Malgré son amour-propre, Constantin m’était pourtant sympathique.

Parfois même il excitait en moi une pitié que je ne pouvais lui cacher.

Précisément en traversant l’Oural, ce je ne sais quoi qui s’appelle

montagne, parce que c’est en Russie, mais qui ne serait qu’un coteau

dans les Vosges, un mamelon dans les Alpes, un billon dans l’Himalaya;

en traversant l’Oural, dis-je, nous rencontrâmes un village en bois,

comme tous les villages russes, mais placé près d’un pli de terrain

qui singeait le pittoresque. Sur le penchant de la dune se trouvait

une maison moins en bois que les autres, entourée de quelques arbres.

Constantin n’en détachait pas les yeux: «Quel charmant séjour! me

dit-il; ces gens-là doivent être heureux!» Cette remarque me fit une

impression douloureuse, et je me demandai quel serait l’enthousiasme de

cet enfant s’il voyait nos riantes Pyrénées ou nos vallées normandes

pendant les belles journées du mois de juin.

Deux jours après notre départ de Perm, le 30 décembre, vers neuf heures

du matin, nous dépassâmes la borne qui marque la séparation de l’Europe

et de l’Asie. C’est une construction en pierres qui n’est ni grande ni

belle, mais qui impressionne précisément par sa simplicité et par son

isolement.

Dieu a décidément tout refusé à cette portion de l’empire russe, même

les marques de sa puissance. D’ordinaire les parties du monde ou même

les États sont délimités par d’imposantes frontières: la mer, de hautes

montagnes, le désert, quelque large fleuve. L’Oural est ici si peu

élevé, si indigne de son rôle, que l’homme a cru devoir venir à son

aide, et c’est une création humaine qui dit au voyageur: C’est là!

C’est là, enfin! Entrons donc avec enthousiasme; pénétrons aussi avant

que possible dans la vieille Asie, le rêve de tous les voyageurs.

Gagnons au plus vite les rives du lac Baïkal, la Mongolie et les

frontières de la Chine, car j’ai peur que mes lecteurs ne souffrent de

la monotonie de mon récit comme j’ai souffert moi-même de la monotonie

de cette longue route.

CHAPITRE VII

LA CARAVANE AU COMPLET SUR LA ROUTE DE TUMEN.

Industrie d’Ékatérinembourg. -- Calendrier russe. -- La fête

de Noël à Kamechlof. -- Grand gala dans un relai. -- Tumen. --

Sa position. -- Ses bohémiennes. -- Fruits conservés par la

gelée.

Neuf ou dix heures après être entrés en Asie, nous arrivâmes à

Ékatérinembourg. Cette ville devrait servir d’exemple à beaucoup

d’autres villes russes. Ses habitants y sont industrieux, travailleurs.

Ils savent profiter des richesses de leur sol. Ils utilisent le

fer et plusieurs autres métaux. Ils taillent avec art des pierres

transparentes et de toutes couleurs qui se trouvent en grande abondance

dans la chaîne de l’Oural et en façonnent des objets pour ameublements

d’un effet gracieux.

Le directeur de la manufacture où ces pierres sont si artistement

employées me fit voir une garniture de cheminée d’un prix inestimable

qui venait d’être terminée et qui était destinée à l’empereur. Je lui

demandai à qui appartenait cet établissement. Il répondit: «A l’État.

Et qui payerait une semblable merveille: L’État. L’État payera, me

dit-il; l’Empereur recevra. Ce sera une des rares circonstances, et je

doute qu’il y en ait beaucoup d’autres, où le tzar ne pourra pas dire:

L’État, c’est moi.»

A Ékatérinembourg je rencontrai un compatriote. Il était directeur

d’une importante fonderie de fer. Je la visitai en détail. Je n’en veux

pas faire ici la description: je dirai seulement que le propriétaire,

ne pouvant faire marcher son usine pendant l’hiver, désirait au moins

ne jamais l’arrêter pendant la belle saison. Or, il n’avait qu’un

très-faible cours d’eau à sa disposition. Il dirigea ce ruisseau vers

une partie de ses propriétés situées en contre-bas et il créa un lac

artificiel, c’est à peine croyable, de vingt lieues de tour, sans

empiéter sur les terres de ses voisins.

