En hiver, c’est une surface rendue plane et blanche par la neige

dont elle est recouverte. Malheureusement notre langue est encore

ici insuffisante. Nous disons que la Beauce est un pays plat. Or, la

steppe, quand elle porte son manteau de neige, n’est pas comme la

Beauce; elle n’est pas non plus comme la Méditerranée par un temps

calme, ni même comme le lit d’un fleuve. La surface de la steppe est

scientifiquement plate, perpendiculaire au fil à plomb dans toutes ses

parties. Comme pour compenser aux yeux de l’artiste une si désespérante

monotonie, Dieu a réservé, il est vrai, à ce pays les plus beaux effets

de lumière dont il ait daigné disposer en faveur de notre planète, et

auxquels je reviendrai; mais, malgré soi, le cœur se serre quand on

pénètre dans un pareil vide.

Nous avions dépassé Ischim le matin à neuf heures. Nous avions encore

changé de chevaux le soir vers cinq heures; puis, la nuit s’était faite

entièrement et, accablé de fatigue, je m’étais endormi. Tout à coup

je suis réveillé en sursaut par un choc épouvantable qui avait aussi

réveillé Constantin. Notre iemschik s’était égaré dans cette grande

uniformité. L’absence de lune et la présence de lourds nuages de neige

obscurcissant les étoiles en étaient la cause. Son amour-propre l’avait

empêché de nous avouer immédiatement sa maladresse, et depuis trois

heures déjà il errait au hasard dans l’espérance de retrouver son

chemin, sans direction arrêtée et sans point de repère. La chute que

nous venions de faire dans un pli de terrain caché sous la neige, le

força à nous dire la vérité.

Constantin et moi nous sortîmes de nos couvertures et nous nous mîmes

en devoir, munis de lanternes, de rechercher la route. En nous

retournant, nous pouvions considérer notre traîneau et notre attelage

qui, presque entièrement enfouis dans la neige, formaient de loin

un tableau sinistre: du traîneau on ne voyait que la capote; et des

chevaux, que leurs échines et leurs têtes.

Enfonçant nous-mêmes jusqu’à la ceinture, ne marchant qu’à grand’peine,

ayant à lutter contre le vent qui soufflait violemment, contre la neige

soulevée par le vent qui nous fouettait la figure et bornait notre vue

à quelques pas, nous sentions nos efforts inutiles et nous revenions

souvent au traîneau, pour reprendre haleine et recouvrer des forces.

Après une heure de ce pénible travail nous n’étions encore parvenus à

aucun résultat: aucune trace par terre, aucun bruit dans l’air ne nous

avait indiqué une direction favorable à suivre. La situation était

vraiment critique, il fallait prendre un grand parti, nous nous y

résignâmes. L’iemschik détela un des chevaux pour gagner rapidement un

village dès qu’il aurait retrouvé le chemin, et s’éloigna tout d’abord

à pied, tenant une lanterne d’une main et sa bête de l’autre, pour

suivre les traces de notre récent passage.

Une fois livrés à nous-mêmes, Constantin et moi, dans ces ténèbres,

dans cette solitude, les réflexions nous vinrent en foule. Nous

peuplâmes ce désert de brigands qui, heureusement, ne parurent pas.

Nous vîmes plusieurs fois passer en imagination des caravanes de

Kirghiz, dont nous étions alors en réalité très-proches, et nous nous

croyions emmenés prisonniers au fond de la Tartarie, dans des contrées

encore insoumises. Nous vîmes aussi, mais cette fois pour tout de

bon, cinq ou six bandes de loups qui rôdèrent autour des chevaux pour

voir s’ils étaient morts, et qui se dispersèrent heureusement aux

détonations de mon revolver de poche. Le premier coup ne fut pas exempt

d’émotions, car ne prévoyant pas ce qui devait se passer, j’avais placé

mon fusil dans ma malle, et en me servant de mon revolver, je sentais

que je commençais une lutte à armes très-inégales.

[Illustration: Les voyageurs égarés par un chasse-neige dans la

steppe de Omsk.]

De longues heures d’attente se passèrent ainsi, à la vérité plus

longues que des jours, car notre rôle était passif, et tout notre

espoir était dans un homme, qui pouvait s’attendre, à cause de son

inhabileté, à être sévèrement châtié par nous à notre arrivée dans

un village. Trouvant le temps très-long, commençant à douter de la

fidélité de notre iemschik, et remarquant la petite quantité

de provisions que nous avions emportées avec nous, je proposai à

Constantin de suivre à pied les traces de notre cocher, et de tâcher de

nous tirer nous-mêmes d’embarras.

