Le lendemain de mon arrivée à Krasnoiarsk, je me rendis à un bal

au club de la noblesse. Comme les fonctionnaires sont peu nombreux

dans cette ville, on avait invité quelques marchands, et surtout des

déportés polonais. Un bal de déportés, cela semble une dissonance;

mais il serait erroné de s’imaginer que les Polonais exilés en Sibérie

soient maintenant tous maltraités et passent leur vie à pleurer leur

patrie absente. C’est en parlant d’Irkoutsk que je m’étendrai plus

longuement sur le sort des Polonais en Sibérie: je dirai à présent

que les exilés à Krasnoiarsk sont presque tous des gens de la bonne

société. Leurs opinions politiques, comme celles de tous les Polonais

que j’ai connus, sont, il est vrai, extrêmement avancées. Outre la

guerre de leur indépendance, ils avaient presque tous trempé dans des

insurrections en dehors de la Pologne; ils admiraient tous nos hâbleurs

de balcon et de réunions publiques, et excusaient notre Commune; mais,

malgré ces idées, que l’éloignement et l’ignorance de l’histoire vraie

rendent peut-être excusables, j’ai trouvé à Krasnoiarsk une société de

Polonais instruits et d’une distinction parfaite. Comme ils étaient en

majorité, le bal eut lieu tout à fait à la mode polonaise, et c’est

un genre de danse qui, à mon avis, devrait éternellement survivre

à cette nationalité disparue. Jamais on ne marche à l’ordinaire.

Pour se rendre d’une place à l’autre, il faut prendre le pas dit _la

polonaise_, assez difficile à bien saisir, il est vrai, mais qui est

d’une grâce parfaite. Il en résulte dans les quadrilles, et surtout

dans le cotillon, un entrain que, dans nos salons, soi-disant les plus

gais du monde, on n’a jamais connu. Comme dernière preuve (car j’en ai

déjà trop parlé) de la connaissance qu’ont les Russes et les Polonais

de notre langue, je dirai qu’à la fin de ce bal à Krasnoiarsk, ville

perdue de la Sibérie, j’assistai à un souper fort nombreux où on ne

parla que français.

C’est à Krasnoiarsk que l’on commence à voir quelques chercheurs

d’or. J’ai été reçu d’abord chez un M. Rodosvenny, qui, bien que

fabuleusement riche, est regardé comme simplement à l’aise, à cause

de son voisin, M. Kousnietzof, dont les mines sont beaucoup plus

fructueuses. Après avoir vu, à Irkoutsk et à Kiachta, les Nemptchinof,

les Bazanof, les Trapeznikof, le luxe de M. Kousnietzof à Krasnoiarsk

ne me semblerait plus extraordinaire; mais, connaissant le prix de la

vie d’un simple voyageur en Sibérie, et sachant par ouï-dire ce que

devait coûter la construction d’une maison élégante en pierre et en

fer, dont les matériaux viennent, en grande partie, de l’Oural, je fus

ébloui par la demeure de ce M. Kousnietzof, aussi vaste que nos grands

hôtels parisiens, et presque aussi luxueuse.

Pour préluder à la description des folies auxquelles se livrent les

grands propriétaires de mines d’or de la Sibérie orientale, je dirai au

lecteur que, chez ce monsieur, le cendrier où l’on dépose le bout des

cigarettes fumées dans le salon, suivant la mode russe, après le repas,

est un lingot d’or pur, valant quarante mille francs, tel qu’on l’a

trouvé dans la mine. Le tzar a permis, par exception, à M. Kousnietzof

de garder ce lingot chez lui, à cause de la rareté d’une telle

trouvaille. Le propriétaire de ce trésor ne manqua pas de me faire

remarquer que, se servant de ce cendrier depuis trente ans, il avait

perdu non-seulement les quarante mille francs, mais aussi l’intérêt,

s’élevant à soixante mille, et que, par conséquent, ce luxe lui coûtait

cent mille francs. Je constatai plusieurs fois, par curiosité, le poids

énorme de ce bloc informe, moitié jaune et moitié noir, car l’or non

poli est beaucoup moins brillant que nos pièces de monnaie, -- et je

pris congé de cette opulente famille.

