A cause donc de la nouveauté et de la variété du spectacle, j’ai

trouvé la route agréable en quittant Novgorod. Le temps passait plus

vite encore que les rives du fleuve sur le lit duquel nos chevaux nous

entraînaient en galopant de toute leur vitesse.

Ce bon Volga est véritablement d’un caractère tout exceptionnel, et

nous ne possédons pas en France un cours d’eau digne d’une aussi

complète admiration. Pendant l’été il est sillonné de bateaux à vapeur;

ceci est plus dans son rôle et je ne l’en plains pas.

Mais il veut bien encore, pendant l’hiver, se rendre utile à l’humanité

et servir au transport des céréales qu’il a fertilisées de ses eaux

bienfaisantes. Rien n’est beau comme cette grande route de glace d’une

largeur démesurée, plus coulante et plus unie que tous les revêtements

d’invention humaine, sans cailloux, sans fossés, sans cahots. Rien

n’amuse le voyageur novice comme de voir filer les rives, de compter

les montagnes et les vallées que la congélation du fleuve le dispense

de franchir; de côtoyer des îles, tout étonnées d’être devenues terre

ferme, de rencontrer çà et là des barques immobilisées et d’accrocher

des bateaux à vapeur.

Trois heures et demie environ après avoir quitté Novgorod, quand la

nuit fut tout à fait tombée, nous arrivâmes au premier relai.

Dans chacune de ces maisons de poste, se trouve une pièce destinée

aux voyageurs. Cette pièce, bien que chauffée aux frais du maître de

la maison, devient la propriété des passants: ils peuvent y manger,

dormir, faire ce que bon leur semble et, chose plus curieuse, y

séjourner indéfiniment sans que personne ait droit de les en chasser.

Bien que cette concession provienne de contrats passés entre les

maîtres de poste et l’administration supérieure, je me hâte de dire

qu’il serait dans le caractère russe de l’inventer si elle n’était

obligatoire: ce peuple est essentiellement hospitalier.

Cette qualité résulte peut-être de la rigueur du climat; mais je

croirais plutôt, tant elle est générale et spontanée, qu’elle est le

résultat d’un naturel heureux et bon.

J’aurai à m’étendre plus tard sur les mérites du paysan russe. Je ne

veux pas m’arrêter sur son hospitalité qui, d’ailleurs, est commune à

toutes les classes. La société de Pétersbourg ne peut pas assurément

être suspecte de manquer de bienveillance envers les étrangers; mais

le vieux noble moscovite lui-même, malgré sa fierté, malgré sa haine

pour les nouvelles institutions sociales, malgré ses regrets de ne

plus voir Moscou la résidence des empereurs et son antipathie pour les

modes européennes adoptées dans la nouvelle capitale; malgré tout cela,

le seigneur moscovite a conservé profondément enracinées les vieilles

traditions de respect envers celui qui est son hôte, et il regarde

l’hospitalité non pas comme une vertu, mais comme un devoir.

Aux relais sibériens, on trouve souvent quelque plaisir dans cette

chambre des voyageurs. Il est rare de la rencontrer vide. On ne manque

pas alors de sujets de conversation. Ceux qui vont en sens contraire

se demandent mutuellement des renseignements sur le voyage, sur l’état

de la route, sur les difficultés plus ou moins grandes qu’ils ont

éprouvées à obtenir des chevaux. Ceux qui se dirigent du même côté

se sont ordinairement déjà rencontrés dans un ou plusieurs relais

précédents et se traitent en vieilles connaissances. Quand le relai se

trouve dans un village, les notables de l’endroit viennent d’ordinaire

passer une heure ou deux avec les voyageurs. Ils demandent des

nouvelles politiques à ceux qui viennent de l’Occident et des nouvelles

commerciales ou industrielles à ceux qui viennent de l’Orient. Tous

causent indifféremment les uns avec les autres sans acception de

classe, d’état, de position. Leurs rapports sont toujours empreints de

la plus entière bonhomie.

Mais dans les relais qui sont échelonnés entre Nijni et Kazan, il n’en

est pas toujours ainsi.

