« sens du relatif domine la pensée contemporaine », un ministre de
l'instruction publique proclamait avec une satisfaction évidente dans
un discours récent que « la substitution des idées relatives aux
notions abstraites dans tous les ordres de la connaissance humaine est
la plus grande conquête de la science ».La conquête déclarée nouvelle
est en réalité bien vieille. Il y a de longs siècles que la philosophie
de l'Inde l'avait accomplie. Ne nous félicitons pas trop de ce qu'elle
tend aujourd'hui à se répandre. Le vrai danger pour les sociétés
modernes tient précisément à ce que les hommes ont perdu toute
confiance dans la valeur des principes sur lesquels elles reposent. Je
ne sais pas si l'on pourrait citer depuis l'origine du monde une seule
civilisation, une seule institution, une seule croyance qui aient
réussi à se maintenir en s'appuyant sur des principes considérés comme
n'ayant qu'une valeur relative. Et si l'avenir semble appartenir à ces
doctrines socialistes que condamne la raison, c'est justement parce que
ce sont les seules dont les apôtres parlent au nom de vérités qu'ils
proclament absolues. Les foules se tourneront toujours vers ceux qui
lui parleront de vérités absolues et dédaigneront les autres. Pour être
homme d'Etat, il faut savoir pénétrer dans l'âme de la multitude,
comprendre ses rêves et abandonner les abstractions philosophiques. Les
choses ne changent guère. Seules les idées qu'on s'en fait peuvent
changer beaucoup. C'est sur ces idées-là qu'il faut savoir agir.
Sans doute nous ne pouvons connaître du monde réel que des
apparences, de simples états de conscience dont la valeur est
évidemment relative. Mais quand nous nous plaçons au point de vue
social nous pouvons dire que pour un âge donné et pour une société
donnée, il y a des conditions d'existence, des lois morales, des
institutions qui ont une valeur absolue, puis que cette société ne
saurait subsister sans elles. Dès que leur valeur est contestée et que
le doute se répand dans les esprits, la société est condamnée à bientôt
mourir.
Ce sont là des vérités que l'on peut enseigner hardiment, car elles
ne sont pas de celles qu'aucune science puisse contester. Un langage
contraire ne peut qu'engendrer les plus désastreuses conséquences. Le
nihilisme philosophique, que des voix autorisées propagent aujourd'hui
dans de faibles esprits, les fait immédiatement conclure à l'injustice
absolue de notre ordre social, à l'absurdité de toutes les hiérarchies,
leur inspire la haine de tout ce qui existe et les mène directement au
socialisme et à l'anarchisme. Les hommes d'Etat modernes sont trop
persuadés de l'influence des institutions et trop peu de l'influence
des idées. La science leur montre pourtant que les premières sont
toujours filles des secondes et n'ont jamais pu subsister sans
s'appuyer sur elles. Les idées représentent les ressorts invisibles des
choses. Quand elles ont disparu, les supports secrets des institutions
et des civilisations sont brisés. Ce fut toujours pour un peuple une
heure redoutable que celle où ses vieilles idées sont descendues dans
la sombre nécropole où reposent les Dieux morts.
Laissant maintenant de côté les causes pour étudier les effets, nous
devons reconnaître qu'une visible décadence menace sérieusement la
vitalité de la plupart des grandes nations européennes, et notamment de
celles dites latines et qui le sont bien en réalité, sinon par le sang,
du moins parles traditions et l'éducation. Elles perdent chaque jour
leur initiative, leur énergie, leur volonté et leur aptitude à agir. La
satisfaction de besoins matériels toujours croissants tend à devenir
leur unique idéal. La famille se dissocie, les ressorts sociaux se
détendent. Le mécontentement et le malaise s'étendent à toutes les
classes, des plus riches aux plus pauvres. Semblable au navire ayant
perdu sa boussole et errant à l'aventure au gré des vents, l'homme
moderne erre au gré du hasard dans les espaces que les dieux peuplaient
jadis et que la science a rendus déserts. Il a perdu la foi et du même
coup l'espérance. Devenues impressionnables et mobiles à l'excès, les
foules, qu'aucune barrière ne retient plus, semblent condamnées à
osciller sans cesse de la plus furieuse anarchie au plus pesant
despotisme. On les soulève avec des mots, mais leurs divinités d'un
seul jour sont bientôt leurs victimes. En apparence elles semblent
souhaiter la liberté avec ardeur ; en réalité elles la repoussent
toujours et demandent sans cesse à l'Etat de leur forger des chaînes.