Nous allions mettre ce projet à exécution quand, ô horreur! nous nous

aperçûmes que l’ouragan, le chasse-neige avait été assez violent

pour effacer toute empreinte; nous étions alors bien en détresse,

bien isolés, bien véritablement perdus. «Attendons le jour, dis-je à

Constantin, peut-être alors dans le lointain apercevrons-nous notre

homme, qui lui-même, en ce moment, doit cesser toutes recherches.»

Il y avait une heure environ que nous nous étions replacés l’un à côté

de l’autre dans le traîneau, lorsqu’il me sembla distinguer des cris à

une distance éloignée. Je répondis, mais ma voix était trop faible et

Constantin refusait de se joindre à moi. Peut-être avait-il déjà fait

à Dieu ou à Miss Cömpbell le sacrifice de sa vie; mais non, c’était la

peur qui lui fermait la bouche. Mon jeune compagnon pensait encore aux

brigands et aux Kirghiz. Ce ne fut qu’après d’instantes prières qu’il

se décida; alors ces voix, cette dernière lueur d’espoir, parurent

se rapprocher; peu après nous hasardâmes quelques mots auxquels on

répondit; puis nous reconnûmes enfin nos libérateurs, qui venaient en

grand nombre et avec beaucoup de chevaux pour nous tirer d’affaire.

Comme le lecteur peut le penser, il y eut force cris de joie, on

plaisanta beaucoup l’inhabileté de notre iemschik, que ses collègues

tournaient en ridicule. Seuls les deux pauvres chevaux, qui étaient

restés attelés au traîneau, payèrent cher cette aventure. Quand on

voulut les retirer de leur trou, ils étaient tout roidis par le froid.

Ils ne purent nous suivre, et Constantin comprit que ces hommes se

décidaient à les abattre.

Le jour venait de paraître quand nous fîmes notre entrée dans le

village. Tous les habitants, instruits du péril que nous avions couru,

et placés devant leur porte afin de nous voir passer, s’inclinaient

et se signaient par reconnaissance envers le grand saint Serge et la

vierge de Kazan.

Notre voyage se continua toute la journée sans incident. La vue de ce

grand désert de neige me faisait passer des frissons au souvenir de

notre récente aventure. J’ai pensé depuis que, dans le cas où notre

iemschik ne fût pas venu à notre secours, le seul point de repère

que nous eussions peut-être eu pour nous conduire, c’eût été un

cimetière. Dans la steppe, les terrains des morts seuls sont plantés

et, à cause de cela, se voient d’extrêmement loin. On fait venir à

grands frais des bouleaux de Krasnoiarsk, et cet amas de petits troncs

blancs resplendissant au soleil devient un phare pour les voyageurs. Il

donne aussi à ce lieu comme un air de fête, et fait naître plutôt des

pensées d’espérance et de résurrection que de désespoir et de néant.

Un cimetière dans la steppe, les jours de grand froid et de ciel pur,

c’est un point qui se détache, plus lumineux encore, dans une immensité

brillante.

Le lendemain matin, quand je me réveillai à la pointe du jour, je

m’aperçus que nous étions arrêtés. J’ouvris la toile qui fermait par

devant la capote du traîneau, je m’assurai que nous étions bien sur la

route, et je me pris alors à sourire de notre situation, qui aurait pu

faire le sujet d’une jolie caricature. Le paysage n’avait pas changé

d’aspect, c’était toujours la steppe, la solitude, l’immobilité.

Notre cocher, ayant placé sa tête entre nos provisions et le tablier

du traîneau, dormait du plus profond sommeil. Les chevaux, ne se

sentant plus poussés, s’étaient arrêtés et dormaient, je pense, aussi.

Constantin, fatigué des émotions de la nuit précédente, dormait plus

profondément encore. Je considérai un instant ce tableau représentant

un traîneau en rapide allure pour un voyage de dix-huit cents lieues,

et je réveillai Constantin; je le réveillai, Dieu m’en est témoin,

le plus doucement que je pus. Il réveilla, lui, le cocher par de

gros coups de poing sur la tête. Puis, le crescendo continuant, le

cocher réveilla les chevaux d’une manière que je renonce à décrire.