Ce lac se vide en partie chaque été, mais la quantité d’eau qui s’y

rassemble sous les glaces pendant l’hiver dépasse encore de beaucoup

celle qui en a été enlevée.

Cette usine jouit d’un procédé pour oxyder la tôle et l’empêcher à

jamais d’être attaquée par la rouille. Cette propriété s’obtient,

paraît-il, par une cuisson tempérée de douze heures.

Depuis Moscou jusqu’à Pékin, je n’ai rencontré que trois Français: un à

Kazan, le maître de l’usine d’Ékatérinembourg, et un dernier à Omsk. Au

rebours de ce que sont malheureusement pour la plupart nos compatriotes

à l’étranger, ceux-ci étaient non-seulement honorables, mais dignes

d’admiration par l’application qu’ils faisaient de l’intelligence

et de l’activité propres à notre race, aux intérêts de leur patrie

d’adoption. Avant de quitter l’usine d’Ékatérinembourg, je me laissai

aller pendant de longues heures à parler de notre chère France avec

l’aimable directeur. Que le lecteur se rassure, je ne m’étendrai

pas sur ce lieu commun du souvenir de la patrie absente. Mais si ce

sentiment est banal à raconter, il n’est jamais banal à ressentir; et,

comme l’a proclamé un célèbre orateur, il est des choses que l’on peut

dire toujours sans se répéter jamais[7].

[7] Lacordaire.

Quand je rentrai chez moi, j’appris que M. Pfaffius venait d’arriver

à Ékatérinembourg et qu’il désirait me voir. Je fus d’autant plus

heureux de cette nouvelle que je ne m’y attendais pas, et je me rendis

à la maison indiquée.

Je retrouvai l’homme aimable et distingué que j’avais quitté à

Pétersbourg. «Comptez-vous repartir bientôt? me dit-il. -- Le plus

tôt possible. -- Voulez-vous que nous voyagions ensemble? -- Bien

volontiers -- C’est donc convenu.»

Pendant la conversation, deux femmes entrèrent dans la chambre du

commissaire de Kiachta: l’une, de trente ans environ, grande et belle

comme une statue antique; l’autre, beaucoup plus jeune et aussi plus

petite. Les beaux cheveux blonds de cette dernière étaient dénoués

et flottaient sur ses épaules. Sa figure respirait la fraîcheur, la

jeunesse et la gaieté.

«Mon cher ami, me dit M. Pfaffius, permettez-moi de vous présenter à

madame Grant et à miss Cömpbell. Ces dames vont aussi à Kiachta, et je

pense que vous vous réjouirez comme moi d’une aussi agréable compagnie.»

En causant quelques minutes avec ces voyageuses, j’appris que madame

Grant n’était pas Anglaise, mais Russe, qu’elle avait épousé M. Grant à

Kiachta; que celui-ci ayant eu besoin de retourner en Angleterre pour

deux ou trois ans, elle l’avait conduit dans sa brumeuse patrie et

qu’elle revenait maintenant à Kiachta, son pays natal, pour y attendre

son mari, en emmenant avec elle mademoiselle Cömpbell.

Celle-ci, un peu aventureuse comme beaucoup de ses compatriotes, était

partie aussi facilement et aussi gaiement qu’elle serait restée,

s’amusait de cette vie errante, bien qu’elle ne pût en prévoir ni

la fin ni les conséquences, et s’enfonçait tous les jours en Asie,

heureuse de courir, de voir, d’apprendre. «Êtes-vous fatiguées de la

route? dis-je à ces dames. -- Jamais! monsieur, répondirent-elles,

un peu blessées de la question en vraies Anglaises qu’elles étaient,

soit en réalité, soit par alliance. -- Passerez-vous par Omsk pour

aller à Kiachta? -- Ce serait faire un détour inutile, et nous irons

directement à Tomsk. -- Vous voyagez donc vite? -- Autant que nous le

pouvons. -- Je préfère beaucoup au contraire voyager lentement. --

Tiens! nous ne l’aurions pas cru. -- Pourquoi cela? -- On dit que vous

avez une habileté exceptionnelle pour obtenir des chevaux partout.»