Elles obéissent aveuglément aux plus obscurs sectaires, aux plus bornés
despotes. Les rhéteurs qui croient guider les masses, et le plus
souvent qui les suivent, confondent l'impatience et la nervosité
faisant sans cesse changer de maître avec le véritable esprit
d'indépendance, empêchant de supporter aucun maître. L'Etat, quel que
soit le régime nominal, est la divinité vers laquelle se tournent tous
les partis. C'est à lui qu'on demande une réglementation et une
protection chaque jour plus lourdes, enveloppant les moindres actes de
la vie des formalités les plus byzantines et les plus tyranniques. La
jeunesse renonce de plus en plus aux carrières demandant du jugement,
de l'initiative, de l'énergie, des efforts personnels et de la volonté.
Les moindres responsabilités l'épouvantent. Le médiocre horizon des
fonctions salariées par l'Etat lui suffit. Les commerçants ignorent les
chemins des colonies et celles-ci ne sont peuplées que par des
fonctionnaires [20]. L'énergie et l'action sont remplacées chez les
hommes d'Etat par des discussions personnelles effroyablement vides,
chez les foules par des enthousiasmes ou des colères d'un jour, chez
les lettrés par une sorte de sentimentalisme larmoyant, impuissant et
vague, et de pâles dissertations sur les misères de l'existence. Un
égoïsme sans bornes se développe partout. L'individu finit par n'avoir
plus d'autre préoccupation que lui-même. Les consciences capitulent, la
moralité générale s'abaisse et graduellement s'éteint [21].
[20] Dans un discours prononcé à la Chambre des députés le 27 novembre
1890 par M. Etienne, sous-secrétaire d'Etat aux colonies, je relève le
très caractéristique passage suivant que j'emprunte au journal _le
Siècle_.
« La Cochinchine comprend 1,800,000 âmes ; dans ce total, on compte
1,600 Français dont 1,200 fonctionnaires. Elle est administrée par un
conseil colonial élu par ces 1,200 fonctionnaires ; elle a un député. Et
vous voulez que l'anarchie ne règne pas dans ce pays ! (Exclamations et
rires sur un grand nombre de bancs.)
... Eh bien, savez-vous ce que produit un pareil système. Il produit ce
phénomène que votre budget réduit à 22 millions est absorbé pour 9
millions par les dépenses des fonctionnaires.
Oui, en 1877, j'ai essayé de réduire les fonctionnaires ; je les ai
réduits pour 3,500,000 francs sur 9 ; j'ai pris cette mesure au mois
d'octobre. Or, au mois de décembre, le cabinet dont je faisais partie
disparaissait, et, au mois de mars suivant, tous les fonctionnaires
licenciés ont reparu. »
[21] Cet abaissement de la moralité est grave quand il s'observe dans
des professions telles que la magistrature et le notariat, chez
lesquelles la probité était jadis aussi générale que le courage chez les
militaires. En ce qui concerne le notariat, la moralité est descendue
aujourd'hui à un niveau fort bas. Les statisticiens officiels ont
constaté « qu'il y a dans le notariat une proportion de 43 accusés sur
10,000 individus, alors que la moyenne pour l'ensemble de la population
de la France est de un accusé pour le même nombre d'individus ». Dans
un rapport du garde des sceaux au Président de la République, publié
par l'_Officiel_ le 31 janvier 1890, je trouve le passage suivant : « Les
désastres qui, dès 1840, avaient commencé à jeter l'inquiétude dans le
public, s'accrurent progressivement à ce point qu'en 1876 un de mes
prédécesseurs dut appeler spécialement l'attention des magistrats du
parquet sur la situation du notariat. Les destitutions et les
catastrophes notariales se reproduisaient avec un caractère de gravité
et de fréquence inaccoutumé. Le chiffre des sinistres s'élevait
successivement de 31 en 1882 ; à 41 en 1883 ; à 54 en 1884 ; à 71 en 1886,
et le total des détournements commis par les notaires représentait plus
de 62 millions pour la période comprise en 1880 et 1886. En 1889,
enfin, 103 notaires ont dû être destitués ou contraints de céder leur
étude. » Si l'on rapproche de ces faits la chute successive de nos plus
grandes entreprises financières (_Comptoir d'escompte, Dépôts et
comptes courants, Panama_, etc.), il faut bien reconnaître que les
invectives des socialistes contre la moralité des classes dirigeantes
ne sont pas sans fondement. Les mêmes symptômes de démoralisation
profonde s'observent malheureusement chez tous les peuples latins. Le
scandale des banques d'Etat italiennes où le vol se pratiquait sur une
immense échelle par les hommes politiques les plus haut placés, la
faillite du Portugal, la misérable situation financière de l'Espagne et
de l'Italie, la décadence profonde des républiques latines de
l'Amérique, prouvent que le caractère et la moralité de certains
peuples ont reçu d'incurables atteintes et que leur rôle dans le monde
est bien près d'être terminé.