Le lendemain, nous nous retrouvâmes de nouveau en traîneau, pour

parcourir en un trait les deux cent cinquante lieues qui nous

séparaient d’Irkoutsk, la capitale de toute la Sibérie.

CHAPITRE XI

DU BIEN-ÊTRE ET DE L’INSTRUCTION CHEZ LES CAMPAGNARDS ET CHEZ LES

CITADINS.

De l’inutilité des forêts sibériennes. -- Voyage à Irkoutsk.

-- Une bande de loups. -- Propriété des villages. --

Congélation de l’Angara. -- Le gouvernement d’Irkoutsk. -- Le

lycée. -- La prison. -- Les casernes de pompiers.

Nous commençâmes par descendre sur la rivière de l’Iénisséï. Là,

quelques flâneurs s’amusaient à pêcher à la ligne. Leur procédé est

assez ingénieux: ils font un trou dans l’épaisseur de la glace; ils

plongent un bout de leur ligne dans cette ouverture, et ils attachent

l’autre bout à un petit appareil glissant muni de deux patins, comme

un traîneau. Le poisson, en mordant à l’hameçon, fait courir ce petit

appareil, et avertit ainsi de sa présence... Le reste a lieu comme

partout: c’est tout aussi simple et tout aussi bête.

Peu de temps après notre départ, Krasnoiarsk disparut à nos yeux, et

nous nous retrouvâmes de nouveau dans la plus complète solitude.

Le lit de l’Iénisseï était vraiment beau à voir. Il occupait toute

la vallée, qui, malgré sa largeur, paraissait étroite à cause de

l’escarpement des rives et de la hauteur des montagnes. A côté de ce

grandiose, je riais de voir s’agiter la petite clochette de notre

traîneau, qui probablement ne se faisait même pas entendre de la rive,

et qui se démenait outre mesure pour annoncer aux glaçons le passage de

deux humains. Ces deux atomes voyagèrent ainsi jusqu’à une échancrure

subite de la montagne, par laquelle ils gagnèrent la terre et se

dirigèrent vers l’Est.

Pendant deux jours encore, l’aspect du pays fut de nouveau sans charmes.

Que de fatigues inutiles, dira-t-on peut-être; que de kilomètres

parcourus sans profit pour le voyageur!

Pour parler de la sorte, il faudrait n’avoir jamais quitté son pays,

car même dans ces phases de désillusion, un voyage est instructif

encore. Si l’on va par exemple en Italie pour y trouver la bonhomie,

en Allemagne pour y étudier l’élégance, en Espagne pour y jouir de la

tranquillité, on y trouvera autant de désappointements. On n’en aura

pas moins étudié les agitations de la pauvre Espagne, la tournure

grotesque des Allemandes et le caractère.... (soyons flatteur)

profondément politique des Italiens.

En traversant ces forêts de pins qui s’étendent entre Krasnoiarsk et

Irkoutsk, et dont tous les arbres sont d’une grosseur et d’une hauteur

prodigieuses, je m’imaginais qu’elles fournissaient au gouvernement

russe, leur unique propriétaire, des sommes considérables. Bien au

contraire. Le gouvernement permet aux paysans de couper dans ces forêts

ce dont ils ont besoin pour eux-mêmes, mais il défend l’exploitation

et surtout l’exportation de ces bois, même à son profit. Pourquoi? --

Ceci est encore un mystère. Les Mongols se servent comme combustible

des excréments séchés de leurs chameaux. Les Chinois et les Japonais

ont à peine de quoi se chauffer. Le gouvernement trouverait donc dans

ces forêts une source abondante de richesses; ainsi que dans ses mines

de charbon de l’île de Tarakaï. Pour la négliger, il a sans doute des

raisons sérieuses; je m’incline respectueusement, mais sans comprendre.

Un soir, par un superbe clair de lune, nous aperçûmes à deux cents

mètres en avant de notre traîneau une bande de loups énormes. Les

loups! s’écria l’iemschik. Les loups! répétai-je en préparant mon

revolver et en armant mon fusil dont je ne me séparais plus depuis

l’aventure de Omsk. Je m’attendais à une lutte sérieuse. Comme j’étais

le mieux armé, je me mis à genoux à côté de l’iemschik, pourvu d’un

fusil, d’un revolver et d’un énorme couteau. Le cocher et Constantin me

regardaient avec de grands yeux bêtes et semblaient ne pas comprendre

le motif de cette action. Cela prouvait leur expérience. En effet,

les loups nous ayant entendus, devinrent tout à coup immobiles, se

tournèrent de notre côté, puis, voyant que nous nous rapprochions

toujours, commencèrent à trotter sur la route et dans le même sens que

nous, comme une meute de chiens fatigués d’un long trajet.