Cette réponse me fit ouvrir les yeux, et j’ajoutai: «Même aux dépens

des dames? -- Peut-être bien. -- Vous en connaissez donc quelqu’une

qui ait eu à souffrir de ma précipitation dans certain relai? -- C’est

possible.» Je ne reconnus la vérité que lorsqu’elle me fut absolument

affirmée. Je ne pouvais croire que les toilettes si élégantes que

j’avais sous les yeux recouvraient les mêmes personnes que j’avais vues

entre Kazan et Perm, si encapuchonnées, si monstrueusement bondées de

fourrures, si imparfaitement débarbouillées, qu’on n’eût pu soupçonner

ni leurs charmes, ni leur distinction, ni même presque leur sexe.

O Sibérie! comme ton climat doit être rigoureux pour anéantir à ce

point toutes les vanités féminines!

Je me fis pardonner ma conduite; j’implorai la grâce de Constantin, et

le lendemain nous glissions dans trois traîneaux différents à la file

les uns des autres sur la route de Tumen, heureux de causer à chaque

relai, riant des embarras des chefs de poste auxquels M. Pfaffius ne

permettait aucune observation, supportant gaiement le froid ou la

neige, ces deux ennemis avec lesquels en Sibérie il faut toujours

lutter et dont on ne parle jamais.

On sait que la Russie n’a pas accepté les réformes apportées au

calendrier par le pape Grégoire. Rester fidèle à ses traditions

religieuses au point de rejeter l’application d’une démonstration

mathématique, c’est pousser le parti pris jusqu’au sublime; c’est une

abnégation plus méritoire en son genre que le martyre même, puisque

c’est sacrifier volontairement la raison pour rester fidèle à une

erreur. Un homme a démontré aux yeux de l’univers que deux et deux font

quatre; mais cet homme n’appartenait pas à mon culte; je le nierai donc

malgré tout: tel a été le langage de la Russie. Si l’adoption de cette

vérité mathématique eût pu servir à la construction de mes canons,

à la direction de mes vaisseaux, au rétablissement de mes finances,

peut-être me fussé-je soumise au prix d’un ou deux paragraphes de mon

_Credo_ orthodoxe. Mais comme il importe peu à mes intérêts de me

croire au 1er janvier, quand tout le monde date le 12, j’aime mieux

paraître ne rien comprendre à une opération mathématique qu’adhérer,

même en matière scientifique, à une vérité émanée de Rome.

Cette digression expliquera au lecteur comment notre petite caravane

arrivant à Caméchlof en réalité le 6 janvier 1874, devait pourtant se

croire par ordre supérieur au 25 décembre 1873, c’est-à-dire à la fête

de la Nativité.

Nous arrivâmes dans cette petite ville au lever du jour. Nous étions

tranquillement attablés pour prendre le thé, comme tout bon voyageur

russe doit le faire à chaque relai, quand cinq ou six petits enfants

entrèrent dans la chambre en chantant la naissance du Sauveur des

hommes.

J’ai rarement vu une composition plus adorable que ce petit groupe de

têtes blondes, célébrant avec la voix élevée et pure du premier âge la

plus poétique des histoires. Est-il aussi un jour où l’on doive plus

chanter! J’ai toujours pensé que, si Dieu écartait un instant pour nous

le voile du surnaturel, nous verrions, le jour de Noël, passer dans les

airs une quantité d’enfants autour desquels résonnerait une musique

suave inspirant aux hommes la paix et la confiance. Les petits enfants

qui nous surprirent de si bonne heure à Caméchlof me firent l’effet

d’un essaim égaré de cette multitude céleste. Tout l’aurait prouvé,

jusqu’à la brièveté de leur séjour auprès de nous. Il faut être d’une

essence purement spirituelle pour annoncer en aussi peu de temps une

aussi grande nouvelle.

Cette vision s’était à peine évanouie que nous vîmes arriver d’un

autre côté, du côté de la terre cette fois, une femme accompagnée d’un

jeune homme et d’une nourrice portant un tout petit enfant. «Ivan

Michaëlovitch! s’écria Constantin. -- Madame Nemptchinof!» dit madame

Grant. Et là-dessus des poignées de main, des embrassades; nous étions

de nouveau en pays de connaissance.

Cette madame Nemptchinof était la femme d’un marchand de thé de Kiachta

qui, malgré une grossesse avancée, était allée voir une de ses filles

en pension à Moscou; son fils l’avait accompagnée, et il lui était né

pendant le voyage un petit enfant qu’elle ramenait à Kiachta.

