Ce n'est pas la qualité des croyances qu'il faut considérer, mais le

degré de domination qu'elles exercent sur les âmes. Que le dieu invoqué

soit Moloch ou toute autre divinité plus barbare encore, il n'importe.

Il importe même pour son prestige qu'il soit tout à fait intolérant et

barbare. Les dieux trop tolérants et trop doux ne donnent aucune

puissance à leurs adorateurs. Les sectateurs du rigide Mahomet

dominèrent pendant longtemps une grande partie du monde et sont

redoutables encore ; ceux du pacifique Bouddha n'ont jamais rien fondé

de durable et sont déjà oubliés par l'histoire.

L'esprit religieux a donc joué un rôle politique capital dans

l'existence des peuples, parce qu'il fut toujours le seul facteur

capable d'agir rapidement sur leur caractère. Sans doute, les dieux ne

sont pas immortels, mais l'esprit religieux, lui, est éternel. Assoupi

pour quelque temps, il se réveille dès qu'une nouvelle divinité est

créée. Il a permis à la France, il y a un siècle, de tenir

victorieusement tête à l'Europe en armes. Le monde a vu, une fois

encore, ce que peut l'esprit religieux ; car ce fut vraiment une

religion nouvelle qui se fondait alors, et qui anima de son souffle

tout un peuple. Les divinités qui venaient d'éclore étaient sans doute

trop fragiles pour pouvoir durer ; mais aussi longtemps qu'elles

durèrent, elles exercèrent un empire absolu.

Le pouvoir de transformer les âmes que les religions possèdent est

d'ailleurs assez éphémère. Il est rare que les croyances se

maintiennent pendant un temps un peu long à ce degré d'intensité qui

transforme entièrement le caractère. Le rêve finit par pâlir,

l'hypnotisé se réveille un peu, et le vieux fond du caractère

reparaît.

Alors même que les croyances sont toutes-puissantes, le caractère

national se reconnaît toujours à la façon dont ces croyances sont

adoptées et aux manifestations qu'elles provoquent. Voyez la même

croyance en Angleterre, en Espagne et en France : quelles différences !

La Réforme eût-elle jamais été possible en Espagne, et l'Angleterre

eût-elle jamais consenti à se soumettre à l'effroyable joug de

l'Inquisition ? Chez les peuples qui ont adopté la Réforme, ne

perçoit-on pas aisément les caractères fondamentaux de races qui,

malgré l'hypnotisation des croyances, avaient conservé les traits

spéciaux de leur constitution mentale : l'indépendance, l'énergie,

l'habitude de raisonner et de ne pas subir servilement la loi d'un

maître ?

L'histoire politique, artistique et littéraire des peuples est fille

de leurs croyances ; mais ces dernières, tout en modifiant le caractère,

sont également profondément modifiées par lui. Le caractère d'un peuple

et ses croyances, telles sont les clefs de sa destinée. Le premier est,

dans ses éléments fondamentaux, invariable, et c'est précisément parce

qu'il ne varie pas que l'histoire d'un peuple conserve toujours une

certaine unité. Les croyances, elles, peuvent varier, et c'est

justement parce qu'elles varient que l'histoire enregistre tant de

bouleversements.

Le moindre changement dans l'état des croyances d'un peuple a

forcément pour suite toute une série de transformations dans son

existence. Nous disions, dans un précédent chapitre, qu'en France, les

hommes du XVIIIe siècle semblaient fort différents de ceux du XVIIe.

Sans doute, mais quelle est l'origine de cette différence ? Simplement

dans ce fait que, d'un siècle à l'autre, l'esprit avait passé de la

théologie à la science, opposé la raison à la tradition, la vérité

observée à la vérité révélée. Par ce simple changement de conceptions,

l'aspect d'un siècle s'est transformé, et, si nous voulions en suivre

les effets, nous verrions que notre grande Révolution, ainsi que les

événements qui la suivent et durent encore, sont la simple conséquence

d'une évolution des idées religieuses.

