la Sibérie, avait reçu l’ordre de rejoindre immédiatement son régiment
en garnison à Kazan. Malgré l’état de maladie où il se trouvait, il
partit, je dirai presque avec plaisir, parce que c’était la volonté
de l’empereur. Il y était bien forcé, me dira-t-on. C’est vrai; mais
les paysans russes ont le caractère ainsi fait que, pour le tzar, ils
acceptent sans mot dire une souffrance dont ils ne supporteraient pas
la moitié pour le reste des hommes.
[Illustration: Un votiak dans les forêts de la Grande Russie.]
Au moment d’atteindre le but de son voyage, ce jeune soldat, ayant
perdu ses forces, avait été pris d’un étourdissement, s’était écarté
du chemin battu par les traîneaux et, à quelques mètres de là, s’était
presque totalement enfoui dans la neige dont la surface horizontale
cachait une forte et subite dépression de terrain. Quand je passai
près de lui, il était secouru par un homme d’un aspect étrange: sa
barbe et ses cheveux étaient d’un rouge ardent; un arc et des flèches
étaient fixés sur ses épaules, et ses pieds reposaient sur des planches
extrêmement longues, à l’aide desquelles il pouvait se soutenir sur la
neige à l’endroit même où le pauvre soldat s’était presque enfoui.
Renseigné que j’étais sur les peuplades indigènes, je n’eus besoin
que d’un court examen de cet homme pour reconnaître en lui un Votiak.
Je me plus à examiner un spécimen de cette race qui a occupé le pays
non-seulement avant les Russes, mais avant les Tatares. Véritables
enfants de cette partie de l’empire slave, les Votiaks semblent avoir
conservé quelque chose de leur ancienne souveraineté naturelle, tant
ils parcourent facilement, même l’hiver, les forêts sans issues de la
Grande Russie et y poursuivent le gibier qui leur sert de nourriture.
A l’aide de ce Votiak, nous installâmes le pauvre malade sur un
traîneau de transport dont une file passa à ce moment-là comme par
miracle. Nous lui donnâmes de l’eau-de-vie pour le réchauffer, un peu
de nourriture, et nous repartîmes ensuite chacun de notre côté.
Je regrettai la direction que j’avais à suivre quand je vis ce Votiak,
comme le dieu de la forêt, disparaître peu à peu entre les arbres,
se riant des abîmes au-dessus desquels il passait sans même s’en
apercevoir; bête fauve par la couleur et par les mœurs, homme de cœur
comme il venait de le prouver et compatissant envers les malheureux;
curieux assemblage de sauvagerie et de sensibilité. J’aurais voulu
suivre cet homme, étudier ses mœurs, traquer avec lui les cerfs, les
ours et les loups, mener sa vie étrange! mais, hélas! j’étais fatigué
d’un simple voyage en traîneau: que j’ai souvent regretté d’être
l’esclave d’un corps!
En 1774, les Votiaks étaient au nombre de cinquante-cinq mille. Aucun
recensement n’a été fait depuis cette époque. Beaucoup d’entre eux ont
été convertis à la religion chrétienne, mais cependant bon nombre sont
restés idolâtres et pratiquent encore de nos jours les cérémonies de
leur culte dans les profondeurs des forêts.
Des tentes placées de distance en distance, généralement dans des
lieux pittoresques où croissent des sapins et des bouleaux, servent de
sanctuaire aux Votiaks. Ces tentes ont une seule ouverture, toujours
placée du côté du midi.
Elles sont dénuées de tout meuble et de tout ornement[4].
[4] Müller.
Les Votiaks ont trois divinités principales: un maître et seigneur
suprême de toutes choses, appelé Inmar, un dieu qui protége la terre et
les moissons, puis enfin, un troisième dieu qui règne sur les eaux.
Inmar habite le soleil, qui est aussi pour les Votiaks l’objet d’une
grande vénération.
A la principale fête de l’année, qui se célèbre au mois d’août, le
grand prêtre, connu sous le nom de Toua, se rend à l’un des sanctuaires
dont j’ai parlé, et là il immole dans l’ordre suivant un canard, une
oie, un taureau et un cheval. Ce cheval doit être alezan; cependant
il peut être à la rigueur d’une autre couleur, pourvu qu’il ne soit
pas noir. Les fidèles font ensuite un repas de la chair de ces
animaux; puis le Toua recueille le sang et la graisse, en remplit le
sac des estomacs qu’il brûle avec une partie des os. Les têtes sont
suspendues à un sapin voisin et les peaux sont vendues au bénéfice du
grand-prêtre[5].
