Combien la situation fut changée, quand saint Serge, au moment de la

grande invasion mongole, eut conseillé au prince Dmitri de marcher

contre les Barbares dans les plaines du Don! Ce prince, victorieux du

farouche Mamaï, combla de présents la nouvelle communauté. -- En 1393,

Troïtsa fut en partie pillé et brûlé par les Tartares, mais le corps

de saint Serge, retrouvé comme par miracle au milieu des décombres,

continua à être l’objet de la vénération. Les tsars, les princes,

les boyards firent successivement de larges offrandes au couvent,

dont la richesse devint légendaire en Russie. -- Au milieu du siècle

dernier, Troïtsa possédait, outre un amoncellement presque incroyable

de joyaux, des domaines immenses et cent mille paysans. On estimait

alors la fortune du monastère à plus d’un milliard de francs. -- Ses

fortifications, qui existent encore, le défendirent en 1609 contre

l’invasion polonaise, et elles abritèrent les jeunes tsars Jean et

Pierre Alexiévitch pendant une des révoltes des Strélitz[3]. -- Outre

les bâtiments qui servent de demeure aux religieux, l’enceinte de

Troïtsa renferme actuellement neuf églises dont la richesse excite

l’étonnement plutôt que l’admiration du voyageur. Toutes les parties

peintes ou émaillées des figures de saints ou de madones sont entourées

de saphirs, de rubis, d’émeraudes, de topazes et de diamants d’une

grosseur énorme. Le tombeau de saint Serge est en argent doré, le

baldaquin est en argent massif et est supporté par quatre colonnes

de même métal. Les chasubles dont les religieux se revêtent pour

la célébration des offices sont couvertes de quinze, dix-huit et

jusqu’à vingt et une livres de perles. On est d’abord ébloui par tant

de magnificence; puis comme toutes ces choses n’ont réellement de

valeur que par leur rareté, on devient indifférent à cause de leur

agglomération elle-même. -- D’autres auteurs plus habiles ont assez

longuement parlé de Troïtsa pour que je ne fatigue pas le lecteur par

une description détaillée de ce couvent dont il a certainement déjà

connaissance. -- Mon guide me fit tout visiter, les chapelles, le trésor,

où l’on remarque huit boisseaux de perles fines que l’on a reléguées

à tout jamais dans une vitrine, ne sachant à quel usage les employer;

puis il me reconduisit à l’une des portes de la grande enceinte et me

tendit la main. J’avoue que ce geste m’embarrassa: quand on vient de

visiter le monastère de Troïtsa, une somme de cent mille francs paraît

une bagatelle. -- Avant de prendre congé de ce religieux, je lui demandai

à visiter la bibliothèque: «Nous n’en avons pas», me répondit-il. -- Cet

homme me parut alors véritablement pauvre, et je lui donnai de bon

cœur une gratification. -- M. de Custine prétend que le couvent possède

en réalité une bibliothèque, mais que les règlements interdisent de la

montrer au public. Je souhaite vivement que M. de Custine dise vrai.

[3] Garde impériale instituée par Ivan IV en 1545 et

supprimée par Pierre le Grand en 1705.

En revenant de cette promenade, je reçus la visite d’un jeune homme

nommé Constantin Kokcharof. C’était un habitant de la Sibérie

orientale. Il avait le teint brun-jaunâtre, les pommettes saillantes,

rappelant celles des Mongols, les cheveux crépus, les lèvres

proéminentes à la manière des nègres, la taille petite, et cependant

une grande force musculaire. Il tenait à la fois de l’homme du Nord

et de l’indigène des forêts équatoriales: je suis sûr qu’en cherchant

bien dans sa généalogie, il eût trouvé, vers l’époque de la conquête

des Indes par les Mongols, l’alliance de quelque grand-père avec une

adoratrice de Brahma et de Wichnou. Il me dit en entrant: «Que Dieu,

Monsieur, bénisse votre voyage»; puis il se nomma et me présenta la

main suivant la mode sibérienne.

Même en Russie, du reste, il est de toute impolitesse de ne pas tendre

immédiatement la main à la personne dont on fait connaissance.

«Monsieur, ajouta Constantin, je suis l’ami de M. Sabachnikof, chez qui

vous avez donné rendez-vous à M. Pfaffius, commissaire de Kiachta. Je

retourne à Irkoutsk où habitent mes parents. J’ai écrit à M. Pfaffius

pour lui demander de le suivre en Sibérie, et il m’a répondu en me

donnant votre adresse. M’acceptez-vous pour compagnon? Je vous servirai

d’interprète, et vous aurez avec moi l’avantage de voyager plus ou

moins promptement selon votre caprice et en suivant la direction qu’il

vous conviendra de prendre.»

