Au moment dont je parle, les rayons de la lune rejaillissaie

Au lecteur

L’orthographe d’origine a été conservée et n’a pas été

harmonisée, mais quelques erreurs clairement introduites

par le typographe ou à l’impression ont été corrigées.

DE PARIS A PÉKIN

PAR TERRE

SIBÉRIE--MONGOLIE

L’auteur et les éditeurs déclarent réserver leurs droits

de traduction et de reproduction à l’étranger.

Cet ouvrage a été déposé au ministère de l’intérieur

(section de la librairie) en décembre 1875.

PARIS. TYPOGRAPHIE DE E. PLON ET Cie, RUE GARANCIÈRE, 8.

[Illustration: CARTE DU VOYAGE DE PARIS A PÉKIN PAR TERRE.

L’ITINÉRAIRE DE =M. MEIGNAN= EST INDIQUÉ PAR UNE LIGNE ROUGE.

Gravé par L. Kautz r. Bonaparte 82.

Paris Imp. Lemercier r. de Seine 57.]

DE PARIS A PÉKIN

PAR TERRE

SIBÉRIE -- MONGOLIE

PAR VICTOR MEIGNAN

OUVRAGE ENRICHI D’UNE CARTE

ET DE QUINZE GRAVURES DESSINÉES PAR L. BRETON

D’APRÈS DES CROQUIS DE L’AUTEUR ET DES PHOTOGRAPHIES

[Logo: H P -- LABOR OMNIA VINCIT IMPROBVS]

PARIS

E. PLON ET Cie, IMPRIMEURS-ÉDITEURS

10, RUE GARANCIÈRE

1876

_Tous droits réservés_

PRÉFACE

J’ai réuni dans ce livre mes notes de voyage. J’ai parcouru en

plein hiver la Sibérie, la Mongolie, le désert de Gobi et la Chine

septentrionale. Ce n’est donc pas de régions inexplorées, dont je

vais parler, mais de pays peu connus, sur lesquels j’espère apporter

quelques détails ignorés.

Beaucoup de personnes se représentent la Sibérie comme un immense

désert où végètent çà et là des exilés politiques et des criminels

déportés. C’est une erreur. La Sibérie n’est ni un bagne, ni une

solitude. Si l’on trouve dans la grande colonie russe d’immenses

espaces vides d’habitations, on y rencontre aussi, il ne faut

pas l’oublier, des centres commerciaux et industriels. Tomsk peut

incontestablement tenir une place honorable parmi les entrepôts les

plus importants du monde entier, et la Transbaïkalie contient des mines

d’or tellement fructueuses, que la Californie, où je passai peu de

jours après pour revenir en France, m’a paru une terre épuisée, dont

le destin est d’être prochainement abandonnée des mineurs. C’est là

le côté curieux de cette Asie russe; ce sont ces faits, qui ont bien

quelque importance que j’ai essayé de mettre en lumière.

La distance qui sépare les villes sibériennes et surtout l’éloignement

de Saint-Pétersbourg, où se décident toutes les questions politiques

et administratives, forcent les fonctionnaires et les industriels à

accomplir des voyages homériques.

Le Sibérien ne craint pas de rester quarante jours et quarante

nuits consécutives assis ou couché dans un traîneau. Il va des

rivages de la mer d’Okhotsk à Moscou! J’ai rencontré, à un relai,

un malheureux inspecteur militaire qui était obligé de faire dix

mille lieues par an pour exercer scrupuleusement ses fonctions. De

là une activité effrayante, qui contraste étrangement avec l’idée

d’exil, d’anéantissement, de malheur, que l’on se fait en France de ce

singulier pays.

Les déportés polonais, qui jouissent à présent, _dans un district

assigné_, d’une liberté presque entière, forment, dans cette société

toute composée de gens d’affaires, l’élément instruit, littéraire

et intelligent. Les villes sibériennes deviennent, grâce à eux, des

centres assez agréables. Aussi certains richards, véritables nababs

du Nord, qui pourraient mener joyeuse vie à Moscou et à Pétersbourg,

préfèrent-ils rester dans ces régions glacées.

On a beaucoup parlé depuis quelques années de la construction d’un

chemin de fer, qui, devant un jour être prolongé jusqu’à Pékin,

relierait Nijni-Novgorod et Irkoutsk. Je doute fort que la Russie

consente jamais à réaliser ce séduisant projet. La raison de cette

répugnance du gouvernement russe est facile à comprendre.

En hiver, le commerce sibérien est presque entièrement suspendu. Un

chemin de fer serait donc inutile. Ce n’est pas tout. Pour créer des

relations commodes entre Nijni-Novgorod et Irkoutsk, il suffirait

d’établir un service de bateaux à vapeur entre ces deux villes.

Quelques travaux peu considérables, le creusement de deux canaux

permettraient aux _steamers_ d’accomplir ce voyage. Ils se rendraient

de Nijni-Novgorod à Perm par le Volga et la Kama. Ils gagneraient

ensuite la Toura par la Guissovaga, d’où un canal, traversant la

chaîne de l’Oural, peu élevé en cet endroit, les mènerait à Tumen. De

là, ils suivraient le cours de la Toura, du Tobol, puis remonteraient

l’Obi et le Tom, jusqu’à la ville de Tomsk, pour entrer dans un second

canal, reliant le Tom à l’Askyche, ou le grand Ket à l’Iénesséï, et

gagneraient enfin Irkoutsk par Krasnoiarsk, en remontant l’Angara.

On pourrait objecter que la Sibérie pendant l’hiver sert de passage

aux caravanes qui apportent le thé en Europe, et que ce transit si

important serait singulièrement facilité par la construction d’un

chemin de fer. Cette observation est plus spécieuse que topique; car

les travaux d’édification d’une voie ferrée entraînent à de grandes

dépenses. Et ici le résultat commercial serait mince. En outre, un

chemin de fer devient tout à fait inutile, une fois que la route

fluviale, dont je viens de parler, sera terminée. Il suffira alors de

construire un dernier canal, reliant par une ligne très-courte l’Ouda

à la Chilka, pour que le thé puisse être amené par bateaux à vapeur de

la Chine méridionale, des rives du Yangsee à Nijni-Novgorod. Ce projet

est déjà presqu’en voie d’exécution, ainsi qu’on le verra dans la suite

de ce travail, et il entraîne à si peu de frais que ses promoteurs

vont tenter de faire passer leurs bateaux à vapeur par Vladivostok, le

lac Ibinko et la rivière de l’Issoury, ne redoutant pas la construction

d’un canal, dans le seul but d’éviter aux bateaux à vapeur de remonter

jusqu’à Nicolaefsk et à l’embouchure du fleuve Amour.