Que serait-il arrivé, bon Dieu! si les chevaux avaient eu eux-mêmes

quelqu’un à secouer. En me renveloppant dans ma dacha, je pensai

que bien des ordres donnés en vue du bien public doivent souvent

ainsi changer de caractère en se transmettant du souverain au garde

champêtre, et j’assistai à ces sublimes changements de lumière qui

accompagnent toujours un lever de soleil dans une atmosphère sans

nuage, et dont la neige de Sibérie aime à refléter les diverses teintes

en les pâlissant un peu. Enfin, le 11 janvier, après un voyage dont le

lecteur a pu apprécier les péripéties, nous fîmes notre entrée à Omsk,

par un froid de quarante-cinq degrés, dont l’intensité ne diminua guère

pendant tout le reste de mon séjour en Sibérie.

Beaucoup de géographes nomment à tort Tobolsk comme la capitale de la

Sibérie: c’est à Irkoutsk que revient cet honneur. Tobolsk n’est même

pas le siége d’un gouvernement, car c’est Omsk qui est la capitale de

la Sibérie occidentale.

Je n’ai eu besoin que d’un très-court séjour à Omsk pour m’applaudir

d’être passé par cette ville. Cette place forte, car c’en est une, est

située au haut d’un petit coteau, sur les bords de l’Irtyche. La vue

s’étend donc à l’aise sur cette large et belle rivière; puis, après

l’Irtyche dont un petit mamelon marque la rive opposée, on aperçoit la

steppe, la steppe à perte de vue à droite, à gauche et devant soi; la

steppe qui, considérée ainsi d’en haut, n’est plus la grande uniformité

dont j’ai parlé précédemment. La neige prend çà et là des teintes si

différentes et si accentuées, et ces teintes se déplacent les unes

par rapport aux autres si perpétuellement et avec tant d’art, que la

steppe vue de Omsk est plus belle, plus variée, plus imposante que la

mer. Un Français, dont j’ai déjà annoncé la rencontre au lecteur, et

avec qui j’ai été souvent pendant de longues heures, sans m’en lasser,

contempler ce spectacle, me contait que, pendant l’été, la steppe

était plus attachante encore. L’herbe, me disait-il, prend souvent des

teintes extrêmement foncées, presque noires; et il semble alors qu’au

lieu d’une prairie on ait devant soi un gouffre immense s’ouvrant béant

et insondable; puis, une heure après, suivant la position du soleil et

l’état de l’atmosphère, on a sous les yeux une verdure indéfinie, image

printanière qui fait oublier l’impression précédente, et rappelle la

gaieté.

La steppe, pour les habitants de Omsk, c’est comme la montagne pour les

montagnards, la mer pour les matelots, le désert pour les indigènes du

Sahara, le ciel pour les voyageurs. Tous les matins on la consulte;

c’est elle qui indique le temps, et par conséquent, décide les actions

de la journée. A Omsk on aime la steppe: c’est elle qui nourrit les

troupeaux et qui renferme les bêtes sauvages dont la chasse est, pour

les habitants de cette contrée, le passe-temps favori. Les fêtes

publiques se font sur la steppe; la promenade est en vue de la steppe.

Aller sur la steppe ou la voir constitue en somme le fond de la vie des

Omskois; et quand une fois, en effet, on a vu la steppe de Omsk, on

comprend cette passion: moi-même, qui avais manqué y perdre la vie, et

qui aurais voulu lui garder rancune, j’étais plus enthousiaste encore

que les autres, et je ne m’arrachais qu’avec peine à la contemplation

de ce beau spectacle.

La société dans les villes sibériennes se compose des fonctionnaires,

qu’on appelle l’aristocratie, et des marchands ou des mineurs. A Omsk

seulement se trouve un troisième élément; une véritable bourgeoisie,

c’est-à-dire une classe d’hommes ayant fait fortune, ne cherchant pas à

l’augmenter et employant leurs loisirs à s’amuser et à s’instruire.

Le premier de ces bourgeois à qui je fus présenté, m’ayant vanté le

décret d’affranchissement des serfs, je lui parlai de ma conversation

de Kazan avec le vieil aristocrate. «Ce monsieur ne vous a pas raconté,

me dit-il, toutes les vexations que les seigneurs faisaient constamment

endurer à leurs vassaux, les exactions dont ils se rendaient coupables.