Les voyageurs de ces parages sont trop rapprochés de la civilisation

pour être aussi bons hommes. Ils sont trop instruits des nouveaux

principes sociaux d’égalité et de fraternité pour ne pas se défier les

uns des autres. Ils regardent les gens qu’ils rencontrent comme des

rivaux dont la présence peut retarder leur voyage, et s’ils avaient la

liberté, telle que les frères et amis la comprennent, ils briseraient

plutôt les traîneaux de leurs voisins que de leur rendre service dans

des cas difficiles.

Je ne m’attardai pas dans ces premiers relais, où je ne rencontrai

que des visages hostiles, à cause des recommandations exceptionnelles

que je possédais pour avoir des chevaux. Aussi douze heures après mon

départ, j’avais déjà parcouru plus d’un quart de la distance qui me

séparait de Kazan.

Nous voyagions toujours sur le Volga. Un peu avant le lever du jour

je fus étonné du bruit étrange que produisait le pas des chevaux sur

la glace: ce n’était plus ce son mat et creux qui m’avait effrayé à

Nijni-Novgorod. C’était un son nouveau, et l’homme en général, mais

surtout, remarque triste à faire, l’homme expérimenté, se défie du

nouveau. Ce son me paraissait le plus épouvantable qu’on pût entendre

sur la glace: c’était un clapotement. Comme mon compagnon avait souri

de mes premières craintes à Nijni, je n’osai pas tout d’abord lui faire

part de celle-ci.

Par un excès d’amour-propre que je tenais déjà probablement du contact

des Russes, j’allais le laisser dormir, quand je reçus en plein

visage une éclaboussure qui mit le comble à mon effroi. Je bondis sur

Constantin, qui, en vrai Sibérien, ronflait à effrayer les loups:

c’était d’un faible secours contre le danger actuel. Tandis que je le

réveillais, mon imagination, que venait-elle faire en pareil cas? mais

enfin, mon imagination, mise en jeu sans doute par la poésie du voyage,

me fit songer à dame Fortune sauvant la vie à l’enfant qui dort au bord

du puits: l’absence complète de roues me ramena bientôt à des idées

pratiques et j’expliquai la situation à Constantin avec une brièveté

qui pourrait servir d’exemple à bien des orateurs. Il questionna

l’iemschik. Celui-ci répondit avec la plus grande tranquillité: Oui,

monsieur, il dégèle; mais la neige seule est fondue, et la glace n’a

rien perdu de son épaisseur.

Comme le ciel était chargé de nuages, la nuit était profondément noire.

L’expérience surtout servait à guider le cocher, et puis l’eau! fatal

indice de route quand cette route est le lit d’un fleuve glacé. Je me

replaçai sans mot dire dans le fond du traîneau; mais je l’avoue sans

amour-propre (peut-être parce que je ne fréquente plus les Russes),

il me semblait que la glace successivement fléchissait, craquait,

s’entr’ouvrait, puis reprenant suffisamment d’épaisseur, nous soutenait

sans efforts. -- Quelle puissance, grand Dieu! que l’imagination!

Peu à peu le jour parut; il faudrait plutôt dire une sorte de

crépuscule, car un brouillard épais nous enveloppait de toute part.

Le sommet du coteau qui borde constamment la rive droite du Volga

traçait à peine dans le ciel une ligne plus sombre. Tout le reste se

confondait dans un gris général. On ne pouvait rien distinguer, pas

même la rive. Nous entendîmes bientôt sous les pieds des chevaux un

crépitement significatif, annonçant que le dégel commençait à entamer

la glace. Puis des fendillements sinistres coururent à droite et à

gauche au passage du traîneau. L’iemschik, jugeant enfin la situation

périlleuse, mieux vaut tard que jamais, donna à notre attelage une

allure vertigineuse jusqu’au prochain village où nous pûmes gagner la

terre.

La nuit suivante, il neigea. Aucun état atmosphérique n’est aussi

désagréable pour des voyageurs en traîneau découvert.

Fatigué par les émotions de la nuit précédente, et surtout par

trente-six heures d’une locomotion à laquelle je n’étais pas encore

accoutumé, je m’étais endormi profondément. Comme il faisait à peine

froid, nous n’avions pas pensé, Constantin et moi, à baisser la toile

qui fermait au moins en partie le devant de la voiture, et nous

n’avions pas pris la précaution de couvrir notre visage. Comme notre

respiration se défendait par elle-même et détruisait les flocons qui

auraient pu lui nuire, nous ne nous apercevions pas de notre situation.