[5] Pallas.
Avant d’enterrer les morts, les Votiaks les lavent avec soin, et les
revêtent de riches ornements. Au moment de refermer la fosse, ils
jettent quelques pièces d’argent et disent au défunt: «Cette terre
est à toi.» Quand les Votiaks passent une rivière, ils arrachent une
poignée d’herbe et disent à l’eau: «Ne me retiens pas.» Enfin, quand un
membre d’une famille est dangereusement malade, les parents ont coutume
d’immoler une brebis noire[6]. Ces pratiques sont toujours faites
en cachette, et ce n’est qu’à grand’peine que Pallas et Müller sont
arrivés à connaître celles que je viens de citer.
[6] Müller.
Il est d’usage en Russie, toutes les fois qu’un nouvel empereur
monte sur le trône, de faire prêter aux Votiaks un nouveau serment
de fidélité: on étend par terre une peau d’ours, on place sur elle
une hache, un couteau et un morceau de pain. Chaque Votiak coupe un
petit morceau de ce pain, et avant de le manger récite la formule
suivante: «Dans le cas où je ne demeurerais pas toute ma vie fidèle à
mon souverain, où je me révolterais contre lui de mon propre mouvement
et avec connaissance; si je néglige de lui rendre les devoirs qui lui
sont dus ou si je l’offense en quelque manière que ce soit, qu’un
ours semblable à celui-ci me déchire au milieu des bois, que ce pain
m’étouffe sur-le-champ, que ce couteau me donne la mort et que cette
hache m’abatte la tête.» Il n’y a pas d’exemple, dit Gmelin, qu’un
Votiak ait violé son serment, bien qu’on les ait souvent inquiétés à
cause de leur religion.
La route qui conduit de Kazan à Perm traverse d’immenses forêts
d’arbres verts. Je la parcourus par un froid assez vif. Le thermomètre
variait entre vingt et trente degrés. A cette température, qui n’est
pas extraordinaire en Sibérie, il est rare déjà que le moindre vent
vienne agiter l’atmosphère. Tous les arbres de la forêt étaient donc
dans la plus complète immobilité. Ils abaissaient seulement de temps en
temps et avec lenteur une de leurs branches, pour la débarrasser d’un
fardeau de neige trop considérable.
Ce silence complet, cette souffrance muette de la nature sans lutte,
sans protestation, sans plainte même, ne manquaient pas de grandeur.
Le désert d’Afrique est imposant par son immobilité et son impassible
indifférence. La mer semble montrer son hostilité par son perpétuel
mouvement.
La Grande Russie donne à la fois l’impression de la mer et du désert
de l’Afrique: elle est aussi immobile que ce dernier et aussi peu
hospitalière que l’autre.
Perdu au milieu de ces immensités, on ne mourrait pas seulement de faim
comme dans les sables du désert, on y mourrait aussi crevassé par le
froid, comme on mourrait étouffé par les eaux au milieu de l’Océan.
A cette passivité apparente, à cette haine sourde et implacable,
il se joint un aspect fantastique particulier à ce pays et qui est
certainement une des causes de la superstition répandue dans cette
contrée. Au sein de ces forêts que l’on peut appeler des forêts
vierges, non pas qu’elles soient impénétrables, mais parce qu’elles
sont inhabitées, la neige tombe avec inégalité. Çà et là des cèdres
énormes protègent sous eux un large espace; plus loin, au contraire,
les avalanches dont j’ai parlé, produites par la faiblesse de
certaines branches forment de grandes pyramides. D’un côté le vent en
arrondit la surface, d’un autre des arbustes déjà vigoureux, cherchant
à rompre leur linceul, en heurtent les contours. Il en résulte sous
ces bois que tout est irrégulier, mais que tout prend une forme; or,
cette forme restant incertaine, l’imagination peut la faire effrayante,
surtout à la tombée de la nuit, quand le blanc de la neige devient
pâleur et le noir des cèdres obscurité.
En parcourant ce pays, je me sentais saisi de pitié pour cette nature.