Il est donc fort peu probable qu’on puisse jamais se rendre en chemin

de fer de Paris à Pékin; on verra du moins, si l’on veut bien lire

ces notes de voyages, comment on peut accomplir ce trajet par terre

et dans des conditions qui, malheureusement, ne se modifieront pas de

longtemps.

DE PARIS A PÉKIN

PAR TERRE

SIBÉRIE -- MONGOLIE

CHAPITRE PREMIER

DE PARIS A SAINT-PÉTERSBOURG.

En chemin de fer. -- Berlin. -- Difficultés à la douane russe.

-- Aspect de la Petite-Russie. -- Soirée sur la Néva.

Je me décidai en l’année 1873 à passer mon hiver en Sibérie, et à

gagner Pékin par la Mongolie et le désert de Gobi au printemps de

l’année suivante. Bien des personnes, je me l’imagine, seront tentées

de me demander: Pourquoi cette décision? Pourquoi ce choix de la saison

d’hiver? Pourquoi..... pourquoi? A ces curieux je répondrai: J’avais vu

la Nubie et la mer Morte en été; je voulais voir la Sibérie sous son

manteau de glace. J’aime à visiter chaque pays dans sa saison typique,

comme on désire voir chaque homme dans l’exercice de sa spécialité.

Un pays chaud, l’hiver, ou un pays froid, l’été, font songer à un

officier de hussards transporté sur le pont d’un bateau, ou à un marin

en fantaisie d’équitation.

Une pareille décision prise, on peut dire que le voyage commence

immédiatement. La toile se lève, le spectacle apparaît. Chacun vous

accoste avec une question différente relative à ses idées ordinaires,

à ses occupations habituelles. Le médecin vous demande: Avez-vous

bonne santé? Le pharmacien: Avez-vous de la quinine? D’autres, suivant

leur caractère: Avez-vous un passe-port, un revolver, des cartes, une

lorgnette, des lettres de crédit, une ceinture à or, de bonnes valises?

que sais-je? de quoi n’affublerait-on pas le voyageur!

Le 25 octobre, à huit heures du matin, je quittai la gare du Nord. Je

ne voudrais pas faire en ce moment une description de Saint-Denis, de

Chantilly, de Compiègne, et pourtant je le devrais si j’étais sincère.

J’avais souvent traversé ces villes, mais mes impressions ce jour-là

étaient toutes neuves. J’étais déjà touriste et je les regardais en

touriste, tandis qu’autrefois je ne les regardais pas du tout.

Ces observations prématurées furent interrompues par l’embarras que

me causa la question d’un voyageur bavard. Ce voyageur était un Belge

(rien n’est liant comme un Belge): «Où allez-vous, monsieur? Vois-tu,

moi je vais jusqu’à Cologne; c’est un très-long voyage, savez-vous?

et j’aime assez causer pour faire passer ces douze longues heures de

wagon. -- Moi aussi je vais à Cologne. -- Ah! vous allez à Cologne? Est-ce

pour acheter des chevaux? Moi j’y vais pour cela. J’ai l’habitude

d’acheter mes chevaux en Prusse. -- Je n’y vais pas pour cela. -- Pourquoi

alors? -- Mon Dieu, pour en repartir, car je vais à Berlin. -- Ah! vous

allez à Berlin; pourquoi donc allez-vous à Berlin? Personne ne va là,

ni les touristes ni les gens d’affaires. -- J’y vais pour en repartir

encore, car de là j’irai à Pétersbourg».

Ses questions se succédèrent ainsi jusqu’au moment où, d’étape en

étape, nous eûmes achevé le tour du monde. Sa bonne face flamande prit

alors une expression de grotesque ébahissement. Il ne retrouva la

parole qu’après quelques instants, pour s’écrier en laissant tomber son

poing sur l’appui de la banquette et ouvrant une large bouche: «Ah! tu

fais le tour du monde! -- C’est pourquoi, lui ajoutai-je, ce n’est pas à

Cologne que je compte acheter des chevaux».

Cette conversation et la distraction qu’elle me causa m’empêchèrent de

saluer du regard une petite demeure qui me fut souvent hospitalière:

dernier souvenir de la famille et de l’amitié. J’étais dès lors bien

décidément errant et isolé.

Je ferai grâce au lecteur d’une description de la Prusse, de ce

pays-caserne, négation de tous les arts, de toutes les grâces, de tous

les charmes.

Dès qu’on a dépassé Cologne et le Rhin, petit coin privilégié de cette

triste contrée, on parcourt un plateau indéfini sans pittoresque et

sans intérêt. Berlin ne rachète par aucune beauté artistique son

ingrate situation. Les rues sont mal pavées. D’énormes fossés qui

séparent la chaussée des trottoirs offrent aux voitures un danger

permanent, et exhalent une odeur infecte, remplis qu’ils sont d’eau

sale et de détritus de toutes sortes.

Ce qui saisit dans cette ville, c’est une impression générale de

tristesse. On a cherché dans tous les monuments à imiter le grec

dorique et on n’y a que trop réussi. Je ne m’explique pas que les

Prussiens aient adopté ce style froid et plus sépulcral encore que le

style égyptien, sous un climat terne et presque aussi brumeux que

celui de la vieille Angleterre.

Le ciel même est lugubre comme les monuments. Dans les lieux de

réjouissance, dans la salle de l’Opéra par exemple, ils ont remplacé

le style dorique par le style corinthien, c’est-à-dire le deuil par

le demi-deuil. Les couleurs nationales, blanches et noires, répandues

partout à profusion, complètent le caractère funèbre.

On est tenté de dire à tous les passants: Frère, il faut mourir! J’ai

préféré dire en m’adressant à moi-même: Ami, il faut partir. C’est la

grande force des voyageurs: on s’ennuie, on s’en va.

Je n’ai remarqué que le péristyle du musée, sorte de mausolée peint à

fresque par Schinkel, et deux statues en bronze placées à l’entrée de

ce monument.