Je lui montrai mes lettres de recommandation. Il en trouva une pour son

père et une autre pour son oncle, tous deux fonctionnaires en Sibérie.

Dès lors l’affaire fut conclue, et je ne pensai plus qu’à partir.

Mon jeune compagnon m’était très-précieux en ce qu’il connaissait à

fond la route.

Il allait parcourir pour la sixième fois l’immense espace qui sépare

Moscou du fleuve Amour. Il avait fait ce voyage pendant l’été et

pendant l’hiver; aussi put-il me renseigner immédiatement sur les

précautions indispensables à prendre contre le froid et contre la

fatigue. Il m’apprit que dans le traîneau, en outre de ma fourrure de

iénotte, je devrais encore endosser une dacha, sorte de pelisse fourrée

en dedans et en dehors, dans laquelle on disparaît entièrement depuis

les pieds jusqu’à la tête. Celle que j’achetai le lendemain était

doublée de lièvre blanc et recouverte d’élan aux poils courts mais

épais. Ces deux fourrures n’étant pas considérées comme suffisamment

élégantes, je dus y faire joindre un col en peau de castor. Ainsi

emmaillotté, je m’imaginai dans mon innocence pouvoir impunément

affronter tous les froids sibériens.

J’ai vu dans le cours de mes voyages bien des habiles et bien des

exploiteurs, mais je n’ai jamais entendu de raisonnement aussi

hardi que celui de l’interprète de l’hôtel à Moscou: «Monsieur, me

dit-il effrontément, vous me devez au moins trois cents francs de

gratification; voici comment: Vous aviez absolument besoin d’un

compagnon russe pour aller en Sibérie. Quand M. Kokcharof est venu vous

demander, j’aurais pu lui répondre que je ne vous connaissais pas, et

tout en causant avec lui, m’informer de son adresse. Puis, je serais

venu vous dire: J’ai trouvé l’homme que vous cherchez, mais je ne vous

ferai connaître son nom que si vous me donnez mille francs. Je n’ai pas

fait cela, monsieur, vous devez bien m’en tenir compte.»

La colère me fit un instant oublier la volonté de l’Empereur, ses

décrets qui défendent de frapper; je levai la main ou plutôt le pied

en mettant le raisonneur à la porte. J’appris plus tard que cet homme

était un Polonais, ce qui me mit en sûreté de conscience, car la règle

s’étend-elle à ces proscrits? et après avoir bouclé mes malles, je

me rendis au chemin de fer de Nijni-Novgorod en tête-à-tête avec M.

Constantin Kokcharof.

[Illustration: Le monastère de Troïtsa.]

Nijni-Novgorod est la dernière station du chemin de fer sur la route de

Sibérie.

Pour se rendre de la gare à la ville, il faut traverser la rivière de

l’Oka, quelques centaines de mètres avant son embouchure dans le Volga.

Quand je suis arrivé à Novgorod, le 15 décembre, le passage d’hiver sur

la glace avait commencé. Le lit de l’Oka était sillonné de traîneaux

venant d’Irkoutsk, de Nikolaefsk, du bout du monde, et apportant au

chemin de fer toutes sortes de denrées asiatiques. Chaque rivière de

Russie ou de Sibérie gèle d’une manière différente. Toutes ont même un

aspect assez particulier pour qu’on puisse les reconnaître à la seule

inspection de la glace qui les recouvre. Cela provient des conditions

atmosphériques, de la nature et de la conformation du rivage, et

surtout de la rapidité du courant.