Je songeais aux palmiers de Menton, aux lauriers-roses de Grenade, aux
orangers de Blidah, et alors je plaignais ces pauvres bouleaux, tous
ces arbres que je voyais ensevelis sous la neige et tellement immobiles
qu’ils semblaient anéantis par le froid. Cependant tout changement de
climat eût pu nuire à leur beauté et peut-être causer leur mort, tant
chaque être vivant est ici-bas placé dans un milieu, à un niveau qui
lui convient et qu’il ne peut changer sans se nuire à lui-même. Que
d’hommes pourraient trouver là de salutaires conseils! Mais cessons les
remarques misanthropiques.
Ma commisération pour cette nature fut si grande, que cette nuit-là
je me rendis coupable, devrais-je l’avouer? d’une faute grave contre
la galanterie française. En arrivant à un relai, nous rencontrâmes
deux femmes qui depuis un jour entier attendaient qu’on voulût bien
leur donner des chevaux pour continuer leur voyage. Le chef de poste
venait enfin de se laisser fléchir, leur traîneau était attelé et elles
allaient partir, lorsque Constantin présenta notre podarojnaia de la
couronne: «Voilà ma dernière troïka, dit le maître du relai; je vais
être obligé, bien malgré moi, de vous faire attendre. -- Faites dételer
le traîneau de ces femmes», dit Constantin, sans s’inquiéter du coup
qu’il portait aux pauvres voyageuses.
Je ne compris qu’à la fin ce dont il s’agissait, mais je doute que
ma galanterie eût été la plus forte après avoir examiné ces deux
personnes, que j’étais libre de laisser partir ou d’obliger à rester.
Si la nuit tous les chats sont gris, toutes les femmes emmaillottées,
pour un voyage en Sibérie, sont uniformément laides.
De plus, rien ne donne l’apparence de la malpropreté comme un froid
intense et prolongé.
Je ne sais ce que Don Quichotte aurait fait devant _ces deux
Dulcinées_: l’impossibilité où je me trouvais de les suivre, fit que je
préférai les précéder.
Le lecteur verra par la suite ce qu’il advint de cette rencontre.
J’eus la lâcheté d’approuver, au moins par mon silence, la décision
de Constantin, et nous continuâmes notre voyage sans autre incident
jusqu’à Perm, où nous arrivâmes le 26 décembre, au lever du jour.
CHAPITRE VI
PERM. -- LA ROUTE D’ÉKATÉRINEMBOURG.
Les hôtels en Sibérie. -- Un conseiller général. -- Ce que
menacent de devenir les finances russes. -- Musique nationale.
-- De la passion de s’agrandir. -- Entrée en Asie.
Bien qu’encore en Europe, Perm a tout à fait l’aspect d’une ville
sibérienne, les maisons sont en bois, sans étages et jetées çà et
là au hasard. La position de la ville rappelle un peu celle de
Nijni-Novgorod. Dominant la Kama de toute la hauteur d’un coteau,
Perm peut ensuite étendre ses regards sur une campagne immense, sans
accident de terrains et couverte de forêts.
Je descendis à l’hôtel de la Poste. On sourirait vraiment si l’on
inspectait le domicile que je décore ici du nom pompeux d’hôtel. Et
cependant la pauvreté de notre langue m’oblige à maintenir cette
expression. Je ne peux pas appeler auberge ou gargote le plus important
asile que puissent trouver les voyageurs dans une ville qui est la
capitale d’une province aussi étendue que notre chère France.
Sous le rapport des expressions, la langue russe est d’une richesse
désespérante pour ceux qui ont le courage d’en commencer l’étude,
Constantin se plaisait à me faire souvent des questions de ce genre:
«Comment appelez-vous, monsieur, en français un champ de blé dont
les épis commencent à se montrer? -- Comment appelez-vous dans votre
langue un livre dont le propriétaire ne coupe les pages qu’à mesure
qu’il les lit?» -- Je répondais quelquefois: «Nous n’avons pas un mot
spécial pour résumer cette périphrase;» ou plus souvent, «je ne sais
pas,» préférant me diminuer moi-même aux yeux de mon jeune compagnon,
qu’atténuer son estime pour notre dialecte.
Les murs de ma chambre, comme tous ceux de Sibérie, étaient blanchis à
la chaux.