L'homme perd tout empire sur lui-même. Il ne sait plus se dominer ;
et qui ne sait se dominer est condamné bientôt à être dominé par
d'autres.
Changer tout cela serait une lourde tâche. Il faudrait changer tout
d'abord notre lamentable éducation latine. Elle dépouille de toute
initiative et de toute énergie ceux à qui l'hérédité en aurait laissé
encore. Elle éteint toute lueur d'indépendance intellectuelle en
donnant pour seul idéal à la jeunesse d'odieux concours qui, ne
demandant que des efforts de mémoire, ont pour résultat final de placer
à la tête de toutes les carrières les cerveaux que leur aptitude
servile à l'imitation rend précisément les plus incapables
d'individualité et d'efforts personnels. « Je tâche de couler du fer
dans l'âme des enfants » disait un instituteur anglais à Guizot qui
visitait les écoles de la Grande-Bretagne. Où sont chez les nations
latines les instituteurs et les programmes qui puissent réaliser un tel
rêve ? Le régime militaire le réalisera peut-être. Il est en tous cas le
seul éducateur qui le puisse réaliser. Pour les peuples qui
s'affaissent, une des principales condition de relèvement est
l'organisation d'un service militaire universel très dur et la menace
permanente de guerres désastreuses.
C'est à cet abaissement général du caractère, à l'impuissance des
citoyens à se gouverner eux-mêmes, et à leur égoïste indifférence
qu'est due surtout la difficulté qu'éprouvent la plupart des peuples
latins à vivre sous des lois libérales aussi éloignées du despotisme
que de l'anarchie. Que de telles lois soient peu sympathiques aux
foules, on le comprend aisément, car le césarisme leur promet, sinon la
liberté dont elles ne se soucient guère, au moins une égalité très
grande dans la servitude. Que ce soit, au contraire, des couches
éclairées que les institutions républicaines aient le plus de peine à
se faire accepter, voilà ce qu'on ne comprendrait pas si l'on ne se
rendait compte du poids des influences ancestrales. N'est-ce pas avec
de telles institutions que toutes les supériorités, celle de
l'intelligence surtout, ont le plus de chance de pouvoir se manifester ?
On pourrait même dire que le seul inconvénient réel de ces institutions,
pour les égalitaires à tout prix, est de permettre la formation
d'aristocraties intellectuelles puissantes. Le plus oppressif des
régimes, aussi bien pour le caractère que pour l'intelligence, est
au contraire le césarisme sous ses diverses formes. Il n'a pour lui que
d'amener facilement l'égalité dans la bassesse, l'humilité dans la
servitude. Il est très adapté aux besoins inférieurs des peuples en
décadence, et c'est pourquoi, dès qu'ils le peuvent, ils y reviennent
toujours. Le premier panache venu d'un général quelconque les y ramène.
Quand un peuple en est là, son heure est venue, les temps sont
accomplis pour lui.
Il subit actuellement une évolution manifeste, ce césarisme des
vieux âges que l'histoire a toujours vu apparaître dans les
civilisations à leur extrême aurore et à leur extrême décadence. Nous
le voyons renaître aujourd'hui sous le nom de socialisme. Cette
nouvelle expression de l'absolutisme de l'Etat sera sûrement la plus
dure des formes du césarisme, parce qu'étant impersonnelle, elle
échappera à tous les motifs de crainte qui retiennent les pires
tyrans.