Et si aujourd'hui la vieille société chancelle sur ses bases et voit

toutes ses institutions profondément ébranlées, c'est qu'elle perd de

plus en plus les antiques croyances dont elle avait vécu jusqu'ici.

Quand elle les aura tout à fait perdues, une civilisation nouvelle,

fondée sur une foi nouvelle prendra nécessairement sa place. L'histoire

nous montre que les peuples ne survivent pas longtemps à la disparition

de leurs dieux. Les civilisations nées avec eux meurent également avec

eux. Il n'est rien d'aussi destructif que la poussière des dieux

morts.

CHAPITRE III

LE ROLE DES GRANDS HOMMES DANS L'HISTOIRE DES PEUPLES

Les grands progrès de chaque civilisation ont toujours été réalisés

par une petite élite d'esprits supérieurs. - Nature de leur rôle. - Ils

synthétisent tous les efforts d'une race. - Exemples fournis par les

grandes découvertes. - Rôle politique des grands hommes. - Ils

incarnent l'idéal dominant de leur race. - Influence des grands

hallucinés. - Les inventeurs de génie transforment une civilisation. -

Les fanatiques et les hallucinés font l'histoire.

En étudiant la hiérarchie et la différenciation des races, nous

avons vu que ce qui différencie le plus les Européens des Orientaux,

c'est que les premiers sont les seuls à posséder une élite d'hommes

supérieurs. Essayons de marquer en quelques lignes les limites du rôle

de cette élite.

Cette petite phalange d'hommes éminents qu'un peuple civilisé

possède et qu'il suffirait de supprimer à chaque génération pour

abaisser considérablement le niveau intellectuel de ce peuple,

constitue la véritable incarnation des pouvoirs d'une race. C'est à

elle que sont dus les progrès réalisés dans les sciences, les arts,

l'industrie, en un mot dans toutes les branches de la civilisation.

L'histoire démontre que c'est à cette élite peu nombreuse que nous

sommes redevables de tous les progrès accomplis. Bien que profitant de

ces progrès la foule n'aime guère cependant qu'on la dépasse, et les

plus grands penseurs ou inventeurs ont été bien souvent ses martyrs.

Cependant toutes les générations, tout le passé d'une race,

s'épanouissent en ces beaux génies qui sont les fleurs merveilleuses

d'une race. Ils sont la vraie gloire d'une nation, et chacun, jusqu'au

plus humble, pourrait s'enorgueillir en eux. Ils ne paraissent pas au

hasard et par miracle, mais représentent le couronnement d'un long

passé. Ils synthétisent la grandeur de leur temps et de leur race.

Favoriser leur éclosion et leur développement, c'est favoriser

l'éclosion du progrès dont bénéficiera toute l'humanité. Si nous nous

laissions trop aveugler par nos rêves d'égalité universelle nous en

serions les premières victimes. L'égalité ne peut exister que dans

l'infériorité, elle est le rêve obscur et pesant des médiocrités

vulgaires. Les temps de sauvagerie l'ont seuls réalisée. Pour que

l'égalité régnât dans le monde, il faudrait rabaisser peu à peu tout ce

qui fait la valeur d'une race au niveau de ce qu'elle a de moins

élevé.

Mais si le rôle des hommes supérieurs est considérable dans le

développement d'une civilisation, il n'est pas cependant tout à fait

tel qu'on le dit généralement. Leur action consiste, je le répète, à

synthétiser tous les efforts d'une race ; leurs découvertes sont

toujours le résultat d'une longue série de découvertes antérieures ; ils

bâtissent un édifice avec des pierres que d'autres ont lentement

taillées. Les historiens, généralement fort simplistes, ont toujours

cru pouvoir accoler devant chaque invention le nom d'un homme ; et

pourtant, parmi les grandes inventions qui ont transformé le monde,

telles que l'imprimerie, la poudre, la vapeur, la télégraphie

électrique, il n'en est pas une dont on puisse dire qu'elle a été créée

par un seul cerveau. Quand on étudie la genèse de telles découvertes,

on voit toujours qu'elles sont nées d'une longue série d'efforts

préparatoires : l'invention finale n'est qu'un couronnement.