Une grande avenue, appelée les Tilleuls, conduit du musée à la

promenade extérieure. C’est la plus belle voie de Berlin, mais je

n’aime pas la couleur mêlée de fer et de safran qui revêt toutes les

maisons de ce boulevard. On dirait un double rang de charbonniers mal

débarbouillés et affectés de la jaunisse.

Je ne veux pas blâmer le monument élevé par les Prussiens en souvenir

de leurs dernières victoires, pour ne pas être accusé de partialité.

Je dirai seulement que les canons employés comme trophées sont

suspendus trop haut dans les cannelures de l’immense colonne qui les

supporte. Ils paraissent si petits vus d’en bas qu’il est impossible de

les prendre pour ce qu’ils sont. Je ne peux mieux comparer ce monument

quant à l’effet général qu’à un porte-cigares incomplètement garni.

Je ne veux pas quitter cette capitale sans dire un mot de l’agréable

soirée que j’ai passée à l’ambassade de France. J’ai eu l’honneur

d’être reçu par M. le vicomte de Gontaut-Biron dans les anciens salons

de Talleyrand et de Chateaubriand. Habité par M. de Gontaut, ce palais

hospitalier peut à bien juste titre porter la dénomination de maison

de France sous laquelle il est populairement connu. J’y trouvai la

légendaire courtoisie française, représentée par le plus aimable des

grands seigneurs. Je respirai là pour la dernière fois jusqu’à Pékin

l’atmosphère de mon pays, car lors de mon passage à Pétersbourg,

l’ambassade y était un peu en désarroi.

Le lendemain, le train express m’emporta vers la frontière russe.

Il y a en ce monde bien des frontières, matérielles ou morales,

définies ou vagues, gardées ou libres. A la frontière de chaque État

est une douane, et le caractère de cette douane dénote ordinairement

celui du peuple chez lequel on pénètre.

Dans la libre Angleterre, l’accès est facile: aucune mesure vexatoire.

En France, les gardiens de la frontière s’occupent surtout du nom qu’on

porte: pays de la révolution, pays de la police.

Dans la pittoresque Espagne, indulgence des douaniers en faveur de la

contrebande pour plus de couleur locale.

A la douane d’Italie, terre classique du brigandage, l’agent du fisc

vide consciencieusement les caisses, et n’y replace pas tous les

objets..... au moins à la même place.

Aux douanes orientales, il suffit pour éviter bien des ennuis de donner

dix francs à l’employé qui parfois réclame davantage: c’est la région

de l’arbitraire.

Mais à la douane de cet empire colosse, au budget si chargé, le fisc

est surtout préoccupé de remplir la caisse publique.

L’arrivant y doit d’abord prouver son identité par la production d’un

passe-port visé à tous les consulats des lieux qu’il a traversés. Ce

passe-port lui est rendu portant un mot tracé par derrière. Ce mot

laisse tout voyageur novice dans la plus complète indécision: il est

écrit en russe, et mal écrit en russe, dans cette langue qu’il est

permis, je dirai plus, qu’il est de bon goût, même en Russie, de ne pas

connaître.

Quand je reçus mon passe-port, taché du mot fatal, mon embarras fut

grand. Je me promenai de long en large dans la salle d’attente,

montrant mon mot à tous les passants. Ceux-ci me regardaient

avec étonnement et s’éloignaient sans me donner la moindre

explication. -- J’entendis enfin parler français, près de moi, par un

monsieur chez lequel des moustaches démesurément longues et des favoris

noirâtres à pointes blanches, semblables à la fourrure du renard

bleu, dénotaient une nationalité septentrionale. Je m’empressai de le

questionner, et j’appris que ce mot fatal était le nom du douanier

chargé de visiter mes malles. Non sans peine je trouvai mon homme, qui

heureusement parlait français. «Monsieur, me dit-il, qu’avez-vous à

déclarer? -- Rien, répondis-je avec toute la franchise de l’innocence;

ce que j’emporte sert à mon usage personnel, et si vous me voyez de

gros bagages c’est que je pars pour longtemps et pour un lointain

voyage. -- Veuillez ouvrir.» J’ouvre, convaincu que tout allait se bien

passer. «Ce sont mes effets, lui dis-je, je n’ai que des habits dans

celle malle. -- Voici un pantalon qui paraît neuf. -- Je l’ai depuis trois

ans. -- Cependant il paraît neuf. -- Cela fait mon éloge; vous voyez que

j’use peu, lui répliquai-je avec gaieté. -- Mais il paraît trop neuf;

nous allons le peser; ça paye.» Mon supplice commença. Il plaça dans

les balances tous les habits qui n’étaient pas usés. «Qu’est ceci? -- Des

cahiers de notes. -- Il n’y a rien d’écrit? -- Rien encore.» Et paf! dans

les balances. Le misérable ne s’en tint pas là. Je dus ouvrir la caisse

où j’avais fait emballer à Paris, avec le plus grand soin, tout mon

gréement de chasse et les objets dont je ne comptais me servir qu’en

Sibérie. Constatant ses implacables intentions, je le suppliai de

mettre la caisse tout entière dans la balance, préférant payer plus

cher et ne pas porter le désordre dans un si artistique rangement. Ah!

bien oui! Ce monsieur était trop oriental pour renoncer au plaisir

d’examiner des objets parisiens. Tout fut déplié, déballé, et placé

dans la fatale balance. J’enrageais.

Au milieu de ce tourment j’eus un éclair de joie mauvaise. J’avais

emporté une boîte énorme de poudre insecticide pour les besoins d’un

voyage prolongé en Asie. La boîte s’ouvrait difficilement. Le douanier

s’efforce inutilement d’abord; enfin le couvercle cède brusquement:

la poudre lui saute au visage, lui entre dans les yeux, dans la

bouche, dans les narines et se répand sur ses habits. «Qu’est cela?

me dit-il. -- Un poison très-violent, lui répondis-je avec un effroi

simulé.» Il pâlit et fixa immédiatement l’entrée de mes effets au

maximum de la taxe. Je tirai de ma poche des louis d’or.

Mais, hélas! la Russie, le pays qui produit à présent le plus d’or, est

celui où il a le moins cours comme monnaie. Je dus aller changer mes

pièces de 20 francs contre des roubles en papier; et je payai ainsi à

cette douane plus de 100 francs pour qu’on laissât entrer mes vieux

habits auxquels je ne croyais plus de valeur, et mes cahiers de notes

que je n’eus pas le courage d’abandonner, parce qu’ils étaient pour

moi les seuls compagnons auxquels je pusse confier mes impressions de

voyage.