La neige se fixa partout et devint bientôt très-épaisse. Elle nous

couvrit même la figure; elle pénétra dans nos dachas entr’ouvertes, et

fondant au contact, mouilla notre pelisse intérieure. L’eau nous inonda

par le cou et par les manches. Le froid commençant alors à nous saisir,

occasionna notre réveil. Et quel réveil! Notre esprit qui revenait de

loin ne nous donna d’abord aucune explication: nous ouvrions les yeux

sans pouvoir rien distinguer; nous sentions un poids sur tout notre

corps sans pouvoir rien saisir. Je crus un instant au délire ou à la

continuation d’un cauchemar: le froid que j’éprouvais m’apprit la

vérité. Dès lors nous pressâmes l’iemschik afin d’arriver vite à un

relai et de nous sécher. L’atmosphère s’en chargea auparavant. Le vent

tourna de quelques degrés vers le nord, les nuages se dissipèrent; un

froid piquant se fit bientôt sentir. Tout gela, jusqu’à nos vêtements,

qui devinrent plus raides que les cilices les plus sévères, plus durs

qu’une peau tannée.

Heureusement, la distance qui nous séparait de Kazan n’était plus

très-grande. Le lit du Volga, sur lequel nous pûmes voyager de nouveau

au lever du jour, nous permit de franchir encore plus rapidement cette

distance, et le 19 décembre, vers une heure de l’après-midi, nous

faisions notre entrée dans l’ancienne capitale des Tatares, après avoir

accompli ce qu’on appelle en Sibérie un voyage court et facile.

CHAPITRE V

KAZAN. -- VOYAGE A PERM.

La Vierge de Kazan. -- Témoignage de dédain chez les Russes.

-- Dîner chez un grand seigneur. -- Sa manière de raconter

l’affranchissement des serfs. -- Les Tatares. -- Le voyage en

traîneau. -- Caravane de déportés. -- Les Votiaks. -- Aspect

de la Grande-Russie.

La ville de Kazan n’est pas située sur le bord du Volga. Elle est bâtie

sur la rive gauche, à un grand kilomètre du fleuve.

Le lendemain de notre arrivée, Constantin me fit faire la connaissance

d’un de ses anciens compagnons de classe: ce jeune homme terminait à

l’université de Kazan ses études de médecine. Comme il connaissait la

ville à fond, je le priai de me servir de guide, ce qu’il accepta avec

une parfaite bonne grâce.

Nous allâmes à l’université, qui jouit d’une grande réputation; à la

cathédrale, qui m’intéressa vivement: son style diffère du byzantin,

qui est si répandu en Russie qu’on finit par s’en lasser comme de

toutes les uniformités. La construction de cette cathédrale doit

remonter à une époque reculée, car certaines parties rappellent

l’ancien Kremlin.

Les peintures sont bien exécutées, quoique souvent naïves comme aux

premiers âges. Le maître-autel est en argent massif.

Nous fîmes ensuite un pèlerinage à la vierge de Kazan, patronne des

voyageurs. Cette image était autrefois attachée à un arbre au milieu

de la forêt. Elle y opérait de grands miracles et les paysans venaient

de très-loin pour obtenir ses grâces. Un des premiers évêques de Kazan

la fit porter à la cathédrale afin qu’elle fût honorée dans un lieu

plus digne de ses mérites. Le lendemain de la cérémonie, à la grande

admiration de tous, la vierge était revenue d’elle-même à sa place

accoutumée. Trois fois on ramena processionnellement l’image dans la

ville, trois fois le même miracle vint attester le désir de la vierge.

Une église s’éleva alors à cette place privilégiée; puis un monastère

qui devint, après celui de Troïtsa, un des plus riches de la Russie.

Quelques habitations se groupèrent alentour, et maintenant la vierge de

Kazan se trouve malgré elle enfermée dans la ville.

C’est une image petite, du style byzantin, très-ancienne, et dont la

peinture est assez bonne.

Nous fîmes demander à l’abbesse la permission de visiter le trésor,

mais cette permission nous fut refusée. J’ajouterai, et ce sera ma

petite vengeance, que partout où je me suis présenté soit en Russie,

soit en Sibérie, les portes me furent toujours ouvertes, sauf au

monastère de Kazan.