Il ne vous a pas dit que les serfs n’avaient jamais le droit de quitter

le territoire de leur suzerain, quelques nombreux coups de bâton qu’ils

aient pu y recevoir, et qu’en revanche, les suzerains jouaient souvent

entre eux, sur un coup de dés, la propriété de cinq ou six familles. Il

ne vous a pas dit que les seigneurs, devant chaque année à l’Empereur

l’abandon d’un certain nombre de leurs vassaux, ils choisissaient

naturellement parmi les moins vigoureux qui, malgré le mauvais

état de leur santé, devenaient soldats pour la vie. Certainement,

m’ajouta-t-il, nous ne jouissons pas encore d’une extrême liberté;

nous ne pouvons pas quitter sans permission le territoire russe avant

d’avoir satisfait à la loi du service militaire; nous ne pouvons

changer ni de religion ni de patrie; mais au moins la situation est la

même pour tous et la souveraineté de l’Empereur n’est pas à comparer à

la suzeraineté vexatoire des seigneurs.»

Il faudra certainement une grande habileté au tzar pour opérer,

sans secousse et sans ouvrir la porte aux révolutions, les réformes

libérales nécessaires. Il y arrivera, je l’espère, grâce au fétichisme

dont sa personne est entourée. Ce dont, peut-être, il ne se défie pas

suffisamment, c’est de la puissance toujours croissante de la classe

marchande qui a en main la grande fortune, qui est encore aujourd’hui

dévouée à l’Empereur en haine de la noblesse, mais qui pourrait bien se

tourner contre son bienfaiteur, dès qu’elle se sentirait suffisamment

forte.

Un autre bourgeois de Omsk ne m’intéressa pas moins vivement: M.

Kroupinikoff. Il était resté quinze ans au milieu des Kirghiz, comme

fonctionnaire chargé d’une mission difficile.

Les Kirghiz, dont le territoire est soumis au tzar, n’en sont pas moins

restés sauvages et désireux de recouvrer tôt ou tard leur indépendance

nationale. Afin de les empêcher de se réunir en grand nombre, le

gouvernement leur a assigné à chacun une zone d’où il leur est interdit

de sortir sous peine de mort.

M. Kroupinikof devait s’assurer si chaque Kirghiz se trouvait bien dans

les limites de son territoire respectif.

Il avait, pour remplir cette tâche, une escorte insuffisante: «La

preuve, me dit-il, c’est qu’une fois, je fus attaqué par ces gens-là,

fait prisonnier, et je ne sais ce qui serait advenu si je n’avais pu

fuir, hélas! sans monture et presque sans provisions. Cette entreprise

était peut-être plus périlleuse encore que le séjour chez les Kirghiz,

dont le caractère, en somme, n’est pas féroce. Ce qu’ils haïssaient en

moi, c’était le fonctionnaire et non pas l’homme.

»Pendant quinze jours et quinze nuits, je franchis la steppe à pied

malgré la neige et malgré le froid. J’osais à peine toucher aux

provisions que j’avais réussi à prendre avec moi, de peur d’en manquer

totalement avant mon arrivée à Omsk. C’est à cette aventure que je dois

la maladie dont vous me voyez tourmenté, et dont je n’espère plus me

guérir.» Le pauvre homme avait en effet un tremblement nerveux par tout

le corps, qui ne le laissait pas une minute en repos, et qui fatiguait

à la longue ceux mêmes qui en étaient témoins.

«Si vous voulez, monsieur, m’ajouta-t-il fort aimablement, je vous

conduirai à un campement de Kirghiz que je connais près d’ici; je

serai heureux de faire avec vous une promenade qui me rappellera mes

anciennes occupations.» J’acceptai avec enthousiasme, et le lendemain

de bonne heure, nous partîmes ensemble en traîneau dans la direction du

Sud.

Les Kirghiz faisaient partie autrefois de la grande famille mahométane,

et habitaient sur les bords fleuris du Tigre et de l’Euphrate. On

ignore à quelle époque et surtout à la suite de quel différend, ils

furent défaits par les Turcs et relégués dans la grande steppe tartare.

Bien des fois ils essayèrent, mais en vain, de reconquérir leur ancien

territoire. On cite particulièrement une expédition de Kirghiz qui

parvint jusqu’à Taschkent en 1738.

Müller nous apprend quelques-unes des institutions de ce peuple,

pendant la période qui précéda leur soumission définitive aux Russes.