L’Oka, une fois gelée, présente à sa surface de grosses boursouflures,

formant comme une succession de monticules et de petites vallées. Le

Parisien sédentaire se représente dans son imagination les rivières

du Nord pendant l’hiver comme de véritables miroirs polis où des

patineurs circulent avec une vitesse très-grande et font ainsi de longs

voyages. Excepté le Volga peut-être, sur lequel la glace est presque

partout unie à cause de la lenteur du courant, mais où la présence de

la neige ne permettrait pas le patinage, je n’ai vu aucune rivière

recouverte d’une glace uniformément horizontale. Plusieurs même ont

une surface tellement bouleversée qu’il serait impossible d’y circuler

en voiture. Le cours de l’Oka n’est pas de ce nombre; il pourrait

être cité, au contraire, parmi les moins tourmentés. Malgré cela, en

voyageur inexpérimenté, je me serais certainement refusé à croire, à

cause des inégalités du chemin, que je voyageais sur une rivière, si

mon attention ne se fût fixée sur un bruit qu’on ne peut oublier après

l’avoir entendu, et qui lève immédiatement toute incrédulité: bruit de

creux, roulement d’abîme et comme le grondement sourd d’un prisonnier

qui appelle: et au-dessus de cette prison fragile sur laquelle on pèse,

il n’y a pas un refuge, pas un support, rien à saisir au moment où, le

poids devenant trop lourd pour la glace, on la sentirait fléchir.

De même que dans une voiture dont on sent les chevaux emportés, on se

rejette instinctivement en arrière, comme pour lutter avec la force

qui vous entraîne; ainsi, la première fois que l’on voyage sur la

glace, on éprouve en soi comme un soulèvement général dont on ne peut

se défendre; on reproche aux autres d’être là; on voudrait que tout

le monde devînt atome; et comme notre qualité commune à nous, pauvres

terrestres, hommes ou choses, est de peser, on en veut à tout, car

tout ce qui est là peut contribuer à un enfouissement général. Aussi,

dès qu’on se sent sur terre, on éprouve une vive satisfaction, et en

arrivant à Novgorod on peut dire un grand charme.

Cette ville est en effet à la fois pittoresquement bâtie et

intéressante par l’animation de ses bazars.

Le Volga, au lieu où il reçoit l’Oka, a au moins six kilomètres de

large. Une grande colline ou plutôt une montagne longe la rive droite

de cette immense nappe d’eau, et Novgorod se dresse gaiement au sommet

de cette montagne, surveillant l’Asie, contemplant l’Europe, prête

à se réfugier dans l’une ou dans l’autre, selon la frontière par

laquelle serait menacée la nationalité russe à laquelle elle tient

surtout, comme elle l’a bien prouvé. Se riant des distances à l’aide

de son chemin de fer et de ses deux cours d’eau, défendue contre les

inondations par sa position élevée, contre la misère par son commerce,

contre la décadence par sa foire annuelle et importante; Novgorod est

une des villes les plus agréables à visiter, parce qu’en opposition à

ce que l’on rencontre d’ordinaire en Russie, tout y respire la gaieté,

le travail, la richesse.

Les rues du bazar surtout ont une animation extraordinaire. Même

quand ce n’est pas l’époque de la foire, des représentants de tous

les peuples d’Asie, vêtus des costumes les plus bizarres et les

plus dissemblables, s’y croisent en grand nombre. Dans ce quartier

commerçant, le seul peut-être ainsi disposé en Russie, les maisons ont

plusieurs étages et les boutiques sont superposées les unes aux autres,

bien qu’elles n’appartiennent pas toujours au même propriétaire. Des

balcons en bois où l’on monte par des escaliers extérieurs et où la

circulation est libre sur toute la longueur de la rue, servent au

public pour aller faire des emplettes aux étages supérieurs.

Dans le reste de la ville, les maisons sont élégantes; elles sont

construites presque toutes en pierres, ce qui est regardé, au delà

de Moscou et plus encore au delà de Kazan, comme une magnificence;

plusieurs hôtels confortables donnent asile aux voyageurs; on voit

partout dans cette cité, petite mais bien vivante, les résultats de

l’activité des habitants et du mouvement d’affaires qui s’y fait

perpétuellement.

Près de là s’élève une colonne dédiée à Sviataslof Vsévolovitch, au

lieu où il a vaincu les Suédois et les Polonais.

Du pied de cette colonne, placée sur l’un des sommets les plus élevés

de la grande colline où est bâtie Novgorod, on découvre une vue qui

pourrait servir de type pour représenter les paysages ordinaires de

la Russie pendant l’hiver. Au premier plan, dort le large Volga,

enseveli sous la glace; le froid, cette force impalpable et peut-être

la plus implacable de toutes les forces connues, immobilise ce fleuve

géant. Rien ne pourrait résister à cette pression incalculable de la

nature auprès de laquelle toutes les inventions humaines ne sont que

risée et atome. Le Volga semble, par l’horizontalité de sa surface,

accepter son sort avec résignation et craindre le fatal résultat d’une

lutte. Sur la rive gauche du fleuve et jusqu’à une distance énorme à

travers le crépuscule presque permanent de ces régions, on aperçoit de

longues ondulations grandioses et mélancoliques, recouvertes de forêts

indéfinies dépouillées de leurs feuilles. Çà et là quelques sapins

rompent la monotonie de cette nature sauvage; mais les troncs blancs

des bouleaux se détachent sur eux comme des apparitions; puis les

ormeaux et les chênes montrent partout leurs squelettes. Vue sérieuse

et triste s’il en fut jamais, devant laquelle on se demande pourquoi

tant de peuples ont désiré s’établir dans une pareille contrée et

pourquoi tant de sang y a été répandu.