Certes chez nous peu de femmes se seraient senties la force de faire un

tel voyage, surtout dans de semblables conditions: en Russie, pareille

entreprise ne semble pas extraordinaire.

Notre thé n’était pas terminé lorsqu’une seconde troupe d’enfants entra

pour nous annoncer de nouveau la grande nouvelle. Je me souviens du

désappointement de Xavier de Maistre quand, après avoir fait dans son

expédition nocturne cinq ou six pages de réflexions sur une horloge qui

sonne minuit, il en entend une autre qui, en retard sur la première,

sonne à son tour cette heure des crimes, des extrêmes souffrances et

des suprêmes bonheurs. Mon impression fut semblable à celle du grand

écrivain, quand je vis ce nouveau groupe nous redire sur le même ton la

même chanson que son devancier. Au lieu de considérer cette fois ces

enfants comme de purs esprits, je ne remarquai que la saleté de leurs

vêtements, la puanteur de leurs fourrures et l’expression niaise de

leur visage.

Nous ne tardâmes pas à nous remettre en route.

Le cheval placé au milieu de la troïka sibérienne a toujours l’encolure

surmontée d’un arceau qui sert de ressort pour écarter les deux

brancards qu’une corde serrée tendrait au contraire à rapprocher. Le

collier reposant par le bas sur cette corde et soutenu en haut par

l’arceau ne pèse plus sur le cou du cheval, dont la fatigue est ainsi

diminuée. Ce système d’attelage est réellement ingénieux. On suspend

généralement à l’arceau cinq ou six clochettes dont le rôle principal

est de rompre par leur tintement la monotonie d’un long voyage.

Notre départ de Caméchlof fut donc bruyant, grâce aux quatre traîneaux

de notre caravane et à leurs nombreuses clochettes. M. Pfaffius et son

domestique ouvraient la marche; puis dans un second traîneau suivaient

madame Grant et miss Cömpbell. J’occupais avec Constantin le troisième

traîneau, et enfin madame Nemptchinof et sa smalah terminaient la

caravane dans un énorme traîneau fermé et attelé de quatre chevaux.

Cette partie du voyage fut, sinon la plus intéressante, au moins la

plus agréable.

Le dîner que nous fîmes le soir, véritable gala de sept couverts,

fut rempli de gaieté. Le menu, du reste, y prêtait largement. Nous

produisîmes chacun nos réserves: du pain gelé, du caviar gelé, des

confitures gelées, des saucissons qu’on n’aurait pas pu plier même

contre le genou en employant toute sa force.

Qu’on se figure sans rire le tableau de sept pauvres affamés, ainsi

attablés devant trente mets contre lesquels ils se casseraient

infailliblement toutes les dents, s’ils n’avaient pas la patience

d’attendre l’action de la chaleur. Peu à peu, à mesure que chaque

aliment se ramollit, les figures s’épanouissent, et quand enfin la

pointe d’un couteau a pu pénétrer quelque part, ce sont des cris de

triomphe qui annoncent le commencement du repas.

Les sujets de conversation ne manquèrent pas non plus ce soir-là,

et voilà vraiment une qualité charmante des Russes et d’un prix

inestimable pour les étrangers; par la seule raison que j’étais là, on

parla français et on ne parla que français.

Le jeune Nemptchinof, qui avait peu quitté Kiachta, était le moins

ferré sur notre langue. D’ailleurs, possédant à fond le chinois et le

mongol, il lui eût été bien permis d’ignorer les langues occidentales.

Pour exprimer tout ce qui est contentement, satisfaction, agrément, il

connaissait un seul mot: «très-gai», et il ne le prononçait qu’avec

une grande difficulté. Son accent ajoutait encore à la bizarrerie de

l’expression. «Si vous voulez bien m’apprendre l’anglais, disait-il, à

miss Cömpbell, je serai très-gai.» Cette jeune fille surtout, sachant

très-bien le français, épiait pour se divertir chaque phrase du jeune

homme; mais avant la fin du repas il me sembla qu’elle ne regardait

plus avec autant de joyeuse indifférence cette jeune tête si blonde,

si langoureuse, si maladive et qui respirait tant de savoir et tant de

volonté.

