inclinaient
et se signaient par reconnaissance envers le grand saint Serge et la
vierge de Kazan.
Notre voyage se continua toute la journée sans incident. La vue de ce
grand désert de neige me faisait passer des frissons au souvenir de
notre récente aventure. J’ai pensé depuis que, dans le cas où notre
iemschik ne fût pas venu à notre secours, le seul point de repère
que nous eussions peut-être eu pour nous conduire, c’eût été un
cimetière. Dans la steppe, les terrains des morts seuls sont plantés
et, à cause de cela, se voient d’extrêmement loin. On fait venir à
grands frais des bouleaux de Krasnoiarsk, et cet amas de petits troncs
blancs resplendissant au soleil devient un phare pour les voyageurs. Il
donne aussi à ce lieu comme un air de fête, et fait naître plutôt des
pensées d’espérance et de résurrection que de désespoir et de néant.
Un cimetière dans la steppe, les jours de grand froid et de ciel pur,
c’est un point qui se détache, plus lumineux encore, dans une immensité
brillante.
Le lendemain matin, quand je me réveillai à la pointe du jour, je
m’aperçus que nous étions arrêtés. J’ouvris la toile qui fermait par
devant la capote du traîneau, je m’assurai que nous étions bien sur la
route, et je me pris alors à sourire de notre situation, qui aurait pu
faire le sujet d’une jolie caricature. Le paysage n’avait pas changé
d’aspect, c’était toujours la steppe, la solitude, l’immobilité.
Notre cocher, ayant placé sa tête entre nos provisions et le tablier
du traîneau, dormait du plus profond sommeil. Les chevaux, ne se
sentant plus poussés, s’étaient arrêtés et dormaient, je pense, aussi.
Constantin, fatigué des émotions de la nuit précédente, dormait plus
profondément encore. Je considérai un instant ce tableau représentant
un traîneau en rapide allure pour un voyage de dix-huit cents lieues,
et je réveillai Constantin; je le réveillai, Dieu m’en est témoin,
le plus doucement que je pus. Il réveilla, lui, le cocher par de
gros coups de poing sur la tête. Puis, le crescendo continuant, le
cocher réveilla les chevaux d’une manière que je renonce à décrire.
Que serait-il arrivé, bon Dieu! si les chevaux avaient eu eux-mêmes
quelqu’un à secouer. En me renveloppant dans ma dacha, je pensai
que bien des ordres donnés en vue du bien public doivent souvent
ainsi changer de caractère en se transmettant du souverain au garde
champêtre, et j’assistai à ces sublimes changements de lumière qui
accompagnent toujours un lever de soleil dans une atmosphère sans
nuage, et dont la neige de Sibérie aime à refléter les diverses teintes
en les pâlissant un peu. Enfin, le 11 janvier, après un voyage dont le
lecteur a pu apprécier les péripéties, nous fîmes notre entrée à Omsk,
par un froid de quarante-cinq degrés, dont l’intensité ne diminua guère
pendant tout le reste de mon séjour en Sibérie.
Beaucoup de géographes nomment à tort Tobolsk comme la capitale de la
Sibérie: c’est à Irkoutsk que revient cet honneur. Tobolsk n’est même
pas le siége d’un gouvernement, car c’est Omsk qui est la capitale de
la Sibérie occidentale.