Le socialisme paraît être aujourd'hui le plus grave des dangers qui
menacent les peuples européens. Il achèvera sans doute une décadence
que bien des causes préparent, et marquera peut-être la fin des
civilisations de l'Occident.
Pour comprendre ses dangers et sa force, il ne faut pas envisager
les enseignements qu'il répand, mais bien les dévouements qu'il
inspire. Le socialisme constituera bientôt la croyance nouvelle de
cette foule immense de déshérités auxquels les conditions économiques
de la civilisation actuelle créent fatalement une existence souvent
très dure. Il sera la religion nouvelle qui peuplera les deux vides.
Cette religion remplacera, pour tous les êtres qui ne sauraient
supporter la misère sans illusion, les lumineux paradis que leur
faisaient jadis entrevoir les vitraux de leurs églises. Cette grande
entité religieuse de demain voit s'accroître chaque jour la foule de
ses croyants. Elle aura bientôt ses martyrs. Et alors elle deviendra un
de ces credo religieux qui soulèvent les peuples et dont la
puissance sur les âmes est absolue.
Que les dogmes du socialisme conduisent à un régime de bas esclavage
qui détruira toute initiative et toute indépendance dans les âmes
pliées sous son empire, cela est évident, sans doute, mais seulement
pour les psychologues connaissant les conditions d'existence des
hommes. De telles prévisions sont inaccessibles aux foules. Il faut
d'autres arguments pour les persuader, et ces arguments n'ont jamais
été tirés du domaine de la raison.
Que les dogmes nouveaux que nous voyons naître soient contraires au
plus élémentaire bon sens, cela est évident encore. Mais les dogmes
religieux qui nous ont conduits pendant tant de siècles n'étaient-ils
pas, eux aussi, contraires au bon sens, et cela les a-t-il empêchés de
courber les plus lumineux génies sous leurs lois ? En matière de
croyances, l'homme n'écoute que la voix inconsciente de ses sentiments.
Ils forment un obscur domaine d'où la raison a toujours été exclue.
Donc et par le fait seul de la constitution mentale qu'un long passé
leur a créée, les peuples de l'Europe vont être obligés de subir la
redoutable phase du socialisme. Il marquera une des dernières étapes de
la décadence. En ramenant la civilisation à des formes d'évolution tout
à fait inférieures, il rendra faciles les invasions destructrices qui
nous menacent.
En dehors de la Russie, dont les populations sont au point de vue
psychologique beaucoup plus asiatiques qu'européennes, on ne voit guère
en Europe que l'Angleterre dont la race possède une énergie assez
grande, des croyances assez stables, un caractère assez indépendant
pour se soustraire pendant quelque temps encore à la religion nouvelle
que nous voyons éclore. L'Allemagne moderne, malgré de trompeuses
apparences de prospérité, en sera sans doute la première victime, à en
juger par le succès des diverses sectes qui y pullulent. Le socialisme
qui la ruinera sera sans doute revêtu de formules scientifiques
rigides, bonnes tout au plus pour une société idéale que l'humanité ne
produira jamais, mais ce dernier fils de la raison pure sera plus
intolérant et plus redoutable que tous ses aînés. Aucun peuple n'est
aussi bien préparé que l'Allemagne à le subir. Aucun n'a plus perdu
aujourd'hui l'initiative, l'indépendance et l'habitude de se gouverner
[22].