O brillante imagination des poëtes et des artistes, soyez à jamais

bénie de m’avoir donné une émotion! Je m’attendais à voir se réaliser

les descriptions pompeuses de tant d’auteurs habiles; à éprouver

les impressions que j’avais imaginées bien des fois devant les

dessins fantastiques du _Magasin pittoresque_, de l’_Habitation au

désert_ et de plusieurs autres ouvrages, et voilà qu’au lieu de

cela, j’avais à considérer prosaïquement les trains de derrière de

quinze loups énormes, fuyant à mon approche, et sans se hâter,

convaincus certainement de la réciprocité de mes sentiments pacifiques.

L’épaisseur de la neige dans la forêt gênait leur course: pauvres

bêtes! et ils restaient de préférence sur le chemin battu par leurs

amis les hommes. Charmant tableau de famille! Nous voyageâmes ainsi

pendant trois ou quatre kilomètres à la suite les uns des autres,

quand l’approche d’un village décida ces animaux à s’enfoncer dans la

forêt. Franchement cela m’étonna; la discrétion plutôt que la peur fut

certainement, dans cette circonstance, le vrai mobile de leur conduite.

On n’avait jamais pensé jusqu’à présent à placer le paradis terrestre

aux environs d’Irkoutsk: science nouvelle, voici des horizons!

Les villages ou plutôt leurs propriétés sont environnés d’une enceinte:

l’empereur accorde à chacun une portion de terrain fréquemment

distribuée en parties égales entre tous les habitants mâles du

village. Dans la forêt, en dehors de la limite tracée, les habitants

ont le droit de faire paître leurs troupeaux, mais ils ne peuvent

pas défricher. Cette libéralité est sans inconvénients à cause

de l’immensité du territoire relativement au petit nombre de ses

habitants. Que sont en effet ces petites portions de terrain accordées

par l’empereur en comparaison de la surface non utilisée de l’empire?

Le baron de Haxtaüsen prétend que cette organisation n’a pas été le

produit d’une concession gracieuse à un moment donné, mais qu’elle a

été le développement naturel de la vie du peuple russe: «Le peuple

russe, dit-il, était originairement nomade. Or, chez les nomades, il

n’y a point de propriétés déterminées. L’exploitation du terrain est

livrée à tout le monde en commun. Peu à peu, en Russie, ces hordes

nomades s’établirent à demeure fixe, et c’est alors que l’exploitation

du territoire devint constante au lieu de temporaire qu’elle avait

été auparavant. L’agriculture se perfectionna à côté de l’élève des

bestiaux, occupation ordinaire du nomade. Mais le vieil élément de la

vie nomade avait jeté des racines trop profondes dans l’existence,

dans le caractère du peuple; il lui était impossible de s’en défaire.

Le pâturage se faisait en commun, la culture des terres se fit aussi

en commun; tous les membres de la tribu ou de la commune labouraient

ensemble et la moisson était partagée ensuite en parties égales pour

tout le monde. En Servie, en Bosnie, en Slavonie, on trouve encore des

villages qui existent d’après ces principes. En Russie, on perfectionna

cette organisation, sans toutefois en attaquer le principe. On partagea

et distribua le terrain en parties égales entre tous les membres de

la commune, mais cependant toujours temporairement et pour plusieurs

années seulement.»

Le même auteur fait ressortir tous les avantages d’une pareille

organisation: «Elle développe dans le peuple le désir de rester à la

campagne; elle fortifie les sentiments d’homogénéité, de communauté,

de fraternité, de justice, de l’amour du pays et du clocher. Elle

raffermit la vie de famille, car dans les villages russes, en sens

inverse de ce que l’on voit dans le reste de l’Europe, le grand nombre

d’enfants amène la richesse.»