Avant de remonter dans le train, je m’adresse à un marchand de

journaux: Avez-vous le _Figaro_? -- Oui, monsieur. -- Combien? -- Trente

copecks (vingt-cinq sous). -- Alors donnez-moi un journal du

pays imprimé en français. -- Voici, monsieur, le _Journal de

Pétersbourg_. -- Combien? -- Quinze copecks (douze sous). -- Mais pourquoi

est-il si cher, imprimé en Russie? -- C’est que, monsieur, il y a chez

nous des droits énormes sur la fabrication du papier. «Franchement,

ce genre d’impôt est à mon avis assez appréciable. Les Russes doivent

être ainsi préservés de la démangeaison de paperasser, qui est, hélas!

si répandue chez nous. Et puis, plus tard, quand le suffrage universel

apparaîtra en Russie, qui sait si le prix exorbitant du papier

n’empêchera pas les candidats de distribuer des bulletins de vote,

et les électeurs de s’en procurer à leurs frais? L’exercice de cette

souveraineté moderne sera alors la cause d’une dépense.

Un pareil état de choses fera peut-être succomber et disparaître le

suffrage universel, si juste et si séduisant en théorie, mais qui,

sans contredit, paraît plus que grotesque à ceux qui ont eu l’occasion

de le voir fonctionner de près, surtout dans les campagnes. Cette

première aventure me réconcilia avec l’administration de cet immense

pays, presque avec sa douane, et je grimpai dans mon wagon où deux

poêles entretenaient une température sénégalienne, bien qu’il ne gelât

pas encore; je m’installai dans un des immenses fauteuils dont ils

sont garnis et qui, à l’aide d’une mécanique, deviennent la nuit des

sortes de lits où l’on n’est pas trop mal, et j’attendis le signal du

départ pour me rendre compte de l’aspect du pays et des opinions de mon

journal.

L’existence du _Journal de Pétersbourg_ en Russie est à la vérité

chose incompréhensible. Cette feuille rêve la République universelle.

A son dire, ce genre de gouvernement pourrait seul sauver la France,

fortifier le commerce en Angleterre, rétablir les finances italiennes,

rendre la paix à l’Espagne, organiser une armée en Turquie, peut-être

même faire naître la gaieté en Prusse. Il est vrai que ce journal

défend à grands cris la monarchie russe; car lorsque le nom d’un

prince de la famille régnante figure dans ses colonnes, ce n’est que

précédé de titres et d’appellations interminables et pompeuses. Le

_Journal de Pétersbourg_ et _l’Indépendance belge_ sont, à mon avis,

deux feuilles indignes de la langue qu’elles parlent; d’abord à cause

de leur attachement pour l’Allemagne, qui leur dicte en français des

opinions contraires aux intérêts français, et ensuite parce qu’ils

prêchent la République française, quand ils sont témoins tous les jours

des bienfaits prodigués à leurs pays respectifs par des gouvernements

monarchiques. Hélas! ce n’est ni aveuglement ni manque d’intelligence

qui les fait agir de la sorte; c’est, il faut bien le reconnaître,

jalousie et haine contre notre pauvre pays. Je déchirai la feuille en

quatre et, maudissant les hommes, je me mis à considérer la nature.

La nature, elle aussi, semble témoigner des sentiments: la dureté ou

la bienveillance; la douleur ou la gaieté; la passion ou le calme;

elle peut être accessible ou impénétrable, plaintive ou résignée. La

partie de la Russie qui sépare Wilna de Pétersbourg n’offre aucun de

ces caractères; elle est seulement mélancolique. Quand je la traversai,

l’absence de neige, de soleil, de feuilles aux arbres, lui imprégnait

encore davantage cette physionomie qui lui est propre: des forêts

indéfinies qui ne sont plus taillis sans être encore futaies, rendues

impénétrables, surtout en automne, par la nature marécageuse du sol; de

longues ondulations de terrain semblables à ce que serait une houle

monstrueuse dans un océan sans bords, et qui reculent l’horizon à des

distances énormes; l’apparition à de très-rares intervalles de quelques

habitations dont la présence en pareil lieu serre le cœur plus encore

qu’une solitude absolue; voilà ce qui s’offre à la vue du voyageur à

son entrée en Russie: immensité, impénétrabilité, silence.

Il est vrai que l’automne est la saison la moins favorable pour visiter

la Russie; c’est en quelque sorte la période d’inertie pour toute cette

race répandue sur une immense étendue et dont le caractère particulier

est le besoin d’une locomotion rapide et continuelle. Le terrain est

devenu en automne trop marécageux pour les voitures à roues et le

traînage n’est pas encore établi. Bientôt la neige tombant en abondance

permettra le mode de transport préféré des Russes, et le froid intense,

dissipant les nuages, donnera au grand manteau blanc un brillant et un

éclat tout particuliers.

Hâtons-nous d’arriver à Pétersbourg, dont je parlerai peu ainsi que de

Moscou, parce que j’ai à décrire des choses plus éloignées et beaucoup

moins connues: quand on a une longue route à parcourir, il ne faut

pas s’attarder dans les premières étapes, de peur de trop sentir les

difficultés de l’entreprise et de renoncer à son projet. Je descendis

à l’_hôtel de France_, et presque aussitôt je sortis à pied sans but.

Il était six heures du soir. Le jour était tout à fait tombé. Une

température douce et fraîche invitait à la marche. Le ciel était serein

et la lune brillait d’un vif éclat. C’était une de ces belles soirées

décrites par Joseph de Maistre, bien que nous fussions en novembre.

Le hasard me conduisit vers la Néva. Je m’en réjouis, car je pus

contempler d’un pont de bateaux jeté sur elle un spectacle vraiment

magnifique. Ce n’est pas un fleuve, c’est plutôt un bras de mer. Large

comme quatre ou cinq fois la Garonne à Bordeaux, elle fait un coude

au milieu de la ville, qui a la coquetterie d’exposer à ses regards

ses plus belles richesses architecturales. Le palais de l’Empereur, le

Sénat, la forteresse, l’Ermitage, l’Académie des beaux-arts sont bâtis

sur ses bords, ainsi qu’une quantité énorme d’églises dont chacune est

surmontée de cinq ou six dômes byzantins.