CHAPITRE IV

LE VOLGA PENDANT L’HIVER ENTRE NIJNI-NOVGOROD ET KAZAN

Diverses sortes de podarojnaia. -- Ce que sont les préparatifs

d’un long voyage en traîneau. -- Départ de Nijni. -- Les

relais de poste. -- Un dégel momentané. -- La neige. --

Arrivée à Kazan.

A peine arrivé à Novgorod, mon grand désir fut de commencer le plus

tôt possible le voyage en traîneau: l’homme est ainsi attiré vers

l’inconnu, dût-il en souffrir.

Je me rendis chez le gouverneur de la province, afin qu’il me

facilitât les moyens d’obtenir des chevaux dans les relais de poste.

Il existe pour cela trois sortes de recommandations, appelées en russe

podarojnaia.

La plus précieuse de toutes, la podarojnaia de courrier, ne s’obtient

que dans les cas exceptionnels; pour un envoyé extraordinaire de

l’empereur, par exemple.

Quand on arrive dans un relai muni de ce papier, le chef de poste doit

donner immédiatement des chevaux, quelque dépourvu qu’il puisse en

être, en réquisitionner même si cela est nécessaire, et ordonner au

cocher de ne pas cesser le galop.

La podarojnaia de la couronne, bien que placée au second rang, est

encore très-appréciable. On l’accorde généralement aux fonctionnaires

qui se rendent à leur poste ou qui voyagent pour un service public:

c’est de cette dernière qu’a bien voulu me gratifier le gouverneur

de Nijni-Novgorod. Les chefs de poste doivent toujours réserver une

troïka (attelage de trois chevaux) pour le cas où il se présenterait un

voyageur muni d’une podarojnaia de la couronne. Il est donc rare, quand

on possède ce papier important, de ne pas être servi immédiatement,

quand on arrive dans un relai. Les cochers s’attachent au bonnet et aux

bras des plaques de cuivre qui avertissent au loin les conducteurs de

traîneaux venant en sens contraire, d’avoir immédiatement à se ranger

sous peine de certains châtiments, et ils mènent aussi leurs chevaux

presque toujours au galop comme dans le cas précédent.

Entre la podarojnaia de la couronne et la podarojnaia la plus commune,

il y a une grande différence. Celle-ci est pour la masse des voyageurs

ordinaires. Il faut d’abord payer assez cher pour l’obtenir; et puis

on est à la merci de tous les chefs de poste, qui ne vous donnent des

chevaux que si tel est leur bon plaisir.

La règle est que chaque attelage doit se reposer six heures entre

chaque course. Il arrive donc souvent qu’on ne rencontre dans les

relais que des attelages prenant le repos réglementaire, à l’exception

de celui réservé aux porteurs de podarojnaia de la couronne. J’ai vu

souvent des voyageurs attendant depuis deux ou trois jours qu’un chef

de poste voulût bien se laisser fléchir ou se lassât de les avoir chez

lui.

Malheureusement les concessionnaires des relais ont tout avantage à

prolonger une pareille situation. On ne leur paye pas le logement qui

est gratuit, mais on prend toujours chez eux quelque nourriture, et ils

espèrent qu’à la fin, lassés d’une attente si prolongée, les voyageurs

leurs payeront une forte gratification pour obtenir une troïka, même

fatiguée d’une course récente.

L’organisation de la poste depuis Nijni-Novgorod jusqu’à Tumen

n’appartient pas en ce moment au gouvernement. Elle est affermée

temporairement à M. Michaëlof, qui est en train d’acquérir une fortune

considérable en louant ses chevaux fort cher.

Muni comme je l’ai dit plus haut d’une recommandation de cet heureux

concessionnaire et aussi d’une podarojnaia de la couronne, grâce à

l’amabilité du gouverneur de Nijni, il me semblait que je pouvais

partir dès le lendemain matin.

Hélas! j’avais compté cette fois encore sans les froids sibériens.