L'observation de Galilée sur l'isochronisme des oscillations d'une

lampe suspendue prépara l'invention des chronomètres de précision, d'où

devait résulter pour le marin la possibilité de retrouver sûrement sa

route sur l'Océan. La poudre à canon est sortie du feu grégeois

lentement transformé. La machine à vapeur représente la somme d'une

série d'inventions dont chacune a exigé d'immenses travaux. Un Grec,

eût-il eu cent fois le génie d'Archimède, n'aurait pu découvrir la

locomotive. Il ne lui eût aucunement servi d'ailleurs de la découvrir,

car, pour l'exécuter, il lui eût fallu attendre que la mécanique eût

réalisé des progrès qui ont demandé deux mille ans d'efforts.

Pour être, en apparence, plus indépendant du passé, le rôle

politique des grands hommes d'Etat ne l'est pas beaucoup moins

cependant que celui des grands inventeurs. Aveuglés par l'éclat bruyant

de ces puissants remueurs d'hommes qui transforment l'existence

politique des peuples, des écrivains tels que Hegel, Cousin, Carlyle,

etc., ont voulu en faire des demi-dieux dont le génie seul modifie la

destinée des peuples. Ils peuvent sans doute troubler l'évolution d'une

société, mais il ne leur est pas donné d'en changer le cours. Le génie

d'un Cromwell ou d'un Napoléon ne saurait accomplir une telle tâche.

Les grands conquérants peuvent détruire par le fer et le feu les

villes, les hommes et les empires comme un enfant peut incendier un

musée rempli des trésors de l'art ; mais cette puissance destructive ne

doit pas nous illusionner sur la nature de leur rôle. L'influence des

grands hommes politiques n'est durable que lorsque, comme César ou

Richelieu, ils savent diriger leurs efforts dans le sens des besoins du

moment ; la vraie cause de leurs succès est généralement alors bien

antérieure à eux-mêmes. Deux ou trois siècles plus tôt César n'eût pas

plié la grande république romaine sous la loi d'un maître, et Richelieu

eût été impuissant à réaliser l'unité française. En politique, les

véritables grands hommes sont ceux qui pressentent les besoins qui vont

naître, les événements que le passé a préparés, et montrent le chemin

où il faut s'engager. Nul ne le voyait peut-être, ce chemin, mais les

fatalités de l'évolution devaient bientôt y pousser les peuples aux

destins desquels ces puissants génies président momentanément. Eux

aussi, comme les grands inventeurs, synthétisent les résultats d'un

long travail antérieur.

Il ne faudrait pas pousser trop loin cependant ces analogies entre

les diverses catégories des grands hommes. Les inventeurs jouent un

rôle important dans l'évolution future d'une civilisation, mais aucun

rôle immédiat dans l'histoire politique des peuples. Les hommes

supérieurs auxquels sont dues, depuis la charrue jusqu'au télégraphe,

les importantes découvertes qui sont le patrimoine commun de

l'humanité, n'ont jamais eu les qualités de caractère nécessaires pour

fonder une religion ou conquérir un empire, c'est-à-dire pour changer

visiblement la face de l'histoire. Le penseur voit trop la complexité

des problèmes pour avoir jamais des convictions bien profondes, et trop

peu de buts politiques lui paraissent assez dignes de ses efforts pour

qu'il en poursuive aucun. Les inventeurs peuvent modifier à la longue

une civilisation ; les fanatiques, à l'intelligence étroite, mais au

caractère énergique et aux passions puissantes, peuvent seuls fonder

des religions, des empires et soulever le monde. A la voix d'un Pierre

l'Ermite, des millions d'hommes se sont précipités sur l'Orient : les

paroles d'un halluciné, comme Mahomet, ont créé la force nécessaire

pour triompher du vieux monde gréco-romain ; un moine obscur, comme

Luther, a mis l'Europe à feu et à sang. Ce n'est pas parmi les foules

que la voix d'un Galilée ou d'un Newton aura jamais le plus faible

écho. Les inventeurs de génie hâtent la marche de la civilisation. Les

fanatiques et les hallucinés créent l'histoire.