Quand la guerre était déclarée, le chef désignait nominativement ceux

qui devaient partir, et leur assignait la quantité d’armes et de

chevaux qu’ils devaient fournir à l’armée.

Les jugements étaient rendus par une assemblée de vieillards. Celui qui

s’était rendu coupable d’un meurtre subissait d’abord les peines qui

lui étaient assignées par le tribunal, puis il était livré aux parents

de sa victime, qui étaient libres de le tuer ou de le garder comme

esclave. Dans ce dernier cas, l’assassin devait fournir à ses maîtres

cent chevaux et deux chameaux, en pouvant à sa guise remplacer chaque

cheval par cinq moutons ou brebis.

Si l’assassinat avait été commis sur une femme ou sur un enfant, les

parents de la victime n’avaient plus alors droit de vie et de mort sur

le coupable, et l’amende était réduite de moitié. Le crime de viol

était assimilé à ce dernier cas et puni de la même manière.

Les Kirghiz[8] ont encore aujourd’hui un grand nombre de magiciens, aux

révélations desquels ils croient plus ou moins, suivant le mode que ces

magiciens emploient pour rendre leurs augures.

[8] PALLAS.

Les uns font leurs prédictions avec des livres, sans recourir aux

astres.

D’autres se servent de l’omoplate d’une brebis. Il est absolument

nécessaire que cet os ait été dépouillé avec un couteau, et que

personne n’y ait porté les dents, sans quoi, il n’aurait pas de vertu.

Lorsqu’on fait une demande à l’un de ces devins, il pose cette omoplate

sur le feu, et formule ses prédictions d’après les rayons ou fentes

que l’ardeur du feu occasionne sur la partie unie de cet os. Ces

devins prétendent, à l’aide de leur science, pouvoir déterminer à quel

éloignement se trouve une personne qui est absente.

«Les Kirghiz appellent la troisième classe des magiciens, Bakscha.

Pour en obtenir une réponse, il faut leur donner un cheval, un mouton

et un bouc. Le magicien commence par entonner des cantiques, en jouant

d’un tambour garni d’anneaux; il joue de cet instrument en faisant

des sauts et des contorsions pendant une demi-heure. Il fait ensuite

avancer une brebis, l’égorge, reçoit le sang dans un vase fabriqué

pour cet usage, prend la peau pour lui, et distribue la chair aux

spectateurs, qui la mangent. Il prend ensuite les os, les teint en

rouge ou en bleu, et les jette à l’ouest. Il verse le sang du même

côté, recommence ses contorsions, et répond quelque temps après à la

demande qui lui a été faite. Une quatrième classe de devins est appelée

Kamtscha. Ils tirent leurs augures de la couleur de la flamme qui

s’élève du beurre ou de la graisse qu’ils jettent dans le feu. On fait

peu de cas de cette dernière classe.»

Il y avait deux heures environ que je voyageais en tête-à-tête avec

M. Kroupinikoff, quand j’aperçus trois tentes faites de pieux piqués

à côté les uns des autres et recouverts de feutre. Comme nous avions

été signalés depuis longtemps, le chef de la famille nous attendait

devant son campement. Cet homme était d’une haute stature; son visage

était empreint de fierté, et son accoutrement, composé en grande partie

de trophées de chasse, était vraiment pittoresque. Sa coiffure se

composait d’un capuchon en laine rouge, surmonté d’une tête de loup

empaillée, dont les oreilles, se dressant en avant, semblaient plutôt

appartenir à l’homme. Ses épaules étaient aussi couvertes d’une chemise

rouge et de fourrures de loup. A sa ceinture pendait, comme à celle des

Écossais, une poche en peau de cerf blanc du désert. Ses jambes étaient

entortillées dans des peaux de différentes couleurs; les semelles

de ses chaussures étaient faites de pailles tressées, et ses pieds

disparaissaient en partie sous des guêtres de cuir, s’élargissant par

le bas comme les pantalons mexicains. A l’exemple des anciens barbares,

cet homme portait à la fois sur lui ses armes de guerre et ses armes

de chasse. Il avait un arc sur l’épaule, des flèches en bandoulière,

un faucon sur le poing et à la ceinture un énorme casse-tête. Cette

arme lui servait à abattre les loups; quand, véritable centaure, il

les avait atteints, grâce à la vitesse de son cheval. Près de là

était un lévrier dont on ne trouve, paraît-il, l’espèce que chez ces

peuplades sauvages. Ces lévriers ont le poil ras sur tout le corps,

excepté sur les oreilles où il est au contraire démesurément long.