Au moment dont je parle, les rayons de la lune rejaillissaient sur tous

ces dômes dorés, et ce beau feu d’artifice se reflétait dans l’eau; la

coupole aussi dorée et majestueuse de la cathédrale d’Isaac dominait

toutes les autres et les surpassait en éclat. Des barques noires,

rappelant un peu, à cette heure de la nuit, les gondoles vénitiennes,

passaient et repassaient dans les longues traînées lumineuses répandues

sur le fleuve: tout ce grand déversoir du lac Ladoga coulait à plein

bord, avec rapidité mais sans bruit, car rien ne s’opposait à son

passage. Seules, des cloches, qu’on pressentait énormes à cause de leur

son grave, majestueux et prolongé, rompaient le silence religieux de

cette nature par un appel à la prière. C’était grandiose et c’était

pieux. Dans cette soirée de Pétersbourg, Dieu se montrait à l’homme par

l’éclat de son ciel et le silence des nuits; l’homme se rappelait à

Dieu par la hauteur de ses églises et le cri plaintif de ses clochers.

Je savais devoir peu jouir de la Russie sous cet aspect de la saison

tempérée. Peu après, la Néva devait être arrêtée par le froid; les

dômes des églises devaient être recouverts d’une épaisse couche de

neige; bientôt je ne devais plus pouvoir considérer ce pays que

sous son linceul d’hiver. Je restai donc longtemps à contempler ce

spectacle, qui, en outre, de sa beauté réelle avait encore à mes yeux

la valeur d’une chose de peu de durée.

CHAPITRE II

LA SOCIÉTÉ DE SAINT-PÉTERSBOURG.

Comment nous sommes jugés dans la capitale russe. --

Recommandations pour la Sibérie. -- M. Pfaffius, commissaire

de la frontière à Kiachta. -- Musique russe. -- Opéra de Glinka:

_La vie pour le Tzar_. -- Arrivée à Moscou.

Pendant mon séjour à Pétersbourg, j’allai certes plus d’une fois

admirer les curiosités dont cette ville est remplie. Je ne me lassai

pas de voir la richesse des églises, l’immensité des palais, et

je passai surtout de longues heures devant les magnifiques toiles

espagnoles et hollandaises du musée de l’Ermitage. Mais un assez grand

nombre d’autres auteurs plus habiles se sont chargés de faire la

description de tous ces chefs-d’œuvre pour que je n’en dise rien. Il

ne me fallait pas oublier que j’étais parti pour un plus long voyage

et que ma principale occupation à Pétersbourg devait être de trouver

un compagnon. Pour cela j’usai de toutes les lettres de recommandation

dont je m’étais approvisionné à Paris, espérant m’adjoindre soit un

touriste, soit un fonctionnaire se rendant à son poste dans la Sibérie

orientale.

Quand on est Français et qu’on est reçu dans la société de Pétersbourg,

on est surpris de voir à quel point la France y est à la mode. Dans

cette société, on parle notre langue, on mange notre cuisine, on lit

nos journaux et nos livres; on s’occupe de ce qui se fait chez nous;

on suit la coupe de nos vêtements; on applaudit nos pièces de théâtre

jouées par des Parisiens. Ce triomphe de nos habitudes est d’autant

plus flatteur, qu’à Pétersbourg la mode domine toutes choses; les

affections, les liens de famille, les goûts, presque les intérêts.

Un Français qui arrive est donc accueilli, pour peu qu’il apporte

l’apparence d’une recommandation: on le fête, on le gâte, on l’écoute,

on l’imite. Aussi, tous ceux qui ont été dans la capitale russe ne

tarissent-ils pas d’éloges sur les salons où ils ont été enivrés de

compliments moins facilement accordés à Paris, et où ils ont goûté des

satisfactions d’amour-propre plus exceptionnelles chez nous. Certes, je

suis loin de reprocher ici à la société de Pétersbourg sa grâce et son

engouement hospitalier pour mes compatriotes, ce serait d’abord manquer

de gratitude, mais elle permettra à un ami sincère une courte remarque

sur la façon dont elle nous juge:

Observateurs de nos faits publics, sans trop se rendre compte de

leurs circonstances et de leurs causes; à l’affût de nos productions

théâtrales ou littéraires sans toujours apprécier le degré d’importance

que nous leur donnons, les Russes s’assimilent tout, retiennent tout,

par la seule raison que c’est français, confondant l’ancien et le

moderne, le classique et le bouffon avec une facilité que j’admire,

mais avec une légèreté que je déplore.

J’ai rencontré peu de personnes dans cette séduisante société qui,

pendant leur séjour à Paris, eussent été à la Comédie française, et qui

sussent que nous regardons chez nous comme secondaires les artistes du

Gymnase ou du Vaudeville qui vont se faire applaudir à Pétersbourg avec

tant de frénésie.

Quand je suis arrivé dans la capitale russe, la _Fille de Madame

Angot_ tenait l’affiche de trois grands théâtres. Lorsque j’affirmai

qu’à Paris cette pièce n’avait été représentée que sur une scène de

troisième ou quatrième ordre, on avait peine à me croire. Hélas!

l’Europe a le droit de ne juger que sur les apparences; elle ne

connaît que ce qui paraît davantage et, par conséquent, voit surtout

en France d’agréables sauteurs.

Ceci explique pourquoi les personnages les plus haut placés, le soir

même de leur arrivée à Paris, lors de l’exposition de 1867, allèrent

entendre aux Variétés la _Grande-Duchesse de Gérolstein_. Ils crurent

certainement faire preuve de courtoisie en applaudissant d’abord ce

qu’ils pensaient être nos chefs-d’œuvre préférés.

Dans les premières réunions où j’eus l’honneur d’être invité, je ne

manquai jamais de parler de mes projets de voyages, espérant trouver un

compagnon; mais je voyais alors mes interlocuteurs froncer le sourcil

et tourner le dos.

C’est qu’il n’est pas de bon goût à Pétersbourg de voyager dans une

autre direction que celle de l’Ouest. Les habitants de cette cité de

plaisir semblent regretter leur origine; cette société si délicate

et si raffinée paraît craindre vraiment d’être prise encore par une

horde barbare. Des femmes de la distinction la plus exquise m’ont

dit quelquefois: «J’aurai beau faire, vous penserez toujours de moi,

c’est une Cosaque.» Tout ce qui rappelle l’Asie est en défaveur;

et peut-être les exagérés céderaient-ils volontiers la Sibérie au

gouvernement chinois pour n’avoir plus rien de commun avec l’Orient.