Le mobilier consistait en quelques chaises et en un canapé; pas de
toilette, pas de lit. Voilà en Sibérie la chambre du voyageur, et
encore la plus luxueuse, car souvent le canapé manque. Personne,
du reste, ne connaît les douceurs du lit: J’ai reçu à Kiachta
l’hospitalité chez un négociant, jouissant d’une fortune considérable
qui, pour dormir, s’enveloppait dans une couverture de laine et
s’étendait sur deux fauteuils placés en face l’un de l’autre.
Dans chaque hôtel un petit réservoir est fixé au mur d’un corridor.
On en tire l’eau en soulevant une tige de cuivre placée à la partie
inférieure. Tout vrai Sibérien ou Sibérienne s’imagine avoir le corps
aussi purifié qu’Antinoüs ou que l’Alexis de Virgile, lorsqu’il a été à
ce réservoir se laver les mains et se mouiller la figure.
J’éprouvai rarement dans le cours de mes voyages un aussi grand
désappointement qu’à Perm, quand après les fatigues d’une longue route
en traîneau je trouvai pour tout confortable celui que je viens de
décrire. Sachant ne devoir pas rencontrer au delà plus de bien-être, je
résolus de protester dès le premier jour; j’allai acheter une grande
vasque en cuivre que je fis apporter dans ma chambre et, bon gré mal
gré, remplir d’eau. Mes ablutions furent plus d’une fois l’objet
d’altercations très-vives entre les maîtres d’hôtel et Constantin.
Celui-ci, heureusement, voyant quelle importance j’y attachais, prit ma
défense si chaudement que toujours il remporta la victoire, mais non
sans efforts et sans recevoir de grands reproches sur ma malpropreté
et les inondations qui marquaient mon passage.
Une autre incommodité bien grande pour un voyageur, c’est de ne pouvoir
aérer sa chambre: on y est enfermé, calfeutré, mastiqué et sur le tout
chauffé à vingt-huit, trente et trente-cinq degrés de chaleur. Comme le
froid de la Sibérie centrale est rarement inférieur à trente degrés,
on éprouve en sortant de chez soi une différence de température de
soixante à soixante-dix degrés.
Quand on eut apporté tout le contenu de mon traîneau dans ma chambre,
car ce tas d’objets si disparates devait toujours au repos figurer
devant mes yeux; quand je me fus à peu près installé et reposé,
Constantin m’amena un monsieur qu’il me présenta comme membre du
conseil général de Perm.
Un conseiller général, quels que soient son origine, ses droits et ses
fonctions, semble être toujours un symptôme d’institutions libérales.
Ce dignitaire, quelque peu décentralisateur et désireux d’accroître
ses prérogatives, ne se rencontre d’ordinaire que sur les terrains
démocratiques. Aussi j’avoue qu’en apercevant en pleine atmosphère
russe un homme revêtu du titre de conseiller général, je crus à une
apparition. J’osais à peine lui donner la main. Je me demandais si, à
l’exemple du commandeur, il n’allait pas me retenir dans une étreinte
fatale, en me reprochant sinon de l’avoir tué lui-même, d’avoir au
moins désiré la mort de son père, le suffrage universel.
Je passe les mille autres griefs que ce conseiller général, s’il eût
été fantôme, eût pu avoir contre moi. Mais par bonheur il n’était pas
fantôme. Je m’en aperçus promptement. C’était non-seulement un homme
véritable, mais aussi un homme aimable, s’exprimant facilement en
français, connaissant à fond notre histoire et nos institutions. Il
avait en outre le grade d’ingénieur breveté des mines. Je pus donc avec
lui me renseigner sur beaucoup de choses, d’autant plus qu’il se prêta
à m’instruire avec une grande courtoisie.
Par opinion, il eût peut-être contre l’Empereur, donné la main au
vieux noble que j’avais vu à Kazan, mais avec la restriction mentale
d’anéantir plus tard la noblesse dont il se serait servi pour atteindre
son but. J’avais donc affaire à un républicain.