Je n’ai eu besoin que d’un très-court séjour à Omsk pour m’applaudir
d’être passé par cette ville. Cette place forte, car c’en est une, est
située au haut d’un petit coteau, sur les bords de l’Irtyche. La vue
s’étend donc à l’aise sur cette large et belle rivière; puis, après
l’Irtyche dont un petit mamelon marque la rive opposée, on aperçoit la
steppe, la steppe à perte de vue à droite, à gauche et devant soi; la
steppe qui, considérée ainsi d’en haut, n’est plus la grande uniformité
dont j’ai parlé précédemment. La neige prend çà et là des teintes si
différentes et si accentuées, et ces teintes se déplacent les unes
par rapport aux autres si perpétuellement et avec tant d’art, que la
steppe vue de Omsk est plus belle, plus variée, plus imposante que la
mer. Un Français, dont j’ai déjà annoncé la rencontre au lecteur, et
avec qui j’ai été souvent pendant de longues heures, sans m’en lasser,
contempler ce spectacle, me contait que, pendant l’été, la steppe
était plus attachante encore. L’herbe, me disait-il, prend souvent des
teintes extrêmement foncées, presque noires; et il semble alors qu’au
lieu d’une prairie on ait devant soi un gouffre immense s’ouvrant béant
et insondable; puis, une heure après, suivant la position du soleil et
l’état de l’atmosphère, on a sous les yeux une verdure indéfinie, image
printanière qui fait oublier l’impression précédente, et rappelle la
gaieté.
La steppe, pour les habitants de Omsk, c’est comme la montagne pour les
montagnards, la mer pour les matelots, le désert pour les indigènes du
Sahara, le ciel pour les voyageurs. Tous les matins on la consulte;
c’est elle qui indique le temps, et par conséquent, décide les actions
de la journée. A Omsk on aime la steppe: c’est elle qui nourrit les
troupeaux et qui renferme les bêtes sauvages dont la chasse est, pour
les habitants de cette contrée, le passe-temps favori. Les fêtes
publiques se font sur la steppe; la promenade est en vue de la steppe.
Aller sur la steppe ou la voir constitue en somme le fond de la vie des
Omskois; et quand une fois, en effet, on a vu la steppe de Omsk, on
comprend cette passion: moi-même, qui avais manqué y perdre la vie, et
qui aurais voulu lui garder rancune, j’étais plus enthousiaste encore
que les autres, et je ne m’arrachais qu’avec peine à la contemplation
de ce beau spectacle.
La société dans les villes sibériennes se compose des fonctionnaires,
qu’on appelle l’aristocratie, et des marchands ou des mineurs. A Omsk
seulement se trouve un troisième élément; une véritable bourgeoisie,
c’est-à-dire une classe d’hommes ayant fait fortune, ne cherchant pas à
l’augmenter et employant leurs loisirs à s’amuser et à s’instruire.
Le premier de ces bourgeois à qui je fus présenté, m’ayant vanté le
décret d’affranchissement des serfs, je lui parlai de ma conversation
de Kazan avec le vieil aristocrate. «Ce monsieur ne vous a pas raconté,
me dit-il, toutes les vexations que les seigneurs faisaient constamment
endurer à leurs vassaux, les exactions dont ils se rendaient coupables.
Il ne vous a pas dit que les serfs n’avaient jamais le droit de quitter
le territoire de leur suzerain, quelques nombreux coups de bâton qu’ils
aient pu y recevoir, et qu’en revanche, les suzerains jouaient souvent
entre eux, sur un coup de dés, la propriété de cinq ou six familles. Il
ne vous a pas dit que les seigneurs, devant chaque année à l’Empereur
l’abandon d’un certain nombre de leurs vassaux, ils choisissaient
naturellement parmi les moins vigoureux qui, malgré le mauvais
état de leur santé, devenaient soldats pour la vie. Certainement,
m’ajouta-t-il, nous ne jouissons pas encore d’une extrême liberté;
nous ne pouvons pas quitter sans permission le territoire russe avant
d’avoir satisfait à la loi du service militaire; nous ne pouvons
changer ni de religion ni de patrie; mais au moins la situation est la
même pour tous et la souveraineté de l’Empereur n’est pas à comparer à
la suzeraineté vexatoire des seigneurs.»
Il faudra certainement une grande habileté au tzar pour opérer,
sans secousse et sans ouvrir la porte aux révolutions, les réformes
libérales nécessaires. Il y arrivera, je l’espère, grâce au fétichisme
dont sa personne est entourée. Ce dont, peut-être, il ne se défie pas
suffisamment, c’est de la puissance toujours croissante de la classe
marchande qui a en main la grande fortune, qui est encore aujourd’hui
dévouée à l’Empereur en haine de la noblesse, mais qui pourrait bien se
tourner contre son bienfaiteur, dès qu’elle se sentirait suffisamment
forte.