J’ai dit tout à l’heure que les paysans sibériens ont le droit de

couper dans la forêt ce dont ils ont besoin pour leur usage. Comme ils

se chauffent gratuitement, ils maintiennent chez eux une température

extrêmement élevée. Dans les maisons élégantes, qui sont bâties

en pierre, on ne voit à l’intérieur ni poêle ni foyer: c’est dans

l’épaisseur des murs que se trouvent les appareils de chauffage. La

chaleur se transmet par le contact et uniformément depuis le plancher

jusqu’au plafond. Ce procédé n’a pas le même inconvénient que nos

calorifères et ne porte pas à la tête en remplissant les appartements

d’une vapeur plus ou moins carbonique. Chez les paysans, les murs en

bois ne permettent pas d’agir de même. On établit au milieu de la

maison une construction carrée en pierre ou en terre chauffée au centre

et transmettant aussi sa chaleur par contact.

Les femmes sortent très-peu; aussi, dans leurs maisons, n’ont-elles

pas d’autre vêtement qu’un grand peignoir en toile à la manière des

indigènes de la basse Égypte. Cette quasi-nudité fait un étrange

contraste avec la neige que l’on voit au dehors. Quand on ouvre

la porte il se produit, à cause de la différence de température

entre l’intérieur et l’extérieur, une vapeur épaisse qui enveloppe

complétement pendant quelques secondes le visiteur, et empêche de

le reconnaître. Il apparaît, comme dans les contes des _Mille et

une nuits_, au milieu du nuage qui semble l’avoir apporté, et qui

se dissipe après avoir accompli sa mission. A l’un des relais où je

m’arrêtai entre Krasnoiarsk et Irkoutsk, la chaleur était telle dans la

chambre de poste, que, malgré la saison, un papillon, des mouches et

des moustiques y voltigeaient en pleine vigueur.

J’appris que, dans cette portion de la Sibérie, les moustiques règnent

en maîtres. Constantin me raconta que pendant l’été il faut se cacher

la tête dans un sac et que, malgré cette précaution, on est souvent

victime de ces affreux insectes. Madame de Bourboulon, qui a passé là

au mois de juillet, fait mention de ces petits animaux. Elle raconte

que des voyageurs et même des chevaux ont péri des suites de leurs

piqûres.

Après avoir voyagé pendant huit jours et pendant huit nuits sans

nous arrêter, nous pénétrâmes enfin dans la vallée de l’Angara.

Cette rivière sort du lac Baïkal, arrose Irkoutsk et va ensuite se

perdre dans l’Iénisseï. Comme la différence de niveau entre Irkoutsk

et le lac Baïkal est considérable, bien que la distance ne soit que

de quinze lieues, le courant de l’Angara est extrêmement rapide. Le

froid par conséquent ne parvient à l’arrêter que fort tard et après

de longs efforts. Nulle part ailleurs en Sibérie, cette lutte dont

j’ai parlé déjà entre un cours d’eau et les rigueurs de l’hiver ne

produit de pareils effets. Pour se rendre maître de son adversaire,

le froid l’attaque tout d’abord par dessous. C’est dans le fond de

l’Angara et attenant à la rive, que l’on voit apparaître les premières

solidifications. En même temps qu’elles augmentent, des glaçons se

font charrier à la surface. Ces deux attaques simultanées combinent

leurs effets et tendent à se rejoindre. La rivière, menacée dans son

cours, lutte avec acharnement. Resserrée et rétrécie, elle précipite

fiévreusement sa course. Si elle pouvait ainsi détacher et entraîner

les glaçons inférieurs, elle serait peut-être victorieuse. Mais ceux-ci

ne cèdent point et grossissent au contraire, rétrécissant à chaque

heure le courant. Alors l’Angara a recours à une dernière ressource:

elle change son cours ordinaire, elle bondit en dehors de son lit,

inonde toute la vallée, et, semblable à une victime affolée, se

porte jusqu’à des distances énormes, comme pour chercher à fuir son

implacable ennemi. C’est alors que la victoire est assurée. Les eaux

qui ont débordé, gèlent à l’instant à cause du peu d’épaisseur, et

celles qui sont demeurées dans le lit du fleuve, diminuées d’autant,

cèdent bientôt à leur tour après une lutte qui a duré généralement huit

à dix jours.