Pendant toute la matinée, je dus courir de boutique en boutique pour

achever les préparatifs d’un voyage prolongé en traîneau. Le nombre

des objets à acheter était incalculable. Constantin en avait dressé

une liste gigantesque. Je ne rentrai chez moi qu’à une heure de

l’après-midi, fatigué, agacé, altéré, mourant de faim, et ne me sentant

plus de forces que pour me coucher et dormir.

C’est alors que Constantin me dit avec le plus grand flegme: «A

présent, monsieur, nous sommes prêts; désirez-vous partir?» Je voulais

lui demander de ne monter en traîneau que le lendemain ou au moins

d’attendre quelques heures, quand mes yeux tombèrent au milieu de

la chambre sur la montagne de mes acquisitions. Celle qui m’avait

stupéfié lors de ma visite à M. Pfaffius n’était qu’une colline auprès

de celle-ci. Il y avait là des malles en cuir mou qu’on remplit

de vêtements et dont la présence au fond du traîneau amortit les

secousses; des valises rondes pour servir de traversin la nuit, des

touloupes, une dacha en peau de mouton, des coussins, des matelas, des

saucissons de veau et de mouton, des bottes de feutre, des couvertures

de feutre, des bouteilles d’eau-de-vie, des cordes, un marteau, un

attirail restreint mais indispensable de menuiserie et de serrurerie,

huit paires de gros bas de laine, des ceintures, des sacs, du pain

blanc, des oreillers, et _encore bien d’autres choses_. De plus,

mes malles ne pouvant plus servir, tous les vêtements que j’avais

apportés de France gisaient çà et là dans cette chambre étroite et ne

semblaient pas les moins étonnés de se trouver en pareille compagnie.

Ni les greniers les plus bouleversés, ni les voitures de déménagement,

ni quelque arrière-magasin du mont-de-piété, rien enfin, si ce n’est

peut-être la cervelle de certains illuminés politiques, ne peut donner

l’idée d’un pareil désordre.

Ce beau spectacle me rendit le courage. Je n’eus plus qu’une pensée,

le départ, et je fis demander les chevaux.

Tandis qu’un domestique allait chercher l’attelage, nous nous mîmes en

devoir, Constantin et moi, d’entasser tous les objets dont je viens

de parler dans un traîneau que j’avais fait venir de la fabrique de

Romanof, le plus célèbre des carrossiers russes. Ce traîneau, du

reste, était merveilleusement construit. Il réunissait au plus haut

point les deux qualités de légèreté et de solidité qui constituent une

bonne voiture. Comme il était ouvert, nous pouvions jouir pendant le

jour de l’aspect du pays, tandis qu’une capote fixe que nous fermions

complétement le soir, à l’aide d’une toile grise goudronnée, nous

protégeait un peu contre le vent et contre la neige. Deux pièces de

bois placées à une très-faible hauteur au-dessus du sol et disposées

en biais de l’avant à l’arrière empêchaient le traîneau de verser,

au moins dans les circonstances ordinaires, et garantissaient sa

caisse contre les rencontres et les chocs qui se reproduisaient, sans

exagération, vingt et trente fois par jour.

Comme on fait son lit on se couche, dit le proverbe. Ainsi, en Russie,

comme on dispose son traîneau, on supporte plus ou moins les fatigues

du voyage. Constantin avait pour cela un véritable talent. Il plaçait

les matelas en pente savamment calculée; il dissimulait tous les angles

saillants ou qui le fussent devenus après le tassement d’une route

prolongée. Il plaçait du foin dans les parties moins résistantes qui

se fussent creusées après plusieurs cahots. Il transformait en un

mot notre traîneau en un véritable lit moelleux, qui nous eût fait

supporter sans fatigue les quinze cents lieues que nous avions à

parcourir jusqu’à Irkoutsk, sans les circonstances dont je parlerai

plus bas. Quand tous ces préparatifs furent terminés, quand les chevaux

furent attelés, je commençai à me revêtir de mon costume de voyage.

Qui n’a pas été en Sibérie ne peut se douter de l’affublement d’un

voyageur au long cours dans ce pays.

Endosser un si grand nombre de vêtements est un véritable travail qu’on

ne peut accomplir, surtout la première fois, sans rire beaucoup et sans

transpirer encore plus.