Un autre bourgeois de Omsk ne m’intéressa pas moins vivement: M.
Kroupinikoff. Il était resté quinze ans au milieu des Kirghiz, comme
fonctionnaire chargé d’une mission difficile.
Les Kirghiz, dont le territoire est soumis au tzar, n’en sont pas moins
restés sauvages et désireux de recouvrer tôt ou tard leur indépendance
nationale. Afin de les empêcher de se réunir en grand nombre, le
gouvernement leur a assigné à chacun une zone d’où il leur est interdit
de sortir sous peine de mort.
M. Kroupinikof devait s’assurer si chaque Kirghiz se trouvait bien dans
les limites de son territoire respectif.
Il avait, pour remplir cette tâche, une escorte insuffisante: «La
preuve, me dit-il, c’est qu’une fois, je fus attaqué par ces gens-là,
fait prisonnier, et je ne sais ce qui serait advenu si je n’avais pu
fuir, hélas! sans monture et presque sans provisions. Cette entreprise
était peut-être plus périlleuse encore que le séjour chez les Kirghiz,
dont le caractère, en somme, n’est pas féroce. Ce qu’ils haïssaient en
moi, c’était le fonctionnaire et non pas l’homme.
»Pendant quinze jours et quinze nuits, je franchis la steppe à pied
malgré la neige et malgré le froid. J’osais à peine toucher aux
provisions que j’avais réussi à prendre avec moi, de peur d’en manquer
totalement avant mon arrivée à Omsk. C’est à cette aventure que je dois
la maladie dont vous me voyez tourmenté, et dont je n’espère plus me
guérir.» Le pauvre homme avait en effet un tremblement nerveux par tout
le corps, qui ne le laissait pas une minute en repos, et qui fatiguait
à la longue ceux mêmes qui en étaient témoins.
«Si vous voulez, monsieur, m’ajouta-t-il fort aimablement, je vous
conduirai à un campement de Kirghiz que je connais près d’ici; je
serai heureux de faire avec vous une promenade qui me rappellera mes
anciennes occupations.» J’acceptai avec enthousiasme, et le lendemain
de bonne heure, nous partîmes ensemble en traîneau dans la direction du
Sud.
Les Kirghiz faisaient partie autrefois de la grande famille mahométane,
et habitaient sur les bords fleuris du Tigre et de l’Euphrate. On
ignore à quelle époque et surtout à la suite de quel différend, ils
furent défaits par les Turcs et relégués dans la grande steppe tartare.
Bien des fois ils essayèrent, mais en vain, de reconquérir leur ancien
territoire. On cite particulièrement une expédition de Kirghiz qui
parvint jusqu’à Taschkent en 1738.
Müller nous apprend quelques-unes des institutions de ce peuple,
pendant la période qui précéda leur soumission définitive aux Russes.
Quand la guerre était déclarée, le chef désignait nominativement ceux
qui devaient partir, et leur assignait la quantité d’armes et de
chevaux qu’ils devaient fournir à l’armée.
Les jugements étaient rendus par une assemblée de vieillards. Celui qui
s’était rendu coupable d’un meurtre subissait d’abord les peines qui
lui étaient assignées par le tribunal, puis il était livré aux parents
de sa victime, qui étaient libres de le tuer ou de le garder comme
esclave. Dans ce dernier cas, l’assassin devait fournir à ses maîtres
cent chevaux et deux chameaux, en pouvant à sa guise remplacer chaque
cheval par cinq moutons ou brebis.
Si l’assassinat avait été commis sur une femme ou sur un enfant, les
parents de la victime n’avaient plus alors droit de vie et de mort sur
le coupable, et l’amende était réduite de moitié. Le crime de viol
était assimilé à ce dernier cas et puni de la même manière.