Quand je le félicitai sur la dignité dont l’exercice l’attirait à Perm
à ce moment: «Je me passerais fort bien de cet honneur, me répondit-il,
car nos assemblées provinciales sont loin d’avoir les prérogatives
des vôtres. L’Empereur, en les créant, a voulu faire croire à son
libéralisme, mais en réalité il ne leur a donné que des droits
illusoires: d’abord, les membres de ce conseil sont nommés par les
propriétaires importants du gouvernement de Perm, qui ont reçu du tzar
la faculté d’envoyer aux sessions un ou plusieurs représentants. Le
président du conseil est nommé par le gouvernement. Il n’est en aucun
cas permis de parler politique. Le général gouverneur de Perm peut,
quand il lui plaît, ne tenir aucun compte des vœux émis par le conseil.
Celui-ci peut, il est vrai, en pareil cas, en appeler au sénat de
Pétersbourg, mais la réponse est invariable: elle émane directement du
cabinet de l’Empereur et prononce la dissolution du conseil. Nos votes
sont donc bien loin d’avoir force de loi. Trois fois nous avons demandé
l’amélioration de la route de Perm à Ékatérinembourg; vous verrez dans
quel état elle se trouve encore.»
Parmi les notions intéressantes que me donna cet agréable causeur,
j’en citerai une qui a rapport aux finances de l’empire. Je m’étonnais
de ne pas voir en Russie, contrée réputée riche, plus de métal en
circulation. «Le gouvernement, me dit-il, a le tort de ne pas chercher
ses principaux revenus dans l’agriculture et dans les ressources
métallurgiques dont le pays abonde. Il a été ébloui par les richesses
aurifères de la Transbaïkalie, et il espère maintenir indéfiniment
par elles sa situation financière. Un décret punit des peines les
plus sévères les propriétaires de mines d’or qui n’enverraient pas à
Pétersbourg tout ce qu’ils ont extrait des entrailles de la terre.
L’Empereur se trouve donc ainsi accaparer à l’origine tout le métal
russe. Il ne rembourse ses sujets qu’avec des billets de banque.
Cet état de choses ne pourra que s’aggraver, si des réformes
considérables et immédiates ne sont pas adoptées dans l’administration
et dans la répartition de l’impôt. Le budget se monte en effet à quatre
ou cinq cents millions de roubles, tandis que l’État ne tire des mines
que soixante-quinze à quatre-vingt millions de roubles. A quel taux
tombera le papier russe si on continue à en émettre une semblable
quantité.»
Mon intéressant ingénieur, faisant alors intervenir dans son exposé
ses opinions politiques, ajouta: «Il est impossible à un seul homme de
prétendre savoir tout ce qui se passe sur un aussi immense territoire.
Si encore l’Empereur avait pour s’instruire les interpellations d’une
opposition sage et éclairée! mais il se garderait bien d’apporter à
la constitution de semblables réformes. La preuve de l’ignorance dans
laquelle se trouve l’administration supérieure de l’empire, c’est que
je reçois chaque année quatre mille roubles pour faire marcher, en ma
qualité d’ingénieur, une usine du gouvernement fermée depuis cinq ans.»
Je ne pus m’empêcher de sourire, en apprenant ce fait, tout à fait
concluant et péremptoire.
Je remerciai mon interlocuteur, à qui l’on eût pu si justement
appliquer ce proverbe russe: «Nul ne laisse échapper de ses mains un
oiseau du gouvernement sans lui arracher quelques plumes.» Je le priai
de me conduire le soir à la séance du conseil général, et je me rendis
avec Constantin à une importante fonderie de canons située à cinq
kilomètres de Perm.
Les canons qui sont faits là sont-ils vraiment supérieurs, comme le
prétendait le directeur de l’usine, à tout ce qui a été construit en
Prusse jusqu’à ce jour?
Puissent les bouches de ces formidables machines ne se tourner jamais
contre la France!
La séance du conseil général à laquelle je me rendis le soir fut
complétement dénuée d’intérêt; d’ailleurs elle se termina promptement
faute d’orateurs. Tous les membres de cette sérieuse assemblée se
retirèrent presque immédiatement après avoir répondu à l’appel de leur
nom pour se rendre à un concert que donnait ce soir-là une troupe de
musiciens ambulants dirigés par un Monsieur Slavenski.