De quoi se compose-t-elle, en effet, l'histoire, telle que les

livres l'écrivent, sinon du long récit des luttes soutenues par l'homme

pour créer un idéal, l'adorer, puis le détruire. Et devant la science

pure, de tels idéals ont-ils plus de valeur que les vains mirages créés

par la lumière sur les sables mobiles du désert ?

Ce sont pourtant les hallucinés, créateurs ou propagateurs de tels

mirages, qui ont le plus profondément transformé le monde. Du fond de

leurs tombeaux, ils courbent encore l'âme des races sous le joug de

leurs pensées et agissent sur le caractère et la destinée des peuples.

Ne méconnaissons pas l'importance de leur rôle, mais n'oublions pas non

plus que la tâche qu'ils ont accomplie, ils n'ont réussi à l'accomplir

que parce qu'ils ont inconsciemment incarné et exprimé l'idéal de leur

race et de leur temps. On ne conduit un peuple qu'en incarnant ses

rêves. Moïse a représenté, pour les Juifs, le désir de délivrance qui

couvait depuis des années sous leurs fronts d'esclaves lacérés par les

fouets égyptiens. Bouddha et Jésus ont su entendre les misères infinies

de leur temps et traduire en religion le besoin de charité et de pitié

qui, à des époques de souffrance universelle, commençaient à se faire

jour dans le monde. Mahomet réalisa par l'unité de la croyance l'unité

politique d'un peuple divisé en milliers de tribus rivales. Le soldat

de génie qui fut Napoléon incarna l'idéal de gloire militaire, de

vanité, de propagande révolutionnaire, qui étaient alors les

caractéristiques du peuple qu'il promena pendant quinze ans à travers

l'Europe à la poursuite des plus folles aventures.

Ce sont donc en définitive les idées, et par conséquent, ceux qui

les incarnent et les propagent, qui mènent le monde. Leur triomphe est

assuré dès qu'elles ont pour les défendre des hallucinés et des

convaincus. Peu importe, qu'elles soient vraies ou fausses. L'histoire

nous prouve même que ce sont les idées les plus chimériques qui ont

toujours le mieux fanatisé les hommes et joué le rôle le plus

important. C'est au nom des plus décevantes chimères que le monde a été

bouleversé jusqu'ici, que des civilisations qui semblaient

impérissables ont été détruites, et que d'autres ont été fondées. Ce

n'est pas, comme l'assure l'Évangile, le royaume du ciel qui est

destiné aux pauvres d'esprit, mais bien celui de la terre, à la seule

condition qu'ils possèdent la foi aveugle qui soulève les montagnes.

Les philosophes, qui consacrent souvent des siècles à détruire ce que

les convaincus ont parfois créé en un jour, doivent s'incliner devant

eux. Les convaincus font partie des forces mystérieuses qui régissent

le monde. Ils ont déterminé les plus importants des événements dont

l'histoire enregistre le cours.

Ils n'ont propagé que des illusions sans doute, mais c'est de ces

illusions à la fois redoutables, séduisantes et vaines, que l'humanité

a vécu jusqu'ici et sans doute continuera à vivre encore. Ce ne sont

que des ombres. Il faut les respecter pourtant. Grâce à elles, nos

pères ont connu l'espérance, et dans leur course héroïque et folle à la

poursuite de ces ombres, ils nous ont sortis de la barbarie primitive

et conduits où nous sommes aujourd'hui. De tous les facteurs du

développement des civilisations, les illusions sont peut-être les plus

puissants. C'est une illusion qui a fait surgir les pyramides et

pendant cinq mille ans hérissé l'Egypte de colosses de pierre. C'est

une illusion qui, au moyen âge, a édifié nos gigantesques cathédrales

et conduit l'Occident à se précipiter sur l'Orient pour conquérir un

tombeau. C'est en poursuivant des illusions qu'ont été fondées des

religions qui ont plié la moitié de l'humanité sous leurs lois et

qu'ont été édifiés ou détruits les plus vastes empires. Ce n'est pas à

la poursuite de la vérité, mais à celle de l'erreur, que l'humanité a

dépensé le plus d'efforts. Les buts chimériques qu'elle poursuivait,

elle ne pouvait les atteindre ; mais c'est en les poursuivant qu'elle a

réalisé tous les progrès qu'elle ne cherchait pas.