Comme je l’ai dit plus haut, il faut d’abord parler français. Il est

encore de meilleur ton d’arriver de Paris, de Trouville ou de Luchon.

Enfin l’extrême élégance, c’est d’avoir eu ses entrées dans nos

coulisses parlementaires ou de rapporter les plus frais cancans de nos

boudoirs à la mode.

Dès que les froids arrivèrent, je m’occupai d’organiser mon voyage.

Je fus aidé dans cette tâche difficile par M. Bartholdy, alors chargé

d’affaires à l’ambassade française. Compatriote obligeant et gracieux,

il obtint du gouvernement de me faire traverser la Sibérie d’une

manière en quelque sorte officielle. Les ministères me donnèrent des

lettres de recommandation pour les gouverneurs des différents pays que

je devais traverser.

J’obtins aussi de M. Michaelof, concessionnaire des relais de poste

depuis Nijni-Novgorod jusqu’à Tumen, une injonction-circulaire,

prescrivant à chaque maître de poste de me donner les meilleurs chevaux

et le plus promptement possible.

Plusieurs personnes m’adressèrent à leurs amis de Sibérie. En moins

de quinze jours, je fus muni de trente-deux recommandations, mais je

n’avais encore trouvé aucun compagnon ou serviteur.

Cependant le froid devenait chaque jour plus intense. Le thermomètre

variait entre dix et douze degrés au-dessous de zéro[1].

[1] Dans le cours de ce travail, je donnerai toujours les

températures du thermomètre centigrade, bien que les Russes

ne se servent que du thermomètre Réaumur: je crois ainsi

mieux me conformer aux habitudes de mes lecteurs.

Le canal de la Moïka sur lequel donnaient mes fenêtres était déjà

à moitié gelé; la Néva charriait d’énormes glaçons; la neige, bien

que peu épaisse encore, tombait assez souvent pour faire espérer

prochainement un traînage suffisant; j’allais me décider à partir seul

pour Moscou, quand je reçus une lettre du directeur du gouvernement

asiatique.

Cette lettre m’annonçait que le commissaire de la frontière russe à

Kiachta, M. Pfaffius, se trouvait à Pétersbourg, à l’hôtel Démouth, et

devait prochainement rejoindre son poste.

Je ne perds pas une minute; je me munis de toutes mes lettres dont je

ne pouvais même pas lire les adresses, et je cours à l’hôtel Démouth.

Je ne savais pas encore ce qu’est le voyage de Sibérie; je ne me

doutais nullement de tout ce qu’il exige; aussi fus-je assez surpris

à mon entrée dans l’appartement de M. Pfaffius. Au milieu de la

chambre gisait à terre un amas d’oreillers, de fourrures, de matelas,

de couvertures et de cordes. On y voyait aussi un pain de sucre, des

bottes de feutre, une bouteille d’eau-de-vie, des sacs de toute forme

et de toute grandeur.

Le fonctionnaire, portant au second doigt de la main droite une bague

d’or, signe de sa dignité, était à table et déjeunait. A ses côtés, un

domestique bouriate, aux traits demi-mongols et demi-tartares, vêtu

d’une touloupe puante, épiait ses moindres gestes et satisfaisait ses

moindres désirs. Quand je parus, monsieur le commissaire ordonna qu’on

me fît asseoir; mais il n’y avait (est-ce par hasard?) aucune chaise

dans la chambre, il fallut en aller chercher ailleurs. Je dus attendre

debout quelques minutes. Aussitôt la colère monta au visage de mon

hôte, dont j’aurai pourtant plus tard à vanter la douceur. Il devint

rouge, puis blanc; il débita très-haut au Bouriate des paroles presque

inarticulées, mais dont le sens n’était pas équivoque; puis enfin,

s’approchant de cet homme, leva la main sur lui.

Habitué aux mœurs orientales, je devinai la scène qui allait se passer

et je n’y prenais même pas garde, quand, à mon grand étonnement, le

domestique relevant la tête et regardant fixement le commissaire, lui

adressa ces simples paroles: «Vous oubliez donc, monsieur, que je suis

sujet de l’Empereur?»

Cet homme savait qu’un article du décret qui a affranchi les serfs

interdit aux propriétaires et aux fonctionnaires, sous peine de

disgrâce et même de prison, de recourir à des voies de fait contre

un sujet quelconque de l’Empereur, fût-il naturalisé Russe, fût-il

indigène d’un pays conquis comme les Kirghis, les Bouriates ou les

Samoyèdes.

Ces paroles suffirent en effet pour faire retomber dans le vide le bras

du fonctionnaire. Quelle est en Russie la passion, fût-elle poussée au

paroxysme, qui oserait transgresser les volontés du tzar?

Après cette petite scène, M. Pfaffius redevint lui-même, c’est-à-dire

parfait homme du monde. Je lui montrai mes lettres de recommandation.

Dès qu’il aperçut le cachet du ministère (c’était plus qu’il n’en

fallait pour un fonctionnaire russe), il me donna les marques de la

plus haute considération. Une de ces lettres lui était personnellement

adressée: dès lors je fus son ami et nous résolûmes de voyager ensemble.

Le lecteur verra dans la suite que ce projet ne se réalisa qu’en

partie; une rencontre que je fis plus tard à Moscou en fut la cause.

Ne pouvant à ce moment-là prévoir ma richesse future, je regardai

mon commissaire comme un véritable trésor. Il devait aller à Kiew

avant l’organisation du traînage. Je ne le laissai partir qu’après

de bien positives conventions sur notre rendez-vous, et, tout rempli

d’enthousiasme, je commençai mes visites d’adieux.

Je ne parlerai que de l’une d’elles qui eut lieu dans une loge de

l’Opéra russe; non pas tant en considération des aimables personnes qui

m’avaient invité à venir les y voir qu’à cause de la représentation

dont je fus témoin. On donnait une audition du chef-d’œuvre de Glinka,

intitulé: _la Vie pour le Tzar_.

Les Russes, qui ne sont pas inventifs, ont pourtant une musique

nationale d’un genre particulier et original.

Ceux qui apprécient les opéras français même sérieux trouveraient

peu de charme à entendre les longues lamentations et les mélodies

plaintives qui font le cachet de cette musique.