Les impressions à ce sujet furent, paraît-il, bien différentes, car,

en remontant en traîneau, madame Grant me dit à l’oreille: «Je suis

sûre que votre Constantin est amoureux de ma miss anglaise. Vous ne

le déciderez jamais à passer par Omsk; je vois que vous serez des

nôtres jusqu’à Irkoutsk. -- Constantin et l’amour, lui répondis-je,

me paraissent trop dissemblables pour pouvoir être jamais réunis.

Il faudra bien en tout cas qu’il m’accompagne à Omsk. Vous ne serez

pas pour cela privée d’un roman, car si j’ai bien vu, votre miss en

regardant le jeune Ivan paraît aussi très-gaie; qu’en pensez-vous? --

Nous verrons bien.» Le lendemain nous étions à Tumen.

Cette ville, comme presque toutes celles de l’empire, domine une

rivière, la Toura, de toute la hauteur d’un grand coteau. Sa seule

particularité est d’être bâtie au confluent d’une autre petite rivière

qui est regardée ici comme un ruisseau, dont l’existence même est

ignorée des géographes, mais qui n’en est pas moins large comme la

Seine à Paris et qui a creusé dans la colline de Tumen une profonde

déchirure pour atteindre la Toura où elle se perd.

On a construit un pont sur cette rivière, mais il est au fond du ravin.

On n’a pas pris soin d’adoucir la pente très-roide des deux talus, de

telle sorte que pour gravir le second de ces talus, il faut descendre

le premier avec une extrême rapidité et garder son élan sur toute la

longueur du pont.

Les traîneaux accomplissent au galop cette double opération. Quant

aux passants, ils descendent ordinairement les talus autrement que

sur les pieds et plus vite qu’ils ne voudraient. Les bestiaux, si

lents d’ordinaire, dégringolent en quelques secondes comme dans le jeu

des montagnes russes. Tout y prend une allure vertigineuse. La ville

offre d’ailleurs peu d’intérêt. On y reconnaît seulement le voisinage

de l’Orient: des bazars en plein air, malgré les rigueurs du climat,

rappellent de loin ceux de Syrie ou d’Afrique.

Dans les cafés, des femmes se revêtent à certaines heures d’étoffes de

soie et se mettent en devoir, tout en conservant leurs jupons sales, de

chanter et de danser pour le plaisir des consommateurs.

On accepte en Afrique les beuglements des almées arabes par amour de

la couleur locale et parce qu’on n’a pas autre chose à entendre; mais

en Russie, le pays des mélodies suaves et mystiques, je ne comprends

pas comment ces bohémiennes repoussantes osent élever la voix. Ceux

qui ont vanté les bohémiennes de Pétersbourg et de Moscou n’ont pas eu

absolument tort: là, elles sont civilisées, instruites et en quelque

sorte dénationalisées. Mais à Tumen elles sont dans leur vrai milieu.

J’ai eu le malheur de pénétrer dans un de ces intérieurs, mais je me

suis empressé d’en sortir. J’ai retrouvé avec plaisir mes compagnons de

voyage.

A la fin du repas du soir nous mangeâmes des fruits excellents,

conservés par la gelée. Ce procédé de conservation est tout particulier

à la Sibérie. Dès que les grands froids se font sentir, on expose ces

fruits dehors et de préférence au nord, afin que le soleil ne puisse

pas les atteindre: ils gèlent entièrement et se conservent ainsi comme

la viande et comme tous les aliments de Sibérie en général.

Ces fruits gardent même leur saveur, malgré l’état solide par où ils

ont passé. Quand on les sert, ils sont durs comme du bois; leur chute à

terre produit le même son que celle d’un corps solide et résistant.

Peu à peu ils se ramollissent à la chaleur et reprennent leur forme

primitive. J’ai mangé à Tumen une poire dont la maturité était trop

avancée, mais dont la conservation par la gelée avait parfaitement

réussi malgré cet état défavorable.

A Tumen s’arrêtent en été les bateaux à vapeur qui viennent de Tomsk

par le Tom, l’Obi, le Tobol et la Toura. Cette ville est donc un grand

entrepôt de marchandises. C’est, je pense, la raison de son existence,

car elle n’a ni charme ni industrie.

CHAPITRE VIII

NOUVELLE SOLITUDE.

PERDITION SUR LA STEPPE DE OMSK.