Les Kirghiz[8] ont encore aujourd’hui un grand nombre de magiciens, aux
révélations desquels ils croient plus ou moins, suivant le mode que ces
magiciens emploient pour rendre leurs augures.
[8] PALLAS.
Les uns font leurs prédictions avec des livres, sans recourir aux
astres.
D’autres se servent de l’omoplate d’une brebis. Il est absolument
nécessaire que cet os ait été dépouillé avec un couteau, et que
personne n’y ait porté les dents, sans quoi, il n’aurait pas de vertu.
Lorsqu’on fait une demande à l’un de ces devins, il pose cette omoplate
sur le feu, et formule ses prédictions d’après les rayons ou fentes
que l’ardeur du feu occasionne sur la partie unie de cet os. Ces
devins prétendent, à l’aide de leur science, pouvoir déterminer à quel
éloignement se trouve une personne qui est absente.
«Les Kirghiz appellent la troisième classe des magiciens, Bakscha.
Pour en obtenir une réponse, il faut leur donner un cheval, un mouton
et un bouc. Le magicien commence par entonner des cantiques, en jouant
d’un tambour garni d’anneaux; il joue de cet instrument en faisant
des sauts et des contorsions pendant une demi-heure. Il fait ensuite
avancer une brebis, l’égorge, reçoit le sang dans un vase fabriqué
pour cet usage, prend la peau pour lui, et distribue la chair aux
spectateurs, qui la mangent. Il prend ensuite les os, les teint en
rouge ou en bleu, et les jette à l’ouest. Il verse le sang du même
côté, recommence ses contorsions, et répond quelque temps après à la
demande qui lui a été faite. Une quatrième classe de devins est appelée
Kamtscha. Ils tirent leurs augures de la couleur de la flamme qui
s’élève du beurre ou de la graisse qu’ils jettent dans le feu. On fait
peu de cas de cette dernière classe.»
Il y avait deux heures environ que je voyageais en tête-à-tête avec
M. Kroupinikoff, quand j’aperçus trois tentes faites de pieux piqués
à côté les uns des autres et recouverts de feutre. Comme nous avions
été signalés depuis longtemps, le chef de la famille nous attendait
devant son campement. Cet homme était d’une haute stature; son visage
était empreint de fierté, et son accoutrement, composé en grande partie
de trophées de chasse, était vraiment pittoresque. Sa coiffure se
composait d’un capuchon en laine rouge, surmonté d’une tête de loup
empaillée, dont les oreilles, se dressant en avant, semblaient plutôt
appartenir à l’homme. Ses épaules étaient aussi couvertes d’une chemise
rouge et de fourrures de loup. A sa ceinture pendait, comme à celle des
Écossais, une poche en peau de cerf blanc du désert. Ses jambes étaient
entortillées dans des peaux de différentes couleurs; les semelles
de ses chaussures étaient faites de pailles tressées, et ses pieds
disparaissaient en partie sous des guêtres de cuir, s’élargissant par
le bas comme les pantalons mexicains. A l’exemple des anciens barbares,
cet homme portait à la fois sur lui ses armes de guerre et ses armes
de chasse. Il avait un arc sur l’épaule, des flèches en bandoulière,
un faucon sur le poing et à la ceinture un énorme casse-tête. Cette
arme lui servait à abattre les loups; quand, véritable centaure, il
les avait atteints, grâce à la vitesse de son cheval. Près de là
était un lévrier dont on ne trouve, paraît-il, l’espèce que chez ces
peuplades sauvages. Ces lévriers ont le poil ras sur tout le corps,
excepté sur les oreilles où il est au contraire démesurément long.
En voyant celui-là, je crus d’abord qu’il avait été tondu par les
Kirghiz, qui ont pour ces lévriers la plus tendre sollicitude; mais M.