Les montagnes de glace atteignent sur cette rivière de hautes

proportions. Elles s’élèvent contournées, contorsionnées, soutenant

des blocs énormes: véritables prodiges d’équilibre. Toute la largeur

de la vallée semble être, à cause de l’inondation, le lit tourmenté

d’un fleuve immense. Quand ce spectacle m’apparut, le soleil, tantôt

se montrant derrière le glaçon le plus élevé d’une montagne, donnait

à celle-ci l’apparence d’un splendide phare naturel, tantôt se

réfractant à travers des glaçons accumulés, reproduisait les nuances de

l’arc-en-ciel; et comme si la nature avait voulu, ce jour-là, se parer

de tous ses joyaux, de petits cristaux de vapeur d’eau scintillaient

dans l’atmosphère et, se groupant en masses brillantes, figuraient aux

côtés du soleil deux colonnes lumineuses se perdant dans les hauteurs

du ciel. Il me survint une réminiscence de ce palais du soleil chanté

par Ovide et soutenu, dit-il, par des colonnes éclatantes; le poëte,

lorsqu’il décrivait ces merveilles, avait-il déjà connu les amertumes

de l’exil aux pays hyperboréens; avait-il comme moi contemplé cet

étrange phénomène sous les mêmes latitudes? Mon arrivée à Irkoutsk fut

accompagnée de ces grandes féeries de lumière plus belles assurément

que celles de l’équateur.

Cette ville est bâtie au confluent de trois rivières: l’Angara,

l’Irkout et la Küda. Au lieu d’être perchée sur une hauteur, comme

presque toutes ses sœurs, elle est au contraire placée au centre d’un

cirque de montagnes, qui n’est interrompu que dans le sens de la vallée

de l’Angara. Irkoutsk est habitée par des représentants d’une quantité

de races différentes, qui y conservent non-seulement leur type, mais

aussi leur costume et leurs habitudes; l’aspect des rues est donc

extrêmement pittoresque. On croise à chaque instant des Bouriattes, des

Toungouses, des Samoyèdes; on y voit aussi des Chinois, des Mongols,

des Mantchous et même des Kirghiz, qui ont obtenu du gouverneur de Omsk

de quitter leur district. Mais je veux d’abord présenter à mes lecteurs

la société russe d’Irkoutsk et les déportés polonais.

La société russe peut s’y partager en trois catégories: les

fonctionnaires, les chercheurs d’or et le clergé.

A la tête des premiers se trouve le général-gouverneur. Il représente

directement l’empereur dans toute la Sibérie orientale; il a du reste

tous les pouvoirs, et ses actes ne sont contrôlés que par le tzar

lui-même. Cette appellation de général-gouverneur pourrait faire

supposer que cette suprême dignité doit toujours être donnée à un

militaire. Il n’en est rien. En Russie, dans chaque département du

fonctionnarisme, des grades, que j’appellerai civils, correspondent

aux grades de l’armée et avec les mêmes désignations. Dans le corps

des ingénieurs, par exemple, on peut être capitaine, colonel, général.

Donc cette appellation de général-gouverneur indique simplement que le

titulaire occupe dans sa hiérarchie le grade correspondant au titre de

général. Lors de mon passage, ces hautes fonctions étaient occupées par

M. Silegnikof. Je lui présentai mes recommandations de Pétersbourg. Il

me reçut avec toute la largesse habituelle des fonctionnaires russes et

la courtoisie des grands seigneurs de ce pays. Il désigna un des jeunes

gens attachés à sa mission pour m’accompagner partout où je voudrais,

et me faire ouvrir toutes les portes.

Immédiatement après le général-gouverneur vient dans la hiérarchie le

gouverneur militaire. Il a le commandement suprême des troupes; c’est

en quelque sorte le ministre de la guerre de la Sibérie orientale. M.

Solachnikof, qui était honoré de ce commandement, était avant tout

un homme d’esprit. Connaissant à fond Paris, la société parisienne,

tous les agréments sérieux et légers de notre capitale, il en parlait

volontiers et avec un entrain tout français. Il m’a semblé plusieurs

fois qu’il eût volontiers quitté son palais d’Irkoutsk, pour un

entre-sol du boulevard Haussmann. O flâneurs parisiens, qui souvent

bâillez en trouvant le temps long et la vie ennuyeuse, vous ne

connaissez pas assez votre bonheur, vous ne savez pas par qui vous êtes

enviés!