[22] Les écrivains allemands les plus éminents sont parfaitement
d'accord sur ce point. Dans son livre récent sur la _Question sociale_,
M. T. Ziegler, professeur à l'université de Strasbourg, s'exprime de
la façon suivante :
« Si le _Self-help_ est la tendance dominante de l'Angleterre, le recours
à l'Etat est la caractéristique de l'Allemagne. Nous sommes un peuple
mis en tutelle depuis des siècles. De plus, pendant les vingt dernières
années, la forte main de Bismarck, en nous assurant la sécurité, nous a
fait perdre le sentiment de la responsabilité et de l'initiative. C'est
pour cela que dans les cas difficiles et ; même faciles, nous en
appelons à l'aide et à la police de l'Etat et que nous abandonnons tout
à son initiative. »
Quant à la Russie, elle est trop récemment et trop incomplètement
sortie du régime du _mir_, c'est-à-dire du communisme primitif, la plus
parfaite forme du socialisme, pour songer à retourner à cette étape
inférieure d'évolution. Elle a d'autres destinées. C'est elle sans
doute qui fournira un jour l'irrésistible flot de barbares destiné à
détruire les vieilles civilisations de l'occident, dont les luttes
économiques et le socialisme auront préparé la fin.
Mais cette heure n'est pas venue encore. Quelques étapes nous en
séparent. Le socialisme sera un régime trop oppressif pour pouvoir
durer. Il fera regretter l'âge de Tibère et de Caligula et ramènera cet
âge. On se demande quelquefois comment les Romains du temps des
empereurs supportaient si facilement les férocités furieuses de tels
despotes. C'est qu'eux aussi avaient passé par les luttes sociales, les
guerres civiles, les proscriptions et y avaient perdu leur caractère.
Ils en étaient arrivés à considérer ces tyrans comme leurs derniers
instruments de salut. On leur passa tout parce qu'on ne savait comment
les remplacer. On ne les remplaça pas en effet. Après eux, ce fut
l'écrasement final sous le pied des barbares, la fin du monde.
L'histoire tourne toujours dans le même cercle.
CHAPITRE II
CONCLUSIONS GÉNÉRALES
Nous avons déjà fait observer, dans l'_Introduction_ de cet ouvrage,
qu'il n'était qu'un court résumé, une sorte de synthèse des volumes que
nous avons consacrés à l'histoire des civilisations. Chacun des
chapitres qui le composent doit être considéré comme la conclusion de
travaux antérieurs. Il est donc bien difficile de condenser encore des
idées déjà si condensées. Je vais essayer cependant, pour les lecteurs
dont le temps est précieux, de présenter sous forme de propositions
très brèves les principes fondamentaux qui représentent la philosophie
de cet ouvrage.
- Une race possède des caractères psychologiques presque aussi fixes
que ses caractères physiques. Comme l'espèce anatomique, l'espèce
psychologique ne se transforme qu'après des accumulations d'âges.
- Aux caractères psychologiques fixes et héréditaires, dont
l'association forme la constitution mentale d'une race, s'ajoutent,
comme chez toutes les espèces anatomiques, des éléments accessoires
créés par diverses modifications des milieux. Renouvelés sans cesse,
ils permettent à la race une variabilité apparente assez étendue.
- La constitution mentale d'une race représente non seulement la
synthèse des êtres vivants qui la composent, mais surtout celle de tous
les ancêtres qui ont contribué à la former. Ce ne sont pas les vivants,
mais les morts, qui jouent le rôle prépondérant dans l'existence d'un
peuple. Ils sont les créateurs de sa morale et des mobiles inconscients
de sa conduite.
- Les différences anatomiques très grandes qui séparent les diverses
races humaines s'accompagnent de différences psychologiques non moins
considérables. Quand on ne compare entre elles que les moyennes de
chaque race, les différences mentales paraissent souvent assez
faibles.
Elles deviennent immenses aussitôt qu'on fait porter la comparaison sur
les éléments les plus élevés de chaque race. On constate alors que ce
qui différencie surtout les races supérieures des races inférieures,
c'est que les premières possèdent un certain nombre de cerveaux très
développés, alors que les autres n'en possèdent pas.
- Les individus qui composent les races inférieures présentent entre
eux une égalité manifeste. A mesure que les races s'élèvent sur
l'échelle de la civilisation, leurs membres tendent à se différencier
de plus en plus. L'effet inévitable de la civilisation est de
différencier les individus et les races. Ce n'est donc pas vers
l'égalité que marchent les peuples, mais vers une inégalité
croissante.
- La vie d'un peuple et toutes les manifestations de sa civilisation
sont le simple reflet de son âme, les signes visibles d'une chose
invisible, mais très réelle. Les événements extérieurs ne sont que la
surface apparente de la trame cachée qui les détermine.