Elle peut cependant émotionner beaucoup les amateurs de musique grave,

surtout dans le pays qui l’a vue naître.

Aussi uniformes que la nature russe, aussi profondes que ses horizons,

les phrases de l’opéra de Glinka se succèdent tristes et lugubres, un

peu monotones peut-être, mais aussi fiévreuses et maladives, car elles

n’atteignent jamais une solution. Au moment où l’oreille impatiente

croit enfin se reposer sur la note fondamentale, un nouveau cri de

douleur surgit à l’improviste, et la phrase se prolonge sans changer

de caractère. Je ne peux mieux comparer les inspirations de Glinka

qu’aux efforts permanents de la mer pour reprendre son niveau et à

laquelle l’incessante succession des lames semblent refuser un repos si

désiré. Aussi cette musique n’a-t-elle pas les attraits de la gaieté

et ne procure-t-elle pas, à cause de son uniformité, les émotions

d’une passion vive, mais elle a tout le charme de la mélancolie, de la

rêverie, du vague.

L’âme se perd, s’oublie et s’énerve dans le bercement prolongé de cette

mélodie sans terminaison. Tout le passé revient à la mémoire, et quand

la dernière note s’éteint, on se réveille comme après un beau rêve avec

une larme de souvenir dans les yeux.

Quand j’étais dans la capitale russe, je retardais de jour en jour mon

départ malgré la neige qui tombait et le froid qui m’appelait.

De même ici je me prends à parler encore de Pétersbourg, bien que j’aie

depuis longtemps annoncé mon départ. On préfère sans doute la réalité

d’une grande satisfaction au souvenir qui lui survit, et cependant

peut-être se sépare-t-on plus difficilement de ce souvenir que de cette

réalité, parce qu’on sent qu’il est le prolongement dernier de la

jouissance après lequel il faut revenir à la vie ordinaire.

Je partis enfin le 20 novembre, et le 21, à dix heures du matin, par

vingt-quatre degrés de froid, je faisais mon entrée dans la ville

sainte de Moscou.

La température que j’eus à supporter ce jour-là était très-modérée

relativement à celles que je trouvai plus tard en Sibérie; cependant

je pus avoir déjà une idée de quelques-uns des effets produits par

un froid très-intense. On sent que tout se rapetisse, se resserre,

se rétrécit. Les chevaux qui transpirent à cause de la rapidité

qu’on donne à leurs allures ont le corps couvert d’une sueur gelée

qui les fait ressembler à une pétrification. La figure des cochers

est enflée, spongieuse, horrible. Le soleil profite de l’absence des

nuages et seul paraît se réjouir. Sous ses claires caresses, les

maisons aux couleurs variées prennent un aspect joyeux et enluminé qui

contraste singulièrement avec l’encapuchonnage des passants. Je pris

immédiatement soin de me procurer les vêtements habituels des Russes

pendant l’hiver. J’achetai des galoches pour marcher dans la neige sans

en sentir le froid ni l’humidité; un bachelique, sorte de capuchon en

poil de chameau pour se garantir le cou et les oreilles; enfin une

pelisse en iénotte, fourrure relativement peu coûteuse et cependant

élégante.

Le choix de la fourrure est important surtout à Moscou, où l’on

apprécie la valeur d’un homme à la peau de l’animal dont il est vêtu.

Il y a bien un proverbe russe qui semble démentir cette observation:

«On vous reçoit selon votre habit, et l’on vous reconduit selon votre

esprit.» Mais le proverbe trouve peu d’application dans une société au

caractère essentiellement vaniteux, fermée à l’homme le plus spirituel,

s’il n’est pas affublé de la peau de certaines bêtes.

CHAPITRE III

MOSCOU -- NIJNI-NOVGOROD.

Le Kremlin. -- Équipages et visites de la vierge d’Inverski.

-- Origine du christianisme en Russie. -- Un mot sur Troïtsa.

-- Rencontre d’un compagnon de voyage. -- Achats de fourrures.

-- Passage de l’Oka en traîneau.

Je ne peux mieux comparer la disposition des rues à Moscou qu’aux

cercles concentriques d’une toile d’araignée. Des rues droites partant

du Kremlin comme centre coupent proportionnellement toutes ces artères

circulaires, de telle sorte qu’il est impossible de se perdre dans la

ville malgré son immensité.

Chaque cité russe a son Kremlin. C’est une enceinte qui contient

généralement une forteresse, l’habitation de l’Empereur et une ou

plusieurs églises. Le Kremlin de Moscou jouit d’une grande réputation

à cause de son immensité, de ses souvenirs historiques et de la

richesse de ses sanctuaires. Il est presque moderne et reconstruit

depuis l’incendie de 1812. On peut visiter encore un petit spécimen

de l’ancien monument. Il serait difficile de dire à quel style il

appartient: on y trouve un mélange de tous les goûts asiatiques depuis

l’extrême Orient jusqu’à Byzance. Des murs extraordinairement épais,

une série de petites chambres voûtées ou se terminant en pointe,

d’étroites fenêtres qui ne laissent pénétrer à l’intérieur qu’une

lumière mystérieuse, tamisée encore par des vitraux de couleur, des

portes basses surmontées de l’ogive mauresque, des murs dorés depuis le

plancher jusqu’au plafond, sur lesquels sont dessinées des figures de

saints dont la tête et les mains sont seules peintes ou émaillées; çà

et là des monstres chinois; des portes s’ouvrant parfois à la hauteur

d’un premier étage et, par conséquent, des escaliers suspendus pour

passer d’une chambre à l’autre; voilà l’ancien Kremlin. On se demande,

en parcourant ce labyrinthe compliqué, si l’on est dans un oratoire ou

dans un salon, dans un lieu de plaisir ou dans une cave d’inquisition.

La nouvelle habitation des Empereurs est toute différente. Bien que

d’un goût douteux, elle est en harmonie par son immensité avec l’empire

dont elle est le siége. On n’a pas ménagé la place. La salle du

trône est une vraie steppe à traverser. C’est presque monstrueux de

grandeur. Quel n’a pas été mon étonnement de rencontrer là plusieurs

statues ou portraits de Napoléon Ier! Les Russes, loin de porter

rancune à notre héros militaire, aiment à rendre hommage à sa gloire.