Le jeune étudiant qui m’accompagnait fut choqué des procédés de

l’abbesse et témoigna son mécontentement à la manière des Russes,

en crachant vivement à terre à plusieurs reprises. Mais il n’en fit

pas moins mille révérences à la religieuse qui nous avait apporté la

réponse de la mère supérieure, et nous sortîmes en échangeant avec elle

les compliments les plus courtois.

Cette habitude de cracher à terre comme protestation est si populaire

qu’elle n’est même pas dédaignée dans la littérature. J’ai assisté,

précisément à Kazan, à une comédie dans laquelle l’auteur cherchait à

représenter jusqu’où peuvent aller les querelles intestines dans un

ménage mal assorti. J’ai compris la pièce presque d’un bout à l’autre,

malgré mon ignorance de la langue russe, parce que les meilleurs

arguments employés par les principaux personnages consistaient surtout

en la répétition de ce geste peu propre mais expressif.

[Illustration: La Mère supérieure du monastère de Kazan.]

D’ailleurs, ce qui eût empêché mon jeune compagnon de faire à l’abbesse

une réponse aussi explicite, ce n’eût certainement pas été un excès

de piété. Les élèves de l’université de Kazan se piquent, eux aussi,

d’être libres penseurs.

Et, ce qui est beaucoup plus grave sur le territoire russe, ils

poussent l’émancipation jusqu’à des idées politiques libérales. Mais le

gouvernement sait y mettre bon ordre. Lors de l’insurrection polonaise,

trois étudiants ayant un peu trop haut manifesté leur opinion, l’un

d’eux fut fusillé et les deux autres envoyés à perpétuité au fond de la

Sibérie.

Les républicains russes ont su flatter les rancunes que

l’affranchissement des serfs a fait naître contre le tzar actuel dans

certaine aristocratie: aussi, quelquefois, nobles et républicains,

partageant les mêmes espérances, se rapprochent les uns des autres. Le

lecteur ne s’étonnera donc pas que j’aie été présenté par un élève de

l’université de Kazan, à un représentant considérable de la vieille

aristocratie russe.

Ce fut naturellement à son point de vue personnel qu’il m’entretint

de l’affranchissement des serfs; mais comme cette mesure fut

appréciée différemment par toutes les personnes à qui j’en parlai, je

rapporterai textuellement l’opinion du vieux seigneur sans y ajouter de

commentaires:

Autrefois, me dit-il, tout le territoire russe appartenait

exclusivement à la noblesse. Le paysan, il est vrai, était à la merci

du seigneur sur la propriété duquel il habitait; il lui devait un

certain nombre de journées de travail. Mais le seigneur n’abusait

jamais de sa puissance; il avait même coutume de distribuer chaque

année en usufruit aux paysans une grande quantité de terrain comme

payement de leurs services. Avec cette organisation, le paysan avait

intérêt à travailler davantage; il travaillait pour le seigneur dont la

propriété s’améliorait; il travaillait pour lui-même afin d’acquérir

en peu d’années une véritable aisance. La terre produisait ainsi

davantage, et la prospérité générale du pays ne pouvait qu’y gagner.

Mais le tzar, comme autrefois Louis XIV en France, craignit l’influence

croissante des seigneurs et donna aux paysans la nue propriété des

terres qu’ils détenaient en usufruit. L’empereur se chargea lui-même

d’indemniser la noblesse, se réservant le droit de toucher sous forme

d’impôt l’ancienne redevance que, sans cette libéralité apparente, le

paysan eût continué à verser à son seigneur. Depuis lors, ajouta mon

interlocuteur, les seigneurs frustrés de leur autorité ont presque

tous abandonné leurs terres; les paysans voient les revenus de leurs

propriétés absorbés par l’impôt; cet impôt, qui est lui-même mal

réparti, rentre difficilement dans les caisses de l’État; il en résulte

que cet affranchissement, promulgué seulement en vue d’augmenter

l’autorité du tzar, a nui jusqu’à présent aux serfs d’abord, puis à la

noblesse, puis à l’État.

Ce noble seigneur, on peut le voir, ne faisait aucune concession. Les

changements sociaux les plus minimes, je dirai même les plus justes,

car il n’y en a encore que de cette dernière espèce en Russie, lui

paraissaient des monstruosités.