- Ce n'est pas le hasard, ni les circonstances extérieures, ni
surtout les institutions politiques qui jouent le rôle fondamental dans
l'histoire d'un peuple. C'est surtout son caractère qui crée sa
destinée.
- Les divers éléments de la civilisation d'un peuple n'étant que les
signes extérieurs de sa constitution mentale, l'expression de certains
modes de sentir et de penser spéciaux à ce peuple, ne sauraient se
transmettre sans changement à des peuples de constitution mentale
différente. Ce qui peut se transmettre, ce sont seulement des formes
extérieures, superficielles et sans importance.
- Les différences profondes qui existent entre la constitution
mentale des divers peuples ont pour conséquence de leur faire percevoir
le monde extérieur de façons très dissemblables. Il en résulte qu'ils
sentent, raisonnent et agissent de façons fort différentes et se
trouvent par conséquent en dissentiment sur toutes les questions dès
qu'ils sont en contact. La plupart des guerres qui remplissent
l'histoire sont nées de ces dissentiments. Guerres de conquêtes,
guerres de religions, guerres de dynasties, ont toujours été en réalité
des guerres de races.
- Une agglomération d'hommes d'origines différentes n'arrive à
former une race, c'est-à-dire à posséder une âme collective, que
lorsque, par des croisements répétés pendant des siècles et une
existence semblable dans des milieux identiques, elle a acquis des
sentiments communs, des intérêts communs, des croyances communes.
- Chez les peuples civilisés, il n'y a plus guère de races
naturelles, mais seulement des races artificielles créées par des
conditions historiques.
- Les changements de milieux n'agissent profondément que sur les
races nouvelles, c'est-à-dire sur les mélanges d'anciennes races dont
les croisements ont dissocié les caractères ancestraux. L'hérédité
seule est assez puissante pour lutter contre l'hérédité. Sur les races
chez qui ces croisements ne sont pas venus détruire la fixité des
caractères, les changements de milieu n'ont qu'une action purement
destructive. Une race ancienne périt plutôt que de subir les
transformations que nécessite l'adaptation à des milieux nouveaux.
- L'acquisition d'une âme collective solidement constituée marque
pour un peuple l'apogée de sa grandeur. La dissociation de cette âme
marque toujours l'heure de sa décadence. L'intervention d'éléments
étrangers constitue un des plus sûrs moyens d'arriver à cette
dissociation.
- Les espèces psychologiques subissent, comme les espèces
anatomiques, les effets du temps. Elles sont également condamnées à
vieillir et à s'éteindre. Toujours très lentes à se former, elles
peuvent au contraire rapidement disparaître. Il suffit de troubler
profondément le fonctionnement de leurs organes pour leur faire subir
des transformations régressives dont la conséquence est une destruction
souvent très prompte. Les peuples mettent de longs siècles pour
acquérir une certaine constitution mentale et ils la perdent parfois en
un temps très court. Le chemin ascendant qui les conduit à un haut
degré de civilisation est toujours très long, la pente qui les mène à
la décadence est le plus souvent fort rapide.
- A côté du caractère, on doit placer les idées comme un des facteurs
principaux de l'évolution d'une civilisation. Elles n'agissent que
lorsque, après une évolution très lente, elles se sont transformées en
sentiments et font par conséquent partie du caractère. Elles échappent
alors à l'influence du raisonnement et mettent un temps fort long à
disparaître. Chaque civilisation dérive d'un petit nombre d'idées
fondamentales universellement acceptées.
- Parmi les plus importantes des idées directrices d'une civilisation
se trouvent les idées religieuses. C'est de la variation des croyances
religieuses que sont indirectement sortis la plupart des événements
historiques. L'histoire de l'humanité a toujours été parallèle à celle
de ses dieux. Ces fils de nos rêves ont une telle puissance que leur
nom même ne peut changer sans que le monde soit aussitôt bouleversé. La
naissance de dieux nouveaux a toujours marqué l'aurore d'une
civilisation nouvelle, et leur disparition a toujours marqué son
déclin.
TABLE DES MATIERES
INTRODUCTION
LES IDÉES ÉGALITAIRES MODERNES ET LES BASES PSYCHOLOGIQUES DE L'HISTOIRE