LIVRE V

LA DISSOCIATION DU CARACTÈRE DES RACES ET LEUR DÉCADENCE

CHAPITRE PREMIER

COMMENT LES CIVILISATIONS PALISSENT ET S'ÉTEIGNENT

Dissolution des espèces psychologiques. - Comment des dispositions

héréditaires qui avaient demandé des siècles pour se former peuvent

être rapidement perdues. - Il faut toujours un temps très long à un

peuple pour s'élever à un haut degré de civilisation et parfois un

temps très court pour en descendre. - Le principal facteur de la

décadence d'un peuple est l'abaissement de son caractère. - Le

mécanisme de la dissolution des civilisations a jusqu'ici été le même

pour tous les peuples. - Symptômes de décadence que présentent quelques

peuples latins. - Développement de l'égoïsme. - Diminution de

l'initiative et de la volonté. - Abaissement du caractère et de la

moralité. - La jeunesse actuelle. - Influence probable du socialisme. -

Ses dangers et sa force. - Comment il ramènera les civilisations qui le

subiront à des formes d'évolution tout à fait barbares. - Peuples où il

pourra triompher.

Pas plus que les espèces anatomiques, les espèces psychologiques ne

sont éternelles. Les conditions de milieux qui maintiennent la fixité

de leurs caractères ne subsistent pas toujours. Si ces milieux viennent

à se modifier, les éléments de constitution mentale, maintenus par leur

influence, finissent par subir des transformations régressives qui les

conduisent à disparaître. Suivant des lois physiologiques, aussi

applicables aux cellules cérébrales qu'aux autres cellules du corps, et

qui s'observent chez tous les êtres, les organes mettent infiniment

moins de temps à disparaître qu'il ne leur en a fallu pour se former.

Tout organe qui ne fonctionne pas cesse bientôt de pouvoir fonctionner.

L'oeil des poissons qui vivent dans les lacs des cavernes s'atrophie à

la longue, et cette atrophie finit par devenir héréditaire. A ne

considérer même que la courte durée d'une vie individuelle, un organe

qui a demandé peut-être des milliers de siècles pour se former par de

lentes adaptations et accumulations héréditaires, arrive à s'atrophier

fort rapidement, lorsqu'il cesse d'être mis en action.

La constitution mentale des êtres ne saurait échapper à ces lois

physiologiques. La cellule cérébrale qui n'est plus exercée cesse, elle

aussi, de fonctionner, et des dispositions mentales qui avaient demandé

des siècles pour se former peuvent être promptement perdues. Le

courage, l'initiative, l'énergie, l'esprit d'entreprise et diverses

qualités de caractère fort longues à acquérir peuvent s'effacer assez

rapidement quand elles n'ont plus l'occasion de s'exercer. Ainsi

s'explique qu'il faille toujours à un peuple un temps très long pour

s'élever à un haut degré de culture, et parfois un temps très court

pour tomber dans le gouffre de la décadence.

Quand on examine les causes qui ont conduit successivement à la

ruine les peuples divers dont nous entretient l'histoire, qu'il

s'agisse des Perses, des Romains, ou de tout autre, on voit que le

facteur fondamental de leur chute fut toujours un changement de leur

constitution mentale résultant de l'abaissement de leur caractère. Je

n'en vois pas un seul qui ait disparu par suite de l'abaissement de son

intelligence.