A côté de ce rétrograde, les plus ardents royalistes français eussent

paru tout au moins de dangereux libéraux.

D’ailleurs, la soirée que je passai chez lui m’intéressa vivement; on y

suivit ponctuellement les vieilles coutumes russes. Après le souper,

chacun alla serrer la main du maître et de la maîtresse de la maison en

signe de remercîment.

Ceux-ci répondirent par la formule sacramentelle: «Je vous demande

pardon de ce que Dieu m’a donné à manger aujourd’hui quand j’avais

l’honneur de vous recevoir»; et ils envoyèrent à leurs amis quantité de

dépêches ainsi conçues: «A votre santé, les absents n’ont pas toujours

tort.»

Ces coutumes, qui sont charmantes en elles-mêmes, perdent beaucoup de

leur valeur quand on connaît le mobile qui les inspire: la vanité, et

surtout la vanité de la dépense. A la place des mots renfermés dans ces

dépêches, il eût fallu lire: Sachez, monsieur, que je viens de m’offrir

une bouteille de vin de champagne; la satisfaction que j’éprouve à vous

le faire savoir dépasse de beaucoup tous les autres plaisirs que j’ai

pu en tirer.

La population tatare qui sillonne les rues de Kazan ajoute au

pittoresque de la ville. Quoique dépouillés de leur territoire par les

Russes depuis 1552, les Tatares peuvent cependant marcher dans Kazan la

tête haute, car non-seulement ils sont les fondateurs de cette ville,

mais ils en ont encore fait chèrement payer la prise à leurs ennemis:

après avoir accompli plusieurs sorties, repoussé plusieurs assauts,

ils supportèrent avec courage la privation d’eau que les Russes leur

infligèrent en coupant toutes leurs communications avec le Volga. Quand

toute espérance de victoire fut anéantie, la reine tatare se tua en se

précipitant du haut de la tour Sonnbec, qui s’est conservée intacte

jusqu’à nos jours.

Cette tour est intéressante en ce qu’elle a tout à fait la même

physionomie que ses fondateurs: à l’exemple des Tatares dont les traits

sont demi-arabes et demi-mongols, la tour Sonnbec est moitié minaret et

moitié pagode; elle domine la ville à une grande hauteur et est encore

un de ses plus beaux ornements.

Le fanatisme mahométan, excité par la domination chrétienne, ferme plus

hermétiquement encore les harems tatares que ceux du Bosphore ou de

Tunis. Il ne m’a donc pas été possible d’apercevoir une seule femme de

cette race proscrite. Je le regrette, car à en juger par leurs maris,

les femmes doivent être d’une beauté incomparable: aux traits réguliers

et élégants de la race mauresque, les Tatares joignent une grande force

musculaire, de la noblesse et une fierté de vaincus. Ce physique

avantageux revêt certainement une grande valeur morale, car les Russes,

qui traitent ce peuple avec dédain, ont adopté pourtant ce proverbe:

Honnête et fidèle comme un Tatare.

Kazan est la dernière ville sur la route de la Sibérie qui conserve

encore l’aspect européen, en ce sens que beaucoup de maisons sont

construites en pierre et qu’elles sont disposées suivant des

alignements parfaitement définis. Mes instincts voyageurs me poussaient

donc à la quitter. Nous allâmes, Constantin et moi, faire quelques

provisions de bouche pour le voyage. Nous achetâmes des saucissons, du

caviar, du fromage et surtout du pain blanc, qui, trempé dans du thé,

fait le fond de la nourriture du voyageur en Sibérie. Pour se risquer

dans ces parages, il ne faut être ni gourmet ni gourmand. J’ai souvent

même été étonné du peu dont l’homme a besoin pour se soutenir: quels

forçats surmenés que nos estomacs français! Nous endossâmes pour la

seconde fois nos trois vêtements de fourrure, et le 23 décembre, à

quatre heures du soir, nous glissions de nouveau à côté l’un de l’autre

sur la poussière neigeuse et glacée de la route qui mène en Sibérie.