Le peuple russe, essentiellement musicien, chante dans toutes les
circonstances de la vie. Après la cérémonie d’un mariage, les invités
prennent place dans huit ou dix traîneaux et se promènent à la suite
les uns des autres pendant plusieurs heures en chantant. On fait
de même aux enterrements, aux baptêmes; quelquefois, par la seule
raison que c’est l’hiver, qu’on n’a pas de travail à accomplir et
que la température n’est pas trop rigoureuse. M. Slavenski a écouté
ces chants, les a notés, s’est adjoint une quarantaine d’artistes
remarquables et court le monde en donnant des concerts où ces airs
populaires remplissent tout le programme. Ils sont tout simplement
sublimes, unissant à une exubérante richesse d’harmonie une remarquable
simplicité mélodique. J’ai prié M. Slavenski de me donner quelques-uns
de ses morceaux: il a été inexorable.
Plus ou approche d’un but, plus on est impatient de l’atteindre: il
me tardait donc beaucoup à Perm de fouler enfin la terre de Sibérie.
Comme la distance qui me séparait d’Ékatérinembourg n’était pas
très-longue, je me figurais devoir la parcourir rapidement. Mais,
hélas! le conseiller général avait raison, la route était dans un état
déplorable. Peut-on même honorer du nom de route un terrain dont la
surface est rarement plane l’espace d’un seul mètre, où des trous d’une
profondeur de trois, quatre et cinq pieds se succèdent sans la moindre
interruption? L’iemschick doit calculer savamment la chute du traîneau
dans chacun de ces trous, pour que les jambes de ses chevaux ne soient
pas broyées au choc du véhicule; puis il gravit, non sans de grands
efforts, l’autre versant du fossé, au sommet duquel il doit s’arrêter
de nouveau pour préparer une autre dégringolade.
Le lecteur comprend aisément ce qui résulte d’une telle locomotion pour
les pauvres voyageurs: on peste d’autant plus que la lenteur se joint
à la fatigue. J’ai mis vingt-quatre heures à parcourir quarante-cinq
kilomètres; j’enrageais. Mon espoir était d’apercevoir enfin la chaîne
des monts Ourals. Mais un vent épouvantable qui soulevait la neige et
la faisait monter vers le ciel en épais tourbillons bornait ma vue à
quelques centaines de mètres.
Pour passer le temps, je questionnai Constantin: «Qu’y a-t-il en été
sous cette neige? -- De l’herbe. -- Et à quoi sert-elle? -- A rien. --
Qui la récolte? -- Personne. -- Qui coupe ces bois? -- Personne. --
Tous ces terrains appartiennent-ils à quelqu’un? -- Pas toujours. --
Cette terre n’est donc capable de rien produire? -- Au contraire, elle
serait extrêmement fertile si on la cultivait. -- Mais alors, pourquoi
votre empereur a-t-il autant la passion des conquêtes quand il pourrait
tirer de si grands profits de son propre territoire? Pourquoi va-t-il
chercher de l’or en Transbaïkalie, dans la vallée de l’Issoury et
peut-être bientôt dans la Corée, comme le bruit s’en répand parmi les
Russes, quand il aurait tout près de lui des sources de richesses bien
plus abondantes et bien plus sûres? Pourquoi surtout conduit-il son
armée dans les déserts brûlants de la Tartarie qui s’appelait autrefois
indépendante? Pourquoi dépense-t-il tant d’argent à la conquête de
Khiva, quand il pourrait en ramasser sur ses propres terres?»
A ces mots, Constantin, qui tenait à la gloire de son empereur, et
je l’en félicite, me répondit dédaigneusement: «Je comprends que les
Français, dont la patrie est moins étendue que notre gouvernement
de Perm, soient jaloux de l’immensité de notre territoire. Sachez,
Monsieur, que nous marchons à la conquête de l’Asie tout entière, qui
est le berceau de notre race, et à la conquête aussi de Constantinople,
où notre religion a pris naissance.»
Mon compagnon était blessé, c’était facile à voir, et je me tus pour
laisser tomber sa colère. Une heure après cette conversation, je
voulus voir si mon jeune ami me gardait encore rancune: «Qu’il me
tarde d’arriver! lui dis-je; cette longue route me fatigue. -- Hein,
Monsieur, s’écria-t-il en se rengorgeant, la Russie, comme c’est grand!
Il n’y a pas dans le monde entier un empire d’une pareille étendue. --
Vous vous trompez, répliquai-je en pensant aux terrains non cultivés
et absolument inutiles que nous venions de traverser. -- Et lequel,
s’il vous plaît? -- L’empire des mers!» Ses narines épatées s’enflèrent
alors démesurément; je crus qu’il allait me maudire.