Admirer ainsi le génie partout où il se trouve, alors même qu’on en a

été victime, est la marque d’un esprit large et de hauts sentiments.

J’avais terminé ma première visite au Kremlin, et, tout entortillé de

fourrures, je me faisais conduire à l’hôtel. Je rêvais indolemment,

quand mon cocher se retourna subitement, et, avec un sourire bête,

prit mon bonnet de fourrure, en soulevant aussi le sien. O pénible

conséquence de la diversité des langues! je crus à une farce, à une

farce de cocher. Mais ne pouvant l’abreuver d’injures, je lui rendis

son sourire en rentrant ma colère. Pourtant, je redemandai par gestes

mon bonnet: il me répondit par trois inclinations, autant de signes de

croix, et me sourit de nouveau béatement. J’allais alors me décider à

reconquérir mon bien par force, lorsque je m’aperçus que sous la porte

Spasskoï, où nous étions alors, tout le monde était nu-tête.

C’est que cette porte est surmontée de l’image de la vierge d’Inverski,

la vierge préférée des Moscovites, la vierge miraculeuse, celle dont

le pouvoir a été assez grand pour arrêter l’incendie du Kremlin,

l’incendie allumé par Rostopchine, beaucoup moins populaire en

Russie, -- voyez ce qu’est le vent de l’opinion publique, -- que Napoléon

lui-même.

Aussi personne ne doit franchir la porte Spasskoï sans ôter son

chapeau. Les vieillards racontent même qu’un vent violent força le

grand conquérant français à se soumettre à cette loi lorsqu’il pensait

s’en affranchir.

La vierge d’Inverski est invoquée par tout le monde; mais elle ne se

prodigue pas à tous avec la même largesse: un usage répandu consiste à

se faire rendre visite par des images de la vierge.

Pour obtenir des guérisons miraculeuses, on se fait apporter la

vierge de l’Assomption; pour des grâces particulières, la vierge de

Wladimir; quand on part pour un long voyage, la plupart préfèrent un

fac-simile de Notre-Dame de Kazan. Mais il faut des circonstances tout

exceptionnelles pour demander la visite de la vierge d’Inverski.

Quant le métropolitain de Moscou a jugé une famille digne d’un pareil

honneur, quatre moines et deux dignitaires de l’Église se rendent à

la porte Spasskoï dans une voiture à six chevaux. Tous les passants

s’inclinent et se signent, tandis qu’on descend l’image de sa place

accoutumée, et se prosternent complétement, malgré la neige et malgré

le froid, au moment où on l’installe dans le fond de la voiture: les

deux prêtres se placent sur la banquette de devant, les moines servent

de cocher et de laquais, et l’on se rend ainsi à la maison privilégiée,

qui ne reçoit pas du reste sans de larges offrandes l’honneur d’une

pareille visite.

Les pratiques extérieures, en pleine rue, à la promenade, partout

et à toute heure, constituent certainement un des cachets les plus

particuliers de Moscou. On rencontre à chaque pas des gens qui

s’agenouillent et récitent des prières, bien que rien ne paraisse

motiver de pareils actes. Le culte des images est poussé presque

jusqu’à l’idolâtrie. Aussi la classe élevée est-elle presque

complétement nihiliste, ne pratiquant cette religion de forme que par

servilité envers le souverain, et par politique à l’égard du bas peuple.

[Illustration: La voiture de la Vierge d’Ynverski à Moscou.]

On sait que le culte orthodoxe reproduit exactement l’ancien culte grec

de Constantinople. Vers l’an 1000, le chef de la peuplade qui devait

plus tard former la nation russe, un barbare véritable par son audace

et par sa cruauté, par sa force physique et son impétuosité, fut le

propagateur de la religion grecque dans le pays qu’il gouvernait.

Il s’appelait Wladimir. Il défit tous les peuples voisins, il soumit à

sa volonté presque toute la superficie de la Russie d’Europe actuelle;

il eut, s’il faut en croire de fabuleuses chroniques, cinq femmes

légitimes, huit cents concubines et quantité d’enfants qu’il immolait

aux faux dieux. Au moment de sacrifier même sa première femme, celle

qui partageait le trône avec lui, il fut saisi de remords.

Voulant former une seule nation de tous les peuples qu’il avait

conquis, il comprit que ce but ne pourrait être atteint qu’au moyen

d’une religion d’État. Il envoya des ambassadeurs dans les différents

pays, afin d’étudier leurs cultes et de choisir celui qui semblerait

préférable. Le mahométisme lui déplut parce que le Coran défend l’usage

du vin, ce qui, dit-on, eût contrarié ses habitudes. Le catholicisme

fut rejeté par lui à cause du célibat des prêtres, et surtout à cause

de l’obéissance qu’il impose envers une autorité étrangère. Le

judaïsme sans patrie lui sembla peu favorable à la constitution d’un

empire qui fût une œuvre à part. Le culte grec l’impressionna surtout

par la magnificence de ses cérémonies: il l’adopta et dès lors la

Russie fut chrétienne.

Le dogme orthodoxe diffère peu du dogme catholique, mais les Russes

ont hérité de l’antique haine des Grecs contre les Latins. Ils

pratiqueraient volontiers cet ancien enseignement des évêques de

Byzance lors de l’expédition de Frédéric contre Jérusalem: pour la

rémission des péchés, il faut tuer les pèlerins et les effacer de la

terre[2].

[2] Michaud.

Ils tiennent aussi de ces devanciers leur idolâtrie pour les images

auxquelles les Grecs prêtaient pour ainsi dire la vie. Ils sont

bien les fils de ces Byzantins qui, lors de la conquête des Latins,

renversèrent avec colère une statue de Minerve, l’accusant d’avoir

appelé les barbares parce qu’elle avait la tête et les bras tournés

vers l’Occident.

Je visitai près de Moscou le monastère de Troïtsa. Ce monastère fut

fondé par saint Serge en 1338. Il serait plus correct de dire qu’en ce

temps-là, le pieux solitaire de la forêt de Gorodok devint cénobite en

donnant à quelques âmes zélées comme la sienne le goût de la pauvreté

et du renoncement aux biens de ce monde. Le couvent ne fut construit

que plus tard, car les ressources de tous les religieux réunis eussent

suffi à peine dans le principe à leur fournir un abri.

De Paris à Pékin par terre: Sibérie-Mongolie · 第 1 / 18 段