Pour toutes les civilisations passées, le mécanisme de la

dissolution a été identique, et identique à ce point que c'est à se

demander, comme l'a fait un poète, si l'histoire, qui a tant de livres,

n'aurait pas qu'une seule page. Arrivé à ce degré de civilisation et de

puissance où, étant sûr de ne plus être attaqué par ses voisins, un

peuple commence à jouir des bienfaits de la paix et du bien-être que

procurent les richesses, les vertus militaires se perdent, l'excès de

civilisation crée de nouveaux besoins, l'égoïsme se développe. N'ayant

d'autre idéal que la jouissance hâtive de biens rapidement acquis, les

citoyens abandonnent la gestion des affaires publiques à l'Etat et

perdent bientôt toutes les qualités qui avaient fait leur grandeur.

Alors des voisins barbares ou demi-barbares, ayant des besoins très

faibles mais un idéal très fort, envahissent le peuple trop civilisé,

puis forment une nouvelle civilisation avec les débris de celle qu'ils

ont renversée. C'est ainsi que, malgré l'organisation formidable des

Romains et des Perses, les Barbares détruisirent l'empire des premiers

et les Arabes celui des seconds. Ce n'étaient pas certes les qualités

de l'intelligence qui manquaient aux peuples envahis. A ce point de vue

aucune comparaison n'était possible entre les conquérants et les

vaincus. Ce fut quand elle portait déjà en elle des germes de prochaine

décadence, c'est-à-dire sous les premiers empereurs, que Rome compta le

plus de beaux esprits, d'artistes, de littérateurs et de savants.

Presque toutes les oeuvres qui ont fait sa grandeur remontent à cette

époque de son histoire. Mais elle avait perdu cet élément fondamental

qu'aucun développement de l'intelligence ne saurait remplacer : le

caractère [19]. Les Romains des vieux âges avaient des besoins très

faibles et un idéal très fort. Cet idéal - la grandeur de Rome -

dominait absolument leurs âmes, et chaque citoyen était prêt à y

sacrifier sa famille, sa fortune et sa vie. Lorsque Rome fut devenue le

pôle de l'univers, la plus riche cité du monde, elle fut envahie par

des étrangers venus de toutes parts et auxquels elle finit par donner

les droits de citoyen. Ne demandant qu'à jouir de son luxe, ils

s'intéressaient fort peu à sa gloire. La grande cité devint alors un

immense caravansérail, mais ce ne fut plus Rome. Elle semblait bien

vivante encore, mais son âme était morte depuis longtemps.

[19] « Le mal dont souffrait alors la société romaine, écrit M. Fustel

de Coulanges, n'était pas la corruption des moeurs, c'était

l'amollissement de la volonté et pour ainsi dire l'énervement du

caractère. »

Des causes analogues de décadence menacent nos civilisations

raffinées, mais il s'en ajoute d'autres dues à l'évolution produite

dans les esprits par les découvertes scientifiques modernes. La science

a renouvelé nos idées et ôté toute autorité à nos conceptions

religieuses et sociales. Elle a montré à l'homme la faible place qu'il

occupe dans l'univers et l'absolue indifférence de la nature pour lui.

Il a vu que ce qu'il appelait liberté n'était que l'ignorance des

causes qui l'asservissent, et que, dans l'engrenage des nécessités qui

les mènent, la condition naturelle de tous les êtres est d'être

asservis. Il a constaté que la nature ignorait ce que nous appelons la

pitié, et que tous les progrès réalisés par elle ne l'avaient été que

par une sélection impitoyable amenant sans cesse l'écrasement des

faibles au profit des forts.

Toutes ces conceptions glaciales et rigides, si contraires à ce que

disaient les vieilles croyances qui ont enchanté nos pères, ont produit

d'inquiétants conflits dans les âmes. Dans des cerveaux ordinaires, ils

ont engendré cet état d'anarchie des idées qui semble la

caractéristique de l'homme moderne. Chez la jeunesse artiste et

lettrée, ces mêmes conflits ont abouti à une sorte d'indifférence

morne, destructive de toute volonté, à une incapacité complète de

s'enthousiasmer pour une cause quelconque, et à un culte exclusif

d'intérêts immédiats et personnels.

Lois psychologiques de l'évolution des peuples · 第 10 / 12 段