Fastueuse habitude sibérienne. -- La steppe. -- Les

cimetières. -- Omsk. -- Sa position. -- Sa société. --

L’affranchissement des serfs raconté par un bourgeois. --

M. Kroupinikof. -- Visite à un campement de Kirghiz. --

Mascarade à Omsk.

Nous quittâmes Tumen vers huit heures du matin. Constantin, connaissant

à fond les usages sibériens, avait placé dans le traîneau plusieurs

bouteilles de vin de Champagne en prévision de ce qui allait se passer.

La précaution était bonne mais, hélas! insuffisante.

Vider une bouteille de vin de Champagne est en Sibérie le plus grand

luxe que l’on puisse déployer. Cela provient de son prix élevé et

aussi du caprice de la mode, cette grande inconstante qui s’impose

partout, malgré sa bêtise et souvent sa laideur. Un dîner, une fête, un

anniversaire, une circonstance grave de la vie où on ne répandrait pas

du vin de Champagne, seraient en Sibérie, dénués du condiment le plus

nécessaire. Quand on dit, j’étais là, telle chose m’advint, il faut

absolument que dans le souvenir se mêle du vin de Champagne.

Six heures environ après avoir quitté Tumen, nous arrivâmes au lieu

de la séparation. M. Pfaffius, madame Grant et madame Nemptchinof

allaient prendre la route de Tomsk, tandis que je me dirigerais un peu

plus vers le Sud. Pour faire échouer ce projet, madame Grant avait

tenté un stratagème qui faillit faire perdre la tête à Constantin.

Afin de détourner celui-ci de condescendre à mes désirs, elle avait

pris place dans le traîneau fermé de madame Nemptchinof; puis elle

avait fait monter Ivan à côté de la jeune Anglaise: ces deux jeunes

gens voyageaient ainsi côte à côte et en tête-à-tête. En les voyant

ensemble, Constantin, qui décidément était amoureux, saisit une

bouteille de vin de Champagne et coupant les fils de fer, dirigea

le bouchon vers la figure de son rival que miss Cömpbell préserva à

l’aide de son gros gant de fourrure: dès lors le feu commença. Je me

demandai pendant le combat ce que nous ferions de cette quantité de vin

débouché: heureusement nous en bûmes très-peu. Tous mes compagnons,

selon la fastueuse habitude sibérienne, mirent pied à terre, et

tenant chacun deux bouteilles dans leurs bras, dépassèrent mes chevaux

de quelques pas. Puis ils répandirent dans la neige cette liqueur

précieuse à l’endroit même où devaient glisser peu après les patins

de mon traîneau. J’accomplis scrupuleusement la même cérémonie, en

m’efforçant de ne pas rire, et je pris congé de cette aimable caravane,

non sans lui avoir donné rendez-vous soit à Tomsk, soit à Irkoutsk,

soit à Kiachta.

Quand nous partîmes chacun de notre côté, j’entendis encore quelques

détonations de bouchons auxquelles je ne pus répondre qu’en déchargeant

mon revolver, ce qui était beaucoup moins élégant; puis je distinguai

quelques minutes encore le bruit des clochettes de leurs attelages;

enfin tout s’évanouit. Constantin me regarda alors piteusement: le

pauvre garçon comparait sans doute mentalement son tête-à-tête avec

celui de son rival. J’employai tous mes soins à le consoler; mais que

font les raisonnements les plus sages en pareil cas? Il eût volontiers

jeté dix Mentors à la mer pour un regard de sa Calypso.

Ce qui me frappa tout d’abord sur cette route, ce fut l’absolue

solitude. Les traîneaux de transport qui conduisent les marchandises

chinoises et les produits de la Transbaïkalie à Nijni-Novgorod se

gardent bien de passer par Omsk: ce serait faire un détour inutile. La

rencontre d’un traîneau est donc, dans ces parages, chose extrêmement

rare. La neige est même à peine suffisamment battue pour indiquer

le chemin et pour faciliter la marche. On ressent une impression de

désert, d’immensité, de silence. Peu à peu la végétation s’amoindrit,

diminue, disparaît entièrement: on entre enfin dans les grandes steppes.

En été, la steppe est une immense prairie dont l’herbe crépue et

nourrie repose le regard par sa teinte douce, et amortit les chocs par

son épaisseur.

De Paris à Pékin par terre: Sibérie-Mongolie · 第 5 / 18 段