Le premier établissement que je visitai à Irkoutsk fut le lycée.

Une seule chose y est à signaler, surtout dans ces temps où la

question de l’enseignement gratuit est à l’ordre du jour. Il n’y a

pas de carrières en Russie qui puissent être appelées des carrières

libérales. Non-seulement les militaires, les marins, les ingénieurs

sont comme chez nous des fonctionnaires, mais aussi les avocats et

les médecins. Le gouvernement leur donne des appointements selon leur

grade, comme à tous ses autres serviteurs. Les gens riches ont, il

est vrai, l’habitude de payer les soins qu’ils en ont reçus; mais un

malade pauvre peut appeler à son chevet tel médecin qu’il lui plaît

sans lui devoir en réalité aucune rétribution. Or, le gouvernement,

contrairement à l’opinion générale, est désireux de répandre

l’instruction. Cependant, craignant les inconvénients de l’éducation

absolument gratuite, il contracte avec ses jeunes sujets qui désirent

s’instruire une sorte de marché d’après lequel il donne d’abord à

l’étudiant l’enseignement, et celui-ci doit ensuite à l’État dans la

carrière qu’il a embrassée cinq années de service gratuit. Si le jeune

homme ne parvient pas à passer ses examens, il est alors forcé d’entrer

dans l’armée pour acquitter sa dette de cinq ans. Voilà, ce me semble,

une organisation fort ingénieuse, et qui permet à tous d’embrasser

toutes les carrières. Comment une pareille institution n’a-t-elle

pas encore été réclamée par nos réformateurs. O France qu’on prétend

républicaine, que de progrès à faire encore pour devenir seulement

libérale!

Je visitai la prison; en y allant, mon cœur se serrait. Être

non-seulement à Irkoutsk, mais en prison à Irkoutsk, cela me faisait

frémir. Quand j’eus contemplé ces physionomies d’assassins et de

voleurs, ces visages qui n’ont plus rien d’humain, où, à la place de

l’intelligence et de la sensibilité, on ne lit plus que rage et désir

de sang, ma commisération se fondit bientôt. Je déplorai seulement là

plus qu’ailleurs cette mauvaise habitude sibérienne de ne jamais ouvrir

aucune fenêtre; certaines chambres de cette prison étaient habitées par

soixante-dix ou quatre-vingts détenus sans être jamais aérées.

Mon conducteur me fit voir avant de quitter ce triste établissement

la chambre des prisonniers politiques. Il s’y trouvait une quinzaine

d’hommes environ, presque tous fort jeunes, jetés là sans jugement et

peut-être pour longtemps. Laissons tomber un voile sur de pareilles

infortunes. Loin de moi la pensée d’une diatribe contre le tzar: en

raison de l’énorme responsabilité qui lui incombe, il faut qu’il sache

prendre parfois des décisions cruelles, pour assurer la tranquillité

et le bonheur de tout un peuple; mais cependant, je frémis en songeant

aux victimes de ces sévérités souveraines, à ces jeunes illuminés

semblables à ceux que de coupables meneurs illuminent chez nous et qui

s’imaginent, est-ce bien leur faute? que la vraie liberté se trouve

ailleurs que dans le respect des lois. Hélas! hélas! si la justice

définitive était de ce monde, je sais bien quelle nation enverrait le

plus de représentants à la prison d’Irkoutsk.

Les femmes de ces prisonniers peuvent suivre leur mari en Sibérie;

elles sont même nourries aux frais de l’État, mais elles sont soumises

à un règlement sévère, d’après lequel elles doivent renoncer d’abord

à tous les droits qu’elles tiennent de leur naissance, et à tous les

priviléges qui appartiennent à leur classe sociale. En second lieu,

elles ne peuvent ni recevoir ni envoyer lettres ou argent que par les

mains des autorités. Elles ne voient en outre leur mari que dans les

temps et dans les lieux fixés. Si leur mari est exilé à perpétuité,

elles ne peuvent plus sous aucun prétexte retourner en Europe.

L’administration locale est en droit d’exiger d’elles les services les

plus humbles, tels que le lavage des planchers.

De Paris à Pékin par terre: Sibérie-Mongolie · 第 8 / 18 段