Pour qu’on puisse voyager avec rapidité en traîneau, il faut que la

neige sur laquelle on glisse soit extrêmement battue. Les traîneaux

particuliers ne sont pas assez nombreux pour écraser la neige: ce

sont les traîneaux de marchandises qui se chargent de cet office. Or,

ceux-ci marchent à la file les uns des autres: la partie de la route où

il est avantageux de passer est donc étroite. Il en résulte que deux

traîneaux ne se rencontrent jamais sans se heurter. D’ailleurs, les

pièces de bois dont j’ai parlé garantissent trop bien de tout danger

pour que les iemschiks prennent la peine de s’écarter suffisamment. Les

traîneaux ainsi préservés, glissent l’un contre l’autre, se chassent

mutuellement, quelquefois avec une telle force d’impulsion qu’ils se

trouvent jetés sur le même plan que leurs chevaux et avancent quelques

instants perpendiculairement à la route.

Le cas le plus grave est le choc de deux traîneaux de différentes

grandeurs: le plus grand, au lieu d’être simplement poussé par son

adversaire, est pris en dessous et est levé à une assez grande hauteur,

de manière même à verser quelquefois.

Mais la chute n’est jamais que partielle. Le traîneau versé, glisse

de côté sur un seul patin et sur l’extrémité de la pièce de bois

préservatrice. On ne s’arrête pas pour si peu. L’iemschik, ne pouvant

plus se tenir sur une surface verticale, se cramponne au tablier, et se

soutient par la force des bras. Les chevaux continuent leur course au

galop; et l’on voyage ainsi pendant trois cents ou cinq cents mètres,

jusqu’à ce qu’un cahot de la route replace le traîneau d’aplomb sur ses

deux patins.

Chaque partie de la route de Sibérie offre des avantages ou des

inconvénients particuliers; mais les petits incidents dont je viens de

parler sont constants, du moment que l’on ne voyage pas sur le lit d’un

fleuve. Le résultat le plus désastreux de ces cahots permanents pour un

voyageur novice, c’est le manque de sommeil: pendant la nuit qui suivit

notre départ de Kazan, je ne pus dormir, tandis que Constantin ronflait

toujours, soit qu’il tombât sur moi, soit que je l’écrasasse de tout

mon poids.

Je me plaignais, à part moi, de ma nuit sans sommeil, quand nous

rejoignîmes au lever du jour une caravane de condamnés. Ces malheureux

étaient conduits à pied et enchaînés jusqu’aux confins les plus

éloignés de la Sibérie orientale.

Certes, je n’avais pas alors plus de pitié que maintenant pour les

assassins ni pour les voleurs, et depuis que j’avais passé la frontière

russe, je plaçais les conspirateurs au même niveau, sinon plus bas

encore; cependant, je ne pus me défendre d’un grand serrement de cœur

à la vue de ces malheureux dont plusieurs avaient trois mille lieues à

faire à pied pour atteindre quoi? un bagne.

Quelques traîneaux suivaient cette caravane et quand je demandai

pourquoi ils étaient là, on me répondit: Pour les malades et pour

les princes. Phrase significative et qui dénote bien ce qu’est cette

puissance formidable de l’empereur en Russie, puissance devant laquelle

tous doivent courber la tête, depuis les laboureurs jusqu’à ceux qui

sont assis sur les marches du trône.

L’empereur peut condamner sans jugement un individu à deux ans de

prison, si tel est son bon plaisir et lui déterminer pour toute la vie

un lieu de déportation.

Parmi ces exilés que j’avais sous les yeux, il y avait donc peut-être

un innocent. Cette pensée m’eût fait alors bien amèrement frémir, mais

j’étais déjà trop bon sujet russe pour oser seulement la concevoir.

Il n’est pas rare, d’ailleurs, en Sibérie, de rencontrer des voyageurs

à pied. Je ne vis, il est vrai, que peu de femmes qui me firent songer

à la jeune Sibérienne de Xavier de Maistre: Si nos directions avaient

été les mêmes, peut-être leur eussé-je offert une place dans mon

traîneau, à l’exemple des paysans qui, dans les monts Ourals aidèrent

l’héroïne, devenue populaire, à terminer son voyage. Mais je croisai

souvent des hommes qui, malgré la neige, malgré le froid, malgré

l’absence d’habitations sur des étendues considérables, marchaient à

pied vers un but souvent très-éloigné, soit pour les besoins de leur

famille, soit pour faire un pèlerinage, soit par ordre du gouvernement.

De Paris à Pékin par terre: Sibérie-Mongolie · 第 3 / 18 段