Nous mîmes d’abord quatre paires de bas de laine et, par-dessus, en

guise de chaussures, une paire de bas de feutre qui nous couvrait les

jambes. Nous endossâmes, comme je l’ai dit plus haut, trois épaisseurs

de fourrure. Nous nous couvrîmes la tête avec un bonnet d’astrakan et

un bachelique. Une fois dans le traîneau, nous nous enveloppâmes les

jambes dans un tapis de fourrure et nous nous enfonçâmes l’un à côté de

l’autre dans deux couvertures de feutre.

Cet accoutrement, qui serait exagéré pour se préserver pendant quelques

heures même du froid le plus intense, devient léger et à peine

suffisant quand on reste longtemps exposé à l’air et surtout avec la

fatigue d’un voyage prolongé nuit et jour en traîneau sans arrêts pour

le coucher.

Le seul point défectueux dans la construction des traîneaux sibériens,

c’est l’absence de siége pour l’iemschik ou le cocher: ce malheureux

est obligé de s’asseoir sur une plate-forme en bois qui recouvre les

pieds des voyageurs, les jambes pendantes à droite ou à gauche, et de

conduire de côté. Quand il a affaire à des chevaux difficiles, il se

met à genoux ou même debout sur cette planchette. Cette organisation

est d’autant plus regrettable qu’il faut une véritable science pour

diriger et maintenir les petits chevaux de l’Asie septentrionale.

Dès qu’ils se sentent attelés, est-ce ardeur toute simple, est-ce

désir de se préserver du froid, ils sont d’une impatience _à nulle

autre pareille_. Ils s’agitent, piétinent, grattent la terre du pied,

mordillent la neige, ou en ramassent une grosse boule qu’ils rejettent

en fine poussière. Les cochers parviennent à peine à les calmer au

moyen d’un trémolo constant, qui a pour instrument les lèvres et non la

langue, comme dans la bouche des charretiers français. Ils accentuent

davantage ce trémolo quand ils vont sauter sur la plate-forme du

traîneau, ce qui est pour eux une opération délicate. A ce moment, les

chevaux ne connaissent plus aucun frein, renoncent à toute obéissance

et partent au grand galop. Si les cochers manquaient leur coup, ils

seraient rejetés par les barres de bois dont j’ai parlé à une grande

distance de la voiture, et les voyageurs continueraient sans conducteur

une course effrénée. C’est ce qui faillit arriver au premier iemschik

dont le hasard nous gratifia: ses chevaux prirent subitement une allure

vertigineuse au moment où il saisissait le tablier en bois de la

voiture pour prendre place sur la planchette. En homme courageux, il

ne lâcha ni son point d’appui ni ses guides, et il se fit traîner dans

la neige à nos côtés pendant quelques minutes. Au bout de ce temps,

il trouva heureusement je ne sais quelle saillie dans la caisse du

traîneau où il put appuyer un genou. Enfin, grâce à la force extrême

qu’il avait dans les bras et au secours que nous lui portâmes, il

parvint à se hisser à sa place, qu’il ne quitta plus jusqu’au premier

relai: c’est ainsi que nous sortîmes de Nijni-Novgorod, le 17 décembre,

à trois heures du soir.

La première journée d’un voyage en traîneau est pleine de charmes. On

goûte les attraits d’une locomotion nouvelle; on ne ressent encore

aucune fatigue, et l’on croise à chaque instant des habitants de la

ville que l’on quitte, venant de faire quinze, vingt et même trente

lieues pour leurs affaires ou pour leurs plaisirs.

[Illustration: Mon traîneau.]

La distance, quelque grande qu’elle puisse être, n’est jamais un

obstacle pour les Russes; je dirai même qu’ils ne la comptent pas.

Une femme me disait un jour à Pétersbourg: Voyez donc la cascade

de Tchernaiarietchka; j’y suis allée l’autre jour; j’en ai été

enthousiasmée; je ne croyais pas qu’il y eût rien d’aussi beau à la

porte de notre capitale. En prenant plus tard des renseignements

précis, j’appris que pour arriver à cette cascade, il fallait rester

quarante-huit heures en chemin de fer et douze heures en diligence.

On pense peut-être envoyer aussi à la porte de Pétersbourg les pauvres

marins à qui l’on donne l’ordre d’aller prendre la mer à Nikolaefsk,

c’est-à-dire à trois mille lieues de la capitale russe. Le lecteur

verra plus loin, s’il daigne continuer la route avec moi, les Sibériens

ne craignant pas d’entreprendre des voyages de quinze cents à deux

mille lieues en traîneau, avec des enfants en bas âge, quelquefois même

en nourrice.

De Paris à Pékin par terre: Sibérie-Mongolie · 第 2 / 18 段