En voyant celui-là, je crus d’abord qu’il avait été tondu par les

Kirghiz, qui ont pour ces lévriers la plus tendre sollicitude; mais M.

Kroupinikoff m’assura le contraire, et j’en eus plus tard des preuves

incontestables. Ces lévriers sont aussi, m’a-t-on dit, plus rapides et

plus intelligents que leurs pareils d’Écosse ou de Syrie. Excepté, du

reste, cette particularité des poils longs sur les oreilles, qui nuit à

leur beauté, ces animaux sont d’une élégance vraiment exceptionnelle.

Les Kirghiz sont mahométans, les femmes de cette tribu s’étaient donc

cachées dans les tentes pour se dérober à nos regards. M. Kroupinikof

ne voulut pas déplaire au chef en me faisant pénétrer dans les tentes,

et préféra lui demander de me montrer comment il chassait le loup au

casse-tête.

En un instant cet homme fut à cheval et il exécuta devant nous une

fantasia, qui aurait fait honte même à des Arabes, s’ils en avaient été

témoins; aux allures les plus rapides, il se couchait sur son cheval,

se dissimulait derrière l’encolure, se baissant assez pour frapper la

neige de son casse-tête. Parfois, s’accrochant à je ne sais quelle

partie du harnachement, il nous paraissait être complétement sous le

ventre de sa monture.

Cette figure sauvage entourée d’étoffes rouges, ces oreilles de fauve,

ce souple animal se tordant sur un cheval affolé, offraient un

spectacle intéressant et fantastique. Nous dîmes adieu à ce fils de

Gengis-Khan, et nous revînmes à Omsk, l’esprit tout rempli de cette

vision bizarre.

J’en fus distrait par un divertissement particulier à cette ville,

auquel je pris grand plaisir. Ce divertissement n’a lieu que pendant

les trois premiers jours de l’année. Il consiste à aller rendre visite

à ses amis en costume travesti et le visage couvert d’un masque, de

telle sorte qu’on ne puisse pas être reconnu par les personnes chez

qui l’on va. Souvent, pour donner plus de piquant à ce plaisir, des

familles changent mutuellement de demeure, se masquent aussi, et alors

visiteurs et visités se trouvent également mystifiés. Généralement

ces réunions se passent en danse et en goûter. La société de Omsk

est trop restreinte, pour que les intrigues puissent y trouver une

place importante, et trop strictement délimitée, pour qu’une pareille

habitude puisse engendrer de graves inconvénients; mais il n’en est

pas moins vrai que pendant ces trois jours, il y a peu de villes au

monde où les rires éclatent aussi nombreux et aussi francs, que dans ce

centre privilégié de la grande steppe tartare.

CHAPITRE IX

DU FROID SUR LA ROUTE DE TOMSK.

Le froid. -- Ses inconvénients. -- Les beaux effets de

lumière à une très-basse température. -- La fête du baptême

de Jésus-Christ sur l’Obi. -- Tomsk. -- Son commerce. -- Une

soirée sur les bords du Tom.

Je quittai Omsk le 17 janvier, à une heure de l’après-midi. Ce jour-là

le froid était très-intense; le thermomètre marquait près de cinquante

degrés. A peine si je pouvais entr’ouvrir de temps en temps mon

bachlique, pour jouir des beaux effets de lumière qui accompagnent

toujours une pareille température.

La neige, par un effet d’optique que je ne saurais expliquer,

présentait des reflets foncés presque noirs; et de nombreux petits

cristaux, réfléchissant les rayons du soleil, brillaient au contraire

d’un tel éclat qu’on eût cru voir une poussière de diamant dans un

écrin de velours. Au bout de quelques heures, nous entrâmes dans une

partie de la steppe appelée les grandes herbes, à cause des herbes

qui poussent en effet abondamment dans cette contrée et à une grande

hauteur.

Quand je les vis, elles étaient recouvertes par le froid d’un givre

épais. Vers le soir, elles reçurent directement la lumière du soleil

qui disparaissait à l’horizon, et devinrent d’un blanc éclatant. La

neige de la terre se plaisant à refléter, selon son habitude, la

couleur du ciel, prit au contraire une teinte bleu foncé.

De Paris à Pékin par terre: Sibérie-Mongolie · 第 6 / 18 段