Kroupinikoff m’assura le contraire, et j’en eus plus tard des preuves
incontestables. Ces lévriers sont aussi, m’a-t-on dit, plus rapides et
plus intelligents que leurs pareils d’Écosse ou de Syrie. Excepté, du
reste, cette particularité des poils longs sur les oreilles, qui nuit à
leur beauté, ces animaux sont d’une élégance vraiment exceptionnelle.
Les Kirghiz sont mahométans, les femmes de cette tribu s’étaient donc
cachées dans les tentes pour se dérober à nos regards. M. Kroupinikof
ne voulut pas déplaire au chef en me faisant pénétrer dans les tentes,
et préféra lui demander de me montrer comment il chassait le loup au
casse-tête.
En un instant cet homme fut à cheval et il exécuta devant nous une
fantasia, qui aurait fait honte même à des Arabes, s’ils en avaient été
témoins; aux allures les plus rapides, il se couchait sur son cheval,
se dissimulait derrière l’encolure, se baissant assez pour frapper la
neige de son casse-tête. Parfois, s’accrochant à je ne sais quelle
partie du harnachement, il nous paraissait être complétement sous le
ventre de sa monture.
Cette figure sauvage entourée d’étoffes rouges, ces oreilles de fauve,
ce souple animal se tordant sur un cheval affolé, offraient un
spectacle intéressant et fantastique. Nous dîmes adieu à ce fils de
Gengis-Khan, et nous revînmes à Omsk, l’esprit tout rempli de cette
vision bizarre.
J’en fus distrait par un divertissement particulier à cette ville,
auquel je pris grand plaisir. Ce divertissement n’a lieu que pendant
les trois premiers jours de l’année. Il consiste à aller rendre visite
à ses amis en costume travesti et le visage couvert d’un masque, de
telle sorte qu’on ne puisse pas être reconnu par les personnes chez
qui l’on va. Souvent, pour donner plus de piquant à ce plaisir, des
familles changent mutuellement de demeure, se masquent aussi, et alors
visiteurs et visités se trouvent également mystifiés. Généralement
ces réunions se passent en danse et en goûter. La société de Omsk
est trop restreinte, pour que les intrigues puissent y trouver une
place importante, et trop strictement délimitée, pour qu’une pareille
habitude puisse engendrer de graves inconvénients; mais il n’en est
pas moins vrai que pendant ces trois jours, il y a peu de villes au
monde où les rires éclatent aussi nombreux et aussi francs, que dans ce
centre privilégié de la grande steppe tartare.
CHAPITRE IX
DU FROID SUR LA ROUTE DE TOMSK.
Le froid. -- Ses inconvénients. -- Les beaux effets de
lumière à une très-basse température. -- La fête du baptême
de Jésus-Christ sur l’Obi. -- Tomsk. -- Son commerce. -- Une
soirée sur les bords du Tom.
Je quittai Omsk le 17 janvier, à une heure de l’après-midi. Ce jour-là
le froid était très-intense; le thermomètre marquait près de cinquante
degrés. A peine si je pouvais entr’ouvrir de temps en temps mon
bachlique, pour jouir des beaux effets de lumière qui accompagnent
toujours une pareille température.
La neige, par un effet d’optique que je ne saurais expliquer,
présentait des reflets foncés presque noirs; et de nombreux petits
cristaux, réfléchissant les rayons du soleil, brillaient au contraire
d’un tel éclat qu’on eût cru voir une poussière de diamant dans un
écrin de velours. Au bout de quelques heures, nous entrâmes dans une
partie de la steppe appelée les grandes herbes, à cause des herbes
qui poussent en effet abondamment dans cette contrée et à une grande
hauteur.
Quand je les vis, elles étaient recouvertes par le froid d’un givre
épais. Vers le soir, elles reçurent directement la lumière du soleil
qui disparaissait à l’horizon, et devinrent d’un blanc éclatant. La
neige de la terre se plaisant à refléter, selon son habitude, la
couleur du ciel, prit au contraire une teinte bleu foncé.